Skip to main content

Full text of "Histoire de la poésie provençale, cours fait a la faculté des lettres de Paris"

See other formats


«rvj 


HISTOIRE 


POÉSIE    PROVENÇALE 


II. 


OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR. 


Chants  populaires  de  la  grèce  moderne,  Paris,  1824.  2  vol.  in-8. 
De  l'origine  de  l'épopée  chevaleresque  du  moyen  âge,  Paris,  1832. 
Brochure  in-8. 

Histoire   de   la  croisade   contre   les  hérétiques   albigeois,    Paris,, 
1837.  1  vol.  in-4. 

Histoire  de  la  gaule  méridionale  sous  la  domination  des   conqué- 
RANS  germains,  Paris ,  1836.  4  vol.  in-8. 


Imprimé  chez  Paul  Reitooard,  rue  Garancière,  t;.  5. 


;rrov. 


HISTOIRE 


POÉSIE  PROVENÇALE 


œURS  FAIT  A  LA  FACULTÉ  DES  LETTRES  DE  PARIS. 


Par  C.  FAURIEL, 


MCHBIII    l)t    l,I!l«TrTrT. 


-o©o- 


TOME    DEUXIEME. 

<%^^ 


A  LEIPZIG,  ]  A  PARIS, 

«"  T  <;heï 

W.     ENGELMANN.       T  BENJAMIN    DUPRAT. 
1847. 


■•  -  >> 


.■> 


^^ 


HISTOIRE 


DB   LA 


POÉSIE  PROVENÇALE. 


CHAPITRE  XVI. 

POÉSIE   LYRIQUE   DES  TROUBADOURS. 

I.  —  Poésie  amoureuse. 

BERNARD   DE    VENTADOUR. 

Ces  idées,  ces  mœurs  de  la  chevalerie,  dont  j'ai 
tracé  une  ébauche  dans  le  dernier  chapitre,  la  poésie 
provençale  ne  les  a  reproduites  et  développées  que 
sous  deux  formes  principales,  la  forme  épique, 
et  la  forme  lyrique.  Comme  j'ai  déjà  eu  l'occasion 
de  le  faire  observer,  cette  poésie  ne  connaît  point  la 
forme  dramatique.  Je  réserverai  pour  la  fin  de  ce 
cours  ce  que  j'ai  à  dire  de  l'épopée  provençale  en 
elle-même  et  dans  ses  rapports  avec  l'épopée  du 
moyen  âge  en  général  ;  j'ai  déjà  averti  que  je  regar- 
dais ce  sujet  comme  le  plus  neuf  et  le  plus  impor- 
tant dont  puisse  s'occuper  aujourd'hui  l'histoire  de  la 
littérature  moderne  de  l'Europe. 

Je  vais,  en  attendant,  parler  de  Thistoire  de  la 
poésie  lyrique  des  troubadours.  Elle  comprend  une 
grande  variété  de  genres  :  je  les  réduirai  à  trois  prin- 
n.  1 


2  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

cipaux  :  la  poésie  satirique,  la  poésie  guerrière,  et 
la  poésie  amoureuse,  et  je  commencerai  par  cette 
dernière,  qui  se  rattache  plus  immédiatement  que 
les  deux  autres  au  tableau  que  j'ai  fait  du  système 
de  la  galanterie  chevaleresque  du  Midi. 

Ce  n'est  guère  qu'à  dater  de  la  seconde  moitié  du 
douzième  siècle,  de  1150  ou  à  peu  près,  que  les 
productions  des  troubadours  dans  ce  dernier  genre, 
comme  dans  tout  autre,  commencent  à  être  assez 
nombreuses  et  se  présentent  avec  assez  de  suite  pour 
qu'il  soit  possible  d'en  discourir  dans  un  plan  his- 
torique. Mais  tout  ce  qui  précède  cette  époque,  bien 
qu'incomplet  et  obscur,  n'en  a  pas  moins  d'intérêt 
relativement  à  tout  le  reste ,  et  c'est  sur  ces  antécé- 
dents que  je  vais  d'abord  tâcher  de  répandre  quelque 
jour. 

Sur  ce  nombre  prodigieux  de  troubadours  qui  fleu- 
rirent durant  les  deux  siècles  de  la  poésie  provençale 
(de  1090  à  1300),  à  peine  en  compte-t-on  cinq  (en 
n'y  comprenant  pas  le  comte  de  Poitiers)  que  l'on 
puisse  regarder  comme  appartenant,  au  moins  pour 
le  temps  de  leur  plus  grande  célébrité,  à  la  première 
moitié  du  douzième  siècle.  Mais  on  ne  saurait  douter 
que  ces  cinq  troubadours  n  aient'fleuri  au  milieu  de 
beaucoup  d'autres  dont  les  noms  etles  ouvrages  sont 
perdus.  Toute  l'histoire  de  la  poésie  provençale  du 
onzième  siècle  à  1150  se  résume  donc  dans  le  peu 
que  nous  pouvons  savoir  de  leur  vie  et  de  leurs  ou- 
vrages ;  circonstance  qui  leur  donne  une  importance 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  3 

toute  particulière,  abstraction  faite  de  leur  mérite 
intrinsèque. 

Les  troubadours  dont  il  s'agit  sont  Cercamons , 
Marcabrus,  Pierre  de  Valeira,  Pierre  d'Auvergne  et 
Giraud,  ou  Guiraudos  le  Roux,  de  Toulouse.  Je  par- 
lerai successivement  d'eux,  en  insistant  principale- 
ment sur  les  particularités  par  lesquelles  leur  vie 
se  rattache  à  l'histoire  générale  de  leur  art. 

Cercamons.  De  ces  cinq  troubadours,  Cercamons 
est  indubitablement  le  plus  ancien.  Les  données  pré- 
cises manquent  pour  fixer  l'époque  de  sa  naissance; 
mais  tout  autorise  à  la  mettre  très-près  du  commen- 
cement du  douzième  siècle,  de  1100  à  1110.  Ainsi 
donc  Cercamons  dut  être  encore  assez  longtemps  con- 
temporain de  Guillaume  IX,  comte  de  Poitiers. 

Les  traditions  provençales  qui  le  concernent  sont 
très-succinctes  :  elles  nous  apprennent  qu'il  était  de 
Gascogne,  et  jongleur  de  profession  ;  que  son  nom  de 
Cercamons,  enirancdiisCherchemondey  n'était  qu'une 
espèce  de  nom  de  guerre,  un  sobriquet  poétique, 
pour  marquer  son  goût  pour  la  vie  vagabonde,  et 
la  prétention  qu'il  avait  d'avoir  visité  une  grande 
partie  du  monde  alors  réputé  visitable.  Aussi  est-il 
représenté  dans  les  vignettes  des  anciens  manuscrits 
en  costume  de  voyageur  et  en  voyage,  sa  tunique 
retroussée  et  fixée  autour  de  sa  ceinture,  un  long 
bâton  en  travers  de  son  épaule,  et,  h  une  des  extré- 
mités du  bâton,  son  léger  bagage  de  route. 

Il  n'y  a  de  lui,  dans  les  manuscrits  provençaux , 


*  HISTOIRE   DE   LA   POESIE    PROVENÇALE. 

que  quatre  ou  cinq  pièces,  toutes  dans  le  genre  amou- 
reux ,  toutes  en  l'honneur  de  quelque  haute  dame 
inconnue  qu'il  adorait  ou  feignait  d'adorer.  Ces 
pièces  sont  trop  médiocres  pour  supporter  la  tra- 
duction :  elles  n'ont  rien  d'original,  ni  dans  le  fond, 
ni  dans  la  forme,  et  ne  sont  évidemment  qu'un  nou- 
veau jet,  qu'une  espèce  de  remaniement  des  lieux 
communs  de  poésie  et  de  galanterie  chevaleresque 
déjà  en  vogue  de  son  temps  et  avant  lui. 

Une  preuve  du  peu  de  célébrité  de  ces  pièces,  c'est 
qu'elles  ne  sont  pas  comprises  parmi  les  ouvrages 
que  les  traditions  provençales  attribuent  à  Cerca- 
mons.  Les  traditions  dont  il  s'agit  ne  citent  ce  trou- 
badour que  comme  auteur  de  pièces  de  vers  dans  le 
goût  antique,  disent-elles,  et  nommément  de  pasto- 
rales désignées  en  provençal  par  le  titre  de  Pastoretas, 
Bien  qu'un  peu  vague,  cette  notice  ne  laisse  pas 
d'être  fort  intéressante.  Elle  fournit  une  nouvelle 
preuve  d'un  fait  que  je  crois  avoir  déjà  prouvé,  mais 
sur  lequel  il  importe  de  répandre  tout  le  jour  pos- 
sible. Ces  pièces  de  vers  dans  le  goût  ancien,  ces 
pastorales  attribuées  à  Cercamons,  et  sur  lesquelles 
il  paraît  qu'était  principalement  fondé  son  renom 
poétique,  appartenaient  sans  aucun  doute  au  système 
de  poésie  populaire  antérieur  à  celui  des  trouba- 
dours ,  et  ce  ne  fut,  selon  toute  apparence,  qu'assez 
tard,   et  pour  céder  à  l'ascendant  de  la  nouvelle 
poésie,  de  la  poésie  chevaleresque,  que  Cercamons 
composa  des  pièces  galantes,  les  seules  qui  nous 
restent  de  lui. 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  5 

Marcabrus.  Après  Cercamons,  Marcabrus  est  le 
plus  ancien  des  troubadours  connus  pour  avoir 
fleuri  dans  l'intervalle  de  la  mort  du  comte  de  Poi- 
tiers (1127)  à  1150.  Ce  Marcabrus  fut  un  person- 
nage original  d'esprit  et  de  caractère,  sur  lequel  il  est 
fâcheux  de  n'avoir  pas  de  notices  plus  amples  et 
plus  certaines. 

Les  traditions  que  l'on  a  sur  son  compte  paraissent 
dériver  de  deux  sources  différentes  et  varient  sur 
quelques  points,  mais  sur  des  points  peu  importants. 

Suivant  les  unes,  Marcabrus  était  un  orphelin  dont 
personne  ne  connut  jamais  ni  les  parents  ni  le  lieu 
natal.  Un  châtelain  de  Gascogne,  Aldric  du  Vilar,  à 
la  porte  duquel  il  avait  été  exposé,  le  fit  nourrir  et 
élever  avec  soin.  En  âge  d'avoir  des  goûts  et  de  choi- 
sir une  profession,  Marcabrus  se  rencontra  par  ha- 
sard avec  Cercamons,  ce  même  jongleur  dont  je  viens 
de  parler.  A  cette  rencontre,  son  instinct  de  poëte 
aventurier  se  déclarant  tout  à  coup,  il  s'attacha  au 
service  de  Cercamons,  pour  apprendre  de  lui  la  mu- 
sique et  l'art  des  vers,  l'art  de  trouver,  comme  on 
disait. 

11  courut  quelque  temps  le  monde  avec  son 
maître,  sous  le  burlesque  sobriquet  de  Pan-perdut, 
qu'il  changea  plus  tard  pour  le  nom  de  Marcabrus, 
qui  devait  lui  rester.  Il  ne  tarda  pas  à  se  faire  une 
renommée  et  des  ennemis  par  ses  vers  satiriques  et 
par  ses  propos  mordants  contre  les  seigneurs  de  son 
temps.  Des  châtelains  de  Guienne,  dont  il  paraît  qu'il 
avait  dit  beaucoup  de  mal,  se  concertèrent  pour  se 


6  HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

veDger  de  lui  et  le  firent  périr,  mais  on  ne  dit  ni  où, 
ni  quand,  ni  comment. 

Telles  sont,  concernant  Marcabrus ,  les  traditions 
les  plus  précises,  et  par  là  même  les  plus  probables. 
D'autres  traditions,  faciles  à  concilier  avec  ces  der- 
nières, et  recueillies  de  même  au  treizième  siècle, 
donnent  Marcabrus  pour  le  fils  d'une  pauvre  femme 
nommée  Bruna,  sans  rien  dire  de  son  père,  et  le  dé- 
signent comme  l'un  des  plus  anciens  troubadours 
dont  on  se  souvînt  alors. 

Enfin  une  autre  notice,  qui  me  paraît  devoir  être 
regardée  comme  le  titre  ou  la  rubrique  des  pièces  de 
Marcabrus  dans  quelque  ancien  manuscrit,  est  con- 
çue en  ces  termes  :  c<  Ici  commence  ce  qu'a  fait 
»  Marcabrus,  qui  fut  le  premier  de  tous  les  trou- 
»  badours.  » 

Ce  témoignage  ne  doit  point  être  pris  à  la  lettre. 
Mais  en  combinant  ces  diverses  notices  et  en  les  rec- 
tifiant l'une  par  l'autre,  elles  ne  laissent  aucun  doute 
sur  le  rang  de  Marcabrus  dans  la  liste  chronologique 
des  troubadours:  il  y  doit  figurer  le  troisième  après 
Guillaume  de  Poitiers  etCercamons.  Il  était  né,  selon 
toute  apparence,  vers  1120;  il  est  certain  qu'il  vécut 
jusqu'en  1147,  puisqu'on  a  de  lui  des  pièces  qui 
font  allusion  à  des  événements  de  cette  année.  Enfin 
il  est  très-probable  qu'il  vécut  jusqu'au  delà  de  1150. 
Il  fréquenta  les  cours  chrétiennes  d'outre-Pyrénées, 
notamment  celle  de  Portugal ,  et  c'est  le  seul  des 
troubadours  positivement  connu  pour  avoir  visité 
•cette  dernière. 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  7 

On  a  de  lui  quarante  à  cinquante  pièces  de  vers, 
dont  quelques-unes  sont  d'une  longueur  inusitée. 
Mais  les  traditions  que  j'ai  citées  ne  font  de  toutes 
ces  pièces  qu'une  mention  fugitive  et  dédaigneuse. 

Ce  dédain  n'est  ni  difficile  ni  inutile  à  expliquer. 
Il  y  a,  dans  les  vers  de  Marcabrus,  beaucoup  d'allu- 
sions aux  idées  et  aux  maximes  de  la  galanterie  che- 
Yaleresque,  mais  des  allusions  pour  la  plupart  indi- 
rectes, fugitives  et  désintéressées.  Non-seulement 
Marcabrus  ne  fut  jamais  amoureux ,  non-seulement 
il  ne  feignit  jamais  de  l'être;  il  se  piqua  de  ne  l'être 
pas,  et  dévoila  plus  d'une  fois,  avec  une  franchise 
un  peu  cynique,  la  corruption  de  son  temps,  souvent 
mal  cachée  sous  les  dehors  de  la  galanterie  chevale- 
resque. Enfin,  à  considérer  le  ton,  la  forme  et  le  sen- 
timent de  ses  pièces ,  on  reconnaît  qu'elles  appar- 
tiennent pour  le  moins  autant  à  l'ancienne  poésie 
populaire  qu'à  la  nouvelle  poésie  des  cours  et  des 
châteaux,  et  cela  explique  de  reste  le  peu  de  cas  que 
l'on  en  faisait  au  treizième  siècle.  Mais  nous  ver- 
rons, quand  nous  en  serons  aux  genres  satiriques , 
auxquels  appartiennent  la  plupart  des  pièces  en  ques- 
tion, qu'elles  sont  loin  de  mériter  le  mépris  dont  elles 
furent  l'objet.  Nous  nous  assurerons  qu'elles  ont  des 
beautés  qui  tiennent  précisément  à  ce  qui  les  dis- 
tingue de  celles  des  troubadours  contemporains. 

Pierre  de  Valeira.  Pierre  de  Valeira  était  de  Gas- 
cogne, comme  Marcabrus ,  et  vécut  à  peu  près  dans 
le  même  temps.  On  n'a  aujourd'hui  de  lui  que  deux 


8  HISTOIRE    DE    LA    POÉSIE    PROVENÇALE. 

mauvaises  pièces  galantes  où  rien  ne  mérite  d'être 
noté.  Tout  ce  qu'il  y  a  d'intéressant  à  dire  de  ce  poète, 
c'est  que  les  traditions  provençales  le  mettent  dans 
la  même  catégorie  queCercamons  et  Marcabrus,  c'est- 
à  dire  dans  la  catégorie  de  ceux  qu'elles  signalent 
comme  ayant  principalement  travaillé  dans  des  genres 
de  poésie  déjà  surannés  et  abandonnés,  dont  elles 
font  moins  de  vrais  troubadours  que  des  demi-trou- 
badours, mêlant  encore  à  leur  insu  aux  idées,  aux 
raffinements,  aux  exigences  de  la  nouvelle  poésie, 
la  franchise,  la  simplicité,  le  ton  populaire  de  l'an- 
cienne. 

Il  n'est  pas  inutile  d'observer  que  les  trois  per- 
sonnages dont  je  viens  de  parler  étaient  tous  les  trois 
du  même  pays,  de  la  Gascogne,  c'est-à-dire  d'un 
pavs  dont  l'idiome  vulgaire  était  autre  que  l'idiome 
littéraire  des  troubadours.  Il  leur  avait  donc  fallu, 
pour  pouvoir  écrire  en  ce  dernier  idiome ,  l'avoir 
appris  systématiquement  comme  un  dialecte  étran- 
ger. C'est  une  preuve  certaine  que  le  berceau  de  la 
poésie  des  troubadours  n'était  pas  plus  en  Gascogne 
que  dans  le  Poitou,  où  nous  nous  sommes  assurés 
qu'il  n'était  pas.  C'est  une  preuve  nouvelle  que,  bien 
avant  le  milieu  du  douzième  siècle,  cette  même 
poésie  des  troubadours,  en  quelque  lieu  qu'elle  fût 
née,  s'était  depuis  sa  naissance  répandue  dans  les 
contrées  adjacentes  qui  l'avaient  adoptée  et  cultivée 
comme  leur. 

Enfin  les  trois  personnages  dont  il  s'agit  étaient 
des  jongleurs  de  profession.  Nul  doute,  puisqu'ils 


HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  9 

faisaient  des  vers,  qu'ils  ne  les  chantassent  dans 
leurs  tournées  poétiques  ;  mais  nul  doute  non  plus 
que,  pour  exercer  leur  profession  avec  éclat  et 
avec  fruit,  ils  n'eussent  besoin  de  savoir  par  cœur 
beaucoup  plus  de  vers  qu'ils  n'en  avaient  fait  ni  pu 
faire.  D'un  autre  côté,  il  est  extrêmement  probable 
que  la  plupart  des  pièces  que  savaient  et  récitaient 
ces  jongleurs,  appartenaient  à  la  nouvelle  poésie,  con- 
sistaient en  chants  ou  en  récits  consacrés  à  exprimer 
des  sentiments  et  des  idées  de  galanterie  chevale- 
resque. Ces  sentiments  et  ces  idées  durent  donc  ou 
du  moins  purent  se  répandre,  dès  la  première  moitié 
du  douzième  siècle,  dans  tous  les  pays  que  les  jon- 
gleurs en  question  avaient  visités,  c'est-à-dire  en 
Espagne,  en  Portugal,  et  très-probablement  en  Italie 
et  dans  le  nord  de  la  France. 

Pierre  d'Auvergne.  Pierre  d'Auvergne,  le  qua- 
trième en  date  des  troubadours  qui  fleurirent  exclu- 
sivement ou  principalement  dans  la  première  moitié 
du  douzième  siècle,  est  le  premier  de  tous  connu 
pour  s'être  fait  une  grande  célébrité  poétique.  Il  se 
distingua  dans  son  art  par  des  innovations  qui  réus- 
sirent ,  et  l'on  peut  le  regarder  comme  le  fondateur 
d'une  nouvelle  école,  dont  l'influence  se  maintint  jus- 
qu'à l'extinction  précoce  de  la  poésie  provençale.  A 
ce  titre,  il  mérite  quelque  attention  dans  l'histoire  de 
cette  poésie ,  si  sommairement  et  de  si  haut  qu'on 
la  prenne. 

Pierre  d'Auvergne  ne  fut  pas  de  beaucoup  posté- 


10  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE  PROVENÇALE. 

rieur  àMarcabrus  et  à  Pierre  deValeira;  il  dut  naître 
de  1120  à  1130,  mais  probablement  plus  près  du 
premier  de  ces  deux  termes  que  du  second.  Il  était 
fils  d'un  bourgeois  de  Clermont ,  qui  lui  fit  donner 
une  éducation  distinguée,  et  apprendre  les  lettres, 
c'est-à-dire  le  latin,  à  l'aide  duquel  il  paraît  qu'il  ac- 
quit une  connaissance  superficielle  de  quelques-uns 
des  auteurs  romains,  soit  prosateurs,  soit  poètes.  Il 
cultiva  de  bonne  heure  la  poésie  provençale,  et  s'y  fit 
une  réputation  qui  le  fit  bien  accueillir  dans  les  di- 
vers pays  où  cette  poésie  était  déjà  en  vogue.  Parmi 
les  cours  qu'il  visita,  on  connaît  celles  des  rois  de 
Castille,  des  ducs  de  Normandie,  et  des  comtes  de 
Provence  ;  celles  de  Narbonne  et  de  Melgueul;  beau- 
coup d'autres  sont  inconnues. 

Pierre  d'Auvergne  vécut  jusqu'à  un  âge  très- 
avancé  ;  c'est  pour  cela  que  l'épithète  de  vieux  est 
parfois  ajoutée  à  son  nom.  On  lui  attribue  une  pièce 
où  il  est  fait  allusion  à  des  événements  de  1214, 
époque  à  laquelle  il  devait  avoir  plus  de  quatre- 
vingts  ans.  Mais  peut  être  cette  pièce  n'est-elle  mise 
sous  son  nom  que  par  une  méprise  d'un  genre  très- 
commun  dans  les  manuscrits  provençaux. 

Ces  manuscrits  contiennent  de  lui  vingt-cinq  ou 
trente  pièces,  qui  sont  pour  nous  l'unique  titre 
d'après  lequel  nous  puissions  juger  jusqu'à  quel  point 
il  mérita  sa  haute  renommée,  k  Pierre  d'Auvergne, 
»  dit  son  ancien  biographe,  fut  le  premier  bon  trou- 
»  badour  qu'il  y  eut  outre  mont,  etfut  réputé,  ajoute- 
n  t-il  presque  aussitôt ,  le  meilleur  troubadour  du 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  11 

»  monde  jusqu'à  Tapparilion  de  Giraud  de  Bor- 
»  neil.  » — D'après  les  données  que  nous  avons  au- 
jourd'hui pour  apprécier  ce  jugement,  il  me  semble 
difficile  de  le  concevoir  et  impossible  de  le  con- 
firmer. 

Les  innovations  par  lesquelles  Pierre  d'Auvergne 
se  signala  comme  troubadour  furent  de  deux  sortes  ; 
elles  portèrent  sur  la  partie  musicale  de  l'art  et  sur 
sa  partie  poétique,  sur  la  diction  et  la  versification. 
La  musique  adaptée  par  lui  à  une  de  ses  pièces  com- 
mençant par  un  vers  qui  signifie  : 

Aux  courtes  journées  long  est  le  soir, 

est  indiquée  comme  ayant  produit ,  dans  sa  nou- 
veauté, une  sensation  extraordinaire,  comme  le  si- 
gnal d'une  véritable  révolution  dans  cette  branche 
de  l'art  des  troubadours.  Les  données  manquent  to- 
talement pour  caractériser  cette  révolution  :  tout  C6 
que  l'on  en  peut  dire,  c'est  qu'elle  dut  avoir  quelque 
analogie  avec  celle  qui  fut  faite  en  même  temps,  et 
par  le  même  troubadour,  dans  la  diction  poétique 
créée  par  ses  devanciers. 

De  1140  à  1150,  intervalle  oii  l'on  peut,  avec  toute 
vraisemblance,  supposer  que  Pierre  écrivit  ses  meil- 
leures pièces,  il  y  avait  déjà  plus  d'un  siècle  que  la 
langue  des  troubadours  était  fixée  grammaticalement, 
déjà  précise,  riche,  et  passablement  assouplie  aux 
finesses  du  sentiment  et  de  la  pensée.  Les  poètes 
étaient  déjà  accoutumés  à  revêtir  leurs  expressions 


12  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

de  certains  ornements  ;  ils  avaient  déjà  senti  le  be- 
soin de  frapper  agréablement  l'oreille.  Mais  ils 
n'avaient  guère  jusque-là  suivi  dans  ces  tentatives 
d'autre  loi  que  celle  de  l'instinct  naturel  abandonné 
à  lui-même  ;  et  leur  diction  était  encore  généralement 
sèche  et  pauvre,  monotone  et  traînante. 

Pierre  d'Auvergne  mit  dans  la  sienne  plus  de  pré- 
tention et  plus  de  science  :  il  visa  plus  que  ses  pré- 
décesseurs à  la  précision,  à  la  variété,  à  la  force;  il 
fut  plus  hardi  et  plus  figuré  qu'eux.  Plusieurs  de  ses 
pièces  abondent  en  métaphores  que  l'on  serait  tenté 
de  croire  échappées  au  génie  arabe.  Il  chercha  à 
latiniser  le  provençal,  et  y  fit  rentrer  des  mots  et  des 
locutions  qui,  selon  toute  apparence,  avaient  depuis 
longtemps  disparu  des  idiomes  de  la  Gaule.  Enfin, 
si  l'on  voulait  chercher  quels  sont,  dans  les  litté- 
ratures modernes  de  l'Europe  ,  les  plus  anciens 
exemples,  ou  du  moins  les  plus  anciens  essais  bien 
caractérisés  d'une  diction  artistique,  d'une  diction  vi- 
sant à  un  effet  propre,  à  un  effet  distinct  du  sentiment 
ou  de  l'idée  qu'elle  exprime,  c'est  dans  les  poésies 
de  Pierre  d'Auvergne  qu'il  faudrait  chercher  ces 
essais  ou  ces  exemples. 

C'est  là,  du  reste,  le  plus  grand  mérite  de  ce  trou- 
badour: il  manque  d'imagination  et  de  sensibilité. 
Il  a,  comme  tous  ses  devanciers,  comme  le  lui  im- 
posaient le  goût  et  les  mœurs  de  son  temps ,  com- 
posé des  chants  d'amour  chevaleresque  :  mais  en  vain 
chercherait-on  dans  ces  chants  une  ombre  d'indivi- 
dualité :  tout  y  est  général  et  abstrait ,  tout  y  est  effort 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  VS 

et  recherche  pour  donner  un  peu  plus  de  solennité 
et  d'énergie  aux  formules  convenues  de  l'amour  che- 
valeresque. 

Je  ne  chercherai  donc  pas  à  donner  une  idée 
des  pièces  de  Pierre  d'Auvergne.  Le  fond  n'en  est 
point  assez  intéressant  pour  frapper  l'attention,  ni 
pour  la  mériter.  Quant  à  la  forme,  qui  en  ferait 
la  partie  originale  et  curieuse,  il  faudrait  pour  la  re- 
produire en  français,  une  fatigue  et  des  licences  dis- 
proportionnées avec  le  résultat.  Seulement,  pour 
ne  pas  faire  à  un  troubadour  célèbre  l'affront  de  le 
produire  tout  à  fait  muet ,  je  citerai  de  lui  quelques 
fragments  isolés,  qui ,  faute  de  pièces  entières  ou  de 
longs  extraits,  pourront  donner  quelque  idée  de  sa 
manière  et  de  son  goût. 

Voici,  par  exemple,  la  première  stance  de  l'une  de 
ses  pièces,  dans  laquelle  il  déclare,  avec  un  mélange 
assez  curieux  de  naïveté  et  de  pédanterie,  ses  pré- 
tentions à  l'originalité,  et  dans  laquelle  cette  origi- 
nalité perce  par  quelques  traits. 

w  Je  chanterai,  puisqu'il  faut  chanter,  un  chant 
»  nouveau  qui  me  résonne  dans  le  sein.  Ce  n'est  pas 
»  sans  fatigue  et  sans  tourment  que  j'en  suis  venu  à 
»  chanter  de  manière  à  ce  que  mon  chant  ne  res- 
»  semblât  à  celui  de  personne.  Mais  jamais  chant  ne 
»  fut  bon  ni  beau  qui  ressembla  à  un  autre.  » 

J'ai  parlé  de  la  hardiesse  orientale  de  ses  méta- 
phores ;  en  voici  deux  ou  trois  exemples  : 

«  Puisque  l'air  se  renouvelle  (et  s'adoucit),  dit-il 
»  au  début  d'une  de  ses  pièces,  aussi  faut-il  que  mon 


tu  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  cœur  se  renouvelle,  et  que  ce  qui  a  germé  en  lui 
»  bourgeonne  et  fleurisse  en  dehors.  » 

Dans  une  description  du  printemps,  il  parle  du 
rossignol  qui  resplendit  ou  luit  sur  la  branche. 

Dans  un  autre  tableau  du  même  genre,  il  dit  que 
l'air  serein,  le  chant  des  oiseaux,  la  fleur  nouvelle 
et  la  feuille  qui  s'épanouit,  lui  apprennent  à  cueillir 
des  vers  faciles. 

Voulant,  comme  tant  d'autres  troubadours  avant 
et  depuis  lui,  reconnaître  que  l'amour  est  le  prin- 
cipe de  tout  bien,  il  dit  que  l'homme  sans  amour  ne 
vaut  pas  mieux  que  l'épi  sans  grain. 

Du  reste,  les  pièces  du  genre  amoureux  sont  en 
minorité  parmi  celles  de  Pierre  d'Auvergne  :  la  plu- 
part appartiennent  à  la  poésie  religieuse  ou  sati- 
rique. Elles  présentent  des  traits  dignes  d'être  cités, 
mais  ce  n'est  point  ici  qu'ils  pourraient  l'être  :  j'y  re- 
viendrai ailleurs  s'il  y  a  lieu,  et  j'arrive  au  cinquième 
des  troubadours  connus  pour  avoir  écrit  avant  1 150. 

GmAUD  (Guiraud,  ou  Guiraudot),  surnommé  le 
Roux.  On  ne  sait  de  lui  que  ce  qu'en  disent  les  tra- 
ditions provençales ,  et  c'est  fort  peu  de  chose.  Il  était 
de  Toulouse,  fils  d'un  pauvre  chevalier,  et  entra  fort 
jeune  au  service  du  comte  de  Toulouse,  son  seigneur, 
qui  était  ce  môme  Alphonse  Jourdain,  le  dernier 
fils  de  Raymond  de  Saint-Gilles,  et  dont  j'ai  déjà 
parlé  à  propos  du  comte  de  Poitiers  avec  lequel  il 
eut  de  graves  démêlés. 

((  Giraud  le  Roux  était  courtois  et  bon  chanteur. 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  15 

»  dit  son  ancien  biographe  :  il  devint  amoureux  de 
))  la  comtesse,  fille  de  son  seigneur,  et  l'amour  qu'il 
»  eut  pour  elle  lui  apprit  à  trouver.  » 

Alphonse  Jourdain  n'eut  ou  du  moins  on  ne  lui 
connaît  avec  certitude  qu'une  seule  fille,  et  c'était 
une  fille  naturelle  dont  la  mère  n'est  nommée  nulle 
part.  Elle  fut,  selon  toute  apparence,  élevée  dans  le 
palais  de  son  père,  et  c'est  d'elle  que  Giraud  devint 
amoureux  ;  c'est  pour  elle  qu'il  devint  poète. 

Depuis  1120  qu'Alphonse  Jourdain  avait  recouvré 
ses  états  sur  Guillaume  de  Poitiers,  jusqu'en  1147, 
où  il  partit  pour  la  seconde  croisade,  dont  il  ne  re- 
vint pas,  il  avait  séjourné  sans  interruption  à  Tou- 
louse. Il  emmena  avec  lui  sa  fille  en  Syrie,  où  elle 
eut  les  plus  étranges  aventures.  D'abord  prisonnière 
du  célèbre  Noureddin,  prince  d'Alep,  elle  finit  par 
devenir  son  épouse,  lui  survécut,  et  gouverna  quel- 
que temps  le  petit  royaume  d'Alep,  en  qualité  de 
tutrice  d'un  fils  qu'elle  avait  eu  de  Noureddin. 

C'est  dans  l'intervalle  de  1120  à  1147  que  Giraud 
le  Roux  fut  au  service  du  comte  de  Toulouse,  et,  si 
l'on  veut  restreindre  par  conjecture  cet  intervalle  à 
celui  où  Giraud  put  faire  des  vers  pour  la  jeune  prin- 
cesse, on  peut  le  réduire  aux  sept  ans  écoulés  de  1 140 
à  1147. 

On  ne  sait  point  à  quelle  époque  Giraud  le  Roux 
se  retira  de  la  cour  de  Toulouse;  ce  fut  peut-être 
lors  du  départ  du  comte  Alphonse  et  de  sa  fille  pour 
la  croisade.  Mais  toujours  est-il  certain  qu'il  ne  les 
suivit  pas  en  Syrie.  Il  paraît,  d'après  un  couplet  de 


16  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

satire  contre  lui,  qu'il  quitta  Toulouse  et  sa  princesse 
pour  courir  librement  le  monde  en  qualité  de  jon- 
gleur, chantant  ses  vers  et  ceux  d'autrui  à  qui  vou- 
lait les  entendre. 

Des  troubadours  que  j'ai  nommés  jusqu'à'présent, 
Giraud  le  Roux  est  le  seul  dont  on  ne  connaisse  que 
des  pièces  amoureuses,  qui  n'ait  chanté  que  l'amour, 
et  dont  on  soit  sûr  que  la  dame  ne  fut  point  un  per- 
sonnage imaginaire.  11  ne  reste  de  lui  que  sept 
pièces.  De  toutes  celles  dont  j'ai  parlé,  ce  sont  incon- 
testablement les  compositions  qui  entrent  avec  le 
plus  de  délicatesse  et  de  variété,  avec  le  plus  de  grâce 
et  de  franchise ,  dans  l'esprit  et  le  système  de  la  ga- 
lanterie chevaleresque.  Mais  je  n'y  trouve  encore  ni 
assez  d'individualité,  ni  assez  de  talent  pour  les  com- 
prendre au  nombre  de  celles  auxquelles  je  crois  de- 
voir et  pouvoir  m'en  tenir,  pour  donner  une  idée 
sommaire  du  genre. 

Maintenant,  je  reviendrai  rapidement,  par  quel- 
ques observations  générales,  sur  la  période  de  l'his- 
toire de  la  poésie  provençale  que  je  viens  de  par- 
courir. 

De  la  fin  du  onzième  siècle,  où  elle  commence 
pour  nous,  jusqu'à  une  époque  voisine  de  1150,  la 
poésie  chevaleresque,  la  poésie  des  troubadours, 
proprement  dite,  bien  que  déjà  partout  dominante 
dans  le  Midi,  n'y  était  pas  encore  complètement 
dégagée  de  l'ancienne  poésie  populaire,  encore  per- 
sistante et  distincte  d'elle. 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  17 

Je  Tai  déjà  dit  et  je  crois  pouvoir  le  répéter  :  les 
monuments  qui  nous  restent  de  l'une  et  de  l'autre 
de  ces  poésies  sont  évidemment  très-incomplets.  Il 
exista,  dans  l'intervalle  indiqué,  d'autres  troubadours 
ou  demi-troubadours  que  ceux  que  j'ai  nommés;  et 
quant  à  ces  derniers,  il  est  constaté  que  nous  n'avons 
que  la  moindre  partie  de  leurs  ouvrages.  Il  paraît 
qu'au  treizième  siècle,  lorsque  l'on  commença  à  for- 
mer des  recueils  des  pièces  des  troubadours,  les  plus 
anciennes  de  ces  pièces  étaient  déjà  perdues  ou  dé- 
daignées, de  sorte  qu'elles  ne  purent  entrer  dans  les 
recueils. 

Au  surplus,  ce  qui  nous  reste  des  pièces  amou- 
reuses de  la  première  moitié  du  douzième  siècle  peut, 
selon  toute  probabilité,  nous  tenir  lieu  de  ce  qui  en 
est  perdu,  et  suffire  pour  nous  donner  une  idée  du 
caractère  et  du  ton  général  de  cette  branche  de  la 
poésie  provençale  à  l'époque  en  question. 

Les  idées  de  chevalerie  et  de  galanterie  chevale- 
resque étaient  encore  alors  dans  la  fleur  de  leur 
nouveauté  ;  l'enthousiasme  avec  lequel  elles  avaient 
été  accueillies  était  encore  dans  sa  première  fer- 
veur. Si  générale,  si  monotone,  si  abstraite  qu'en 
fût  l'expression  poétique,  elle  plaisait  et  charmait, 
comme  l'expression  d'un  manière  nouvelle  d'être  et 
de  sentir  ;  elle  plaisait  par  sa  généralité  même.  Dans 
les  premiers  moments  de  leur  empire,  ces  nobles 
idées  qui  tendaient  à  faire  de  l'amour  le  mobile  de 
la  gloire  et  de  la  vertu,  dominaient  toutes  les  indi- 
vidualités du  sentiment  et  du  caractère,  et  ne  leur 


iS  HISTOIRE   DE    LA  POESIE  PROVENÇALE. 

laissaient  guère  ni  place  ni  jeu.  Pour  bien  parler 
de  l'amour,  il  suffisait  d'en  rêver  noblement  et  pu- 
rement, selon  les  conventions  établies  ;  de  sorte 
qu'une  dame  idéale  inspirait  le  poëte  tout  aussi 
bien,  mieux  peut-être,  qu'une  dame  réelle  :  il  y  avait 
moins  de  risque,  avec  elle,  de  manquer  aux  exigences 
sévères  de  la  théorie. 

C'est  à  dater  de  la  seconde  moitié  du  douzième 
siècle  que  la  poésie  de  l'amour  chevaleresque  prend 
les  développements  et  les  caractères  au  moyen  des- 
quels elle  remplit  plus  ou  moins  les  conditions  de 
l'art.  Il  se  forma  alors,  comme  tout  d'un  coup,  un 
nombre  prodigieux  de  poètes  qui,  tout  en  profitant 
des  leçons  de  leurs  devanciers,  tout  en  adoptant 
leurs  idées,  sentirent  le  besoin  de  mettre  plus  d'art, 
plus  de  variété,  plus  de  nouveauté  dans  leur  expres- 
sion. 

Mais  la  tâche  avait  ses  difficultés  :  l'amour  che- 
valeresque était  renfermé  dans  certaines  bornes  fac- 
tices ;  il  était  soumis  à  un  cérémonial  de  convention; 
il  s'énonçait  en  formules  qui  avaient  quelque  chose 
d'arrêté,  d'officiel,  et  par  là  même  d'incomplet.  Ces 
conditions  étaient  comme  autant  d'obstacles  qui  ex- 
cluaient de  la  poésie  destinée  à  peindre  cet  amour 
la  variété  qui  résulte  naturellement  du  libre  jeu  des 
passions,  des  innombrables  accidents  de  la  vie  et 
des  destinées  humaines.  Il  devait  donc  y  avoir  né- 
cessairement encore  beaucoup  de  monotonie  dans 
les  troubadours  de  la  seconde  moitié  du  douzième 
siècle. 


HISTaiRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  19 

Cependant  cet  amour  chevaleresque,  pris  tel  qu'il 
était  ou  voulait  être,  avait  ses  côtés  poétiques,  et  parmi 
tant  de  poètes  qui  tous  mirent  leur  gloire  h  le  sentir 
et  à  le  chanter,  il  s'en  trouva  quelques-uns  d'un  ta- 
lent plus  original,  dont  l'individualité  se  fit,  pour 
ainsi  dire,  jour  à  travers  les  lieux  communs  et  les 
généraUtés  systématiques  de  la  galanterie  chevale- 
resque; et  c'est  d'après  ceux-là  seuls  que  j'ai  cru 
pouvoir  tracer  un  exposé  de  la  poésie  amoureuse 
des  troubadours  qui  ne  fût  ni  trop  monotone  ni 
trop  dépourvu  de  nouveauté  et  d'intérêt.  Mais  je 
suis  obligé  de  préluder  à  cet  exposé  par  quelques 
observations  sans  lesquelles  il  risquerait  de  paraître 
trop  incomplet  et  trop  vague. 

Quand  nous  connaîtrons  suffisamment  les  divers 
éléments,  les  divers  genres  de  la  poésie  provençale  , 
nous  y  verrons  beaucoup  de  particularités  caracté- 
ristiques qui  tiennent  à  son  organisation  matérielle, 
et  ne  peuvent  être  appréciées  que  d'après  celle-ci. 
Telle  est,  entre  autres,  la  persévérance  monotone 
pour  nous  avec  laquelle  les  troubadours  entremêlent 
à  leurs  peintures  de  l'amour  celles  du  charme  et 
des  beautés  de  la  nature,  à  son  réveil  du  printemps. 
Or,  ce  goût  tenait,  en  grande  partie  ,  au  genre  de 
vie  de  cette  classe  d'hommes. 

Un  troubadour  passait  toute  la  belle  saison  hors 
de  chez  lui,  et  très-souvent  bien  loin  de  chez  lui. 
Seul,  s'il  était  obscur  et  pauvre;  en  compagnie  d'un 
ou  de  deux  jongleurs,  s'il  était  riche  et  renommé,  il 
allait  de  château  en  château,  de  contrée  en  contrée, 


20  HISTOIRE   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE. 

cherchant,  trouvant  partout  des  preneurs  anciens 
ou  nouveaux.  C'était  une  vie  enivrante,  une  vie  d'at- 
tente et  d'exaltation  continues;  chaque  halte  de  son 
voyage  était  une  fête,  dont  il  était  l'âme  et  dont  on 
lui  faisait  les  honneurs. 

Aux  approches  de  l'hiver,  tout  cela  changeait.  Le 
troubadour,  rentré  dans  son  foyer,  retombait  dans  le 
tracas  et  l'obscurité  de  la  vie  vulgaire.  Il  devait  se 
mettre  à  travailler  péniblement  :  il  lui  fallait  com- 
poser des  chants  nouveaux  pour  sa  campagne  poé- 
tique prochaine.  L'hiver  était  pour  lui  un  temps 
obhgé  de  fatigue  et  d'ennui;  et  ce  printemps,  dont 
il  épiait  avidement  le  retour,  avait  à  ses  yeux  un 
autre  charme  encore  que  celui  de  la  nature.  C'était 
le  moment  où  allaient  recommencer  ses  jouissances 
favorites,  oii  il  allait  se  sentir  de  nouveau  vivre  plei- 
nement. 

De  là  l'enthousiasme  avec  lequel  ces  hommes, 
d'ailleurs  très-sensibles  aux  effets  de  leur  beau  cli- 
mat, chantaient  le  printemps.  La  verdure,  les  fleurs, 
le  chant  des  oiseaux,  l'azur  du  ciel,  le  parfum  de 
l'air,  étaient  devenus,  pour  eux,  comme  des  sym- 
boles de  l'amour  et  de  la  vie;  et  l'on  sent,  au  peu 
d'effort  qu'ils  faisaient  pour  varier  le  tableau  de  ces 
objets,  combien  leur  imagination  était  restée  jeune 
et  facile  à  satisfaire. 

Cela  expliqué ,  je  reviens  à  ce  petit  nombre  de 
troubadours  d'élite  que  je  crois  pouvoir  donner 
comme  des  représentants  de  tous  les  autres,  au 
moins  dans  le  genre  amoureux.  Bernard  de  Venta- 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  21 

dour  est  un  des  premiers  en  mérite  comme  en  date  : 
j'en  parlerai  donc  avec  un  cerlain  détail. 

Bernard  de  Ventadour  naquit  dans  le  château  de 
ce  nom,  siège  d'un  vicomte,  l'une  des  plus  anciennes 
seigneuries  du  Limousin.  Son  père  était  un  homme 
de  condition  servile,  faisant  partie  de  la  valetaille 
du  château,  où  il  était  employé  au  service  du  four. 

La  nature  avait  comblé  Bernard  de  ses  dons  les 
plus  rares  :  elle  lui  avait  donné,  outre  la  beauté  de 
la  personne  et  la  grâce  des  manières,  tous  les  talents 
alors  requis  pour  faire  un  poète  ;  une  imagination 
vive  et  délicate,  une  oreille  exquise,  et  une  voix 
agréable. 

Pour  comble  de  bonne  fortune  poétique,  cette 
cour  des  vicomtes  de  Ventadour,  sous  les  auspices 
de  laquelle  Bernard  fut  élevé,  était  un  des  lieux  les 
plus  favorables  au  développement  de  ses  talents  na- 
turels. J'ai  déjà  parlé  d'Ebles  II,  j'ai  dit  que  ce  sei- 
gneur avait  cultivé  avec  ardeur,  jusqu'à  l'âge  le  plus 
avancé,  la  poésie  chevaleresque  naissante,  ou,  comme 
dit  son  historien,  le  prieur  du  Yigeois,  les  chants  d'al- 
légresse, ce  qui  l'avait  fait  surnommer  Ehles  le  chanteur. 

Son  fils  Ebles  III ,  le  seigneur  de  Bernard ,  né 
vers  1100,  avait  hérité  de  son  goût  pour  la  poésie. 
Peut-être  môme  avait-il  aussi  cultivé  cet  art,  et  en 
avait-il  donné  les  premières  leçons  à  Bernard.  Celui- 
ci  semble  du  moins  indiquer,  par  un  trait  d'une  de  ses 
pièces,  qu'il  avait  eu  pour  maître  un  personnage 
qu'il  désigne  par  le  nom  de  seigneur  Ebles. 


ai  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Ebles  III ,  charmé  des  disposi- 
tions poétiques  du  jeune  Bernard,  les  encouragea 
par  toutes  sortes  de  faveurs  et  de  tendresses,  si  bien 
qu'encore  à  la  fleur  de  l'âge,  celui-ci  promettait  déjà 
de  laisser  bien  loin  derrière  lui  tous  les  troubadours 
ses  devanciers. 

Les  pièces  qui  nous  restent  de  Bernard  sont  eo 
assez  grand  nombre,  et  formeraient  presque  un  vo- 
lume. Si  elles  ne  sont  pas  précisément  celles  de  leur 
genre  où  il  y  a  le  plus  de  poésie,  le  plus  de  vigueur 
de  pensée  ou  d'expression,  elles  sont  incontestable- 
ment du  nombre  de  celles  oii  il  y  a  le  plus  de  sen- 
timent et  de  grâ€e,  le  plus  d'allusions  aux  circon- 
stances de  la  vie  de  l'auteur.  Ces  allusions  sont 
comme  autant  d'indices  à  l'aide  desquels  j'essayerai 
de  rattacher  quelques-unes  de  ces  pièces  aux  événe- 
ments de  la  vie  de  Bernard  auxquels  elles  ont  rap- 
port, et  qui  les  lui  inspirèrent. 

C'est  une  tentative  assez  hasardeuse,  dans  laquelle 
je  risque  de  me  tromper  plus  d'une  fois,  faute  de 
renseignements  positifs.  Mais,  d'un  côté ,  ces  mé- 
prises ne  peuvent  avoir  d'inconvénient  bien  grave; 
et,  d'un  autre  côté,  quand  il  s'agit  de  poètes  qui, 
comme  tes  troubadours ,  n'ont  chanté  ou  sont  cen- 
sés n'avoir  chanté  que  leurs  propres  émotions,  il  est 
indispensable  de  chercher,  autant  que  possible,  à 
rapprocher  les  impressions  de  leur  génie  des  acci- 
dents ée  leur  vie. 

Bernard  de  Ventadour  n'eut  que  faire  de  se  feindre 
amoureux  pour  avoir  des  motifs  de  composer  des 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  ^ 

chants  d'amoux  :  la  nature  lui  avait  donné  un  cœur 
des  plus  tendres  et  des  plus  prompts  à  se  passionner 
pour  la  grâce  ou  la  beauté.  Il  n'eut  pas  besoin  non 
plus  de  courir  le  monde,  pour  trouver  une  dame  à 
célébrer  dans  ses  vers. 

Le  vicomte  Ebles  III,  son  seigneur  et  son  patron, 
eut  deux  femmes,  dont  la  première  fut  Marguerite 
de  Turenne  et  la  seconde  Azalaïs  ou  Adélaïde,  fille 
de  Guillaume  W,  seigneur  de  Montpellier.  Ce  fut  à 
celle-ci  que  Bernard  adressa  d'abord  l'hommage  de 
ses  chants,  puis  celui  plus  hardi  de  son  amour.  Il 
était  à  la  fleur  de  l'âge  ;  il  était  aimable  et  beau  ; 
tout  ce  qu'il  chantait,  il  paraissait  le  sentir  :  il  plut 
à  la  dame  et  contracta  avec  elle  une  de  ces  liaisons 
chevaleresque  qui  n'étaient  au  fond  que  des  ten- 
tatives scabreuses  pour  maintenir  l'amour  et  le  dé- 
sir à  leur  plus  haut  degré  de  vivacité. 

Le  mystère  et  le  secret  étaient  une  des  conditions 
de  cet  amour  chevaleresque  et  l'une  de  ses  diffi- 
cultés. Autant  un  troubadour  mettait  de  vanité  à  se 
faire  croire  aimé  d'une  dame  de  haut  rang,  autant 
il  mettait  de  soin  à  cacher  le  nom  de  cette  dame.  Il 
ne  la  désignait  jamais  dans  ses  vers  que  par  une  es- 
pèce de  sobriquet  poétique,  dont  elle  savait  seule 
la  valeur  et  l'intention,  et  que  chaque  curieux  inter- 
prétait à  sa  manière.  Bernard  de  Ventadour  nomma 
sa  vicomtesse  Bel-vezer,  comme  qui  dirait  en  fran- 
çais Belle  à  voir  ou  plus  littéralement  Beau-voir, 

Parmi  les  pièces  de  vers  qu'il  composa  pour  elle, 
on  en  distingue  encore  aisément  plusieurs  que  l'on 


24  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PIOVENÇALE. 

juge,  à  la  simplicité  de  la  forme  et  du  fond,  avoir 
dû  être  ses  coups  d'essai.  Elles  sont,  à  tous  égards, 
bien  inférieures  aux  autres  :  mais  il  s'y  trouve  déjà 
çà  et  là  des  traits  aimables  de  nature  et  de  senti- 
ment. Voici,  par  exemple,  un  passage  d'une  de  ces 
pièces  que  je  regarde  comme  la  première  et  la  plus 
faible  de  toutes. 

«  Je  me  plains  à  vous ,  Seigneur,  de  ma  dame  et 
»  d'amour;  ce  sont  deux  traîtres  qui  me  font  vivre 
»  dans  la  douleur,  si  ce  n'est  qu'à  îforce  de  souffrir, 
»  je  m'y  suis  déjà  accoutumé.  J'ai  aimé  ma  dame 
»  depuis  le  temps  oîi  nous  étions  enfants  elle  et  moi; 
»  et  depuis  lors,  mon  amour  pour  elle  a  doublé 
»  chaque  jour  de  l'année.  Mais,  hélas!  à  quoi  bon 
»  vivre  quand  je  ne  vois  point  chaque  jour  le  bien 
»  de  ma  vie;  quand  je  ne  la  vois  point  à  sa  fenêtre, 
M  fraîche  et  blanche  comme  neige  de  Noël?  » 

Maintenant,  voici  presque  entière  une  autre  pièce 
où  le  talent  de  Bernard  semble  parvenu  à  sa  matu- 
rité. Tout  indique  qu'elle  est  de  même  une  de  celles 
qu'il  composa  pour  la  vicomtesse  de  Ventadour.  Ce 
double  enthousiasme  de  l'amour  et  de  la  nature, 
l'un  des  caractères  de  la  poésie  des  troubadours,  est 
vivement  senti  et  vivement  rendu,  dans  le  début  de 
cette  pièce,  remarquable,  en  outre,  par  des  saillies 
gracieuses  d'imagination  et  de  sentiment. 

«  Quand  je  vois  poindre  l'herbe  verte  et  la  feuille, 
»  les  fleurs  éclore  par  les  champs  ;  quand  le  rossignol 
»  élève  sa  voix  haute  et  claire,  et  s'émeut  à  chanter, 
»  je  suis  heureux  du  rossignol  et  des  fleurs,  je  suis 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  25 

»  heureux  de  moi  et  plus  heureux  de  ma  dame  :  je 
»  suis  de  toutes  parts  enveloppé,  pressé  de  joie; 
»  mais  joie  d'amour  passe  toutes  les  autres. 

»  J'admire  comment  je  puis  me  retenir  de  lui 
»  montrer  mes  désirs.  Quand  je  la  regarde ,  quand 
»  je  vois  ses  yeux  si  doux,  de  peu  s'en  faut  que  je 
h  ne  me  précipite  vers  elle  :  je  ne  suis  arrêté  que 
»  par  la  peur 

»  Si  j'avais  le  pouvoir  d'enchanter  le  monde,  je 
»  transformerais  mes  ennemis  en  enfants ,  afin  que 
»  nul  d'eux  ne  pût  rien  imaginer  au  dommage  de  ma 
»  dame,  ni  au  mien.  Je  contemplerais  alors  à  loisir 
»  sa  beauté,  sa  couleur  vermeille  et  ses  beaux  yeux. 
»  Je  la  baiserais  sur  tous  les  points  de  la  bouche,  et 
»  si  bien  que  la  marque  y  paraîtrait  un  mois. 

»  Oh  I  comme  je  me  consume  dans  mes  tristes  pen- 
»  sées!  J'y  suis  parfois  si  absorbé,  que  des  voleurs 
»  pourraient  m'enlever  sans  que  je  m'en  aperçusse. 
»  Certes!  Amour,  vous  m'avez  trouvé  facile  à  vaincre, 
»  dénué  d'amis  et  de  secours  ;  et  lorsque  vous  m'avez 
M  fait  captif,  je  languissais  comme  un  homme  en  qui 
»  toute  vigueur  est  éteinte  par  le  désir. 

))  Oh  I  que  je  voudrais  trouver  ma  dame  seule , 
»  dormant  ou  feignant  de  dormir,  afin  que  je  pusse 
»  lui  ravir  un  baiser,  puisque  je  n'ai  pas  le  cœur  de 
»  le  demander  !  0  ma  dame,  nous  avançons  peu  en 
»  amour!  Le  temps  passe;  et  nous  en  perdons  le 
»  plus  beau ,  au  lieu  de  nous  entendre  par  signes 
»  secrets  et  de  suppléer  à  l'audace  par  la  ruse.  » 

Bernard  composa ,  pour  la  dame  de  Ventadour, 


26  HISTOIRR   DE   LA  POÉSIE   PROrEXÇALE. 

plusieurs  autres  chants,  dans  le  goût  de  celui-ci,  et 
qui  firent,  partout  où  les  jongleurs  les  portèrent,  les 
délices  des  cours  et  des  châteaux.  On  n'avait  encore 
entendu,  en  ce  genre,  rien  de  si  délicat,  de  si  mélo- 
dieux, de  si  tendre.  Bernard  ne  dissimulait  pas  la 
conviction  naïve  qu'il  avait  de  sa  supériorité  sur  les 
troubadours  ses  devanciers  ou  ses  contemporains, 
et  n'était  point  embarrassé  pour  l'expliquer.  Voici 
les  deux  premières  stances  d'une  pièce  de  vers  dont 
elles  forment  la  partie  la  plus  remarquable. 

«  Ce  n'est  pas  merveille  si  je  chante  mieux  que 
»  nul  autre  troubadour ,  puisque  j'ai  le  cœur  plus 
»  enclin  à  l'amour  et  plus  docile  à  ses  lois.  Ame  et 
w  corps,  esprit  et  savoir,  force  et  pouvoir,  j'y  ai  tout 
>j  mis  ;  je  n'ai  rien  réservé  pour  autre  chose. 

»  Il  est  déjà  mort  celui  qui  ne  sent  point  en  son 
»)  cœur  quelque  douceur  à  aimer.  A  quoi  sert  de 
»  vivre  sans  amour,  si  ce  n'est  à  importuner  autrui? 
»  Ah  !  puisse  Dieu  ne  m'être  jamais  si  courroucé , 
»  qu'il  me  laisse  vivre  un  mois,  un  jour,  après  celui 
»  GÙ  je  n'aurai  plus  d'amour,  où  je  ne  serai  plus 
w  qu'un  ennui  pour  les  autres  !  » 

Si  la  liaison  de  Bernard  avec  la  dame  de  Venta- 
dour  passa  les  bornes  prescrites  à  l'amour  chevale- 
resque ,  c'est  ce  que  nous  ne  savons  pas  et  nous 
dispenserons  de  chercher.  Ce  qu'il  y  a  de  sur,  c'est 
que  le  vicomte  de  Ventadour  vit,  dans  cette  liaison, 
quelque  chose  qui  lui  déplut.  Il  écarta  Bernard  de 
sa  cour  et  lui  défendit  d'y  reparaître.  La  vicomtesse 
fut  enfermée,  surveillée  et  menacée. 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  27 

On  se  figure  aisément  le  chagrin  du  jeune  poëte , 
séparé  de  sa  belle  amie,  et  ne  sachant  s'il  la  rever- 
rait jamais.  On  a  de  lui  une  pièce  qui  paraît  avoir 
été  écrite  pour  épancher  sa  douleur  et  consoler  sa 
dame  dans  cette  triste  conjoncture.  Mais  la  pièce  n'est 
ni  aussi  belle  ni  aussi  tendre  qu'on  l'aurait  attendu 
de  Bernard  dans  une  occasion  si  louchante.  Le  trou- 
badour y  montre  plus  d'enchantement  et  d'orgueil 
de  se  sentir  aimé  par  la  belle  vicomtesse,  que  de 
chagrin  de  la  voir  persécutée  à  cause  de  lui.  J'en  tra- 
duirai seulement  les  passages  les  plus  caractéris- 
tiques. 

«  Le  doux  chant  des  oiseaux  par  le  bocage  m'a- 
»  doucit  et  me  fait  revenir  le  cœur  ;  et  puisque  les 
»  oiseaux  ont  leur  raison  de  chanter,  bien  dois-je 
»  aussi  chanter,  moi  qui  ai  plus  de  joie  qu'eux,  moi 
»  dont  toutes  les  journées  sont  des  journées  de  chant 
»  et  de  joie,  moi  qui  ne  songe  à  rien  autre. 

»  11  y  a  des  hommes  qui,  si  grand  bien  et  si 
>)  bonne  aventure  leur  viennent,  en  sont  plus  orgueil- 
»  leux  et  plus  sauvages.  Moi,  je  suis  de  meilleure  et 
»  plus  généreuse  nature  :  quand  Dieu  me  fait  du 
»  bien,  je  me  sens  encore  plus  d'amour  pour  ceux 
»  que  j'aimais  déjà 

»  La  nuit,  quand  je  me  déshabille  pour  me  cou- 
>i  cher,  je  sais  bien  que  je  ne  dormirai  pas  :  je  perds 
»  le  sommeil,  je  le  perds  au  souvenir  de  vous,  ô 
»  ma  dame!  Là  où  l'homme  a  son  trésor,  il  veut 
»  avoir  son  cœur;  ainsi  fais-je moi-même;  ainsi  ai-je 
»  mis  en  vous  tout  mon  souci  et  toutes  mes  pensées. 


28  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  Oui,  dame,  sachez,  si  mes  yeux  ne  vous  voient 
»  pas,  que  mon  cœur  vous  voit;  et  ne  vous  plaigne  • 
x>  pas  plus  que  je  ne  me  plains  moi-même.  Je  sais 
»  que  l'on  vous  enferme  à  cause  de  moi.  Mais  si  le 
»  jaloux  vous  frappe  en  dehors,  prenez  bien  garde 
»  qu'il  ne  frappe  le  cœur.  S'il  vous  tourmente,  tour- 
»  mentez-le  aussi ,  et  qu'il  n'y  gagne  pas  avec  vous 
»  bien  pour  mal.» 

Il  y  a  lieu  de  croire  que  la  vicomtesse  ne  fut  pas 
très-touchée  de  la  manière  dont  Bernard  avait  pris 
sa  mésaventure  :  elle  le  fît  prier  de  se  retirer  du 
pays,  afin  de  ne  pas  l'exposer  à  de  nouvelles  persé- 
cutions. Bernard,  affligé  outre  mesure  de  cet  ordre, 
y  vit  l'équivalent  d'une  trahison  ou  d'une  infidélité 
de  sa  dame.  C'est  du  moins  ce  que  l'on  peut  con- 
clure de  plusieurs  pièces  qui  semblent  avoir  été  com- 
posées en  cette  circonstance,  à  laquelle  seule  elles 
conviennent  ou  conviennent  mieux  qu  à  toute  autre. 
Je  traduirai  quelques  stances  de  l'une  de  ces  pièces, 
l'une  des  plus  belles  de  Bernard  ;  mais  l'une  aussi , 
je  dois  le  dire,  de  celles  où  il  y  a  le  plus  de  délica- 
tesses ou  de  hardiesses  de  diction  intraduisibles. 
Pour  sentir  la  similitude  tirée  du  vol  de  l'alouette 
qui  se  trouve  au  début,  il  faut  se  rappeler  un  pré- 
jugé populaire  du  moyen  âge.  On  croyait  que  l'a- 
louette amoureuse,  pour  ainsi  dire,  du  soleil,  s'éle- 
vait aussi  haut  qu'elle  pouvait,  dans  le  faisceau  de 
ses  rayons,  comme  pour  s'approcher  de  lui,  et  que 
de  plus  en  plus  ivre  d'amour  et  de  plaisir,  à  mesure 
qu'elle  s'élevait  plus  haut,  elle  finissait  par  perdre 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  29 

le  sentiment,  et  se  laisser  tomber  du  ciel,  oubliant 
l'usage  de  ses  ailes.  Maintenant,  voici  la  pièce  de 
Bernard. 

«  Quand  je  vois  l'alouette  battre  de  joie  les  ailes 
»  au  soleil ,  et  puis,  de  la  douce  ivresse  dont  elle  est 
»  prise,  s'oublier  et  se  laisser  choir,  ohl  quelle  en- 
»  vie  me  prend  alors  d'un  sort  pareil!  quelle  envie 
»  me  prend  de  toute  joie  dont  je  suis  témoin  !  Je 
»  m'étonne  que  mon  cœur  ne  se  fonde  pas  à  l'instant 
»  de  désir. 

»  Las  I  que  peu  je  sais  d'amour,  moi  qui  croyais 
»  en  savoir  tant,  puisque  je  ne  peux  me  défendre 
»  d'aimer  celle  que  j'aime  en  vain,  celle  qui  m'a 
»  enlevé  ma  foi,  mon  cœur,  elle-même  et  le  monde 
»  entier,  qui  ne  m'a  rien  laissé  que  désirs  et  regrets  I 

»  Je  n'ai  jamais  pu  revenir  à  moi-même,  depuis 
))  l'heure  où  elle  me  permit  de  me  regarder  dans  un 
»  miroir  qui  me  plut  trop.  Ravissant  miroir  I  Depuis 
»  que  je  m'y  suis  vu,  je  n'ai  fait  que  soupirer  ;  je 
»  m'y  suis  perdu,  comme  Narcisse  dans  la  fontaine. 

))  Puisque  c'en  est  fait,  puisque  rien  ne  me  vaut 
»  près  de  ma  dame  ni  prières,  ni  droit,  ni  merci; 
»  puisqu'elle  ne  veut  plus  que  je  l'aime,  je  n'ai  plus 
»  rien  à  dire  de  l'amour;  j'y  renonce,  je  l'abjure. 
»  Elle  m'a  tué;  je  lui  réponds  comme  mort,  et  m'en 
»  vais  je  ne  sais  où  en  exil.  » 

Bernard  quitta  en  effet  le  Limousin;  et  il  ne  serait 
pas  indifférent  pour  l'histoire  de  la  poésie  des  trou- 
badours et  de  sa  propagation  hors  des  pays  de  langue 
provençale,  de  savoir  à  peu  près  à  quelle  époque  il 


8$  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

le  quitta.  Ebles  III  avait  épousé  Azalaïs  de  Montpel- 
lier vers  l'année  1156,  et  si  l'on  suppose  à  la  liaison 
de  Bernard  avec  elle  une  durée  de  trois  ou  quatre 
ans,  ce  dut  être  vers  1160  que  Bernard  abandonna 
sa  contrée  natale  pour  courir  le  monde  et  les  aven- 
tures. Il  devait  avoir  alors  tout  au  plus  trente  ans. 

Les  troubadours  et  les  jongleurs  provençaux 
avaient  déjà,  selon  toute  apparence,  commencé  à 
fréquenter  les  provinces  du  nord  de  la  France ,  et 
particulièrement  la  Normandie.  Ce  fut  dans  cette 
dernière  que  se  rendit  Bernard,  à  la  cour  de  Henri  II, 
qui  n'était  encore  que  duc.  Henri  avait  épousé  en 
1152  la  fameuse  Éléonore  de  Guienne,  la  petite- 
fille  de  Guillaume  IX,  comte  de  Poitiers,  et  la  femme 
divorcée  de  Louis  VII,  roi  de  France.  Cette  princesse, 
élevée  au  milieu  des  élégants  et  poétiques  passe-temps 
des  cours  du  Midi,  avait  conservé  un  goût  très-vif 
pour  tout  ce  qui  lui  rappelait  les  premières  années 
et  les  premiers  plaisirs  de  sa  jeunesse.  Accoutumée 
à  bien  accueillir  les  jongleurs  et  les  troubadours , 
elle  accueillit  mieux  que  nul  autre  Bernard,  alors  le 
plus  célèbre  de  tous.  Éléonore  était  belle,  jeune  en- 
core, et,  selon  les  traditions  provençales ,  elle  s'en- 
tendait à  merveille  en  prix,  en  honneur,  et  en  beaux 
dits  de  louanges  (c'est-à-dire  en  poésie).  Il  n'en  fal- 
lait pas  tant  pour  enhardir  Bernard  à  la  choisir  pour 
le  sujet  de  ses  nouveaux  chants.  Eléonore  en  fut  char- 
mée, et,  à  prendre  à  la  lettre  le  témoignage  du  vieux 
biographe  provençal,  plus  charmée  qu'il  n'était  per- 
mis au  troubadour  de  l'espérer.  «  Bernard,  dit  ce 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  31 

»  biographe,  resta  longtemps  à  la  cour  de  la  duchesse 
»  de  Normandie  ;  il  devint  amoureux  d'elle,  elle  de 
»  lui,  et  il  en  fit  beaucoup  delonnes  chansons.» 

De  ces  chansons ,  les  unes  furent  composées  de 
1160  à  1164,  Éléonore  n'étant  encore  que  duchesse 
et  femme  de  duc  ;  d'autres  postérieurement  à  cette 
dernière  date,  Henri  II  ayant  déjà  été  couronné  roi 
d'Angleterre.  Mais,  j'en  trouve  à  peine  trois  ou  quatre 
qui  portent  des  marques  certaines  de  leur  motif;  et 
parmi  celles-là  aucune  plus  agréable  ou  plus  origi- 
nale que  les  précédentes.  Je  n'essayerai  donc  pas  de 
les  traduire,  de  peur  d'user  trop  vite  et  trop  toi  le 
degré  d'intérêt  et  de  curiosité  que  l'on  peut  mettre 
à  cette  branche  de  la  poésie  provençale.  J'en  citerai 
un  seul  passage,  que  je  choisis,  non  comme  beau, 
mais  comme  singulier  et  caractéristique  des  mœurs 
chevaleresques. 

((  Ma  dame  a  tant  de  ruse  et  d'adresse,  qu'elle  me 
»  fait  toujours  croire  qu'elle  va  m'aimer.  Elle  me 
»  trompe  agréablement,  elle  m'égare  par  ses  doux 
»  semblants.  Dame,  laissez  la  ruse  et  la  tromperie. 
»  De  quelque  manière  que  souffre  votre  vassal,  le 
»  dommage  vous  en  revient. 

»  Oh  !  mal  fera-t-elle  ma  dame,  si  elle  ne  me  fait 
»  venir  là  où  elle  se  déshabille;  et  si,  m'ayant  per- 
»  mis  de  m'agenouiller  près  de  son  lit,  elle  ne  daigne 
»  me  tendre  le  pied,  pour  que  je  lui  délie  ses  bien 
»'  chaussants  souliers.  » 

Assister  au  déshabillé  de  sa  dame,  l'aider  môme 
à  se  déshabiller,  la  voir  se  coucher,  étaient  au  nombre 


32  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

des  faveurs  permises  dans  l'amour  chevaleresque, 
et  l'une  de  celles  que  les  troubadours  implorent  le 
plus  souvent  et  avec  le  plus  d'ardeur.  On  serait  ai- 
sément tenté  d'attribuer  cet  usage  à  des  motifs  très- 
vulgaires  ;  et  ce  serait  une  erreur.  Le  fait  est  que 
Tusage  dont  il  s'agit,  usage  consacré  dans  le  vasse- 
lage  d'amour,  y  avait  été  transporté,  comme  beau- 
coup d'autres,  du  vasselage  féodal.  C'était  une  chose 
ordinaire  que  les  vassaux  assistassent  et  servissent 
leur  suzerain  à  son  coucher. 

Bernard  de  Ventadour  suivit  plusieurs  fois  en  An- 
gleterre tantôt  Henri  II,  tantôt  la  reine  Éléonore; 
et  c'est  le  premier  troubadour  connu  qui,  dès  1165 
ou  1166,  ait  pu  répandre,  parmi  les  Anglo-Nor- 
mands, quelques  notions  de  la  poésie  provençale. 

A  la  fin,  pour  des  raisons  inconnues,  ou  peut-être 
tout  simplement  pris  du  désir  de  revoir  les  pays  du 
Midi,  Bernard  cessa  de  se  plaire  en  Normandie,  et 
se  rendit  à  Toulouse,  à  la  cour  du  comte  Raymond  V, 
alors  la  plus  brillante  des  contrées  de  langue  proven- 
çale. Il  paraît  que  notre  troubadour  ne  tarda  pas  à 
s'affectionner  à  Raymond,  au  service  duquel  il  s'at- 
tacha pour  le  reste  de  sa  vie,  sauf  des  absences  pas- 
sagère» occasionnées  par  diverses  excursions  en  Pro- 
vence, en  Italie,  en  Espagne  et  en  Limousin,  où  il 
dût  revoir  les  objets  de  ses  premières  affections. 

De  grands  changements  avaient  eu  lieu  au  château 
de  Ventadour,  on  ne  sait  à  quelle  époque  précise, 
mais  bientôt  après  1160.  Son  ancien  seigneur,  son 
patron,  Ebles  III,  poussé  par  des  motifs  inconnus. 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  33 

avait  pris  la  résolution  de  quitter  le  monde.  Il  avait 
passé  les  Alpes,  et  s'était  retiré  au  monastère  du 
Mont-Cassin,  où  il  mourut  en  1170.  Quant  à  la  vi- 
comtesse Adélaïde,  sa  femme,  on  ignore  ce  qu'elle 
était  devenue;  l'histoire  n'en  dit  plus  mot.  Mais, 
parmi  les  pièces  de  notre  poëte,  il  s'en  trouve  une 
qui  a  toute  l'apparence  de  se  rapporter  à  elle,  et  qui, 
dans  ce  cas,  prouve  que  la  première  passion  de  Ber- 
nard pour  elle  était  loin  d'être  éteinte.  J'essayerai 
d'en  traduire  quelque  chose  ,  malgré  l'impossibilité 
de  donner,  en  français,  la  moindre  idée  de  la  mol- 
lesse gracieuse  d'expression  qui  y  règne  d'un  bout  à 
l'autre. 

((  Ma  belle  dame,  il  est  dur  à  la  douleur,  il  n'est 
»  pas  fait  pour  aimer,  celui  qui  se  sépare  de  vous  et 
»  ne  pleure  pas 

»  La  saison  commence  oii  chantent  les  oiseaux  : 
))  je  vois  le  lin  verdoyer  dans  les  enclos ,  la  violette 
»  bleue  poindre  sous  les  buissons,  les  ruisseaux 
»  rouler  clair  sur  le  sable  ;  et  là  s'épanouir  la  blanche 
»  fleur  du  lis. 

»  Je  suis,  depuis  longtemps,  pauvre  et  dénué  des 
»  biens  d'amour,  par  la  faute  d'une  cruelle  amie  au 
»  service  de  laquelle  j'attends  la  mort. 

»  De  mes  propres  mains,  j'ai  cueilli  le  bâton  avec 
»  lequel  me  tue  la  plus  belle  qui  fut  jamais.  Pour  lui 
»  plaire,  pour  lui  obéir,  je  suis  resté  longtemps  exilé 
»  de  mon  pays,  entre  les  désirs  douloureux,  les  re- 
»  grets  cuisants  et  les  chétives  récompenses. 

»  Mais  celui-là  aime  peu  qui  n'est  point  jaloux  ; 
II.  3 


S4  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  peu  aime  qui  n'est  point  généreux,  peu  aime  qui 
»  ne  perd  jamais  la  raison,  peu  aime  qui  n'est  pas 
»  sujet  à  la  tristesse.  Beaux  pleurs  d'amour  valent 
»  mieux  que  ses  ris.  )) 

»  A  genoux  devant  ma  dame,  tandis  qu'elle  m'ac- 
»  cuse  et  me  cherche  des  torts,  je  lui  demauije  merci, 
»  le  visage  inondé  de  larmes.  Alors  elle  soupire  et 
»  me  donne  bon  espoir  ;  elle  me  baise  la  bouche  et 
»  les  yeux  ;  et  la  douceur  que  j'en  ressens  est  une 
»  douceur  de  paradis. 

))  Je  recommande  mon  espoir  à  Dieu  :  je  repasse, 
»  dans  ma  mémoire,  l'honneur  qu'elle  me  lit  autre- 
})  fois  sous  le  pin  du  verger,  dans  le  temps  où  elle 
})  me  conquit  ;  et  ce  souvenir  me  console  et  me  fait 
»  vivre  :  cet  espoir  me  fait  reverdir.  » 

Le  ton  exalté  de  cette  pièce,  le  désordre,  l'incohé- 
rence de  sentiments  et  d'idées  qui  y  régnent,  y  sem- 
blent l'effet  naturel  d'une  passion  vive  et  profonde. 
Il  s'y  trouve  des  vers  et  des  couplets  entiers  d'une 
mélodie  exquise,  et  telle  que  l'on  en  rencontrerait  peu 
d'exemples  dans  les  poètes  les  plus  cultivés  des  plus 
belles  époques  de  la  poésie. 

Je  reviens  un  moment  aux  excursions  de  Bernard. 
On  a  de  lui  une  pièce  composée  en  1176,  et  adres- 
sée à  une  princesse  de  la  maison  d'Est,  à  laquelle  il 
donne  le  nom  de  Jeanne.  Dans  cette  pièce,  notre 
troubadour  fait  une  allusion  très-expresse  à  la  ba- 
taille de  Lignano,  gagnée  par  la  ligue  lombarde  sur 
l'empereur  Frédéric  Barberousse ,  exhortant  fort  ce 
dernier  à  prendre  au  plus  vite  sa  revanche  sur  les 


HISTOIRB   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  35 

Milanais,  s'il  ne  veut  déchoir  complètement  de  pou- 
voir et  d'honneur. 

Il  n'y  a  guère  de  doute,  d'après  ces  indices,  que 
Bernard  n'eût  visité,  en  Italie,  les  camps  de  Fré- 
déric P^  la  cour  de  Ferrare,  et  probablement  plu- 
sieurs autres.  On  trouve  encore,  dans  les  documents 
italiens  du  treizième  siècle,  des  vestiges  traditionnels 
de  la  grande  renommée  qu'il  avait  laissée  au  delà 
des  Alpes. 

La  durée  du  séjour  de  Bernard  à  la  cour  de  Ray- 
mond V  comprend  la  plus  longue  portion  de  la  vie 
de  ce  troubadour,  qui  eut  indubitablement,  dans  cet 
intervalle,  d'autres  aventures  et  d'autres  amours  sur 
lesquels  il  composa  de  nouveaux  chants,  dont  quel- 
ques-uns au  moins  doivent  faire  partie  de  ceux  qui 
nous  restent  de  lui.  Mais  sa  vie,  aux  époques  dont  il 
s'agit,  est  trop  mal  connue  pour  qu'il  soit  possible 
d'y  rapporter  avec  un  peu  de  probabilité  aucune  des 
pièces  dont  elle  fut  le  sujet.  Ces  pièces  ont  cepen- 
dant assez  d'agrément  et  de  beaux  détails  pour  mé- 
riter d'être  notées,  même  à  part  des  circonstances 
auxquelles  elles  se  rapportent  et  qui  les  inspirè- 
rent. Mais  les  bornes  de  cet  aperçu  ne  les  admet- 
tent pas. 

Je  traduirai  néanmoins  une  pièce  très-agréable  de 
versification  et  de  style,  où  notre  troubadour  paraît 
dans  une  situation  nouvelle,  je  veux  dire  trompé , 
trahi  par  une  dame  qui  avait  d'abord  agréé  son 
amour  et  ses  services. 

((  J'ai  entendu  la  douce  voix  du  rossignol  sauvage; 


36  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  elle  m*est  entrée  dans  le  cœur  ;  elle  y  adoucit,  elle 
»  y  soulage  les  soucis  et  les  tourments  qu'amour  me 
»  cause,  et  j'ai  du  moins  la  joie  d'autrui  pour  me 
»  consoler. 

»  Il  est  bien  homme  de  vie  abjecte,  celui  qui  ne 
»  vit  point  en  joie,  qui  ne  tourne  point  à  l'amour  son 
»  cœur  et  ses  désirs,  lorsque  tout  s'abandonne  à  la 
»  joie,  lorsque  tout  résonne  de  chants  amoureux, 
»  les  prés,  les  vergers,  les  bruyères,  les  plaines  et  les 
»  bocages. 

»  Et  moi,  las!  moi  qu'amour  oublie,  malheureux 
»  fourvoyé!  au  lieu  de  ma  part  de  joie,  je  n'ai  que 
»  chagrins  et  dépils.  Ne  me  tenez  donc  pas  pour 
»  vil,  s'il  m'échappe  quelque  parole  discourtoise. 

»  Une  fausse  et  cruelle  dame,  une  infidèle  de  mé- 
»  chant  lignage  m'a  trahi  et  s'est  trahie  :  elle  a  cueilli 
»  de  ses  mains  la  verge  dont  elle  se  frappe,  et  si 
»  quelqu'un  lui  demande  raison  de  sa  conduite,  elle 
»  m'accuse  de  ses  propres  torts,  elle  trouve  juste 
»  que  le  dernier  venu  obtienne  d'elle  plus  que  moi 
))  après  une  longue  attente. 

»  Je  l'ai  fidèlement  servie  jusqu'au  moment  où 
»  son  cœur  est  devenu  volage.  Mais,  puisqu'elle  me 
»  rejette,  bien  fol  serais-je  de  la  servir  encore.  Espé- 
»  rance  bretonne  et  service  sans  récompense  ne 
»  furent  jamais  bons  qu'à  faire  d'un  seigneur  un 
»  écuyer. 

»  Oh!  puisse  Dieu  traiter  comme  ils  méritent  les 
»  porteurs  de  faux  messages!  Sans  les  médisants,  j'au- 
»  rais  goûté  les  biens  d'amour.  Mais  (  heureux  ou 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  37 

»  non)  bien  est  fol  qui  querelle  avec  sa  dame.  Que 
»  la  mienne  me  pardonne  et  je  lui  pardonne,  et  je 
»  tiens  pour  des  imposteurs  tous  ceux  qui  m'ont  fait 
»  parler  d'elle  avec  outrage. 

»  Néanmoins,  elle  a  tellement  failli  envers  moi, 
»  que  j'abjure  dès  à  présent  sa  seigneurie  :  je  ne  dé- 
»  sire  plus  rien  d'elle  ;  je  ne  veux  plus  en  rien  dire. 
»  Mais  si  quelqu'un  m'en  parle,  douce  m'en  sera  la 
»  parole  ;  je  l'écouterai  volontiers  et  m'en  réjouirai 
»  dans  mon  cœur.  » 

C'est  peut-être  sur  la  même  dame,  et  au  sujet  de 
la  même  trahison,  que  Bernard  composa  une  autre 
pièce  de  six  couplets,  dans  laquelle  il  exprime ,  avec 
une  grâce  et  une  naïveté  inimitables ,  sa  perplexité 
sur  la  conduite  qu'il  doit  tenir  envers  sa  dame  infi- 
dèle. J'en  traduirai  seulement  quatre  couplets.  On 
voit,  par  le  premier,  que  l'auteur  s'adresse  à  quel- 
qu'un qu'il  consulte  sur  sa  position,  en  le  qualifiant 
de  seigneur  :  c'était  peut-être  le  comte  de  Toulouse, 
Raymond  V  lui-même. 

«  Donnez-moi  un  conseil,  seigneur,  vous  qui  avez 
»  sens  et  raison.  Une  dame  m'avait  accordé  son 
»  amour,  et  je  l'ai  longtemps  aimée.  Mais  je  sais  à 
»  présent,  je  suis  certain  qu'elle  a  pris  un  autre  ami. 
»  Et,  si  jamais  je  souffris  d'avoir  un  compagnon 
»  quelque  part,  certes,  c'est  bien  d'en  avoir  un  là. 

»  Je  suis  en  balance  et  en  souci  d'une  chose  :  si 
»  je  supporte  patiemment  ce  tort  de  ma  dame,  je 
»  m'expose  à  de  longues  souffrances.  Si  je  reproche 
»  h  l'infidèle  sa  conduite,  je  me  tiens  pour  perdu  en 


38  HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  amour  ;  je  crains  que  Dieu  ne  me  permette  plus 
»  désormais  de  trouver  vers  ni  chansons. 

»  Les  perfides  beaux  yeux  qui  me  regardaient  si 
»  gracieusement,  regardent  maintenant  ailleurs,  et 
»  en  cela  grand  est  leur  tort.  Cependant,  je  ne  puis 
»  oublier  l'honneur  qu'ils  me  firent,  je  ne  puis  ou- 
))  blier  qu'un  temps  fut  où  entre  mille  à  l'entour,  ils 
»  n'auraient  cherché  que  moi. 

))  Des  pleurs  qui  me  coulent  des  yeux,  j'écris  en- 
»  core  des  saluts;  des  saints  que  j'envoie  à  celle  qui 
»  e&t  toujours  pour  moi  la  plus  belle  et  la  plus  ave- 
»  nante  des  dames,  à  celle  que  je  vis  une  fois,  au 
»  congé  que  je  prenais  d'elle,  se  couvrir  le  visage, 
»  sans  pouvoir  proférer  une  parole.  » 

Je  bornerai  ici  l'examen  et  les  extraits  des  pièces 
de  Bernard  de  Ventadour.  Je  le  sens  avec  regret, 
pour  être  sur  de  faire  apprécier  des  productions 
d'un  genre  si  particuHer,  il  faudrait  les  montrer  de 
plus  près,  plus  en  détail,  et  sous  leur  costume  natif, 
le  seul  qui  leur  aille,  le  seul  sous  lequel  ressorte 
bien  leur  physionomie.  Mais  peut-être  suffit-il,  pour 
y  prendre  un  intérêt  d'un  genre  plus  élevé  que  le 
simple  intérêt  httéraire,  de  considérer  qu'à  l'époque 
cil  les  poètes  provençaux  exprimaient  avec  un  art 
si  raffiné  des  sentiments  si  nouveaux ,  si  délicats , 
si  complexes,  le  reste  de  l'Europe  était  encore  plus 
qu'à  demi  barbare,  et  que  le  premier  signe  de  vie 
poétique  qu'elle  donna,  ce  fut  l'enthousiasme  avec 
lequel  elle  entendit  et  s'exerça  à  répéter  ces  pre- 
naiers'  accents  de  la  poésie  chevaleresque  du  midi. 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  39 

C'est  ce  que  nous  verrons  mieux  un  peu  plus  tard. 

Je  n'ai,  pour  le  moment,  que  peu  de  mots  à  ajou- 
ter pour  terminer  ce  que  j'ai  dit  de  la  vie  de  Bernard 
de  Ventadour. 

Il  y  a  dans  les  manuscrits,  et  M.  Raynouard  a  pu- 
blié sous  le  nom  de  notre  troubadour,  une  pièce 
écrite  en  Syrie,  durant  la  croisade  de  Richard Cœur- 
de-lion.  Mais  je  n'hésite  pas  à  croire  que  la  pièce 
n*est  point  de  Bernard,  et  que  celui-ci  ne  prit  ja- 
mais la  croix. 

Il  resta  à  la  cour  de  Toulouse  jusqu'à  l'année  1 1 95., 
où  mourut  Raymond  V.  Bernard,  demeuré  sans  pa- 
tron, et  désormais  trop  âgé  pour  en  trouver  aisément 
un  nouveau  et  se  remettre  à  courir  le  monde ,  se 
retira  à  la  Chartreuse  de  Dalon  en  Limousin.  Dès  lors 
Une  fut  plus  parlé  de  lui.  On  sait  qu'il  y  mourut, 
mais  voilà  tout  :  on  ignore  en  quelle  année,  si  ce 
fut  dans  les  limites  du  douzième  siècle,  ou  dans  les 
premières  années  du  treizième. 

C'est  un  fait  remarquable  à  noter  dès  à  présent  et 
une  fois  pour  toutes,  que  les  troubadours  les  plus 
célèbres  moururent  "presque  tous  dans  le  cloître  et 
sous  l'habit  de  moine.  Usés  de  bonne  heure  par  les 
émotions  et  les  agitations  d'une  vie  factice  et  pour 
ainsi  dire  exagérée,  inévitablement  pris  de  scrupules 
religieux,  ils  ne  manquaient  guère,  au  déclin  de 
l'âge,  de  se  jeter  dans  quelque  monastère  de  rigide 
observance,  et  donnaient  à  Dieu  les  restes  d'une 
existence  dont  le  monde  et  l'amour  ne  voulaient 
plus. 


40  UISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XVII. 

POÉSIE   LYRIQUE   DES   TROUBADOURS. 

II.  —  Poésie  amoureuse. 

ARNAUD   DE   MARVEIL   ET   RAIMBAUT   DE    VAQUEIRAS. 

Je  viens  de  signaler  Bernard  de  Ventadour  comme 
un  des  premiers  troubadours  qui  eurent  de  Torigi- 
nalité  et  du  génie.  Mais  il  ne  remplit  pas  seul  son 
époque;  il  eut  beaucoup  d'émulés  un  peu  plus  jeunes 
que  lui,  dont  plusieurs  eurent  autant,  et  quelques- 
uns  encore  plus  de  célébrité  que  lui,  et  il  en  est 
quelques-uns  dont  je  ne  puis  me  dispenser  de  faire 
mention. 

Tels  sont  d'abord  Giraud  de  Borneil  et  Arnaud 
Daniel,  qui  se  présentent  simultanément,  comme 
appelés  l'un  par  l'autre,  et  réclamant,  chacun  pour 
soi,  la  palme  de  la  poésie  provençale.  Giraud  de 
Borneil  a  pour  lui  le  jugement  unanime  des  hom- 
mes de  son  temps  et  de  sa  langue.  On  peut  produire 
en  faveur  d'Arnaud  Daniel  la  grande  autorité  de 
Dante,  et  de  tous  les  poêles  italiens  du  quatorzième 
siècle,  qui  conservaient  encore  de  la  poésie  proven- 
çale déjà  morte  une  tradition  immédiate  pleine  d'in- 
térêt et  d'admiration. 

Mon  plan  n'admet  pas  la  discussion  ni  la  solution 
formelles  de  cette  question.  J'ai  à  parler,  et  je  parle- 
rai ailleurs,  d'Arnaud  Daniel  et  de  Giraud  de  Bor- 


HISTOIRE    DE    LA    POESIE   PROVENÇALE.  41 

neil,  mais  séparément,  et  en  les  considérant  sous 
des  points  de  vue  tout  à  fait  distincts.  Néanmoins,  de 
ce  que  j'aurai  dit  de  l'un  et  de  l'autre,  ressortira  im- 
plicitement une  réponse  très-positive  à  la  question 
établie. 

C'est  surtout  comme  écrivain,  comme  novateur 
dans  le  style  de  la  poésie  provençale,  qu'Arnaud 
Daniel  doit  être  considéré;  et  c'est  dans  un  coup 
d'œil  général  sur  cette  partie  de  mon  sujet,  que  se 
présentera  le  plus  naturellement  l'occasion  de  parler 
de  lui.  J'espère  faire  voir  alors  qu'à  le  juger  d'après 
les  seules  productions  qui  nous  en  restent,  Arnaud 
Daniel  ne  fut  qu'un  poëte  dépourvu  d'imagination 
et  de  sentiment,  l'un  de  ceux  qui  contribuèrent  le 
plus  à  perdre  la  poésie  provençale ,  en  la  réduisant 
à  un  pur  mécanisme,  sans  but  plus  élevé  que  celui, 
je  ne  dis  pas  de  charmer,  mais  d'étonner  l'oreille. 

Quant  à  Giraud  de  Borneil,  c'est  incontestable- 
ment, selon  moi,  malgré  ses  défauts,  le  plus  distin- 
gué des  troubadours;  celui  qui  a  le  plus  ennobli  le 
ton  de  la  poésie  provençale,  qui  en  a  le  plus  idéalisé 
le  caractère.  Lors  donc  qu'après  avoir  considéré  his- 
toriquement les  principales  branches  de  cette  poésie, 
j'essayerai,  comme  je  me  le  propose,  d'en  donner 
une  idée  générale,  en  la  prenant  à  son  plus  haut  de- 
gré de  perfection ,  et  en  la  considérant  comme  la 
plus  noble  expression  de  la  civilisation  du  moyen 
âge,  ma  tâche  sera  facile  et  précise  :  elle  se  bornera 
à  l'examen  des  compositions  de  Giraud  de  Borneil. 
Jusque-là  je  n'ai  rien  à  dire  de  ce  troubadour;  et  je 


kz  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

poursuis  la  revue  des  contemporains  les  plus  célèbres 
de  Bernard  de  Yentadour. 

Après  ceux  que  je  viens  de  nommer,  les  quatre 
plus  distingués  sont  Pierre  Roger,  Gui  d'Uissel, 
Peirols  et  Gancelm  Faydit,  du  Limousin  ou  de  l'Au- 
vergne. 

Dans  les  pièces  amoureuses  de  Pierre  Roger,  je  ne 
trouve  rien  d'assez  saillant  pour  mériter  d'être  cité. 
Quant  à  sa  vie,  nous  n'avons  plus  guère  de  motif  de 
la  connaître ,  dès  l'instant  où  nous  négligeons  ses 
ouvrages.  J'en  noterai  cependant  un  trait,  parce  qu'il 
tient  à  un  fait  général  d'un  certain  intérêt  pour  l'his- 
toire de  la  poésie  et  de  la  culture  provençale. 

Pierre  Roger  avait  reçu  une  éducation  distinguée; 
il  était  lettré,  et  fut  d'abord  chanoine  de  Clermont. 
C'était  alors  une  position  assez  élevée  dans  la  société. 
Cependant  Roger  la  quitta  pour  se  faire  jongleur;  et 
rien  n'est  plus  fréquent  que  de  voir  des  clercs,  des 
hommes  élevés  pour  le  sacerdoce,  ou  même  déjà  en- 
gagés dans  le  sacerdoce ,  y  renoncer  pour  se  faire 
troubadours,  ou  chanteurs  des  troubadours.  Les  uns 
prenaient  ce  parti  par  vanité;  d'autres  tout  simple- 
ment parce  que ,  trop  misérables  et  trop  pauvres 
dans  la  condition  de  clercs  ou  de  prêtres,  ils  espé- 
raient vivre  avec  plus  d'aisance  et  d'agrément  dans 
les  classes  poétiques. 

Gui  d'Uissel  est  un  troubadour  sous  le  nom  du- 
quel il  y  a  dans  les  manuscrits  une  vingtaine  de 
pièces  assez  élégantes.  Sa  vie  présente  une  particu- 
larité peut-être  unique  dans  l'histoire  des  poètes  pro- 


HISTOIRE    DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  43 

vençaux.  Il  avait  deux  frères  et  un  cousin  qui  pos- 
sédaient ensemble  et  par  indivis  la  seigneurie  du 
château  d'Uissel  et  de  plusieurs  autres.  Tous  les 
quatre  possédaient  une  portion  des  talents  dont  la 
réunion  était  nécessaire  alors  pour  faire  un  poëte. 
Gui  composait  des  chansons  d'amour,  mais  nulle 
autre  sorte  de  pièces,  et  n'était  ni  musicien  ni  chan- 
teur. Ses  deux  frères  ne  composaient  non  plus  que 
dans  un  seul  genre ,  que  des  tensons  qu'ils  ne  pou- 
vaient ni  mettre  en  musique  ni  chanter.  C'était  le 
quatrième,  le  cousin  qui,  ne  faisant  point  de  vers, 
mettait  en  musique  et  chantait  ceux  des  trois  frères. 
Ainsi  c'étaient  quatre  individus  distincts  qui  for- 
maient par  leur  réunion  un  seul  troubadour;  et  ce 
troubadour  était  à  peine  complet. 

Je  ne  citerai  des  pièces  de  Gui  d'Uissel  qu'un  seul 
couplet,  mais  assez  curieux,  dans  lequel  l'auteur 
explique  pourquoi  il  n'a  pas  composé  autant  de 
chansons  amoureuses  qu'il  l'aurait  voulu. 

((  Je  ferais,  dit-il,  plus  souvent  des  chansons;  mais 
))  je  m'ennuie  d'avoir  toujours  à  dire  que  je  pleure 
»  et  soupire  d'amour;  car  tout  le  monde  en  sait  dire 
»  autant.  Je  voudrais  avec  des  airs  agréables,  des 
»  vers  nouveaux;  mais  je  ne  trouve  rien  qui  n'ait  été 
»  déjà  dit.  Comment  ferai-je  donc  pour  prier  mon 
»  amie?  Je  dirai  les  mêmes  choses  d'une  autre  fa- 
»  çon,  et  je  ferai  paraître  ainsi  mon  chant  nou- 
»  veau»  » 

Gui  d'Uissel  disait  là  fort  naïvement  ce  que  fai- 
saient la  plupart  des  troubadours  sans  le  dire.  Mais 


kk  niSTOIUE    DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

il  faut  en  admirer  d'autant  plus  le  petit  nombre 
de  ceux  qui  ont  eu  assez  de  talent  ou  d'individua- 
lité de  caractère  pour  varier  un  peu  un  thème  si 
simple. 

Peirols  est  le  quatrième  des  troubadours  distin- 
gués, contemporains  de  Bernard  de  Ventadour.  Mais 
je  puis  me  dispenser  d'en  parler  ici,  devant  rappor- 
ter ailleurs  des  pièces  de  lui  fort  gracieuses.  Il  ne 
me  reste  donc  plus  qu'à  dire  un  mot  de  Gancelm 
Faydit. 

C'est  un  des  troubadours  dont  nous  avons  le  plus 
de  pièces.  Ces  pièces  sont,  pour  la  plupart,  fort  tra- 
vaillées, et  d'un  travail  habituellement  élégant,  par- 
fois achevé.  Mais  rien  n'y  est  inspiré,  rien  n'y  part 
d'un  sentiment  propre  :  tout  y  est  imitation  et  cal- 
cul. Ce  que  les  traditions  provençales  rapportent  de 
l'effet  de  ces  pièces  sur  les  contemporains  est  assez 
remarquable.  «  Gancelm  Faydit,  disent-elles,  alla 
vingt  ans  par  le  monde,  sans  que  ses  chansons  ni 
lui  fussent  agréés  et  bien  accueillis.  »  C'est  une 
preuve  que  le  public  des  troubadours  faisait  entre 
leurs  poésies  des  distinctions  plus  fines  que  celles 
que  nous  pourrions  y  faire  aujourd'hui  ;  et  il  y  au- 
rait bien  d'autres  faits  à  citer  à  l'appui  de  cette  ob- 
servation. On  a,  par  exemple,  d'un  troubadour 
nommé  Dendes  de  Prades,  plusieurs  pièces  amou- 
reuses que  des  juges  modernes  seraient  tentés  de 
placer  parmi  les  plus  agréables.  Or  voici  ce  qu'en  di- 
saient les  juges  du  temps  : 

«  Ses  chansons  ne  mouvaient  point  d'amour;  c'est 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE    PROVENÇALE.  k^ 

pour  cela  qu'elles  ne  plurent  point  dans  le  monde  : 
elles  ne  furent  point  chantées.  » 

Arnaud  de  Marveil.  Le  groupe  de  troubadours 
dont  je  viens  de  parler  appartient  à  la  portion  sep- 
tentrionale des  pays  de  langue  provençale ,  à  l'Au- 
vergne et  au  Limousin,  contrées  que  les  habitants 
de  la  Provence  proprement  dite,  ceux  des  bords  de 
la  Garonne ,  et  des  plaines  entre  les  Cévennes  et  la 
Méditerranée,  désignaient,  à  ce  qu'il  semble,  parla 
dénominalion  d'ultramontaines,  dénomination  juste 
et  claire  relativement  à  eux. 

Bien  que  les  plus  anciens  troubadours  connus  se 
rangent  incontestablement  dans  ce  groupe,  ce  n'était 
cependant  point  dans  ces  contrées  qu'avait  com- 
mencé la  poésie  chevaleresque.  Cetle  poésie  n'était 
là  qu'une  poésie  adoptive,  qu'une  poésie  apprise, 
née  plus  au  midi,  plus  près  des  bords  de  la  Méditer- 
ranée et  des  Pyrénées.  C'est  une  question  sur  la- 
quelle je  reviendrai  peut-être,  et  dont  il  n'y  a  point 
d'inconvénient  à  faire  en  ce  moment  abstraction. 

Ce  qui  est  indubitable,  c'est  qu'il  y  eut  de  bonne 
heure,  dans  les  pays  qui  furent  depuis  le  bas  Lan- 
guedoc, plusieurs  écoles  de  poésie  provençale,  dont 
celle  de  Toulouse  est  la  première  connue.  Giraud  le 
Roux,  ce  chevalier  troubadour  que  j'ai  désigné  pré- 
cédemment comme  l'un  des  troubadours  qui  com- 
posèrent des  vers  dans  la  première  moitié  du  dou- 
zième siècle,  entre  l'époque  du  comte  de  Poitiers  et 
celle  de  Bernard  de  Ventadour,  Giraud  le  Roux, 


46  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

dis-je,  appartient  à  celte  école;  il  en  est  le  plus  an- 
cien élève  connu,  mais  non  le  fondateur. 

Sans  compter  ces  diverses  écoles,  et  sans  chercher 
à  les  distinguer  entre  elles,  on  peut  très-convenable- 
ment former  un  groupe  particulier  des  troubadours 
qui  s'y  formèrent  dans  la  seconde  moitié  du  dou- 
zième siècle;  et  dans  ce  groupe  je  crois  pouvoir  com- 
prendre Arnaud  de  Marveil,  quoiqu'il  fût  né  outre 
Gironde,  puisqu'il  passa  la  plus  grande  partie  de  sa 
vie  dans  le  bas  Languedoc ,  qu'il  y  mourut ,  et  y 
composa  tout  ce  que  l'on  connaît  de  lui.  C'est  celui 
des  troubadours  de  cette  époque  et  de  cette  partie 
du  Midi,  dans  les  compositions  duquel  on  trouve  le 
plus  de  sentiment,  de  douceur  et  d'élégance. 

Arnaud  était  de  Marveil,  château  de  l'évéché  de 
Périgord.  Bien  que  né  dans  une  condition  obscure 
et  dans  la  pauvreté,  il  avait  reçu  toute  l'éducation 
que  l'on  pouvait  recevoir  alors,  et  appris  le  latin. 
Entré  par  là  dans  la  profession  de  clerc,  il  y  passa 
quelque  temps;  mais  à  la  fin  fatigué  du  malaise  et 
peut-être  de  l'obscurité  dans  laquelle  il  végétait,  il 
résolut  de  se  livrer  à  la  culture  de  la  poésie  ,  et  se 
mit  à  courir  le  monde,  en  quête  de  fortune  et  d'a- 
ventures. 

Il  avait  déjà  parcouru  maints  pays  et  visité  maints 
châteaux,  lorsque  sa  bonne  ou  mauvaise  étoile  l'a- 
mena à  la  cour  de  Rogers,  surnommé  Taillefer,  vi- 
comte de  Beziers,  le  père  de  celui  que  le  comte  de 
Montfort  fit  si  indignement  périr  au  début  de  l'hor- 
rible guerre  des  Albigeois.  Rogers  était  un  vaillant 


HISTOmE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  47 

chevalier,  à  la  cour  duquel  tout  le  monde  se  piquait 
d'élégance  et  de  galanterie.  Il  avait  épousé  en  1171, 
Adélaïde,  fille  de  Raymond  V,  comte  de  Toulouse,  à 
qui  on  donnait  le  titre  de  comtesse  de  Burlatz,  parce 
qu'elle  était  née  dans  le  château  de  ce  nom. 

Arnaud  entra  au  service  de  la  comtesse,  mais  on 
ne  voit  pas  bien  en  quelle  qualité.  Son  biographe 
dit  qu'il  chantait  et  lisait  bien  le  roman,  paroles 
dont  je  ne  vois  point  le  sens  précis,  mais  qui  sem- 
blent signifier  quelque  chose  d'étranger  à  la  condi- 
tion et  à  la  profession  de  jongleur  ou  de  troubadour. 
Ce  ne  fut  cependant  que  par  ses  poésies  qu'il  se  dis- 
tingua à  la  cour  de  Beziers.  Devenu  amoureux  et 
très-sérieusement  amoureux  de  la  comtesse,  il  com- 
posa sur  elle  diverses  pièces  remarquables  par  la 
grâce  et  la  tendresse.  Mais  en  cela,  bien  difî'érent  des 
autres  troubadours,  il  n'osait  ni  s'avouer  l'auteur  de 
ces  pièces,  ni  dire  à  la  comtesse  que  c'était  pour  l'a- 
mour d'elle  qu'il  les  avait  faites  :  il  les  donnait  pour 
l'œuvre  d'un  poëte  inconnu ,  et  jouissait  en  silence 
du  plaisir  avec  lequel  tout  le  monde  les  écoutait. 

Dans  ce  qui  nous  reste  des  pièces  d'Arnaud ,  on 
démêle  assez  aisément  quelques-unes  de  celles  qu'il 
composa  dans  cette  première  période  de  ses  amours. 
Voici  deux  stances  d'une  qui  marque  assez  bien  sa 
situation,  mais  dans  laquelle  son  talent  poétique 
n'est  pas  encore  pleinement  développé  : 

«  Belle  et  plaisante  dame,  votre  grande  beauté, 
»  votre  fraîche  couleur,  vos  perfections  et  vos  cour- 
»  toises  qualités  me  donnent  le  savoir  et  le  besoin 


48  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

»  de  chanter.  Mais  ma  grande  frayeur  et  mon  émoi 
»  m'empêchent  de  dire  que  c'est  de  vous  que  je 
))  chante;  et  j'ignore  ce  qui  me  reviendra  de  mes 
))  chants,  si  c'est  du  bien,  si  c'est  du  mal. 

»  Oui,  dame,  je  vous  aime  en  secret;  personne 
»  ne  le  sait,  si  ce  n'est  l'amour  et  moi.  Vous  même 
»  l'ignorez;  et  puisque  je  n'ose  rien  vous  dire  en 
»  cachette,  je  vous  parlerai  du  moins  dans  mes 
»  chansons.  » 

Enhardi  par  le  succès  de  ces  chansons ,  Arnaud 
de  Marveil  ne  put  résister  à  la  tentation  de  courir, 
sous  son  nom  propre  et  en  personne,  le  reste  de  l'a- 
veniure.  Il  composa  pour  la  comtesse  un  nouveau 
chant,  aussi  passionné  que  les  autres,  et  dont  il  s'a- 
voua l'auteur.  C'était  se  déclarer  l'auteur  de  tous  les 
précédents.  Malgré  une  certaine  délicatesse  assez 
naïve  de  sentiment  et  d'expression,  ce  nouveau  chant 
est  encore  assez  médiocre  ;  et  je  n'aurais  rien  à  en 
dire,  s'il  n'avait  fait  époque  dans  la  vie  de  notre 
troubadour.  En  voici  les  trois  premiers  couplets  : 
c'est  plus  qu'il  ne  faut  pour  en  donner  l'idée. 

«  Noble  dame,  votre  franche  valeur  que  je  ne  puis 
»  oublier,  votre  façon  de  regarder  et  de  sourire,  vos 
»  beaux  semblants ,  me  font ,  mieux  que  je  ne  sais 
»  dire,  soupirer  du  fond  du  cœur;  et  si  bonté  et 
»  merci  ne  vous  disent  rien  pour  moi,  je  sais  qu'il 
»  me  faut  mourir. 

»  Je  vous  aime  sans  fausseté,  sans  tromperie,  sans 
»  inconstance;  je  vous  aime  au  delà  de  ce  qu'il  est 
»  possible  d'imaginer.  C'est  l'unique  chose  que  je 


HISTOIRE   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  h9 

»  puisse  faire  contre  votre  vouloir.  Oh  !  dame  de  mes 
»  désirs,  si  en  cela  je  vous  parais  faillir,  pardonnez- 
»  moi  cette  faute. 

y>  C'est  avec  une  grande  crainte  que  je  vous  aime; 
»  et  je  n'ose  vous  prier  de  rien.  Mieux  cependant 
»  vaut  honorer  un  homme  obscur ,  sachant  plaire , 
»  sachant  reconnaître  l'honneur  qu'on  lui  fait ,  et 
»  cacher  les  biens  d'amour,  qu'un  grand  personnage 
»  déplaisant  et  ingrat,  qui  pense  que  tout  le  monde 
»  lui  doit  obéir.  » 

La  comtesse  de  Burlatz ,  non-seulement  ne  fut 
point  offensée  de  la  révélation  du  troubadour;  mais 
d'après  la  biographie  de  ce  dernier,  dont  je  ne  puis 
mieux  faire  que  de  reproduire  les  naïves  paroles, 
«  elle  écouta  ses  prières,  les  accueillit  et  les  agréa  ; 
elle  le  mit  en  harnais  (c'est-à-dire  lui  donna  de  beaux 
vêtements  et  des  chevaux),  et  l'encouragea  à  trouver 
et  à  chanter  d'elle.  » 

Le  plus  grand  nombre  des  pièces  que  l'on  a  d'Ar- 
naud de  Marveil  fut  composé  dans  cette  situation , 
qui  lui  permettait  d'aspirer,  de  désir  en  désir  et  de 
prière  en  prière,  aux  plus  hautes  faveurs  qu'il  fût  per- 
mis à  une  dame  d'accorder  à  son  ami;  et  cette  pro- 
gression de  l'amour  chevaleresque  est  assez  bien  mar- 
quée dans  les  pièces  dont  il  s'agit. 

Les  premières  ne  sont  encore  que  l'expression  de 
l'amour  timide,  manifestant  à  peine  un  peu  d'espoir 
•  à  travers  tous  ses  désirs.  J'en  choisirai  quelques  pas- 
sages, me  décidant,  comme  à  l'ordinaire,  moins  pour 
les  plus  beaux  en  eux-mêmes,  que  pour  ceux  qui  se 
II.  4 


50  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

prêtent  le  plus  à  la  traduction.  Les  trois  stances  sui- 
vantes appartiennent  à  une  pièce  qui  suivit  de  près 
celle  dont  je  viens  de  donner  le  début. 

((  De  même  que  les  poissons  ont  leur  vie  dans 
»  l'eau,  moi  j'ai  la  mienne  et  l'aurai  toujours  dans 
»  l'amour.  Amour  m'a  fait  choisir  une  dame  par  la- 
»  quelle  je  vis  heureux ,  sans  autre  bien  que  l'at- 
»  tente.  Elle  est  de  si  haute  valeur,  que  je  ne  puis 
»  dire  si  j'en  ai  plus  d'orgueil  ou  plus  de  honte  :  ce 
»  sont  deux  choses  que  l'amour  a  unies  en  moi^  et 
»  si  bien  que  mesure  et  raison  n'y  perdent  rien. 

»  Belle  dame,  vous  que  guident  joie  et  jeunesse , 
»  ne  dussiez-vous  m'aimer  jamais,  je  vous  aimerai 
»  toujours;  c'est  l'amour  qui  le  veut,  et  je  ne  puis  lui 
»  résister  :  c'est  l'amour  qui,  sachant  que  je  vous 
»  sers  de  cœur  vrai,  m'enseigne  une  manière  de 
»  jouir  de  vous.  Je  vous  touche,  je  vous  embrasse, 
»  je  vous  presse  de  baisers  en  pensée  ;  et  cette  jouis- 
»  sance  m'est  douce  et  bonne  :  nul  jaloux  ne  peut 
»  me  l'enlever. 

»  Bonne  dame,  accomplie  de  toute  chose,  vous 
»  surpassez  tellement  les  meilleures  que  je  sache, 
»  qu'avec  vous  j'aime  mieux  désirer  et  languir,  qu'a- 
»  voir  d'une  autre  tout  ce  qui  est  dû  à  un  ami.  Je  me 
»  contente  de  cela,  tant  je  crains  de  ne  pas  obtenir 
»  plus.  Je  n'en  désespère  cependant  par  tout  à  fait; 
»  carj'ai  vu  plusieurs  fois,  dans  de  puissantes  cours, 
»  le  pauvre  comblé  de  dons  magnifiques.  » 

Yoici  quelques  couplets  d'une  autre  pièce  d'Ar- 
naud, très-gracieusement  versifiée,  et  remarquable 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE    PROVENÇALE.  61 

comme  l'une  des  premières  où  commence  à  paraître 
ce  goût  d'antithèses  qui  devint,  un  peu  plus  tard, 
dominant  dans  la  poésie  provençale ,  d'où  il  passa 
dans  la  poésie  italienne. et  la  poésie  catalane. 

a  Dame,  vous  me  pressez  tellement,  vous  etamour, 
))  que  je  n'ose  vous  aimer,  ni  ne  puis  m'en  défendre. 
w  L'un  me  pousse,  l'autre  m'arrête;  l'un  m'enhardit, 
»  l'autre  m'intimide.  Je  n'ose  vous  prier  de  joie  ni 
»  de  bien  ;  semblable  au  guerrier  blessé  à  mourir,  et 
»  qui  se  sachant  mort,  combat  cependant  encore,  je 
»  vous  crie  merci  d'un  cœur  désespéré. 

»  Que  votre  haute  valeur  ne  me  soit  pas  funeste, 
»  à  moi  qui  l'ai  célébrée ,  exaltée  de  mon  mieux. 
»  iDès  le  premier  instant  où  je  vous  ai  vue,  j'ai  mis 
»  tout  mon  savoir  et  tout  mon  pouvoir  à  accroître 
»  votre  renommée  ;  de  vous  j'ai  fait  parler  et  écou- 
»  ter  en  maint  bon  lieu  ;  et  s'il  vous  plaisait  de  m'être 
»  un  peu  reconnaissante,  je  ne  demanderais  rien  au 
»  delà  de  votre  amitié. 

))  Voulez-vous  savoir  tous  les  torts,  tous  les  griefs, 
»  dont  vous  pouvez  m' accuser  et  vous  plaindre? 
»  C'est  d'avoir  été  plus  charmé,  plus  ravi  de  vous , 
»  que  de  nulle  autre  chose  au  monde  ;  c'est  de  vous 
».  avoir  reconnue  et  distinguée  pour  la  meilleure  et  la 
»  plus  belle.  Voilà  tout  mon  tort,  tout  ce  dont  vous 
»  pouvez  m' accuser. 

»  Votre  gracieuse  personne,  votre  fraîche  couleur, 
»  votre  douce  manière  de  regarder,  me  forcent  à 
»  vous  désirer  et  vous  aimer,  tout  en  désespérant. 
»  Je  sais  bien  que  je  fais  chose  folle  ;  mais  quand  je 


52  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  considère  ce  que  vous  êtes,  j'oublie  la  folie  :  je  ne 
))  vois  plus  que  l'honneur  :  je  laisse  là  ma  raison,  et 
»  je  suis  mon  désir.  » 

Il  y  a,  dans  le  ton  général  et  dans  plusieurs  traits 
de  cette  pièce,  quelque  chose  qui  rappelle  un  peu 
Pétrarque,  et  qui  porterait  à  présumer  que  celui-ci 
avaitfait  une  étude  particulière  de  notre  troubadour. 
Pétrarque  parle  en  effet  d'Arnaud  de  Marveil ,  et  le 
met  parmi  les  plus  fameux  troubadours,  mais  ce- 
pendant au-dessous  d'Arnaud  Daniel,  dont  il  le  dis- 
tingue par  l'expression  du  moins  fameux  Arnaud.  Pé- 
trarque faisait  là  une  distinction  qu'il  ne  faut  pas 
prendre  à  la  rigueur.  Un  troubadour  qui  le  rappelle 
de  temps  à  autre  est  à  coup  sur  bien  supérieur  au 
dur  et  sec  Arnaud  Daniel. 

Les  échantillons  que  je  viens  d'extraire  des  meil- 
leures pièces  d'Arnaud  de  Marveil  suffiront  pour  en 
donner  quelque  idée.  Je  ne  citerai  plus  des  autres 
que  de  courts  passages  qui  achèveront  de  marquer 
la  progression  de  ses  sentiments  et  les  principaux 
incidents  de  sa  vie  amoureuse. 

Voici,  par  exemple,  un  endroit  oii  il  prie  formel- 
lement sa  dame  de  le  prendre  pour  serviteur,  en  re- 
cevant son  hommage  selon  le  cérémonial  accoutumé 
qui,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  était  précisément 
et  de  tout  point  celui  du  vasselage  féodal. 

«  0  vous,  la  plus  belle  qui  naquitjamais  au  monde, 
»  l'espoir  que  j'ai  de  vous  m'est  si  plaisant  et  si 
»  doux,  que  je  ne  puis  tourner  mon  cœur  ailleurs. 
>•  Mais  il  serait  bien  temps  que  je  vous  appelle  sei- 


HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  53 

»  gneur,  et  que,  les  mains  humblement  jointes  de- 
»  vaut  vous ,  vous  daignassiez  me  recevoir  pour 
»  homme,  de  la  même  manière  qu'un  bon  seigneur 
»  daigne  accueillir  son  vassal.  » 

Entre  les  divers  passages  de  diverses  pièces  qui 
prouvent  que  la  prière  d'Arnaud  avait  été  accueillie, 
et  que  sa  belle  comtesse  l'avait  pris  pour  serviteur , 
et  le  traitait  parfois  avec  tendresse,  je  n'en  citerai 
que  deux.  Le  premier  se  borne  à  un  couplet  de  neuf 
vers  qui  sont  peut-être  les  plus  vifs  et  les  plus  bril- 
lants d'Arnaud.  C'est  dire  d'avance  qu'ils  sont  in- 
traduisibles :  en  voici  l'ombre. 

«  Quand  ma  dame  me  parle  et  me  regarde,  l'éclat 
»  de  ses  yeux  et  la  douceur  de  son  haleine  pénè- 
»  trent  ensemble  dans  mon  cœur  ;  et  il  m'en  vient 
»  sur  les  lèvres  un  délice  tel  que  je  reconnais  qu'il 
»  ne  peut  venir  de  ma  nature  ;  il  ne  peut  naître  que 
»  de  l'amour  qui  a  fixé  sa  demeure  dans  mon  cœur.» 

Le  second  passage  est  moins  poétique,  mais  plus 
positif  et  plus  clair  que  le  premier. 

«  Belle  dame,  bien  me  tuâtes-vous  le  jour  où  vous 
»  me  donnâtes  un  baiser,  qui  a  laissé  dans  mon 
»  cœur  un  trouble  éternel.  Mais  bien  fol  ai-je  été, 
»  moi,  quand  je  me  suis  vanté  de  ce  baiser;  et  je 
»  mériterais  d'être  tiré  à  chevaux.  0  doux  objet  ! 
»  merci  pour  ce  coupable.  Remettez-moi  en  joie  et 
»  en  espoir;  car  je  ne  serai  plus  rien  au  monde  jus- 
»  qu'au  jour  où  je  pourrai  vous  servir  de  nouveau.» 

Arnaud  obtint  son  pardon  et  continua  à  faire,  sur 
les  moindres  incidents  de  son  amour  pour  la  com- 


54»  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

tesse  deBeziers,  des  poésies  toujours  bien  accueillies, 
et  toujours  pleines  de  traits  agréables.  Mais  il  y 
avait,  dans  un  bonbeur  comme  le  sien,  quelque 
chose  de  trop  fragile  et  de  trop  aventuré  pour  du- 
rer longtemps. 

Le  vicomte  de  Beziers  était  en  relation  intime  d'af- 
faires et  d'amitié  avec  Alphonse  P^  roi  d'Aragon, 
qui  lui  fit  plusieurs  visites,  soit  à  Beziers,  soit  à  Caiv 
cassonne.  Dans  le  cours  de  ces  visites,  Alphonse  de- 
vint amoureux  de  la  comtesse,  et  s'apercevant  de  la* 
tendre  bienveillance  qu'elle  avait  pour  Arnaud,  il  en: 
fut  jaloux  et  fit  tant  par  ses  prières  et  par  ses  in- 
trigues, qu'il  la  décida  à  donner  congé  au  pauvre 
troubadour  et  à  lui  interdire  de  h  célébrer  désor- 
mais dans  ses  vers. 

Lorsque  Arnaud  de  Marveil  entendit  le  congé 
(dit  son  ancien  biographe),  il  fut  dolent  par-dessus 
toutes  douleurs,  et  comme  un  homme  désespéré,,  il 
quitta  la  comtesse  et  sa  cour  et  sa  retira  auprès  de 
Guillaume  de  Montpellier ,  qui  était  son  ami  et  son 
seigneur,  et  demeura  longtemps  avec  lui.  Là  il  se 
plaignit  et  pleura  beaucoup  et  fit  la  chanson  qui  dit^: 

Bien  douces  étaient  mes  pensées. 

Cette  chanson  est  une  de  celles  qui  nous  restent 
d'Arnaud  ;  mais  ce  n'est  pas  une  de  ses  meilleures-. 
Le  troubadour  y  assure,  en  termes  assez  vulgaires,, 
sa  belle  comtesse  qu'il  ne  peut  cesser  de  l'aimer,  de 
la  célébrer,  et^la  conjure  de  lui  permettre  de  reve- 
nir auprès  d'elle.  Il  paraît  qu'elle  n'en  fit.  rien,  et 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇACE.  55 

que  notre  troubadour  mourut  inconsolable  et  jeune 
encore,  à  Montpellier  ou  aux  environs,  dans  quel- 
qu'un des  châteaux  de  Guillaume. 

Arnaud  de  Marveil  est  du  très-petit  nombre  des 
troubadours  connus  pour  n'avoir  aimé  et  chanté 
qu'une  seule  dame;  et  cette  unité  d'objet  donnerait 
un  intérêt  de  plus  à  ses  poésies,  si  on  les  avait 
toutes,  ou  si  l'on  parvenait  seulement  à  ranger  celles 
qui  restent  dans  l'ordre  où  elles  ont  été  produites. 
La  douceur  et  une  correction  élégante  font  le  carac- 
tère principal  de  ses  poésies. 

Au  nombre  des  troubadours  les  plus  originaux  et 
les  plus  distingués  qui  fleurirent,  avec  Arnaud  de 
Marveil ,  dans  les  pays  soumis  à  la  domination  des 
comtes  de  Toulouse,  je  comprends  Raymond  de  Mi- 
mval,  Pierre  Vidal  de  Toulouse,  Guillaume  de  Ca- 
beslaing,  si  fameux  par  sa  tragique  histoire,  et  Hugues 
Brunet  ou  Brunec  de  Rhodez.  Entre  leurs  pièces,  il 
s'en  trouve  quelques-unes  de  fort  piquantes  par  le 
sujet,  et  d'autres  où  il  y  a  de  beaux  traits  de  poé- 
sie; mais  l'e^ace  me  manque  pour  les  faire  con- 
naitre.  Je  regrette  surtout  de  ne  pouvoir  rapporter 
ce  qui  est  connu  de  la  vie  de  ces  troubadours ,  plus 
})oétique  encore  que  leurs  poésies,  et,  précieuse  pour 
l'histoire  de  la  société  au  milieu  de  laquelle  ils  vi- 
vaient Le  seul  de  ces  quatre  irouoaaours  au  sujet 
dttiqjuel  je  croie  pouvoir  dire  quelque  chose,  c'est 
Brunet;  non  qu'il  soit  plus  intéressant  ou  plus  re- 
marquable que  les  trois  autres,  mais  simplement 


56  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

parce  qu'il  est  celui  dont  on  a  le  moins  d'ouvrages, 
et  dont  on  connaît  le  moins  la  vie. 

Hugues  Brunet  était  un  personnage  instruit  et 
lettré,  un  clerc  de  Rhodezqui,  comme  tant  d'autres 
clercs,  se  fit  troubadour  et  jongleur.  Il  fréquenta 
diverses  cours,  mais  vécut  principalement  à  celle  de 
Rhodez.  Il  aima  quelque  temps  une  dame  d'Aurillac 
qui  eut  d'abord  l'air  de  se  plaire  à  ses  vers,  mais  finit 
par  lui  donner  congé.  Brunet  n'était  pas  de  ceux 
qui  faisaient  semblant  d'aimer,  il  aimait,  et  du  cha- 
grin qu'il  eut  des  rigueurs  de  sa  dame,  il  entra  dans 
un  monastère  de  chartreux  et  y  mourut. 

On  n'a  de  lui  que  sept  ou  huit  pièces,  où  l'on 
trouve  des  choses  gracieuses  assez  vivement  expri- 
mées, mais  remarquables  surtout,  dans  l'histoire  de 
la  poésie  provençale,  comme  étant  des  premières  où 
l'on  trouve  le  langage  amoureux  des  troubadours 
modifié  dans  un  sens  dont  je  voudrais  donner  quel- 
que idée.  Les  émotions,  les  impressions  de  l'amour 
y  sont  décrites,  pour  ainsi  dire ,  physiquement  et 
comme  personnifiées.  Quelques  courtes  citations 
feront  mieux  comprendre  ce  que  je  veux  dire.  Voici 
d'abord  trois  couplets  d'une  pièce  où  il  se  plaint, 
comme  à  l'ordinaire,  des  rigueurs  de  sa  dame. 

«  Lorsque  l'amour  vint  assaillir  mon  cœur,  au 
»  commencement,  ma  dame  me  dit,  elle  me  fit  espé- 
»  rer  qu'elle  partagerait  avec  moi  le  désir  amoureux  ; 
»  mais  large  est  maintenant  ma  part  des  peines,  et 
»  petite  celle  des  biens. 

»  Eh!  que  voulaient  donc  me  dire  ses  yeux?  Que 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  57 

»  me  demandaient-ils,  puisqu'elle  ne  comprend  pas 
»  mon  tourment,  qu'elle  ne  répond  pas  à  mes  prières? 
»  Ses  regards  me  furent  bien  perfides  messagers;  et 
»  par  Christ,  si  je  l'avais  soupçonné,  je  ne  leur  au- 
»  rais  pas  ouverl  mon  cœur. 

»  Maintenant  ils  n'en  veulent  plus  sortir  pour  rieu 
»  au  monde  ;  et  chaque  fois  que  je  reconquiers  ma 
))  pensée  pour  la  porter  ailleurs,  l'amour,  dans  toute 
»  sa  puissance,  s'avance  pour  la  saisir  de  nouveau  ;  il 
»  anéantit  mes  résolutions  et  me  remet  en  sa  voie.  » 

Le  caractère  que  j'ai  voulu  signaler,  dans  les 
pièces  de  Hugues  de  Rhodez,  est  encore  plus  marqué 
dans  le  couplet  suiv-ant,  qui  est  le  premier  d'une 
autre  pièce. 

«■  Un  trouble  s'émeut  doucement  dans  mon  cœur, 
»  qui  me  promet  joie  et  me  donnera  douleur.  Par 
»  trop  bien  m'a-t-il  su  frapper  de  sa  lance  amour, 
»  lequel  est  un  esprit  courtois,  qui  ne  se  laisse  jamais 
»  voir  que  par  semblants,  qui  s'élance  doucement 
»  d'œil  en  œil,  de  l'œil  dans  le  cœur,  du  cœur  dans 
»  la  pensée.  » 

C'est  dans  cette  même  pièce  que  se  rencontre  un 
trait  qui  exprime  une  chose  fort  commune  avec  une 
recherche  d'une  hardiesse  singulière.  ^<  Que  ma  dame, 
»  dit-il,  se  souvienne  de  moi  dans  son  cœur  :  le  reste 
»  je  l'attendrai,  pourvu  seulement  que  les  regards 
»  et  les  soupirs  s'entre-baisent,  afln  que  l'amoureux 
'))  désir  ne  se  rebute  pas.  » 

Il  y  a  beaucoup  d'apparence,  et  il  est  bon  de  ne 
pas  l'oublier,  que  la  passion  qui  s'exprimait  de  la 


5i  HISTOIRE    DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

sorte  était  une  passion  sérieuse  et  profonde.  Le  gé- 
nie et  le  talent  n'inventent  jamais  de  pareilles  choses  ; 
mais  là  où  ils  les  trouvent  inventées,  ils  s  y  prennent 
et  s'y  accommodent. 

Raimbaud  de  Vaqueiras.  — Parmi  les  troubadours 
qoe  j'ai  nommés  jusqu'à  présent  comme  s'étant 
illustrés  dans  les  genres  de  la  poésie  provençale  con- 
sacrés à  la  galanterie  chevaleresque ,  aucun  n'appar- 
tient à  la  Provence  proprement  dite,  qui  comprenait 
alors  tout  l'espace  de  l'Isère  à  la  mer,  et  du  Rhône 
aux  Alpes.  Des  troubadours  de  cette  contrée,  je  for- 
merai un  troisième  groupe,  en  tête  duquel  me  pa- 
raît devoir  être  placé  Raimbaud  de  Vaqueiras  comme 
le  plus  distingué  par  l'originalité  et  le  talent. 

Raimbaud  de  Vaqueiras  esl  un  des  troubadours  qui, 
par  leur  renommée  poétique,  s'élevèrent  aux  hon- 
neurs de  la  chevalerie,  et  dont  la  vie  fut  partagée  entre 
la  guerre  et  l'amour.  Il  naquit  à  Vaqueiras,  village 
agréablement  situé  au  voisinage  d'Orange.  Il  était  fils 
d'un  chevalier,  mais  d'un  chevalier  idiot  et  pauvre, 
avec  lequel  son  sort  ne  fut  guère  différent  de  celui 
d'un  orphelin.  Se  sentant  du  goût  pour  la  poésie,  il 
embrassa  la  profession  de  jongleur,  qui  en  était  l'ap-^ 
prentissage  presque  obligé,  et  se  rendit  à  Orange,  à  la 
cour  de  Guillaume  deRaux,  prince  de  cette  ville. 
Guillaume  se  fit  son  patron,  et  le  mit  en  honneur  et 
en  vogue  dans  toutes  les  eours  de  Provence. 

Déjà  célèbre  en  deçà  des  Alpes,  Raimbaud  résolut 
d€  chercher  fortune  en  Piémont,  et  se  présenta  à  la 


IMSTO^Hili   DE    LA   POBSIB   PnOVRNÇALE.  59 

cour  du  marquis  Boniface  de  Montferrat,  un  des  sei- 
gneurs du  midi  de  l'Europe  qui  firent  le  plus  parler 
d'eux.  Boniiateraccueillit  trè-favorablement,  le  fit 
chevalier,  et  l'attacha,  en  cettequahlé,.à  son  service. 
Il  avait  une  sœur  nommée  Béatrix,  qui  passait  pour 
aimable  et  belle,  et  n'était  point  encore  alors  mariée. 
Baimbaud  en  devint  amoureux,  la  célébra  dans  ses 
vers,  sous  le  nom  poétique  de  beau  chevalier,  et  l'on 
crut,  ajoute  un  des  vieux  biographes  du  troubadour^ 
qu'elle  lui  voulait  du  bien  par  amour. 

Un  autre  biographe  donne  quelques  détails  sur  la 
manière  dont  s'engagea  la  liaison  de  Béatrix  et  de 
Raimbaud;  et  son  récit  est  si  plein  de  grâce,  il 
peint  si  bien  les  mœurs  des  hautes  classes  féodales 
du  31idi,  à  cette  époque,  que  je  crois  pouvoir  céder 
à  la  tentation  d'en  traduire  littéralement  une  partie 

((  Devenu  amoureux  de  madame  Béatrix,  dit  l'an- 
»  cien  auteur  provençal,  Raimbaud  beaucoup  l'aima 
»  et  la  désira,  prenant  bien  garde  que  la  chose  ne 
))  fût  sue;  si  bien  qu'il  la  mit  en  grande  estime,  et 
»  lui  gagna  maints  amis  et  maintes  amies.  Elle  lui 
»  faisait  très-honorable  accueil  :  mais  lui  se  mourait 
»  de  désir  et  de  crainte,  n'osant  pas  la  prier  d'amour, 
»)  ni  faire  paraître  qu'il  avait  mis- son  cœur  en  elle,^ 
»  Cependant,  comme  un  liomme  pressé  d'amour,  il 
»  lui  dit  (un  jour)  qu'il  aimait  une  dame  de  grande 
»  valeur,  qu'il  jouissait  familièrement  de  sa  compa- 
»  gnie,  mais  qu'il  n'osait  ni  lui  montrer  qu'ill'aimait, 
»  ni  la  prier  d'amour,  tant  il  craignait  sa  grande 
»  valeur.  Et  il  la  pria,  pour  Dieu,  de  loi  donner 


60  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  conseil ,  et  de  lui  dire  s'il  devait  montrer  à  la  dame 
»  son  cœur  et  son  désir ,  ou  mourir  aimant  et  se 
»  taisant. 

»  Et  cette  gentille  dame,  ma  dame  Béatrix,  qui 
»  s'était  déjà  bien  aperçue  que  Raimbaud  mourait 
»  pour  elle  languissant  et  désirant ,  quand  elle  en- 
»  tendit  ses  paroles  et  connut  sa  pensée ,  fut  touchée 
»  de  pitié  et  d'amour,  et  lui  dit  :  «Bien  convient-il, 
»  Raimbaud,  que  tout  fidèle  ami  qui  aime  une  noble 
»  dame ,  craigne  de  lui  montrer  son  amour.  Mais 
»  plutôt  que  de  mourir,  je  lui  conseille  de  parler, 
»  et  de  prier  la  dame  de  le  prendre  pour  serviteur 
»  et  pour  ami.  Et  je  vous  assure  bien  que,  si  elle  est 
»  sage  et  courtoise,  elle  ne  tiendra  point  la  demande 
»  à  mal  ni  à  déshonneur,  et  qu'au  contraire,  elle 
))  tiendra  celui  qui  l'aura  faite  pour  meilleur  homme. 
»  Je  vous  conseille  donc  de  dire  à  la  dame  que  vous 
»  aimez,  votre  cœur,  et  le  désir  que  vous  avez  d'elle; 
»  et  de  la  prier  de  vous  prendre  pour  son  chevalier. 
»  Tel  que  vous  êtes,  il  n'y  a  dame  au  monde  qui  ne 
»  vous  retînt  voloiîtiers  pour  chevalier  et  pour  ser- 
»  viteur. 

))  Raimbaud,  quand  il  entendit  le  conseil  et  l'as- 
»  surance  que  dame  Béatrix  lui  donnait,  lui  dit  que 
>i  c'était  elle  qui  était  la  dame  qu'il  aimait  tant,  et 
»  sur  laquelle  il  avait  demandé  conseil.  Et  ma  dame 
»  Béatrix  lui  dit  de  se  tenir  pour  le  bienvenu,  qu'il 
»  n'avait  qu'à  s'efforcer  de  bien  faire,  de  bien  dire 
»  et  de  valoir,  et  qu'elle  était  disposée  à  le  prendre 
»  pourchevalier  et  pourserviteur.  Raimbaud  s'efforça 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  61 

»  alors  d'avancer  en  mérite  tant  qu'il  put,  et  fit  la 
»  chanson  qui  dit  : 

»  Amour  requiert  maintenant  de  moi  son  tribut 
»  accoutumé.  ») 

Cette  pièce,  dont  l'ancien  biographe  ne  cite  que 
le  premier  vers,  est  une  de  celles  qui  restent  de 
Raimbaud  de  Yaqueiras  ;  on  peut  donc  s'assurer 
qu'elle  ne  répond  pas  par  sa  beauté  à  l'intérêt  de 
son  motif,  et  l'on  peut  en  dire  autant  de  la  plupart 
des  pièces  composées  en  l'honneur  de  Béatrix  :  il  y 
a  dans  toutes  de  beaux  vers,  d'un  tour  énergique  et 
vif  ;  mais  pour  surmonter  la  monotonie  du  genre  et 
des  exemples  antérieurs,  l'auteur  s'est  jeté  dans  des 
accessoires  pédantesques ,  étrangers  au  caractère  et 
à  l'objet  de  toute  poésie  sentimentale. 

Il  y  a  un  fait  intéressant  à  noter  dans  la  vie  de 
Raimbaud  de  Yaqueiras.  Ce  troubadour  avait  lu  un 
grand  nombre  de  romans  ou  d'épopées  chevale- 
resques, dont  il  semble  indiquer  quelque  part  qu'il 
possédait  un  recueil.  Épris  de  cette  lecture,  il  crut 
faire  merveille  de  parsemer  ses  chansons  d'amour 
d'allusions,  parfois  assez  développées ,  aux  héros  de 
ces  romans  et  à  leurs  aventures.  Il  ne  fit,  il  est  vrai , 
en  cela,  que  suivre  l'exemple  donné  par  des  trou- 
badours plus  anciens  :  mais  ce  qui,  dans  ceux-ci, 
n'était  qu'un  ornement,  qu'un  accessoire  de  leur 
chants  amoureux,  semble  l'objet  principal  des  siens, 
tant  ils  fourmillent  de  comparaisons,  de  similitudes, 
de  rapprochements  tirés  de  l'action  des  romans  poé- 
tiques alors  en  vogue.  C'est  un  défaut  réel,  mais  un 


im  HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE. 

défaut  qui  rend  précieuses,  pour  l'bisloire  de  l'épo- 
pée provençale,  les  compositions  oîi  il  se  trouve. 

Celles  de  ses  pièces  galantes  oii  Raimbaud  montre 
le  plus  de  talent,  sont  celles  ou  il  exhale  son  dépit 
sur  ses  fréquentes  mésaventures  en  amour  ;  car  il  se 
•brouilla  et  se  raccommoda  successivement,  non-seu- 
lement avec  sa  belle  Béatrix,  mais  avec  d'autres 
dames;  et  l'on  ne  sait  trop  comment  rapporter  à 
.ces  brouilleries  les  diverses  pièces  dont  elles  furent 
le  sujet.  Je  me  bornerai  à  traduire  deux  de  ces  pièces 
dont  le  motif  est  suffisamment  clair.  Dans  la  pre- 
mière, il  expose  le  dessein  oîi  il  est  de  se  faire  che- 
valier errant,  du  dépit  qu'il  a  de  l'infidélité  d'une 
certaine  dame,  qui  est  peut-être  une  dame  de  Tor- 
tone  avec  laquelle  on  sait  qu'il  avait  eu  des  intrigues 
et  des  querelles. 

((  Ma  dame  et  Amour  ont  beau  m  avoir  faussé  leur 
»  foi  et  mis  à  leur  ban,  ne  croyez  pas  que  j'en  oublie 
■))  de  chanter,  que  j'en  laisse  déchoir  mon  honneur, 
j»  que  j'en  renonce  à  aucune  poursuite  glorieuse,  ni 
»  que  j'en  passe  les  ports,  comme  je  fis  une  fois. 

»  Galoper,  trotter,  sauter,  courir,  les  veilles,  les 
j)ïpeines  et  les  fatigues  vont  être  désormais  mes 
»  passe-temps.  Armé  de  bois,  de  fer,  d'acier,  jebra- 
«  verai  chaleur  et  froidure  :  les  bois  et  les  sentiers 
»  seront  ma  demeure;  les  sirventes  et  les  descorts 
M  mes  chants  d'amour  ;  et  je  maintiendrai  les  faibles 
»  contre  les  forts. 

»  Néanmoins,  ce  serait  un  honneur,  pour  moi, 
y>  de  trouver  une  noble  dame,  belle,  avenante,  et  de 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  63 

»  haut  prix ,  qui  ne  se  fit  pas  un  plaisir  de  mon 
»  mal,  qui  ne  fût  point  volage  ni  crédule  aux  médi- 
»  saats,  ne  se  fit  pas  prier  trop  longtemps;  je 
»  m'accorderais  volontiers  à  l'aimer,  s'il  lui  plaisait  : 
»  aimer  ainsi  me  serait  bon  encore. 

»  Ma  raison  surmonte  enfin  la  folie  qui  m'a  pos- 
»  sédétoutun  an,  pour  une  infidèle  de  cœur  bas.  La 
»  gloire  me  plaît  tant,  qu'elle  suffit  pour  me  donner 
»  de  la  joie,  et  dissiper  mon  chagrin  en  dépit  d'Amour, 
»  de  ma  dame  et  de  mon  faible  cœur  :  je  suis  affran- 
»  chi  de  tous  les  trois,  et  j'apprendrai  à  noblement 
))  agir  sans  eux. 

»  J'apprendrai  à  bien  servir  en  guerre,  parmi  les 
»  empereurs  et  les  rois,  à  faire  parler  de  ma  bra- 
»  voure,  à  bien  faire  de  la  lance  et  de  l'épée.  Vers 
»  Montferrat ,  ou  ici,  vers  Forcalquier,  je  vivrai  de 
»  guerre,  comme  un  chef  de  bande.  Puisqu'il  ne  me 
»  revient  aucun  bien  de  l'amour,  je  m'en  dégage,  et 
»  que  le  tort  en  soit  à  lui.  » 

La  seconde  pièce,  composée  à  peu  près  dans  le 
même  sentiment  que  la  précédente,  n'est  ni  moins 
yive,  ni  moins  harmonieuse  d'expression,  et  plus  cu- 
rieuse peut-être  encore  en  ce  que  l'on  y  voit  mieux 
combien,  dans  ses  plus  grands  accès  de  dépit  et  de 
chagrin  amoureux,  un  chevalier  respectait  les  idées 
générales  de  son  temps  sur  l'importance  et  la  néces- 
sité morales  de  l'amour.  En  voici  les  trois  ou  quatre 
meilleurs  couplets  : 

((  Un  homme  peut  bien,  s'il  veut  s'en  donner  la 
»  peine,  être  heureux  et  montei*  en  prix,  sans  amour  : 


64-  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  il  n'a  qu'à  se  garder  de  bassesse,  et  mettre  tout 
M  son  pouvoir  à  bien  faire.  Ainsi  donc,  bien  qu'a- 
»  mour  me  faille,  je  persiste  à  faire  aussi  bien  que  je 
»  puis  ;  et,  pour  avoir  perdu  dame  et  amour,  je  ne 
»  veux  point  perdre  prix  ni  valeur  :  sans  dame  et 
»  sans  amour,  je  veux  vivre  preux  et  honoré  ;  je  ne 
»  veux  pas  d'un  mal  en  faire  deux. 

»  Toutefois,  si  je  renonce  entièrement  à  l'amour, 
))  je  renonce,  je  le  sais  bien,  au  mieux  de  tout  bien. 
»  L'amour  améliore  les  meilleurs,  et  peut  donner  de 
»  la  valeur  aux  plus  mauvais.  D'un  lâche,  il  peut  faire 
»  un  brave,  d'un  grossier,  un  homme  gracieux  et 
»  courtois;  il  fait  monter  maint  pauvre  en  puissance. 
»  Puis  donc  que  l'amour  a  tant  de  vertu,  j'aimerais 
j)  volontiers,  moi,  si  envieux  de  mérite  et  d'honneur, 
»  j'aimerais,  si  j'étais  aimé. 

))  Néanmoins,  laissons  là  l'amour  !  l'amour  se  com- 
»  plaît  plus  à  ôter  qu'à  donner  ;  il  fait  cent  maux 
»  pour  un  bien;  mille  peines  pour  un  plaisir,  et  ne 
»  donne  jamais  gloire  sans  traverses.  Mais  qu'il  se 
»  gouverne  comme  bon  lui  semble  ;  je  ne  veux  plus 
»  de  ses  ris  ni  de  ses  pleurs,  de  ses  plaisirs  ni  de  sa 
»  douleur.  Ne  soyons  rien,  ni  méchant  ni  bon,  et 
»  laissons  là  l'amour.  » 

Certes,  l'homme  qui  disait  de  pareilles  choses, 
qui  les  disait  il  y  a  près  de  sept  cents  ans,  et  qui  sur- 
tout les  disait  en  maître  de  l'artifice  le  plus  délicat, 
en  vers  pleins  et  sonores,  parsemés  çà  et  là  d'heu- 
reuses hardiesses  de  langage  et  de  tournure,  n'était 
pas  un  poète  vulgaire. 


HISTOIRE   DR  LA  POKSIK   PROVENÇALE.  65 

A  dater  du  moment  de  son  entrée  au  service  du 
marquis  de  Montferrat,  la  vie  de  Raimbaud  de  Ya- 
queiras  fut  une  vie  très-active  et  très-agitée,  partagée 
presque  également  entre  la  poésie  et  la  guerre,  entre 
les  aventures  d'amour  et  celles  de  chevalerie.  Celles- 
ci  sont  les  mieux  connues,  comme  se  rattachant  aux 
actions  du  marquis  de  Montferrat.  Brave,  avide  de 
renommée,  entreprenant  et  habile,  ce  seigneur  joua 
de  son  temps  uji  rôle  fort  au-dessus  de  sa  puissance 
matérielle. 

En  1202,  Thibaut,  comte  de  Champagne,  étant 
mort  au  moment  où  il  allait  partir  pour  la  Syrie,  à 
la  tête  d'une  nombreuse  armée  de  croisés,  les  barons 
qui  s'étaient  rangés  sous  ses  ordres  furent  obligés 
d'élire  un  autre  chef.  Leur  choix  tomba  sur  le  mar- 
quis de  Montferrat,  qui  accepta  cet  honneur  et  le 
méritait.  En  1204,  les  croisés  se  rendirent  sous  sa 
conduite  à  Venise,  où  ils  devaient  s'embarquer  sur 
des  vaisseaux  de  la  république,  avec  des  renforts 
vénitiens. 

On  sait  par  quels  singuhers  accidents  cette  armée, 
au  lieu  de  se  rendre  en  Syrie,  se  dirigea  sur  Constan- 
tinople,  la  prit,  s'empara  de  tout  l'empire  grec,  et 
s'en  partagea  les  provinces.  Le  marquis  de  .Mont- 
ferrat eut,  pour  sa  part,  le  royaume  de  Thessalo- 
nique,  où  il  s'établit  aussitôt,  et  d'où,  se  portant  sur 
la  Grèce,  il  la  conquit  tout  entière. 

Raimbaud  de  Vaqueiras,  qui  avait  suivi  le  mar- 
quis, le  servit  fidèb;ment  en  toute  rencontre  et  dans 
toutes  ses  guerres,  rt  en  ohlint  pour  récompense  un 
II.  5 


66  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

vaste  et  riche  fief  dans  le  nouveau  royaume,  et  de- 
vint de  la  sorte  rapidement  de  pauvre  chevalier, 
puissant  seigneur. 

Il  y  avait,  dans  cette  position  nouvelle,  de  quoi 
satisfaire  l'amour  de  gloire  et  la  vanité  chevaleresque 
de  Raimbaud.  Cependant,  jeté  si  loin  de  sa  terre  na- 
tale, dans  un  état  de  choses  périlleux  si  différent  de 
celui  auquel  il  était  accoutumé,  au  milieu  d'hommes 
dont  il  ne  connaissait  ni  la  langue  ni  les  mœurs,  il 
ne  pouvait  se  défendre  de  regretter  la  Provence  et 
ritalie,  et  de  repasser  mélancoliquement  dans  sa  mé- 
moire les  jours  trop  tôt  écoulés  dans  les  cours  ga- 
lantes de  ces  deux  contrées;  bien  venu,  bien  accueilli, 
admiré  partout  où  l'avait  précédé  la  renommée  de 
ses  chants.  11  se  rappelait  surtout  ses  amours;  elles 
lui  revenaient  comme  pêle-mêle  à  la  pensée ,  aussi 
vives  que  jamais,  et  parmi  tous  ces  tendres  souve-- 
nirs ,  dominait  celui  de  son  beau  chevalier,  de  cette 
aimable  Béatrix  dont  la  tendresse  et  l'indulgence 
avaient  été  son  premier  encouragement  à  la  gloire. 

C'était  une  disposition  de  cœur  toute  poétique,  et 
il  paraît  qu'elle  lui  inspira  en  effet  diverses  pièces 
de  vers  aujourd'hui  perdues,  à  l'exception  d'une  seule 
qui  en  est  d'autant  plus  curieuse.  Je  vais  la  traduire 
en  entier,  bien  qu'un  peu  longue.  L'intérêt  histo- 
rique en  relève  encore  l'intérêt  poétique. 

«  Hiver  ni  printemps,  temps  serein  ni  feuille  en 
»  garrigues,  n'ont  plus  rien  qui  m'agrée.  Mes  bonnes 
»  aventures  me  semblent  infortunes,  et  mes  plus 
»  grands  plaisirs  douleurs.  Tout  mon  loisir  est  fa- 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  67 

»  tigue,  toute  mon  attente  désespoir.  Amour  et  don- 
»  noi  me  maintenaient  plus  joyeux  que  poisson  dans 
»  l'eau;  mais  depuis  que,  semblable  à  un  homme 
»  exilé  et  proscrit,  j'ai  fait  divorce  avec  l'amour, 
»  toute  autre  vie  me  semble  une  mort,  toute  autre 
»  jouissance  une  peine. 

»  J'ai  tout  perdu  d'amour,  la  fleur  et  le  doux  fruit, 
»  l'épi  et  le  grain  ;  mes  vers  gracieux  me  le  donnaient 
»  autrefois  ;  ils  me  donnaient  de  plus  la  gloire  :  ils 
»  me  faisaient  compter  parmi  les  preux.  De  si  haut, 
»  il  me  faut  déchoir.  Ah!  sans  la  crainte  de  paraître 
»  lâche,  je  me  serais  éteint  plus  vite  que  nulle 
»  flamme,  j'aurais  laissé  là  tout  beau  faire  et  tout 
>i  beau  dire;  j'aurais  renoncé  à  tout  noble  projet,  le 
>)  jour  oii  je  perdis  les  biens  d'amour. 

»  Mais,  si  triste  et  si  morne  que  je  sois,  je  ne  veux 
»  point  donner  à  mes  ennemis  le  plaisir  de  me  voir 
»  oublier  gloire  et  valeur.  Je  puis  encore  nuire,  je  puis 
»  encore  servir  ;  et  tout  chagrin  que  je  suis  ici,  entre 
»  les  Latins  et  les  Grecs,  je  sais  paraître  content.  Le 
»  marquis,  qui  me  ceignit  l'épée,  guerroie  avec  les 
»  Turcs  et  les  Bulgares,  et  depuis  que  le  monde  fut 
»  créé,  jamais  peuple  ne  fit  si  beaux  exploits  que  nous . 

»  J'entends,  je  vois  tous  les  jours  belles  armes, 
»  bons  hommes  d'armes,  machines  de  guerre;  j'en- 
«  tends  et  vois  gagner  des  batailles,  assiéger  des 
»  villes,  renverser  des  tours,  abattre  des  murailles 
))  anciennes,  des  murailles  nouvelles.  Mais  je  ne  vois 
»  rien  qui  me  serve  contre  l'amour.  Sur  beau  des- 
»  trier,  en  riche  armure,  je  vais,  je  cours  de  tous 


r>8  HISTOIRE   DK    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  côtés,  en  quête  de  combats,  d'assauts  et  de  guerres  : 
»  partout  je  triomphe  et  m'élève  en  pouvoir  ;  mais 
»  depuis  que  j'ai  perdu  la  joie  d'amour,  le  monde 
»  entier  ne  me  paraît  qu'un  désert,  et  je  ne  me  con- 
»  sole  plus  à  chanter, 

«Jamais  Alexandre,  ni  Charlemagne,  ni  le  roi 
»  Louis,  ne  tinrent  si  belle  cour  que  nous  ;  jamais 
»  Roland  ni  ses  compagnons  ne  conquirent  si  vail- 
»  lamment  un  si  grand  empire  que  nous.  Nous  avons 
»  relevé  noire  loi;  nous  avons  fait  un  empereur  et 
»  des  rois.  Nous  avons  bâti  des  forteresses  contre  les 
»  Turcs  et  les  Arabes,  et  de  Brindes  au  canal  Saint- 
»  Georges  nous  avons  ouvert  tous  les  chemins  ei 
»  tous  les  ports. 

»  Mais  à  quoi  me  servent  les  conquêtes  et  le  pou- 
»  voir?  Ah  !  je  me  sentais  bien  plus  puissant  quand 
»  j'aimais  et  étais  aimé;  quand  mon  cœur  était  exalté 
»  d'amour.  J'ai  de  vastes  terres,  j'ai  de  grands  biens, 
»  mais  pas  une  seule  jouissance,  et  mon  chagrin 
»  s'accroît  avec  ma  seigneurie.  C'en  est  fait;  j'ai 
»  perdu  mon  beau  chevaUer,  et  sans  lui,  il  n'y  a  plus 
»  ni  bien  ni  joie  pour  moi.  » 

Il  y  avait  dans  ces  vers  une  sorte  de  pressentiment 
du  sort  qui  attendait  Raimbaud  de  Vaqueiras  en 
Romanie.  Il  ne  devait  plus  revoir  la  Provence,  ni 
l'Italie,  ni  son  beau  chevalier.  Il  fut  tué  dans  quel- 
qu'un des  combats  que  les  croisés  latins  perdirent 
contre  les  Turcs  et  les  Bulgares,  ou  contre  les  Grecs 
insurgés,  peut-être  dans  celui  où  périt  Boniface,  le 
marquis  de  Montferrat,  en  1207. 


HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  69 

De  toutes  les  contrées  où  lleurirent  les  troubadours, 
la  Provence  proprement  dite  fut  celle  où  il  y  en  eut 
le  moins.  Là,  comme  ailleurs  sans  doute,  il  était  de 
bon  ton  pour  tout  homme  d'un  certain  rang,  d'aimer 
les  vers  et  d'en  faire,  et  la  foule  était  grande  de  ceux 
qui  les  aimaient  et  en  faisaient.  Ce  sont  les -trouba- 
dours de  profession,  les  hommes  qui  se  sentaient  ou 
se  croyaient  une  vocation  spéciale  pour  cet  art  si 
chéri  de  trouver,  qui  y  furent  plus  rares  qu'ailleurs. 
J'en  distingue  à  peine  quatre  ou  cinq  à  grouper  autour 
de  Raimbaud  deVaqueiras,  du  moins  comme  auteur 
de  chants  amoureux  ;  et  sur  ces  quatre  ou  cinq,  il  n'y 
en  a  qu'un  qui  mérite  une  mention  particulière. 
C'est  Folquet  de  31arseille,  dont  l'innocente  renom- 
mée comme  poète  se  perd  en  quelque  sorte  dans 
l'odieuse  célébrité  qu'il  se  fit  comme  évêque  de  Tou- 
louse, durant  la  monstrueuse  guerre  des  Albigeois. 

Parmi  les  meilleurs  troubadours  il  n'y  en  a  peut- 
être  aucun  qui  surpasse  Folquet  de  Marseille  en  dé- 
licatesse d'esprit,  en  élégance  et  en  artifice  de  dic- 
tion. Mais  on  voit  déjà  poindre,  à  travers  cette 
élégance  et  cet  artifice,  des  signes  de  décadence.  A 
la  simplicité  monotone,  mais  enthousiaste  et  sérieuse, 
des  premiers  troubadours,  on  sent  déjà  succéder  les 
raffinements  du  mauvais  goût,  les  prétentions  du 
bel  esprit,  la  manière  et  les  recherches  d'un  art  qui 
s'épuise,  et  qui,  distrait  du  but,  s'égare  à  la  pour- 
suite des  moyens.  Quelques  citations  feront  aisément 
sentir  ce  que  je  veux  dire  ;  mais  je  dois  auparavant 
dire  quelques  mois  de  la  vie  de  Folquet.  11  est  eu- 


70  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

rieux  de  considérer  un  instant,  dans  le  troubadour 
qui  soupire  les  vers  les  plus  ingénieux  et  les  plus 
tendres,  l'évêque  auxiliaire  et  complice  de  Montfort, 
de  cet  impitoyable  massacreur  des  populations  du 
Midi,  albigeoises  ou  catholiques. 

Folquet  naquit  à  Marseille  de  1160  à  1170.  Son 
père  était  un  négociant  génois  retiré  dans  cette  ville, 
et  qui  lui  laissa  en  mourant  une  fortune  considérable. 
Le  vieux  biographe  de  notre  troubadour  raconte  son 
entrée  dans  le  monde  en  termes  assez  remarquables 
et  qui,  bien  qu'un  peu  vagues,  annoncent  déjà  dans 
le  jeune  poète  un  homme  disposé  à  s'évertuer  de  son 
mieux  pour  jouer  un  rôle  dans  le  monde.  «  Folquet, 
w  dit-il,  se  montra  avide  d'honneur  et  de  renommée , 
»  et  se  mit  à  servir  les  puissants  barons,  allant,  ve- 
»  nant,  et  briguant  avec  eux.  » 

Richard  Cœur-de-lion,  se  rendant  à  Gênes,  où  il 
devait  s'embarquer  pour  la  Syrie,  fit  un  assez  long 
séjour  à  Marseille  :  Folquet  en  profita  pour  s'insi- 
nuer dans  ses  bonnes  grâces  :  il  était  déjà  dès  lors 
en  grande  faveur  auprès  d'Alphonse  II,  roi  d'Aragon, 
d'Alphonse  VII,  roi  de  Castille,  et  de  Raymond  V, 
comte  de  Toulouse.  Mais  ce  fut  surtout  avec  Rarral 
de  Baux,  seigneur  de  Marseille,  qu'il  eut  des  rela- 
tions intimes  et  suivies  ;  il  vécut  constamment  à  sa 
cour,  et  ne  la  quitta  que  peu  de  temps  avant  de  se 
retirer  du  monde. 

Barrai  avait  pour  femme  Azalaïs  de  Roche-Mar- 
tine, et  Folquet  lui-même  était  marié.  Mais  nous 
savons  que,  dans  les  mœurs  provençales,  il  était 


BISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  71 

toujours  beau  d'aimer,  et  qu'il  ne  pouvait  y  avoir 
d'amour  que  hors  du  mariage.  Folquel  choisit  Aza- 
laïs  pour  sa  dame,  et  fît  eu  son  honneur  presque 
tous  les  vers  que  l'on  a  de  lui. 

Ici  les  traditions  provençales  diffèrent  entre  elles. 
Selon  les  unes,  Folquet  eut  beau  chanter  et  célébrer 
la  femme  de  son  seigneur;  il  ne  put,  disent-elles, 
jamais  trouver  merci,  ni  obtenir  aucun  bien  en  droit 
d'amour.  Selon  les  autres,  Azalaïs  n'aurait  pas  été  $i 
dure  pour  Folquet;  elle  lui  aurait,  il  est  vrai,  donné 
congé  et  retiré  la  permission  de  chanter  d'elle,  mais 
c'aurait  été  de  dépit  de  le  voir  trop  aimable  et  trop 
empressé  auprès  de  Laure  de  Saint- Jorlan,  sœur  de 
Dom  Barrai,  personne  distinguée  pour  sa  grâce  et  sa 
beauté. 

Folquet,  désolé  du  congé  de  sa  dame,  cessa  de 
chanter,  de  faire  des  vers,  de  fréquenter  le  monde, 
et  au  lieu  de  s'alléger,  les  motifs  de  sa  tristesse  ne 
tardèrent  pas  à  s'aggraver.  Azalaïs  mourut,  et  bientôt 
après  elle  mourut  aussi  son  époux  Barrai  de  Baux. 
Déjà  étaient  morts  les  rois  Richard  Cœur- de-lion, 
Alphonse  d'Aragon  et  le  comte  de  Toulouse.  Frappé 
de  tant  de  pertes  qu'il  avait  faites  coup  sur  coup,  et 
bien  que  jeune  encore,  déjà  dégoûté  du  monde,  il 
s'en  retira  :  il  se  fit  moine  au  monastère  de  Toronet 
en  Provence,  l'un  de  ceux  de  l'ordre  de  Cîteaux,  et 
en  fut  abbé  en  1200. 

Ce  fut  de  là  qu'il  fut  élevé,  cinq  ans  après,  au  siège 
épiscopal  de  Toulouse,  qu'il  occupa  jusqu'en  1231, 
année  de  sa  mort.  Je  ne  touche  point  à  cette  période 


7'i  HISTOIIIE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

de  sa  vie  :  elle  est  étrangère  à  mon  sujet,  et  je  m'en 
félicite.  Je  n'ai  plus  qu'à  donner  quelques  échan- 
tillons de  sa  poésie  ;  cela  est  plus  facile  à  citer  et  à 
juger.  Je  choisis  d'abord  à  dessein  une  de  ces  pièces 
qui  furent  le  plus  admirées  dans  leur  nouveauté.  11 
n'est  besoin,  pour  l'apprécier,  d'aucun  préliminaire 
historique;  il  suffit  de  supposer  que  c'est  l'une  des 
premières  que  Folquet  composa  pour  Azalaïs  de 
Baux. 

«  Tant  me  plaît  l'amoureuse  pensée  qui  est  venue 
»  se  fixer  dans  mon  cœur,  que  nulle  autre  pensée 
»  n'y  peut  plus  trouver  place,  que  nulle  autre  ne 
»  m'est  agréable  ni  douce  ;  j'ai  beau  savoir  que  cette 
»  pensée  me  tuera,  il  me  semble  que  c'est  elle  qui 
»  me  fait  vivre  :  f  amour  qui  me  captive  à  force  de 
»  beaux  semblants ,  allège  mon  martyre  par  le  bien 
»  qu'il  me  promet,  mais  qu'il  est  trop  lent  à  me 
»  donner. 

»  Tout  ce  que  je  fais,  je  le  fais  en  vain,  je  le  sais; 
»  mais  qu'y  puis-je,  si  l'amour  veut  me  perdre  en  me 
))  donnant  un  désir  qui  ne  peut  ni  être  vaincu  ni 
»  vaincre  ?  c'est  moi  seul  qui  suis  vaincu  :  les  sou- 
))  pirs  me  tuent  peu  à  peu,  puisque  je  n'ai  point  de 
»  secours  de  celle  que  j'aime  et  n'en  espère  point 
»  d'ailleurs,  puisque  je  ne  puis  avoir  d'autre  amour. 

»  Bonne  dame,  souffrez,  s'il  vous  plait,  le  bien  que 
»  je  vous  veux,  et  alors  les  maux  que  j'endure  ne 
»  pourront  m'accabler  ;  il  me  semble  qu'ils  seront 
»  partagés  entre  nous.  Ou  bien,  si  vous  voulez  que 
»  j'aime  ailleurs,  défaites-vous  de  votre  beauté,  de 


HISTOIRE    DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  73 

»  votre  doux  rire,  du  charme  qui  m'ôte  la  raison,  et 
))  je  pourrai  alors  me  détacher  de  vous.  » 

Ce  n'est  là  que  la  moitié  de  la  pièce;  mais  c'est 
plus  qu'il  n'en  faut  pour  donner  une  idé(^  de  la  ten- 
dance au  bel  esprit  et  à  la  finesse  précieuse  et  ma- 
niérée qui  se  manifestent  déjà  dans  la  poésie  proven- 
çale à  l'époque  de  Folquet. 

Il  y  a  dans  ce  troubadour  des  pièces  entières  qui 
nv  sont  que  de  longues  et  subtiles  apostrophes  à 
l'amour.  Voici  la  première  stance  d'une;  elle  peut 
donner  l'idée  de  toutes  : 

f(  Grâce!  amour,  grâce!  ne  me  faites  pas  mourir 
»  si  souvent,  puisque  vous  pouvez  me  tuer  d'un  seul 
>i  coup.  Vous  me  faites  vivre  et  mourir  tout  ensemble, 
»  et  doublez  ainsi  mon  martyre.  Cependant,  bien 
»  qu'à  demi  mort,  je  reste  fidèle  à  votre  service  et 
»  le  trouve  encore  mille  fois  préférable  aux  récom- 
»  penses  que  j'obtiendrais  dans  un  autre.  » 

Tout  cela  est  outre  mesure  affecté  et  recherché; 
mais  il  est  juste  d'observer  que  Folquet  ne  l'est  pas 
loujours  autant,  môme  dans  ses  pièces  les  plus  tra- 
vaillées, et  il  en  a  d'autres  d'un  ton  plus  vif  et  plus 
léger,  oii  la  grâce  touche  bien  déjà  à  la  manière,  mais 
ne  s'y  perd  pas  encore.  Voici  trois  couplets  d'une 
petite  pièce  dans  ce  dernier  genre,  à  laquelle  il  faut 
de  plus  restituer,  en  idée,  l'harmonie  que  je  ne  puis 
lui  conserver. 

«  Je  voudrais  que  nul  homme  n'entendît  le  chaut 
»  des  oiseaux,  excepté  celui  (jui  est  amoureux.  Rien 
»  ne  me  charme  tant  que  les  oiseaux  par  la  cam- 


74  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  pagne  ;  mais  la  dame  à  qui  je  suis  dévoué  me  plaît 
»  plus  que  chansons,  plus  que  l'redons,  ni  lais  de 
»  Bretagne. 

»  Elle  me  plaît ,  elle  me  charme  ;  mais  je  n'y  ai 
»  pas  bonne  aventure.  Tout  homme  jouit  avidement 
»  de  ce  qu'il  a  conquis  avec  peine.  Mais  que  me  vaut, 
»  à  moi,  d'avoir  une  dame  et  de  l'aimer,  si  je  ne  lui 
»  agrée  pas?  faut-il  donc  l'aimer  sans  retour?  Oh  ! 
»  oui,  plutôt  que  de  ne  pas  m'occuper  d'elle. 

»  Grand  bien  me  ferait  à  présent  de  la  voir,  si  belle 
»  et  si  gracieuse!  Quand  je  ne  la  vois  pas,  j'ai  beau 
»  être  dans  mon  pays,  il  me  semble  être  loin,  bien 
»  loin,  en  Espagne,  perdu  parmi  les  Sarrasins.  Mais 
»  rien  ne  m'est  bon  d'elle  que  la  vue  ;  je  ne  puis 
»  me  vanter  d'en  avoir  autre  chose.  » 

Tels  sont,  parmi  les  troubadours,  chantres  de 
Tamour  chevaleresque,  ceux  que  j'ai  cru  mériter  le 
plus  d'être  mentionnés  ;  mais  ces  poêles  eurent  des 
émules  dont  il  m'est  impossible  de  ne  pas  dire  en 
passant  quelques  mots. 

Ces  émules  sont  des  femmes.  Non-seulement  il  y 
eut,  en  provençal,  des  poétesses,  des  trouveresses, 
comme  on  les  appela;  mais  nous  verrons,  par  la 
suite,  des  genres  particuhers  de  poésie  provençale 
dont  la  culture  fut  exclusivement  ou  principalement 
réservée  à  ces  trouveresses.  De  tous  les  genres  de 
cette  poésie,  les  chants  d'amour  auraient  dû,  à  ce 
qu'il  semble,  être  les  derniers  auxquels  elles  pou- 
vaient être  tentées  de  s'exercer.  Pour  elles,  exprimer 
l'amour  qu'elles  ressentaient,  célébrer  les  chevaliers 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  75 

qui  avaient  pu  leur  plaire,  c'était  descendre  du  rang 
d'idoles  à  celui  d'adoratrices,  c'était  soumellre  la 
beauté  à  la  force,  espèce  de  contre-sens  dans  les  idées 
chevaleresques.  Mais  toutes  les  femmes  n'étaient  pas 
également  disposées,  ni  également  propres  à  jouer 
le  rôle  de  déesses;  plusieurs  se  laissaient  prendre  à 
l'amour  avant  de  l'avoir  inspiré,  et  pour  l'inspirer, 
recouraient  au  charme  du  talent  poétique,  si  elles 
l'avaient  ou  croyaient  l'avoir. 

Parmi  les  poésies  des  poètes  provençaux,  se  trou- 
vent des  pièces  d'une  dizaine  de  femmes  qui  presque 
toutes  fleurirent  dans  la  seconde  moitié  du  douzième 
siècle.  Plusieurs  furent  de  hautes  et  grandes  dames, 
telles  que  la  comtesse  de  Provence,  celle  de  Dié , 
Claire  d'Anduse,  Adélaïde  de  Porcairargues ,  dame 
Capelloza,  etc. 

Quant  au  sujet  et  à  la  forme,  les  poésies  de  ces 
dames  ne  diffèrent  en  rien  de  celles  des  troubadours, 
et  pourtant  elles  s'en  distinguent  au  premier  coup 
d'œil.  On  y  sent,  à  travers  un  style  généralement 
plus  faible  el  plus  négligé,  quelque  chose  de  plus 
vrai,  de  plus  naïf  et  de  plus  passionné.  Les  bornes 
de  ce  chapitre  me  permettent  à  peine  d'en  citer  un 
ou  deux  passages  ;  ils  feront  nuance  avec  les  précé- 
dents sous  le  double  rapport  de  la  poésie  et  des 
mœurs. 

Voici  deux  couplets  d'une  pièce  oii  Claire  d'An- 
duse s'adresse  à  un  chevalier  inconnu,  avec  (jui  des 
ennemis  ou  des  jaloux  avaient  essayé  de  la  brouiller. 

a  Ceux  qui  me  blâment  et  me  défendent  de  vous 


76  HlârOlKE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  aimer  ne  sauraient  rendre  mon  cœur  meilleur 
»  (pour  vous),  ni  plus  grand  le  doux  désir  que  j'ai 
»  de  vous.  Il  n'y  a  point  d'homme,  tant  soit-il  mon 
»  ennemi,  que  je  n'aime  si  je  l'entends  parler  bien 
»  de  vous  ;  et  celui  qui  en  dit  du  mal  ne  peut  plus  ni 
»  dire  ni  foire  chose  qui  me  plaise. 

»  Ah!  bel  ami,  ne  craignez  pas  que  mon  cœur 
»  vous  trompe  jamais,  ni  que  j'aie  jamais  un  autre 
»  ami,  y  eût-il  cent  dames  qui  m'en  priassent.  x\mour, 
»  qui  me  tient  votre  captive,  veut  que  je  vous  garde 
»  mon  cœur  en  cachette  :  je  vous  le  garde,  et  si  je 
»  pouvais  dérober  aussi  mon  corps,  tel  qui  l'a  ne 
»  l'aurait  jamais.  >> 

Je  bornerai  ici  ces  courtes  notices  sur  les  poètes 
provençaux  les  plus  distingués  dans  le  genre  qu'ils 
nommaient  mmOy  chanson,  qui  était  pour  eux  le 
genre  de  poésie  amoureuse  le  plus  relevé,  le  genre 
poétique  par  excellence.  Mais  cette  même  poésie  a 
d'autres  côtés,  d'autres  genres  plus  variés  et  plus 
populaires  que  ceux  que  j'ai  montrés  jusqu'à  présent  : 
je  tâcherai,  dans  le  prochain  chapitre;' de  les  tirer  du 
vague  et  de  l'obscurité  qui  les  enveloppent. 


mSTOlBE   DE   I,A   POÉSIE   PROVENÇALE.  77 

CHAPITRE  XVIII. 

POÉfilE   LYRIQUE  DES  TROUBADOlTRS. 

ni.  —  Genre  populaire. 

Dans  ce  quo  j'ai  dit  jusqu'à  présent  de  la  poésie 
amoureuse  des  troubadours,  j'ai  eu  principalement 
en  vue  d'indiquer  ce  que  les  plus  distingués  de  ces 
troubadours  avaient  tiré  de  plus  original  et  de  plus 
poétique  du  système  de  galanterie  chevaleresque,  en 
s'en  tenant,  d'un  côté,  à  la  rigueur  du  système,  de 
Vautre,  à  la  forme  lyrique  pure,  c'est-à-dire  à  l'expres- 
sion de  leurs  propres  sentiments,  de  leur  propre  in- 
dividualité. 

Mais  il  était  impossible  que  l'imagination  poé- 
tique, si  peu  développée  qu'on  la  suppose,  ne  se 
trouvât  pas  gênée  dans  des  limites  aussi  étroites,  et 
ne  fît  pas  des  efforts  continus  et  en  tout  sens  pour 
les  reculer  ou  les  franchir. 

Le  tableau  de  ces  efforts  ferait  la  moitié  de  l'his- 
toire du  genre,  et  peut-être,  selon  notre  manière  ac- 
tuelle de  sentir  et  de  juger,  la  moitié  la  plus  agréable 
et  la  plus  intéressanle.  J'ai  déjà  fait  voir  comment 
le  sentiment  des  bornes  de  cette  poésie  avait  excité 
des  poètes  ingénieux  et  d'une  imagination  délicate, 
à  éviter  la  monotonie  par  les  subtilités  maniérées 
du  mauvais  goût  et  du  bel  esprit.  Mais  il  est  juste  de 
reconnaître  que  ce  mémo  sentiment  agit  aussi  par 


78  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

intervalles  d'une  manière  plus  heureuse  ou  plus 
naturelle,  et  c'est  des  résultats  divers  de  cette  action 
dont  je  voudrais  maintenant  donner  quelque  idée  : 
je  voudrais  montrer  par  quelle  suite  de  modifica- 
tions l'imagination  provençale  essaya  de  varier  l'ex- 
pression de  l'amour  chevaleresque. 

De  ces  modifications,  les  unes  portèrent  sur  la 
forme  poétique  de  cette  expression,  les  autres  sur  le 
fond  même,  sur  la  nature  des  sentiments  et  des  idées. 
Les  premières,  qui  sont  les  plus  nombreuses,  sont 
aussi  celles  qui  tiennent  de  plus  près  à  l'histoire  delà 
poésieamoureuse  destroubadours,danslaquelle  elles 
formèrent  comme  autant  de  genres  particuliers. 

Las  de  la  rigueur  et  des  exigences  de  la  forme 
lyrique,  quelques  troubadours,  pour  exprimer  leurs 
sentiments,  eurent  l'idée  bien  simple  de  recourir  au 
dialogue.  Ils  se  donnèrent  un  ou  deux  interlocuteurs, 
qui  étaient  tantôt  l'Amour,  tantôt  leur  dame,  parfois 
l'un  et  l'autre  ensemble.  Il  était  fort  difficile,  dans  le 
système  métrique  des  Provençaux,  de  donner  au  dia- 
logue une  allure  vive  et  franche ,  et  c'est  peut-être  là 
la  raison  pour  laquelle  on  ne  trouve  pas  beaucoup  de 
pièces  dialogu ées  dans  les  manuscrits.  C'est  dommage, 
du  moins  à  en  juger  par  celles  que  l'on  a,  qui  sont  pour 
la  plupart  d'un  tour  aimable  et  gracieux.  En  voici 
pour  exemple  une  d'Aimeri  Peguilhan,  de  Toulouse, 
que  j'abrégerai  seulement  de  quelques  vers.  Le  trou- 
badour s'entretient  d'abord  avec  sa  dame,  après  quoi 
il  va  se  plaindre  d'elle  à  l'Amour,  de  sorte  qu'il  y  a 
dans  la  pièce  une  ombre  de  mouvement  dramatique. 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  19 

Dame,  je  suis  pour  vous  en  cruel  tourment. 

Seigneur,  c  est  folie  à  vous,  car  je  ne  vous  en  sais  nul  gré. 

Dame,  au  nom  de  Dieu,  ayez  merci  de  moi. 

Seigneur,  vos  prières  sont  perdues  avec  moi. 

Belle  dame,  je  vous  aime  si  tendrement! 

Seigneur,  et  moi  je  vous  hais  plus  que  personne. 

Dame,  c'est  pour  cela  que  j'ai  le  cœur  si  triste. 

Seigneur,  et  que  je  suis,  moi,  contente  et  joyeuse. 

Dame,  ma  vie  est  pire  que  la  mort. 

Seigneur,  j'en  suis  charmée,  pourvu  que  ce  ne  soit  pas  ma  faute. 

Dame,  je  n'ai  eu  de  vous  que  sujets  de  douleur. 

Seigneur,  voulez-vous  que  je  vous  aime  par  force? 

Dame,  un  seul  de  vos  regards  me  sauverait. 

Seigneur,  n'attendez  de  moi  ni  espoir  ni  consolation. 

Dame,  je  m'en  vais  donc  ailleurs  crier  merci? 

•  Seigneur,  allez  :  qui  vous  retient? 

Dame,  je  ne  puis,  je  suis  retenu  par  votre  amour. 

■  Seigneur,  mais  c'est  bien  sans  mon  conseil. 

(Ici  le  troubadour  rebuté  s'adresse  à  l'Amour.) 

■  Amour,  vous  m'avez  jeté  à  l'abandon. 

•  Ami,  je  n'ai  pu  faire  rien  de  plus  pour  vous. 

•  Amour,  vous  êtes  l'auteur  de  tous  mes  maux. 

■  Ami,  je  vous  en  tirerai  sain  et  sauf. 

•  Amour,  pourquoi  m'avez-vous  fait  choisir  une  telle  dame? 

•  Ami,  je  vous  ai  montré  ce  qui  valait  le  mieux. 

-  Amour,  je  ne  puis  plus  endurer  ma  peine. 

•  Ami,  je  vais  mettre  votre  cœur  en  autre  lieu. 

•  Amour,  vous  faillez  en  tout  ce  que  vous  faites. 
'  Ami,  vous  m'insultez  à  grand  tort. 

-  Amour,  pourquoi  me  séparer  de  ma  dame? 

•  Ami,  parce  que  j'ai  regret  à  vous  voir  mourir. 

-  Amour,  ne  croyez  pas  que  je  me  tourne  jamais  vers  une  autre. 

-  Ami,  pensez  donc  à  souffrir  en  patience. 

-  Amour,  vous  semble-t-il  du  moins  que  j'aurai  quelque  bien  de  ctt 

amour? 

-  Ami,  oui,  en  bien  souffrant,  et  bien  servant. 


Il  y  a  certainement,  dans  cette  manière  indirecte 
et  presque  dramatique  d'exprimer  l'amour,  quelque 


80  HISTOIRE   DK   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

chose  de  vif,  d'ingénieux  et  d'une  ^râce  de  tous  les 
temps. 

Il  existe  un  autre  genre  de  composition  amou- 
reuse plus  original  ou  plus  bizarre  que  le  précédent, 
dans  lequel  le  récit  et  le  dialogue  sont  combinés  et 
comme  fondus  l'un  dans  l'autre.  Ce  sont  des  pièce?î 
dans  lesquelles  un  troubadour,  prenant  un  oiseau 
pour  messager,  l'envoie  porter  ses  hommages,  ses 
vœux,  ses  prières  à  sa  dame.  Cet  oiseau  est  tantôt  un 
rossignol,  tantôt  un  étourneau,  d'autres  fois  c'est  une 
hirondelle  ou  un  perroquet,  tous  oiseaux  chers  aux 
troubadours,  tous  experts  aux  messages  d'amour,  et 
qui  y  réussissent  toujours,  si  délicats  et  si  difficiles 
qu'ils  puissent  être.  Il  est  peut-être  assez  singulier 
de  voir  le  perroquet  jouer  dans  la  mythologie  poé- 
tique des  Provençaux  un  rôle  analogue  à  celui  qu'il 
joue  dans  la  mythologie  hindoue,  où  il  sert  de  mon- 
ture à  Cama,  dieu  de  l'amour. 

Des  deux  pièces  de  ce  genre  les  plus  remarquables, 
l'une  est  de  Pierre  d'Auvergne,  l'autre  de  Marcabrus, 
troubadours  dont  j'ai  déjà  parlé.  Elles  sont  évidem- 
ment l'imitation  l'une  de  l'autre,  et  rien  n'indique 
avec  certitude  laquelle  a  servi  de  modèle.  C'est  pro- 
bablement celle  de  Marcabrus.  Du  reste,  les  deux 
pièces  sont  agréables,  et  j'aimerais  à  en  donner  une 
idée,  mais  la  chose  me  paraît  impossible.  Le  prin- 
cipal mérite  de  ces  compositions  tient  à  l'extrême  lé- 
gèreté de  la  versification  et  au  genre  d'harmonie 
qui  résulte  de  la  combinaison  facile  et  hardie  de  vers 
d'une  mesure  fort  inégale. 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE  81 

La  seule  pièce  de  ce  genre  que  je  puisse  traduire 
comme  plus  courte  et  d'une  forme  plus  simple  que 
les  précédentes  est  peut-être  la  moins  poétique.  Mais, 
en  revanche,  c'est  une  petite  curiosité  historique  qui 
mérite  d'être  signalée.  Ici  c'est  une  hirondelle  qui 
fait  l'office  de  iflessager  entre  une  dame  d'en  deçà 
des  Pyrénées  et  un  chevalier  aragonais  ou  catalan , 
et  c'est  ce  dernier  qui  est  en  colloque  avec  l'oiseau. 

((  Hirondelle,  ton  chant  m'importune  :  que  veux- 
»  tu?  que  me  demandes-tu?  pourquoi  ne  me  laisses- 
»  tu  pas  dormir?  moi  qui  n'ai  pas  sommeillé  depuis 
»  que  je  suis  sorti  de  Monda.  Encore  si  tu  m'appor- 
»  tais  un  message  et  des  saints  de  celle  en  qui  j'ai  mis 
))  mon  bon  espoir!  j'entendrais  alors  ton  langage. 

»  Seigneur  ami,  c'est  pour  obéir  au  désir  de  ma 
»  dame  que  je  viens  vous  voir,  et  si  elle  était  comme 
))  je  le  suis  hirondelle,  il  y  a  déjà  bien  deux  mois 
»  qu'elle  aurait  été  ici  à  votre  oreiller.  Mais,  ne  con- 
»  naissant  ni  le  pays  ni  les  chemins,  elle  vous  mande 
))  par  moi  de  ses  nouvelles. 

»  0  gentille  hirondelle  !  j'aurais  dû  mieux  vous 
»  recevoir,  vous  faire  plus  de  fête  et  plus  d'honneur. 
»  Que  Dieu  vous  protège,  celui  qui  arrondit  le  monde, 
»  qui  fit  le  ciel,  la  terre,  et  la  mer  profonde.  Et  si 
»  j'ai  proféré  quelque  dure  parole  contre  vous,  par 
»  merci,  ne  m'en  punissez  pas.  » 

(  Il  manque  Irès-probablement  ici  un  couplet  par 
'  lequel  l'hirondelle  invite  le  chevalier  à  passer  les 
ports  pour  faire  une  visite  à  sa  dame,  invitation  à 
laquelle  celui-ci  répond  :  ) 

II.  6 


82  HISTOIRE   PE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

«  Hirondelle,  je  ne  puis  en  ce  moment  quitter  le 
»  roi  :  il  me  faut  le  suivre  à  Toulouse,  où  j'espère 
»  bien,  soit  dit  sans  me  vanter  et  s'en  lamente  qui 
»  voudra ,  au  beau  milieu  du  pont  de  Garonne, 
»  abattre  de  selle  maint  chevalier. 

))  Seigneur  ami,  que  Dieu  comble  vos  désirs!  moi, 
»  je  retourne  à  ma  dame ,  et  j'ai  grand'peur  qu'elle 
»  ne  me  brûle  ou  ne  me  batte  :  car,  en  apprenant  ce 
))  qui  vous  arrête,  son  cœur  va  être  tout  effarouché 
»  de  douleur.  » 

Le  chevalier,  auteur  de  cette  petite  pièce,  est  un 
personnage  inconnu  ;  mais  tout  annonce  que  c'était 
un  chevalier  de  Pierre  P^  roi  d'Aragon  ;  et  il  n'y  a 
guère  de  doute  que  l'expédition  pour  laquelle  il  était 
sur  le  point  de  partir,  et  dans  laquelle  il  brûlait  si 
fort  de  se  signaler,  ne  fût  l'expédition  du  roi  Pierre 
contre  Simon  de  Montfort,  en  1213*  Simon  occupait 
alors  la  petite  ville  de  Muret,  à  quatre  lieues  au- 
dessus  de  Toulouse ,  sur  la  Garonne  ;  et  la  campagne 
se  termina  par  la  bataille  livrée  sous  les  murs  de 
cette  ville,  bataille  prodigieuse  oii  tout  se  passa  au 
rebours  de  toutes  les  prévisions  ;  Simon  de  Montfort, 
qui  n'avait  guère  plus  de  douze  cents  hommes,  en 
battit,  tua  ou  dispersa,  en  un  clin  d'œil,  au  moins 
quarante  mille,  et  le  chevalier  qui  venait  de  faire  de 
si  fières  promesses  à  sa  dame,  par  l'entremise  de 
rhirondelle  messagère,  fut  peut-être  du  nombre  des 
morts. 

Ces  petites  pièces  dlaloguées  étaient  ou  pouvaient 
être,  par  la  nature  même  des  choses,  d'un  ton  beau- 


HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  83 

coup  plus  simple  et  plus  familier,  que  les  pièces  pu- 
rement lyriques,  que  les  chansons  proprement  dites. 
Néanmoins,  à  prendre  les  choses  en  général,  toutes 
ces  compositions  roulant  sur  l'amour  chevaleresque, 
dont  j'ai  jusqu'à  présent  donné  des  échantillons 
variés,  étaient,  comme  j'ai  eu  l'occasion  de  le  dire 
et  redire ,  des  chants  de  cours  et  de  châteaux  :  il 
s'y  trouvait  indubitablement  des  choses  obscures, 
même  pour  les  hautes  classes  de  la  société  auxquelles 
elles  s'adressaient  et  pour  lesquelles  seules  elles 
étaient  faites.  Quant  au  peuple,  il  n'y  comprenait 
certainement  rien,  et  ne  pouvait  s'en  amuser,  ni  s'y 
plaire  d'aucune  façon.  Même,  en  supposant  la  dic- 
tion simple  et  claire,  ce  qui  était  rarement  le  cas,  les 
sentiments  et  les  idées  en  étaient  beaucoup  trop  re- 
levés, trop  raffinés  pour  lui. 

De  même  qu'il  avait  sa  manière  de  comprendre  et 
de  faire  l'amour,  il  avait  sa  manière  de  le  chanter, 
plus  grossière  sans  doute,  mais  plus  simple  et  plus 
franche  que  celle  des  poètes  chevaleresques,  il  y  eut 
ainsi  deux  sortes  de  poésies  amoureuses,  celle  des 
troubadours  et  celle  du  peuple.  Ces  deux  poésies 
restèrent  sans  doute  quelque  temps  distinctes;  mais 
il  était  impossible  qu'à  la  longue  elles  n'eussent  pas 
une  certaine  influence  l'une  sur  l'autre,  et  ne  ten- 
dissent pas  de  quelque  manière  à  se  rapprocher  et  à 
se  fondre  en  une  seule.  Dans  tout  ce  qui  tient  aux 
arts  et  aux  jouissances  de  la  civilisation,  lé  peuple 
imite  toujours  avec  empressement  et  de  son  mieux 
les  exemples  des  classes  supérieures  ;  etpourgoi'iter, 


Sï  HISTOIRE  DE   LA  POESIE   PROVENÇALE. 

pour  adopter  la  poésie  des  troubadours,  les  popula- 
tions au  milieu  desquelles  florissait  cette  poésie 
n'attendaient  que  d'y  trouver  quelque  chose  à  leur 
portée. 

D'un  autre  côté,  il  était  impossible  que  les  trou- 
badours se  dépouillassent  à  jamais  de  toute  sympa- 
thie pour  les  besoins  et  les  goûts  poéliques  du  peuple; 
qu'ils  ne  fussent  jamais  tentés  d'appliquer  leur  art 
à  ses  divertissements,  à  ses  plaisirs.  Nous  ne  con- 
naissons certainement  pas,  bien  s'en  faut,  tous  les 
troubadours  :  il  ne  nous  est  guère  resté  que  des 
productions  et  des  souvenirs  des  plus  distingués 
d'entre  eux,  de  ceux  qui  brillèrent  à  la  cour  des 
rois  et  des  grands  seigneurs  :  mais  tous  n'appar- 
tinrent pas  à  cette  portion  privilégiée  de  leur  ordre; 
tous  n'eurent  pas  des  relations  si  intimes  avec  les 
classes  féodales.  Il  y  en  eut  qui,  soit  par  goût,  soit 
par  nécessité,  vécurent  avec  le  peuple,  chantèrent 
pour  lui  ;  et  ceux-là  durent  nécessairement  chanter 
d'un  ton  moins  sublime  et  en  paroles  moins  relevées 
que  leurs  confrères  des  châteaux. 

Il  y  a  plus  :  même  parmi  ces  derniers,  il  y  en  eut, 
et  ce  furent  précisément,  ceux  qui  étaient  nés  avec 
le  plus  de  sentiment  ou  de  génie,  qui,  fatigués  des 
efforts  toujours  nouveaux  qu'il  leur  fallait  faire  pour 
se  distinguer  dans  la  poésie  amoureuse  des  châteaux, 
revinrent,  au  moins  par  intervalles,  à  la  simplicité 
et  au  naturel.  Ils  composèrent  des  chants  d'amour 
chevaleresque,  plus  simples  que  les  autres,  des  chants 
dont  le  peuple  pouvait  bien  ne  goûter  ni  ne  com- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  85 

prendre  les  sentiments,  mais  dont  il  entendait  au 
moins  les  paroles. 

Ce  retour  ou  cette  tendance  d'une  partie  des  trou- 
badours à  la  popularité,  occasionna  ou  renforça 
dans  la  poésie  chevaleresque,  une  révolution,  dont 
les  recueils  des  troubadours  offrent  des  traces  mul- 
tipliées. Il  y  eut  dès  lors  comme  deux  genres,  deux 
styles  de  poésie  amoureuse,  l'un  savant  et  relevé, 
dans  lequel  la  recherche,  l'obscurité  et  la  difficulté 
passaient  plutôt  pour  des  qualités  que  pour  des  dé- 
fauts ;  l'autre  naturel  et  clair,  dont  un  des  plus  grands 
mérites  était  celui  d'être  aisément  compris. 

Chacun  de  ces  deux  styles  reçut  divers  noms  qui 
occupèrent  naturellement  une  grande  place  dans  la 
poéti(jue  des  troubadours.  Celui  des  deux  qui  appro- 
chait le  plus  de  la  popularité,  on  le  désigna  par  les 
dénominations  de  leu,  leugier,  plan,  c'est-à-dire  de  lé- 
ger, d'uni.  Le  style  étudié  dans  le  sens  de  la  difficulté 
et  de  la  recherche  fut  convenablement  nommé  dus, 
car  y  c'est-à-dire  serré,  précieux,  dénomination  mani- 
festement opposée  à  celle  de  populaire.  Beaucoup 
de  troubadours  écrivirent  alternativement  dans  l'un 
et  l'autre  de  ces  deux  styles  :  quelques-uns  adop- 
tèrent exclusivement  l'un  ou  l'autre,  et  formèrent 
ainsi  deux  écoles  opposées. 

Par  une  singularité  assez  remarquable,  c'est  dans 
Giraud  deBorneil,  c'est-à-dire  dans  celui  des  trou- 
badours qui  est  habituellement  le  plus  élevé  et  le 
plus  difficile  à  comprendre,  que  l'on  trouve  les  in- 
dices les  plus  positifs  de  l'existence  et  de  l'opposi- 


86  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

tion  des  deux  écoles  dont  il  s'agit.  Voici  comment  il 
s'exprime  à  ce  sujet,  au  début  d'une  de  ses  pièces  : 

«  A  peine  sais-je  commencer  une  pièce  de  vers 
»  légère  que  je  voudrais  composer,  et  à  laquelle  j'ai 
)i  songé  dès  hier.  Je  voudrais  la  faire  de  telle  sorte 
»  que  tout  le  monde  l'entende,  et  qu'elle  soit  facile 
»  à  chanter;  car  c'est  par  pur  amusement  que  je  la 
»  compose. 

«  Je  saurais  bien  la  faire  plus  close;  mais  un 
»  chant  me  semble  imparfait  s'il  n'est  pas  clair  pour 
»  tout  le  monde.  Se  fâche  donc  qui  voudra  ;  moi,  je 
»  suis  charmé  quand  j'entends  répéter  à  l'envi, 
»  d'une  voix  claire  ou  rauque,  une  de  mes  chansons, 
»  et  que  je  l'entends  chanter  à  la  fontaine.  » 

Il  est  impossible  d'énoncer  plus  expressément  des 
prétentions  plus  claires  à  la  popularité  en  poésie.  Et 
ce  passage  de  Giraud  de  Borneil  n'est  pas  le  seul 
qui  atteste  l'existence  des  deux  styles  et  des  deux 
écoles  de  poésie  amoureuse. 

Le  même  fait  se  manifeste  aussi  en  grand  dans 
le  rapprochement  des  diverses  contrées  de  langue 
provençale  où  fleurirent  les  troubadours  :  on  s'as- 
sure, par  des  preuves  et  des  témoignages  positifs, 
que,  de  ces  contrées ,  les  unes  cultivèrent  de  préfé- 
rence le  style  poétique  savant  et  obscur  ;  les  autres , 
le  style  poétique  naturel  et  clair.  Le  goût  de  ce  der- 
nier domina  dans  les  pays  qui  furent  depuis  ie  bas 
Languedoc,  pays  où  tout  annonce  qu'il  faut  placer 
le  berceau  delà  poésie  chevaleresque,  et  dans  lequel 
l'instinctpoétique  était  leplus  généralement  répandu. 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  87 

Le  goût  du  style  factice  et  laborieux  domina  dans  les 
contrées  au  nord  des  Ce  venues,  où  il  est  certain  que 
la  poésie  provençale  ne  fut  primitivement  qu'une 
poésie  adoptive  et  apprise. 

Du  reste,  même  en  admettant,  dans  les  pièces  de 
poésie  amoureuse  dont  j'ai  parlé  jusqu'à  présent, 
diverses  nuances  du  clair  à  l'obscur,  du  simple  au 
recherché,  il  n'y  a  presque  rien,  parmi  toutes  ces 
pièces,  que  l'on  puisse  convenablement  supposer 
écrit  pour  le  peuple,  ni  fait  pour  être  un  peu  vive- 
ment goûté  par  lui.  Les  seules  pièces  amoureuses 
des  troubadours  auxquelles  convienne  plus  ou  moins, 
à  raison  de  leur  ton  et  de  leur  destination,  le  nom 
de  populaires,  constituent  trois  petits  genres,  distin- 
gués par  des  titres  caractéristiques.  Ce  sont  les  pastou- 
relles (pastarollas.pastoretas),  les  ballades  (balladas), 
les  aubades  (albas).  Ces  trois  genres  de  composition 
forment,  dans  le  système  de  la  poésie  provençale,  un 
groupe  tout  à  fait  à  part,  curieux  à  étudier  un  mo- 
ment, moins  sous  le  point  de  vue  de  l'art  que  sous 
celui  de  l'histoire. 

Aucun  des  trois  genres  dont  il  s'agit  ne  fut,  si  je 
ne  me  trompe,  inventé  par  les  troubadours.  Tous 
les  trois  étaient  déjà  en  vogue  dans  cette  première 
poésie  provençale  antérieure  à  la  chevalerie,  et  n'é- 
taient, selon  toute  apparence,  qu'une  réminiscence 
affaiblie ,  (ju'une  vague  tradition  de  l'ancienne 
poésie  gréco- romaine.  Lorsque  vinrent  les  trou- 
badours ,  ils  adoptèrent  ces  genres  ;  ils  en  gar- 
dèrent le  motif  et  l'idée,  et  ne  firent  qu'en  modifier 


88  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

le  costume  et  les  détails,  dans  le  sens  de  la  chevale- 
rie. Dans  ce  cas,  ces  genres  ainsi  modifiés  sont  un 
des  points  par  lesquels  la  poésie  des  troubadours , 
la  poésie  chevaleresque  du  douzième  siècle  se  rat- 
tache aux  traditions  poétiques  de  l'antiquité  classique. 
C'est  surtout  dans  l'intention  et  dans  l'espoir  de  dé- 
velopper et  de  justifier,  s'il  se  peut,  cette  assertion, 
que  je  vais  entrer  dans  quelques  détails  sur  les  trois 
genres  de  poésie  que  j'ai  nommés  et  qui  méritent 
bien  d'ailleurs  que  j'en  dise  quelque  chose  pour 
eux-mêmes.  Je  commencerai  par  ce  qui  concerne  la 
ballade. 

Dans  le  sens  provençal,  qui  est  le  primitif  et  le 
vrai,  la  ballade  était  un  petit  poëme  destiné  à  être 
chanté  en  dansant ,  par  un  nombre  indéterminé  de 
personnes.  Ce  nom  de  balada,  balladn,  qui  vient  du 
grec  calli'Coi) ,  sauter,  danser,  est  dé/à  un  premier  in- 
dice de  l'ancienne  origine  de  ce  genre  de  poésie 
dans  la  Gaule  méridionale.  Nul  doute,  en  eflet,  que 
quelques-unes  au  moins  des  danses  auxquelles  les 
ballades  des  troubadours  servirent  au  douzième 
siècle,  ne  fussent  d'origine  grecque,  d'origine  massa- 
liote.  Les  principales  de  ces  danses,  et  les  plus  po- 
pulaires, étaient  des  danses  circulaires,  du  genre  de 
celles  que  les  Grecs  nommaient  chœurs,  Xopoc,  et  que 
l'on  nomma,  dans  le  Midi  d'un  nom  dérivé  de  celui- 
là,  coroky  moins  exactement  en  italien  carole.  Ces 
danses  étaient  toutes  imitatives,  avaient  toutes  quel- 
que chose  de  dramatique.  Les  paroles  du  chant  dé- 
crivaient une  action,  une  suite  de  situations  diverses, 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  89 

que  les  danseurs  reproduisaient  par  leurs  gestes.  Le 
chant  était  divisé  en  plusieurs  stances,  terminées 
chacune  par  un  refrain,  le  même  pour  toutes.  Les 
danseurs  agissaient  ou  gesticulaient  isolément  pour 
imiter  l'action  ou  la  situation  décrite  dans  chaque 
stance  :  au  refrain,  ils  se  prenaient  tous  par  la  main 
et  dansaient  en  rond,  d'un  mouvement  plus  ou  moins 
agité. 

Il  y  a  partout  des  danses  populaires  dérivées  de 
celle-là ,  et  qui  y  ressemblent  toutes  plus  ou  moins.  Ce- 
pendant elles  sont  tombées  peu  à  peu  en  désuétude, 
et  il  y  en  a  déjà  beaucoup  d'oubliées.  C'est  dans  le 
midi  de  la  France  qu'elles  conservent  le  plus  de 
leur  caractère  primitif;  et  c'est  indubilablement  là 
que  les  Massaliotes  les  enseignèrent  aux  peuplades 
gauloises  de  leur  voisinage.  Je  me  rappelle  avoir 
vu,  en  Provence,  quelques-unes  de  ces  danses,  dont 
le  sujet  a  l'air  d'être  fort  ancien;  une  entre  autres, 
imitant  toute  la  suite  des  actions  habituelles  d'un 
pauvre  laboureur,  labourant  son  champ,  semant 
son  blé  ou  son  avoine,  moissonnant,  et  ainsi  de 
suite,  jusqu'à  la  fin.  Chacun  des  nombreux  couplets 
de  la  chanson  se  chantait  d'un  mouvement  lent  et 
traînant,  comme  pour  imiter  la  fatigue  et  le  ton  do- 
lent du  pauvre  laboureur;  et  le  refrain  était  d'un 
mouvement  très-vif,  les  danseurs  se  livrant  alors  à 
toute  leur  gaieté. 

Le  mot  de  ballade  fut  appliqué  sans  doute  au 
moyen  âge  à  des  danses  d'une  autre  espèce  que  celle 
que  je  viens  de  décrire  ;  mais  toujours,  je  présume , 


90  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

à  des  danses  de  caractère,  à  des  danses  imitatives  et 
d'une  origine  antique,  soit  nationale,  soit  étrangère. 

D'après  cela,  il  paraîtra,  je  pense,  évident  que  les 
troubadours  n'inventèrent  pas  plus  la  ballade  qu'ils 
n'avaient  inventé  les  danses  auxquelles  la  ballade 
s'appliquait.  C'était  un  genre  de  poésie  populaire, 
non-seulement  antérieur  à  eux,  mais  des  plus  an- 
ciens que  l'on  puisse  imaginer  dans  la  France  mé- 
ridionale. Tout  ce  que  firent,  tout  ce  que  purent  faire 
les  poètes  provençaux  du  douzième  siècle,  en  s'ap- 
propriant  ce  genre,  ce  fut  de  le  traiter  avec  plus  de 
soin  et  d'élégance  qu'il  ne  l'était  sans  doute  avant 
eux,  sans  toutefois  le  façonner  à  contre-sens  de  sa 
destination  essentiellement  populaire.  Ils  en  res- 
treignirent les  sujets  et  les  motifs,  à  des  motifs,  à  des 
sujets  de  galanterie,  et  le  firent  ainsi  rentrer  dans 
l'unité  morale  de  la  poésie  provençale. 

Les  ballades  sont  des  pièces  rares  dans  les  recueils 
manuscrits  des  troubadours.  Ce  fut  un  genre  négligé 
comme  trop  exclusivement  populaire.  Il  y  a  même 
quelque  apparence  que  la  culture  en  fut  abandonnée 
aux  femmes.  On  voit  du  moins,  dans  les  traditions 
provençales ,  des  femmes  de  troubadours ,  elles- 
mêmes  poétesses  ou  trouveresses,  désignées  comme 
s'occupant  spécialement  de  chants,  de  danse,  et  en 
composant  en  l'honneur  de  leurs  amis.  Parmi  les 
pièces  de  ce  genre  qui  m'ont  passé  sous  les  yeux,  je 
n'en  ai  point  trouvé  dont  le  fond  fût  assez  intéres- 
sant ou  assez  agréable  pour  dire  encore  quelque 
chose,  dépouillé  de  l'eflet  du  mètre  et  de  la  mu- 


U1ST01B£   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  91 

sique.  J'ai  voulu  uniquement  indiquer,  en  l'expli- 
quant, l'existence  de  ce  genre  de  poésie  dans  les 
troubadours;  et  je  passe  de  suite  diux  pastourelles. 

Je  l'ai  déjà  fait  observer  ailleurs,  et  il  est  bon  de  le 
rappeler  ici,  le  premier  des  troubadours  connus, 
après  Guillaume  IX  de  Poitiers,  Cercamons  n'est  dé- 
signé, dans  les  traditions  provençales,  que  comme 
auteur  de  pièces  de  vers  et  de  pastourelles  dans  le 
goût  ancien.  Or,  des  pièces  de  vers  d'un  genre  quali- 
fié d'ancien  à  une  époque  où  commençait  la  poésie 
chevaleresque,  ont  bien  l'air  d'être  fort  antérieures  à 
celle-ci,  et,  par  conséquent,  d'avoir  fait  partie  de 
l'espèce  de  littérature  populaire  dont  celle  des  trou- 
badours ne  fut  qu'une  sorte  de  développement  ou  de 
réforme.  Ce  genre  est  donc  encore  un  des  fils  par 
lesquels  il  est  probable  que  la  poésie  chevaleresque 
tient  aux  traditions  de  l'antiquité  classique.  Du  reste, 
il  y  a  peu  de  chose  à  dire  de  la  poésie  pastorale  des 
troubadours,  quelle  qu'en  soit  l'origine,  sinon  que 
c'est  peut-être  une  des  abstractions  poétiques  les 
plus  étranges  dont  l'histoire  de  la  littérature  fasse 
mention. 

Chez  les  Grecs  et  chez  les  Romains,  la  classe  qui 
habitait  et  cultivait  les*  campagnes  était  en  général 
esclave  ou  dans  une  condition  peu  différente  de  la 
servitude  ;  et  il  n'y  a  guère  lieu  de  supposer  que  son 
sort  fût  très-digne  d'envie.  Cela  n'a  pas  empêché  les 
poètes  grecs  et  romains  de  tracer  des  tableaux  en- 
chanteurs de  la  vie  champêtre,  et  de  la  présenter 
comme  un  état  idéal  d'iimocence,  de  repos  et  de 


92  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

bonheur.  Ces  tableaux  n'étaient  probablement  qu'une 
expression  indirecte  des  sentiments  pénibles  qu'in- 
spirait naturellement  le  spectacle  d'une  société  fort 
agitée,  comme  l'était  la  société  ancienne;  qu'une 
sorte  de  réaction  poétique  de  l'imagination  contre 
la  fatigue  et  la  tristesse  de  ces  spectacles.  Et  ces  ob- 
servations s'appliquent  avec  plus  ou  moins  de  con- 
venances à  la  poésie  champêtre  des  nations  mo- 
dernes. 

On  n'en  peut  pas  dire  autant  de  celle  des  trouba- 
dours, dans  laquelle  on  chercherait  en  vainla  moindre 
idée,  le  moindre  tableau,  faux  ou  vrai,  de  la  condi- 
tion des  habitants  des  campagnes,  d'un  certain  en- 
semble de  la  vie  champêtre,  il  n'y  a,  pour  ces  Théo- 
crites  de  château,  ni  laboureurs,  ni  pâtres,  ni  trou- 
peaux, ni  champs,  ni  moissons,  ni  vendanges  ;  ils 
ne  parlent  jamais  de  campagne  ni  de  nature  cham- 
pêtre ;  ils  ont  l'air  de  n'avoir  jamais  vu  ni  ruisseau,  ni 
rivière,  ni  forêt,  ni  montagne,  village  ni  cabane.  Ils 
n'ont  que  faire  de  tout  cela.  Le  monde  pastoral  se 
réduit  pour  chacun  d'eux  à  une  bergère  isolée,  gar- 
dant quelques  agneaux,  ou  ne  gardant  rien  du  tout, 
et  les  aventures  du  monde  pastoral  se  bornent  aux 
colloques  de  ces  bergères  avec  les  troubadours  qui , 
chevauchant  près  d'elles,  ne  manquent  jamais  de  les 
apercevoir,  et  descendent  bien  vite  pour  leur  dire  des 
choses  galantes  et  les  prier  d'amour. 

Quelquefois  les  compliments  et  la  prière  réus- 
sissent, et  les  flatteurs  trouvent  alors,  comme  ils 
disent,  joie  de  chambre  en  pâturage.  Mais  c'est  le  cas 


HISTOIRE   DB    LA   POESIE    PROVENÇAJLE.  93 

d'exception.  En  général,  les  bergères  des  trouba- 
dours sont  des  fdles  sages  et  bien  apprises,  qui 
répondent  poliment  aux  compliments  qu'on  leur 
adresse,  mais  qui  savent  s'en  défier  et  n'ont  garde 
d'y  mettre  le  prix  qu'en  espèrent  ceux  qui  les  font. 
C'est  là  le  cadre  et  le  fond  d'à  peu  près  toutes  les 
pastorales  des  troubadours;  et  les  détails,  les  acces- 
soires, n'en  sont  guère  plus  intéressants  ni  plus 
variés. 

Ce  que  j'ai  trouvé  de  plus  remarquable  en  ce  genre, 
ce  sont  six  pièces  de  Giraud  Riquier  de  Narbonne, 
troubadour  médiocre  de  la  seconde  moitié  du  trei- 
zième siècle.  Ces  six  pièces  se  font  suite  les  unes  aux 
autres ,  et  ont  pour  sujet  six  rencontres  successives 
du  poète  avec  la  même  bergère,  rencontres  faites  à 
six  intervalles  différents,  dont  la  somme  est  de  vingt- 
deux  ans.  Par  la  liaison  qu'elles  ont  entre  elles,  ces 
six  pièces  ne  forment  réellement  qu'un  seul  et  même 
petit  poëme  d'un  genre  assez  bizarre,  et  dans  lequel 
le  récit  et  le  dialogue  se  succèdent  ou  se  combinent 
avec  une  grande  aisance.  Les  incidents  qui  en  font 
le  sujet  sont  si  minutieux  et  d'un  genre  si  vulgaire, 
qu'il  n'y  a  pas  moyen  de  les  prendre  pour  des  fic- 
tions poétiques.  Nul  doute  que  Giraud  Riquier  n'ait 
eu  avec  la  bergère  dont  il  parle  les  reiiconlres  qu'il 
décrit,  et  le  sentiment  de  celte  vérité  suffit  pour 
donnera  sa  pièce  un  certain  intérêt  dont  je  ne  trouve 
l'équivalent  dans  aucune  autre  du  même  genre.  Mon 
dessein  était  d'en  donner  une  idée  ;  mais  j'ai  changé 
d'avis  en  réfléchissant  qu'il  faudrait  pour  cela  en 


94  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

faire  un  extrait  assez  détaillé  et  hors  de  proportion 
avec  l'importance  du  sujet. 

De  tous  les  genres  populaires  de  la  poésie  amou- 
reuse des  Provençaux,  celui  dont  il  me  reste  à  par- 
ler est  le  plus  agréable ,  le  plus  poétique  par  sa  des- 
tination, et  celui  dont  les  troubadours  ont  le  mieux 
tiré  parti  :  c'est  celui  de  Valba,  l'aubade,  auquel  on 
peut  en  joindre  un  autre  qui  s'en  rapproche  beau- 
coup, la  serena,  d'où  nous  est  venu  le  nom  de  séré- 
nade. Que  ce  genre  soit  l'un  des  plus  anciens  qu'aient 
cultivés  les  troubadours,  c'est  un  fait  dont  il  existe 
des  preuves;  qu'il  soit  l'un  de  ceux  que  l'on  peut 
regarder,  aussi  bien  que  la  ballade,  et  plus  certaine- 
ment encore  que  la  pastourelle,  comme  dérivés  des 
traditions  de  l'ancienne  poésie  païenne,  c'est  ce  qui 
me  paraît  très-probable. 

Dans  cette  prodigieuse  variété  de  chants  popu- 
laires que  les  Grecs  avaient  pour  toutes  les  actions 
de  la  vie  domestique  et  de  la  vie  privée ,  il  y  en  avait 
de  désignés  par  le  nom  générique  de  chants  noc- 
turnes, et  qui  étaient  destinés  à  être  chantés  de  nuit 
par  les  amants,  sous  les  fenêtres  ou  à  la  porte  de  leurs 
maîtresses.  Ces  chants  étaient  de  diverses  sortes,  se- 
lon l'heure  à  laquelle  ils  devaient  être  chantés.  Il  y 
en  avait  que  l'on  chantait  à  minuit,  c'étaient  des 
chants  pour  inviter  à  dormir,  et  que  l'on  nommait 
pour  cela  jcaTantct/jLTîTîxà,  comme  qui  dirait  chants  de 
sommeil.  D'autres  se  chantaient  au  point  du  jour, 
et  prenaient  le  nom  de  àsyepi:rKà,  chants  de  réveil. 
Il  y  a  dans  la  littérature  de  toutes  les  nations  mé- 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  95 

ridionales  de  l'Europe  des  chants  qui  semblent 
nêlre  qu'un  écho  de  ces  chants  antiques,  et  c'est  ce 
que  l'on  peut  dire  plus  particulièrement  des  serenes 
et  des  aubes  des  troubadours,  qui  correspondent 
exactement  aux  chants  nocturnes  des  Grecs,  à  cela 
près  que  Von  y  reconnaît,  au  premier  coup  d'œil,  les 
modiflcations  caractéristiques  de  la  poésie  chevale- 
resque. Ainsi  les  aubes  ou  aubades  des  troubadours 
étaient  faites  pour  réveiller  au  point  du  jour  un  che- 
valier qui  avait  passé  la  nuit  près  de  sa  dame,  et 
pour  l'avertir  de  se  retirer  bien  vite,  afin  de  n'être 
pas  découvert.  Ce  chant  de  réveil,  les  troubadours 
le  mettent  parfois  dans  la  bouche  d'un  compagnon 
de  l'heureux  chevalier,  qui  a  fait  sentinelle  toute  la 
nuit,  pour  voir  poindre  le  jour  et  l'annoncer.  D'au- 
tres fois,  ils  le  placent  dans  la  bouche  de  l'un  des 
deux  amants  qui  vont  se  séparer.  Plus  souvent  encore 
l'aubade  est  composée  comme  pour  être  chantée  par 
la  sentinelle  qui  fait  le  guet  au  sommet  du  beffroi, 
et  qui  est  censée  être  dans  l'intérêt  des  amants  en- 
dormis. Ce  sont  autant  d'expédients  pour  varier  un 
peu  la  forme  et  les  accessoires  du  genre,  naturelle- 
lement  très-borné. 

Dans  le  petit  nombre  de  ces  pièces  qui  nous  sont 
parvenues,  il  y  en  o  de  charmantes.  Dans  aucun 
genre  peut-être  les  troubadours  n'ont  soigné  avec 
autant  de  délicatesse  la  mélodie  de  la  versification, 
et  l'appropriation  de  celte  mélodie  au  sujet.  C'est 
même  cette  recherche  du  mètre  qui  rend  impossible 
de  donner  la  moindre  idée  par  une  version  en  prose, 


96  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

et  j'ajouterais  volontiers  par  aucune  version,  de 
quelques-unes  de  ces  pièces  dont  le  charme  tient  en 
grande  partie  à  l'allure  musicale  du  couplet  et  du 
refrain  obligé  qui  le  termine.  Je  n'en  connais  que 
deux  dont,  par  une  sorte  d'exception,  le  mètre  soit 
assez  simple  pour  supporter  la  traduction.  Heureu- 
sement ce  sont  deux  des  plus  agréables,  et  je  vais 
essayer  de  les  traduire. 

La  première  est  indubitablement  la  plus  ancienne 
des  pièces  de  ce  genre  qui  nous  restent.  L'extrême 
simplicité  d'idées  et  le  ton  passionné  qui  la  carac- 
térisent me  porteraient  à  la  croire  d'une  femme.  On 
n'en  a  qu'une  seule  copie,  et  cette  copie  n'est  pas 
correcte  :  il  y  a,  je  crois,  des  stances  transposées,  et 
il  en  manque  une.  Je  n'ai  pu  que  très-incompléte- 
ment  remédier  à  ces  défauts.  Voici  la  pièce  telle  que 
je  l'ai  comprise. 

((  Il  est  une  dame  plaisante  et  gracieuse  :  tout'  le 
»  monde  la  regarde  pour  sa  beauté  ;  elle  a  mis  son 
»  cœur  en  loyale  amour.  Oh  Dieu  I  oh  Dieu  !  que 
»  Taube  vient  vite  î 

»  Dans  un  verger,  sous  feuillage  d'aubépine,  la 
»  dame  tient  son  ami  à  côté  d'elle  en  attendant  que 
»  la  guette  crie  qu'elle  voit  l'aube.  Oh  Dieu  !  oh  Dieu  ! 
»  que  l'aube  vient  vite! 

»  Ah!  plût  à  Dieu  que  la  nuit  n'eût  pas  de  fin,  et 
»  que  la  guette  ne  vît  ni  jour  ni  aube  :  mon  ami  ne 
»  s'éloignerait  pas  de  moi.  Oh  Dieu!  oh  Dieul  que 
»  l'aube  vient  vite! 

»  Beau  doux  ami,  embrassons-nous  aval  de  ce 

i 

\ 


HISTOIRE    DE    LA   POESIE  PROVENÇALE.  97 

»  pré  où  l'herbe  est  fleurie.  Réjouissons-nous  en  dé- 
»  pit  du  jaloux.  Oh  Dieu  !  oh  Dieu  !  que  l'aube  vient 
))  vile! 

))  Beau  doux  ami,  encore  un  jeu  d'amour  dans  ce 
»  jardin  où  chantent  les  oiseaux!  voilà. la  guette  qui 
»  chante  son  aubade.  Oh  Dieu!  oh  Dieu!  que  l'aube 
»  vient  vite  ! 

»  (11  est  parti)  mon  doux  ami,  mon  bel  ami, 
»  joyeux  et  courtois.  Mais  avec  l'air  embaumé  qui 
»  me  vient  de  là-bas,  je  bois  encore  un  doux  trait  de 
»  son  haleine.  Oh  Dieu!  oh  Dieu!  que  l'aube  vient 
»  vite!  » 

L'aube  suivante  est  du  célèbre  Giraud  de  Borneil. 
C'est,  je  crois,  la  plus  gracieuse  de  toutes,  dans 
les  détails  comme  dans  l'ensemble.  Il  faut  la  sup- 
poser chantée  sous  la  fenêtre  de  l'appartement  où 
dort  le  chevalier  en  bonne  fortune,  par  un  ami  de 
celui-ci,  qui  a  passé  la  nuit  en  sentinelle.  Le  premier 
couplet  de  la  pièce  est  une  prière,  et  une  prière  ([ui 
paraîtra  peut-être  un  peu  solennelle  pour  la  circon- 
stance. Mais  nous  savons  combien  tout  était  sérieux 
en  amour  pour  les  chevaliers  du  moyen  âge. 

«  Roi  de  gloire,  vraie  lumière.  Dieu  puissant,  se- 
»  courez,  s'il  vous  plaît,  fidèlementmon  compagnon  : 
))  je  ne  l'ai  pas  vu  depuis  la  nuit  tombée,  et  voici 
»  bientôt  l'aube. 

»  Beau  compagnon,   dormez- vous  encore?  c'est 

»  assez  dormir  :  éveillez- vous,  le  jour  approche.  J'ai 

»  vu,  grande  et  claire  à  l'Orient,  l'étoile  qui  amène 

»  le  jour,  je  l'ai  bien  reconnue,  et  voici  bientôt  l'aube . 
11.  7 


98  HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

))  Beau  compagnon,  je  vous  appelle  en  chantant, 
»  réveillez-vous.  J'entends  gazouiller  l'oiseau  qui  va 
»  cherchant  le  jour  par  le  bocage,  et  j'ai  peur  que  le 
»  jaloux  ne  vous  surprenne,  car  voici  bientôt  l'aube. 

))  Beau  compagnon ,  mettez  la  tête  à  la  petite  fe- 
))  nôtre;  regardez  le  ciel  et  les  étoiles  (  qui  s'effacent), 
»  et  vous  verrez  si  je  suis  bonne  sentinelle.  Mais  si 
»  vous  ne  m'écoutez,  mal  vous  en  adviendra,  car 
»  voici  bientôt  l'aube. 

»  Beau  compagnon,  depuis  que  vous  m'avez  quitté 
»  je  n'ai  point  fermé  l'œil,  je  n'ai  point  bougé  d'à  ge- 
»  noux,  priant  Dieu,  le  fils  de  Marie,  de  me  rendre 
»  mon  fidèle  compagnon,  et  voici  bientôt  l'aube. 

»  Beau  compagnon,  de  là  haut,  du  balcon  vous 
»  me  conjuriez  de  ne  point  céder  au  sommeil,  de 
»  bien  veiller  toute  la  nuit  jusqu'au  jour;  et  voilà 
))  que  maintenant  vous  ne  prenez  garde  à  mon  chant 
))  ni  à  moi,  et  voici  bientôt  l'aube.  » 

Il  y  a  des  chants  d'aube  d'une  forme  très-particu- 
lière, dont  je  crois  devoir  dire  un  mot.  Ce  sont  des 
aubes  qui  ont  l'air  d'être  pour  ainsi  dire  enca- 
drées dans  d'autres  chansons.  Il  y  a  une  pièce  d'un 
troubadour  nommé  Cadenet,  qui  offre  un  exemple 
du  genre  d'amalgame  que  je  veux  dire,  et  comme  la 
pièce  est  jolie,  j'en  traduirai  quelque  chose.  Il  s'agit 
d'une  dame  mal  mariée,  qui  se  lamente  en  ces 
termes  : 

((  Je  suis  belle  et  fus  honorée,  mais  de  si  haut  suis- 
»  je  bien  déchue  :  on  m'a  donnée  à  un  vilain,  uni- 
»  ([uemeat  pour  sa  grande  richesse,  et  je  mourrais 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  99 

»  si  je  n'avais  un  bel  ami  à  qui  conter  ma  peine  et 
»  une  guette  complaisante  pour  me  chanter  Vaube.  » 

Et  là-dessus  commence  une  véritable  aubade  dans 
la  bouche  même  de  la  guette  : 

«  Je  suis  une  guette  courtoise,  et  je  ne  veux  point 
7>  que  loyale  et  bonne  amour  soit  détruite.  C'est 
y>  pourquoi  je  guette  le  jour,  afin  que  celui  qui  dort 
»  avec  son  amie  en  prenne  tendrement  congé  quand 
y>  je  vois  poindre  l'aube. 

»  Longue  et  noire  nuit  me  plait  fort,  nuit  d'hiver 
»  qui  dure  si  longtemps,  et  je  ne  laisse  point,  pour 
»  la  froidure,  d'être  loyale  guette,  etc.,  etc.  » 

Après  cela  viennent  encore  deux  couplets,  l'un 
dans  la  bouche  de  la  guette,  et  le  dernier  dans  celle 
de  la  dame,  qui  assure  que  les  menaces  de  son  mari 
ne  l'empêcheront  jamais  de  veiller  avec  son  ami 
jusqu'à  l'aube. 

Cette  recherche  de  variété  dans  la  forme  et  les 
accessoires  de  ce  genre  de  poésie ,  semble  indiquer 
le  soin  avec  lequel  s'en  occupèrent  les  troubadours. 
Cependant  les  aubades  sont  rares  dans  les  recueils 
de  leurs  pièces,  et  l'on  en  peut  dire  autant  de  tout 
ce  qu'il  y  a  de  populaire  dans  leur  poésie  amoureuse, 
c'est-à-dire  des  ballades,  des  pastourelles  et  des  mes- 
sages d'oiseaux;  car  l'on  peut  bien,  comme  j'en  ai 
été  tenté  moi-même,  joindre  les  pièces  de  ce  dernier 
genre  à  celles  que  j'ai  spécialement  qualifiées  de 
populaires.  Ce  qui  domine,  dans  tous  les  recueils 
manuscrits  de  poésies  provençales  lyriques,  ce  sont 
les  chansons  d'amour  proprement  dites  :  c'était  là  le 


100  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE, 

genre  poétique  par  excellence,  celui  qui  faisait,  par- 
dessus tous  les  autres,  la  gloire  des  troubadours  et 
les  délices  des  châteaux.  Voilà  pourquoi  tant  de 
pièces,  tant  de  chansons,  qui  sont  pour  nous  de  la 
plus  fastidieuse  médiocrité,  ont  envahi  dans  les  re- 
cueils la  place  d'une  multitude  de  chants  d'aube  et 
de  danse,  auxquels  nous  aurions,  selon  toute  appa- 
rence, trouvé  une  grâce  et  desbeautés  plus  analogues 
à  nos  goûts  et  à  nos  idées. 

Il  y  a,  dans  le  traité  de  l'éloquence  vulgaire  de 
Dante,  un  chapitre  plein  de  traits  curieux  qui  font 
bien  sentir  l'espèce  de  suprématie  poétique  attribuée 
alors  à  la  chanson  lyrique  pure  sur  tous  les  autres 
genres  de  poésie  amoureuse. 

Dante  essaye  d'abord  de  démontrer  que  de  tous 
les  genres  de  poésie  vulgaire,  celui  auquel  les  Pro- 
vençaux avaient  donné  le  nom  de  chanson  était  na- 
turellement le  plus  relevé  de  tous.  «  Cela,  dit-il,  peut 
»  se  prouver  par  plusieurs  raisons.  D'abord,  bien 
»  que  tout  ce  qui  se  compose  en  vers  soit  chanté  et 
»  puisse  être  appelé  chanson,  il  n'y  a  que  la  chan- 
»  son  qui  ait  réellement  pris  ce  nom,  ce  qui  n'a  pu 
»  avoir  lieu  qu'en  vertu  d'une  ancienne  prévoyance. 
))  En  outre ,  toute  chose  qui  atteint  par  elle-même 
»  le  but  pour  lequel  elle  a  été  faite,  est  plus  noble 
»  que  toute  autre  qui  a  besoin  de  quoi  que  ce  soit 
»  d'extérieur.  Or,  la  chanson  fait  par  elle-même  tout 
»  ce  qu'elle  doit  faire,  ce  que  ne  fait  pas  la  ballade, 
»  à  laquelle  il  faut  des  joueurs  d'instruments  ;  la 
»  chanson  est  donc  plus  noble  que  la  ballade.  De 


HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE    PROVENÇALE.  101 

))  plus,  nous  estimons  plus  nobles  les  choses  qui 
»  rapportent  plus  de  gloire  à  leurs  auteurs  :  or,  les 
»  chansons,  rapportant  à  ceux  qui  les  composent 
»  plus  d'honneur  que  les  ballades,  sont  plus  nobles 
»  qu'elles.  Enfin,  les  choses  les  plus  nobles  sont 
»  celles  qui  se  conservent  avec  le  plus  de  soin  :  or,  de 
»  tout  ce  qui  se  chante,  ce  sont  les  chansons  que  l'on 
y>  conserve  le  plus  précieusement,  comme  il  est  ma- 
»  nifeste  à  ceux  qui  parcourent  les  livres.  » 
.  Je  ne  sais  si  Dante  explique  bien  le  fait  énoncé, 
mais  du  moins  le  constate-t-il,  et  Ton  voil  que  dans 
les  recueils  de  poésies  qu'il  connaissait,  comme 
dans  ceux  qui  nous  sont  parvenus,  les  chants  com- 
posés pour  les  châteaux  et  qui  ne  pouvaient  plaire 
que  là,  laissaient  bien  peu  de  place  aux  chants  po- 
pulaires ou  à  ceux  qui ,  sans  être  composés  pour  le 
peuple,  pouvaient  cependant  lui  plaire  et  lui  con- 
venir en  quelque  chose. 

Il  y  a  encore,  en  provençal,  une  branche  de  poésie 
dont  je  n'ai  pas  parlé  :  ce  sont  les  tensons,  partimenSy 
ou,  comme  on  disait  en  français,  les  jeux  partis. 
C'est  de  tous  les  genres  de  la  poésie  amoureuse  des 
troubadours,  le  moins  poétique,  celui  qui  tendait  le 
plus  à  se  confondre  avec  les  genres  didactiques. 
Toutefois  il  occupe  trop  de  place,  et  il  est  trop  carac- 
téristique dans  l'ensemble  du  système  poétique  des 
troubadours,  pour  que  je  n'en  dise  pasquelque  chose, 
d'autant  mieux  qu'il  n'est  pas  nécessaire  d'en  parler 
longuement  pour  en  donner  une  idée  suffisante. 

On  appelait  lenson  des  pièces  dialoguées  dans 


102  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE, 

lesquelles  deux  ou  plusieurs  interlocuteurs  soute- 
naient des  opinions  contraires  sur  une  thèse  donnée. 
Cette  thèse  était,  pour  l'ordinaire,  une  thèse  de  ga- 
lanterie chevaleresque.  Ce  n'était  que  par  une  sorte 
d'exception  qu'elle  s'étendait  à  des  questions,  à  des 
sujets  d'une  autre  espèce.  Ces  tensons  se  présentent 
toujours  sous  la  forme  d'un  défi  :  c'est  un  trouba- 
dour qui,  mettant  en  avant  deux  sentiments  con- 
traires sur  un  seul  et  même  sujet,  propose  à  un  ad- 
versaire de  soutenir  celui  qu'il  voudra  de  ces  deux 
sentiments,  se  chargeant,  lui,  de  maintenir  et  de  faire 
prévaloir  l'avis  opposé.  Le  troubadour  défié  fait  son 
choix,  et  la  question  établie  se  débat  dans  six  ou 
huit  couplets  tous  symétriques  au  premier,  c'est-à- 
dire  à  celui  par  lequel  le  défi  a  été  proposé. 

11  est  évident,  par  les  conditions  mêmes  de  cette 
espèce  de  débat  poétique,  qu'il  ne  pouvait  jamais 
rouler  que  sur  des  questions  d'une  subtilité  extrême, 
sur  des  questions  dont  le  pour  et  le  contre  étaient  à 
peu  près  également  vrais,  également  douteux,  égale- 
ment faciles  à  soutenir.  Il  est  clair,  en  effet,  que  si 
le  troubadour  provocateur  avait  donné  à  son  anta- 
goniste l'option  entre  deux  opinions  dont  l'une  aurait 
été  plausible  et  l'autre  absurde  ou  ridicule,  il  aurait 
infailliblement  par  là  préparé  sa  défaite.  Son  intérêt 
et  son  habileté  étaient  de  poser  deux  questions  telles 
qu'il  lui  fût  indifférent  d'avoir  à  soutenir  l'une  ou 
l'autre. 

Et  toutes  les  questions  de  tenson  sont  en  effet  des 
questions  de  cette  espèce,  des  questions  raffinées  jus- 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  103 

qu'à  l'extravagance,  auxquelles  une  curiosité  capri- 
cieuse pouvait  seule  attacher  le  moindre  intérêt.  J'en 
rapporterai  quelques-unes  qui  suffiront  pour  faire 
juger  de  la  plupart  : 

«  Vaut-il  mieux  aimer  une  demoiselle  toute  jeune, 
»  belle  et  courtoise,  ne  sachant  point  encore  aimer, 
»  mais  en  voie  de  l'apprendre,  qu'une  belle  dame 
»  déjà  parfaite  et  expérimentée  en  amour?  » 

La  question  pouvait  se  faire;  elle  n'était  pas  anti- 
chevaleresque, mais  l'usage  l'avait  résolue.  Une  de- 
moiselle qui  acceptait  un  ami,  devait  attendre  d'être 
mariée  pour  lui  accorder  la  moindre  faveur.  Avec 
une  dame  il  n'y  avait  de  temps  perdu  que  par  le  fait 
de  la  volonté  de  celle-ci  :  la  chance  était  meilleure. 
Mais  voici  une  seconde  question  un  peu  plus  embar- 
rassante que  la  première  :  w  Lequel  est  préférable 
»  d'être  aimé  d'une  dame,  d'en  recevoir  la  preuve 
»  la  plus  désirée  et  de  mourir  aussitôt  après,  ou  de 
»  l'aimer  longues  années  sans  en  être  aimé?  » 

Cette  seconde  thèse  était  la  plus  facile  à  soutenir 
dans  les  idées  de  la  chevalerie,  et  ce  fut  en  effet  celle 
que  soutint  le  troubadour  auquel  fut  porté  le  défi, 
lequel,  par  parenthèse,  était  un  moine.  «  J'aime 
»  mieux,  dit-il,  servir  madame  sans  récompense  que 
»  de  mourir  à  la  première  récompense  reçue.  Ai- 
»  mant  ma  dame,  je  ferai  ce  que  commande  bonne 
»  amour:  je  serai  vaillant  et  preux,  et  me  signalerai 
>*  par  maint  beau  fait.  )) 

Voici  une  troisième  question  plus  gaie  que  les 
deux  précédentes  :  «  Deux  hommes  sont  mariés  ;  l'un 


lOi  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  a  une  femme  aimable  et  belle,  l'autre  une  femme 
»  laide  et  disgracieuse.  Tous  les  deux  sont  jaloux  : 
»  lequel  est  le  plus  fou?  » 

Parmi  ces  questions  si  futiles,  il  y  en  a  pourtant 
quelques-unes  qui  peuvent  être  d'un  certain  intérêt. 
Ce  sont  celles  qui  se  rattachent  de  quelque  manière 
h  l'histoire  des  opinions,  des  mœurs,  et  de  la  poésie 
même  dans  lesquelles  elles  entraient  pour  quelque  ' 
€hose.  Par  exemple,  j'ai  parlé  ailleurs  de  l'existence 
et  des  expéditions  des  chevaliers  errants  dans  le  midi 
de  la  France,  et  l'on  peut  citer,  au  nombre  des 
preuves  de  ce  fait,  une  tenson  du  milieu  du  treizième 
siècle,  entre  Lanfranc  Cigala,  troubadour  génois,  et 
dame  Guillaumette  de  Rosers  (c'est-à-dire,  je  crois, 
de  Saint-Gilles  sur  le  Rhône).  Le  troubadour  défie 
la  dame  en  ces  termes  : 

((  Dame  Guillaumette,  vingt  chevaliers  errants  che- 
»  vauchaient  au  loin,  par  un  temps  horrible ,  et  se 
))  plaignaient  entre  eux  de  ne  pas  trouver  d'abri.  Ils 
»  furent  entendus  par  deux  barons  qui  s'en  allaient 
»  en  grande  hâte,  voir  leurs  dames.  L'un  des  deux 
»  barons  retourna  sur  ses  pas,  pour  secourir  les  che- 
»  valiers  errants;  l'autre  poursuivit  son  chemin  vers 
»  sa  dame  :  lequel  des  deux  se  conduisit  le  mieux?» 

Le  tenson  suivant,  composé  vers  li240,  au  plus 
tard,  prouve  qu'à  cette  époque,  les  romans  de  che- 
valerie oii  il  était  question  d'armes  enchantées  de- 
vaient être  déjà  assez  répandus  dans  les  pays  de  lan- 
gue provençale,  puisque  ces  armes  enchantées  étaient 
un  sujet  famiUer  d'allusions.   «  Qu'aimeriez-vous 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  l05 

»  mieux,  demande  Guigo ,  troubadour  provençal  à 
»  je  ne  sais  quel  autre  troubadour  nommé  Bernard, 
»  qu'aimeriez-vous  mieux  d'un  manteau  enchanté 
»  avec  lequel  vous  vous  feriez  aimer  de  toutes  les 
»  femmes,  ou  d'une  lance  à  fer  tranchant,  qui  au- 
»  rait  la  vertu  de  jeter  à  terre  tout  chevalier  qui  en 
»  serait  atteint,  si  vaillant  et  si  fort  qu'il  fût?  >> 

Les  questions  des  jeux-partis  touchent  parfois  à 
des  faits  d'histoire  plus  généraux  et  plus  intéressants 
encore  que  ceux  que  je  viens  de  noter.  Il  arrive  aux 
poètes  provençaux  de  débattre,  dans  leurs  tensons,  les 
titres  des  peuples  de  leur  connaissance  à  la  célébrité 
et  à  la  gloire.  Ainsi,  par  exemple,  on  a  un  tenson 
dans  lequel  un  troubadour,  nommé  Ruimon,  en 
provoque  un  autre  sur  la  question  de  savoir  lesquels 
valent  le  mieux  en  guerre  et  en  toute  chose,  des  Pro- 
vençaux ou  des  Lombards,  c'est-à-dire  des  peuples 
de  la  France  méridionale  ou  des  Italiens.  Dans  une 
autre  pièce,  la  même  question  est  posée  entre  les 
Provençaux  et  les  Français. 

Les  raisons  par  lesquelles  chaque  disputant  main- 
tient son  opinion,  ne  sont  pas  toujours,  comme  on 
s'en  doute  aisément,  bien  graves  ni  bien  exactes. 
Mais  il  y  aurait  eu  de  la  fatalité  et  du  miracle  à  ce 
qu'elles  fussent  toutes  absolument  fausses  ou  égale- 
ment frivoles,  et  la  vérité  est  qu'il  s'y  trouve  çk  et 
là  des  traits  intéressants  pour  l'histoire  générale  de 
la  civilisation  du  moyen  f^ge.  Ainsi,  pour  ne  parler 
que  du  tenson  oii  les  Français  sont  mis  en  pa- 
rallèle avec  les  Provençaux,  et  pour  n'en  dire  que 


106  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

peu  de  mots,  on  y  voit  que  ces  derniers  se  procla- 
maient les  inventeurs  et  les  modèles  de  la  poésie,  et 
tiraient  de  là  un  des  principaux  titres  de  leur  gloire. 
On  y  voit,  ce  qui  est  constaté  d'ailleurs  par  l'en- 
semble des  documents  historiques,  que  le  dévelop- 
pement de  l'esprit  chevaleresque  s'était  arrêté  beau- 
coup plus  tôt  en  France  que  dans  les  pays  de  langue 
provençale  :  et  que  si,  dans  ces  derniers,  la  société 
était  plus  animée,  plus  libre  et  plus  élégante,  elle 
était  dans  l'autre  plus  disciplinée,  plus  sérieuse  et 
plus  forte. 

Il  y  a  donc,  comme  on  voit,  dans  les  tensons  pro- 
vençaux, à  défaut  d'intérêt  poétique,  un  certain  in- 
térêt historique  à  raison  duquel  on  pourrait  s'en 
occuper  plus  et  autrement  qu'on  ne  l'a  fait.  Quant  à 
la  composition  et  à  la  forme  de  ce  genre  de  poésie,  il 
y  a  des  questions  et  des  doutes  que  j'énoncerai  sans 
mettre  beaucoup  d'importance  à  les  résoudre. 

Parmi  les  troubadours,  il  y  en  a  qui  sont  expres- 
sément et  spécialement  qualifiés  d'auteurs  de  ten- 
sons, de  bons,  de  mauvais  tensons.  A  prendre  ce 
témoignage  à  la  rigueur  et  dans  son  sens  le  plus  na- 
turel, il  faudrait  supposer  qu'il  s'agit  de  tensons 
entiers  composés  par  un  seul  et  même  individu,  sou- 
tenant le  pour  et  le  contre  d'une  seule  et  môme  ques- 
tion. Dans  ce  cas,  ces  pièces  ne  pouvaient  être  qu'un 
enfantillage  sans  motif  et  sans  but. 

Cela  ne  prouve  pas  qu'il  n'y  eut  en  effet  des  ten- 
sons de  cette  espèce,  mais  ce  ne  pouvait  guère  être 
que  par  exception.  Tout  autorise  à  supposer  que, 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  107 

pour  l'ordinaire,  le  tenson  était  un  vrai  débat  entre 
deux  troubadours  ;  que  ce  débat  avait  lieu  dans  les 
châteaux  avec  une  sorte  de  solennité  et  devant  une 
sorte  de  public;  qu'il  ne  se  prolongeait  pas  indéfi- 
niment, et  devait  se  terminer  dans  un  intervalle 
assez  court.  En  effet  un  tenson  ne  pouvait  être  un 
peu  piquant  qu'autant  qu'il  était  pour  ainsi  dire 
improvisé,  ou  du  moins  rapidement  composé,  et 
les  deux  adversaires  en  face  l'un  de  l'autre.  C'était 
un  juge  désigné  de  concert  par  ceux-ci,  qui  décidait 
lequel  des  deux  avait  soutenu  la  bonne  opinion. 

Je  bornerai  ici  la  revue  des  genres  de  poésie  pro- 
vençale que  l'on  peut  regarder  comme  des  expédients 
ou  des  tentatives  pour  varier  un  peu  l'expression  de 
lamour  chevaleresque.  Ces  genres  furent  tous  le  ré- 
sultat plus  ou  moins  direct,  plus  ou  moins  réfléchi 
du  sentiment  de  ce  qu'il  y  avait  de  monotone  et  de 
factice  dans  la  chanson  provençale:  ils  naquirent 
tous  d'une  sorte  de  réaction  de  l'imagination  poétique 
contre  cette  monotonie. 

Mais  la  réaction  na  pouvait  s'arrêter  et  ne  s'arrêta 
pas  là  :  elle  s'étendit  au  fond  même  des  sentiments 
et  des  idées  de  la  galanterie  chevaleresque.  Tout 
comme  il  y  eut  des  troubadours  qui  s'ennuyèrent  de 
chanter  l'amour  sur  le  même  ton  et  dans  le  même 
genre  de  pièces,  il  y  en  eut  qui  se  lassèrent  de  chanter 
un  amour  oîi  il  leur  semblait  voir  quelque  chose  de 
trop  conventionnel  et  de  trop  équivoque;  un  amour 
qui  voulait  élre  une  sorte  de  moyen  terme  impos- 
sible entre  les  désirs  naturels  et  une  pureté  absolue. 


108  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

Quelques-uns  voulurent  bannir  de  l'amour  toute 
sensualité  et  le  réduire  à  un  pur  commerce  de  sen- 
timents et  de  pensées.  D'autres,  en  plus  grand  nom- 
bre, prenant  le  parti  opposé,  dépouillèrent  l'amour 
d'enthousiasme  et  de  moralité,  pour  le  réduire  à  ce 
qu'il  a,  dans  tous  les  temps  et  partout,  de  plus  réel 
et  de  plus  vulgaire. 

On  a,  de  ces  derniers,  diverses  poésies  presque 
également  intraduisibles,  les  unes  parce  qu'elles  sont 
licencieuses  outre  mesure,  les  autres  parce  qu'elles 
sont  d'une  vulgarité  trop  franche  et  trop  naïve.  Je 
n'en  trouve  guère  qu'une  que  je  puisse  traduire,  au 
moins  en  partie.  Elle  appartient  à  un  troubadour 
nommé  Perdigon  ;  la  voici  : 

«  Je  suis  maintenant  loyal  ami ,  mais  il  y  a  peu 
»  de  temps  encore,  car  jusque-là  les  biens  d'amour 
»  ne  me  plaisaient  guère.  Mais  je  viens  de  conqué- 
»  rir  une  dame  qui  me  fera  joyeusement  chanter 
»  d'elle.  Toutefois  je  veux  aimer  avec  prudence,  et 
>)  que  ma  dame  ne  se  figure  pas  que  je  l'aimerai 
»  longuement,  si  je  m'aperçois  qu'elle  veut  me  faire 
»  mourir.  Je  suis  résolu,  si  elle  me  maltraite,  de 
)i  m'adresser  à  une  autre. 

»  J'ai  tant  appris  d'amour  et  de  son  gouverne- 
»  ment,  ma  belle  dame,  qu'avant  de  vous  aban- 
»  donner  complètement  mon  cœur,  je  verrai  d'abord 
»  si  je  dois  trouver  merci  près  de  vous.  Mon  cœur  est 
»  encore  assez  à  moi  pour  que  je  puisse  vous  l'ôter. .. 

»  Je  vous  ai  prié  de  ne  pas  me  faire  souffrir,  et  je 
))  vous  ai  déclaré  quel  est  mon  désir.  ISe  croyez  pas 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  109 

»  que  j'aille  vous  aimer  deux  ou  trois  ans  pour  rien. 
»  Je  veux  trouver  tout  de  suite  mon  profit  avec  vous, 
»  dame  que  j'aime  tendrement,  et  je  vous  prie  de 
»  n'aller  pas  chaque  jour  me  dire  non.  C'est  un  mot 
»  que  je  hais,  et  quiconque  me  le  dit  trop  souvent 
»  est  sûr  d'être  quitté  par  moi. 

»  Je  ne  dis  pas  que  vous  êtes  la  plus  belle  qui  soit 
»  au  monde,  et  ne  vous  en  fâchez  pas,  ma  bonne 
»  dame.  Je  ne  suis  ni  un  comte,  ni  un  duc,  ni  un 
»  marquis,  et  il  me  semble  qu'il  ne  me  conviendrait 
»  pas  d'aimer  la  fleur  des  dames.  Mais  vous  avez 
»  bien  assez  de  beauté,  de  jeunessse  et  de  mérite 
»  pour  que  je  m'en  contente,  et  je  m'en  tiendrai  à 
»  vous,  si  vous  me  faites  du  bien.  » 

Je  fais  grâce  au  lecteur  du  dernier  couplet  où  le 
troubadour  désenchanté  s'explique  du  même  ton  et 
avec  la  même  platitude  de  franchise,  sur  un  dernier 
point  plus  délicat  que  les  autres. 

J'ai  terminé  le  dernier  chapitre  sur  la  poésie  amou- 
reuse des  troubadours,  par  des  citations  qui  ont  pu 
donner  une  idée  de  la  décadence  de  cette  poésie, 
sous  le  rapport  de  l'art  et  de  la  littérature.  Sa  déca- 
dence morale  est  encore  plus  fortement  marquée 
dans  la  pièce  que  je  viens  de  traduire.  Ainsi  dé- 
churent, se  corrompirent  et  disparurent  ensemble 
l'enthousiasme  poétique  etl'enthousiasme  del'amour 
chevaleresque,  qui  étaient  nés  l'un  de  l'autre,  s'é- 
taient développés  l'un  par  l'autre,  et  furent,  tant 
qu'ils  coexistèrent,  le  phénomène  le  plus  brillant  du 
moyen  âge  dans  le  midi  de  la  France. 


116  HISTOIRE   ©E  LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XIX. 

POÉSIE   LYRIQUE  DES  TROUBADOURS. 

IV.  —  Pièces  sur  les  croisades. 

ftUERIlES  DE  LA  TERRE  SAINTE. 

Après  l'amour,  la  poésie  provençale  lyrique  ne 
célébra  rien  aussi  volontiers  que  la  valeur  guerrière, 
soit  dans  les  guerres  ordinaires,  soit  dans  les  guerres 
religieuses.  Parmi  ces  dernières,  elle  chanta  parti- 
culièrement celles  qui,  sous  le  nom  de  croisades,  ont 
fait  tant  et  si  diversement  de  bruit  dans  l'histoire.  Il 
semblerait  en  effet  qu'il  n'y  eût  guère  d'argument 
mieux  approprié  que  celui-là  au  génie  de  ces  trou- 
badours qui  se  piquaient  de  religion  autant  que  d'es- 
prit chevaleresque,  et  Von  pourrait  être  tenté,  à  ea 
juger  d'avance  et  sur  les  apparences  générales,  de 
se  représenter  leurs  chants  de  croisade  comme  les 
plus  beaux  de  tous,  ou  du  moins  comme  bien  supé- 
rieurs à  ceux  où  ils  n'ont  célébré  que  la  bravoure 
chevaleresque  dégagée  de  tout  motif  religieux.  Mais 
au  risque  de  compromettre  un  peu  la  renommée  de 
religiosité  acquise  aux  troubadours,  je  serai  obligé 
de  dire  et  de  prouver  qu'ils  ont  chanté  beaucoup 
plus  poétiquement  la  guerre  libre,  la  guerre  pour  la 
guerre,  que  la  guerre  sainte  des  croisades.  Je  »e 
parlerai  d'abord  que  de  cette  dernière. 

Nous  n'avons  certainement  plus  aujourd'hui  tcmtes 


I 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  111 

les  pièces  lyriques  des  troubadours  relatives  aux  croi- 
sades, mais  celles  qui  nous  restent  en  sont  proba- 
blement les  meilleures,  celles  qui  dans  leur  nou- 
veauté firent  le  plus  de  bruit  et  produisirent  le  plus 
d'effet,  de  sorte  qu'elles  représentent  avantageuse- 
ment celles  qui  peuvent  être  perdues,  et  qu'il  n  y  a 
point  d'inconvénient  à  faire  abstraction  de  ces  der- 
nières, dans  un  aperçu  général  sur  cette  branche  de 
la  poésie  provençale. 

La  première  croisade  dut  être,  partout  où  elle  fut  . 
prêchée,  le  sujet  de  divers  chants  populaires.  Mais 
ce  n'est  qu'en  Italie,  et  plus  particulièrement  enLom- 
bardie,  que  l'histoire  fait  quelque  mention  de  ces 
chants.  Elle  en  signale  au  moins  un,  qu'elle  désigne 
par  la  dénomination  de  chant  du  passage  {deultreia),e{ 
auquel  elle  semble  attribuer  une  puissante  influence 
sur  le  zèle  avec  lequel  les  Lombards  marchèrent  à 
cette  première  croisade.  Mais  c'est  là  tout  ce  que  l'on 
peut  dire  de  ce  chant  :  il  ne  nous  en  est  pas  parvenu 
un  seul  mot  :  on  ne  sait  même  pas  s'il  était  en  latin 
ou  dans  quelque  dialecte  italien.  La  première  sup- 
position est  la  plus  probable. 

La  première  croisade  ayant  été,  comme  nous  le 
verrons  en  son  lieu,  le  sujet  de  plusieurs  grandes 
compositions  épiques  en  provençal,  il  n'y  a  pas 
moyen  de  douter  qu'elle  ne  fut  aussi  le  thème  de 
divers  chants  de  moindre  étendue,  les  uns  histo- 
riques, les  autres  lyriques.  Mais  tous  ces  chants 
étaient  déjà  perdus  au  treizième  siècle;  il  ne  restait 
plus  dès  lors  que  celui  du  comte  de  Poitiers,  Guil- 


412  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

laume  IX,  que  j'ai  traduit  plus  haut,  et  où  l'on  a 
pu  voir  avec  quelle  répugnance  et  avec  quels  re- 
grets ce  chef  peu  enthousiaste  de  croisés,  quitta 
son  bon  duché  d'Aquitaine  pour  aller  guerroyer  en 
Terre-Sainte. 

Le  mouvement  de  la  seconde  croisade  commença 
en  1146.  Tout  le  monde  sait  que  saint  Bernard  en 
fut  l'instigateur  principal,  le  prédicateur  tout-puis- 
sant, le  directeur  suprême,  et  qu'il  n'aurait  tenu  qu'à 
lui  d'en  être  le  chef  militaire.  L'assemblée  de  Vezelai, 
où  Louis  VII  et  les  principaux  seigneurs  de  France 
se  croisèrent  à  la  voix  du  saint,  fut  presque  aussi 
nombreuse  que  celle  où,  cinquante  ans  auparavant, 
le  pape  Urbain  II  avait  prêché  pour  la  première  fois 
la  guerre  sainte.  Le  même  cri  de  Dieu  le  veuil  Dieu  le 
veut  l  par  lequel  les  peuples  réunis  àClermont  avaient 
répondu  à  l'exhortation  du  pontife,  fut  celui  par 
lequel  la  foule  innombrable  de  Vezelai  accueillit, 
comme  un  second  ordre  du  ciel,  l'appel  de  l'abbé 
de  Citeaux  à  la  seconde  croisade. 

Raymond  V,  comte  de  Toulouse,  assista  à  cette 
assemblée  de  Vezelai  ;  il  y  prit  la  croix  et  entraîna 
de  la  sorte  une  grande  partie  du  Midi  dans  le  mou- 
vement de  cette  croisade.  Mais  les  troubadours  n'in- 
tervinrent pas  dans  ce  mouvement  ;  ils  ne  le  secon- 
dèrent pas,  et  Raymond  V  lui-même,  leur  patron, 
partit  pour  aller  mourir  en  Terre  Sainte,  sans  obtenir 
d'eux  le  moindre  éloge  pour  ce  dévouement  hérédi- 
taire dans  la  race  de  Raymond  de  Saint-Gilles.  Ainsi 
que  nous  le  verrons  ailleurs,  ils  réservèrent  leurs 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE  PROVENÇALE.  113 

chants  pour  d'autres  croisades  qui  se  préparaient 
vers  la  même  époque  contre  les  Arabes  d'Espagne. 

Il  n'existe,  ou  du  moins  je  n'ai  aperçu  dans  tous 
les  recueils  de  poésies  lyriques  provençales,  qu'une 
seule  pièce  relative  à  la  croisade  de  Saint-Bernard, 
et  une  pièce  qui  y  fait  plutôt  une  allusion  vague  et 
indirecte  qu'elle  n'en  est  l'éloge  ou  la  prédication. 
La  pièce  est  de  ce  même  Marcabrus  dont  j'ai  parlé 
plus  haut  avec  quelque  détail,  et  elle  est,  comme  la 
plupart  des  siennes,  d'un  tour  assez  original  ;  Mar- 
cabrus n'y  avait  probablement  songé  ni  à  saint  Ber- 
nard, ni  aux  tristes  résultats  de  sa  croisade;  mais  la 
pièce  n'en  est  pas  moins  par  le  fait  une  sorte  de  com- 
mentaire poétique  assez  naïf  et  assez  hardi  de  quel- 
ques paroles  fameuses  du  saint.  Celui-ci,  rendant 
compte  au  pape  Eugène  III  des  succès  de  sa  prédi- 
cation, les  avait  ainsi  résumés  en  peu  de  mots  : 

«  Les  villes  et  les  châteaux  sont  déserts,  au  point 
»  qu'il  y  reste  à  peine  un  homme  pour  sept  femmes; 
»  et  l'on  ne  voit  partout  que  des  veuves  dont  les 
»  maris  sont  vivants.  » 

Voici  maintenant  la  pièce  de  Marcabrus  :  on  la 
rapprochera  facilement  en  idée  des  paroles  un  peu 
aventurées  du  saint. 

((  Près  de  la  fontaine  du  verger,  le  long  du  sable, 
))  à  l'ombre  d'un  arbre  fruitier  où  chantaient  les 
»  oiseaux,  sur  un  tapis  d'herbe  verte  et  de  blanches 
»  fleurs,  je  trouvai  seule  (l'autre  jour)  celle  qui  ne 
»  veut  pas  mon  bonheur. 

»  C'est  une  gentille  demoiselle,  fille  d'un  seigneur 
11.  8 


IH  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  de  château.  J'imaginai  qu'elle  était  là  pour  jouir 
»  de  la  saison  nouvelle,  de  la  verdure  et  du  chant 
»  des  oiseaux,  et  je  crus  qu'elle  prêterait  volon- 
»  tiers  l'oreille  à  mes  propos.  Mais  il  en  fut  bien 
»  autrement. 

»  Elle  se  mit  à  pleurer  au  bord  de  la  fontaine,  et 
»  soupirant  du  fond  du  cœur  :  Jésus,  dit-elle,  roi  du 
y>  monde,  c'est  à  cause  de  vous  que  j'endure  une 
»  peine  si  grande.  Vos  affronts  retombent  sur  moi  : 
»  car  les  plus  vaillants  de  ce  monde  vont  vous  servir 
»  (outre-mer),  vous  le  voulez  ainsi  I 

»  Et  il  y  est  allé  aussi,  lui,  mon  ami,  mon  beau, 
»  gentil,  vaillant  ami;  et  moi,  je  suis  restée  seule  ici 
»  à  le  désirer,  à  pleurer,  à  me  désoler.  Ah  !  quelle 
»  mauvaise  pensée  il  a  eue,  le  roi  Louis,  d'ordonner 
»  cette  croisade,  qui  a  fait  entrer  tant  de  douleur 
»  dans  mon  cœur  I 

»  Quand  je  l'entendis  se  désoler  de  la  sorte,  je 
»  m'approchai  d'elle  le  long  du  clair  ruisseau  :  Belle, 
»  lui  dis-je,  fraîche  couleur  et  beau  visage  se  flé- 
^>  trissent  par  trop  pleurer.  Il  ne  faut  pas  vous  déses- 
»  pérer;  celui  qui  fait  feuiller  les  bois,  peut  encore 
»  vous  donner  de  la  joie. 

»  Oh!  Seigneur,  dit-elle,  je  crois  bien  que  Dieu 
»  aura  merci  de  moi  quelque  jour  dans  l'autre  vie, 
»  comme  de  bien  d'autres  pécheurs.  Mais  il  m'ôte 
»  en  attendant,  en  ce  monde,  celui  qui  faisait  ma 
»  joie,  celui  que  j'ai  si  peu  gardé  et  qui  est  mainte- 
>)  nant  si  loin  de  moi!  » 

Une  telle  pièce,  jointe  au  silence  des  autres  trou- 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  115 

badours,  n'annonce  pas  un  enthousiasme  bien  vif 
pour  la  seconde  croisade  dans  les  pays  de  langue 
provençale. 

Ce  fut  autre  chose  de  1189  à  1 193,  durant  les  ap- 
prêts un  peu  lents  de  la  troisième  croisade.  Celle-là 
excita  vivement  la  verve  des  troubadours.  Ce  fut 
pour  celle-là  qu'ils  firent  presque  toutes  les  pièces 
de  poésie  que  l'on  a  d'eux  sur  les  guerres  saintes, 
toutes  celles  du  moins  qui  méritent  une^mention  un 
peu  expresse  dans  l'histoire  poétique  du  moyen  âge. 
Leur  zèle  dans  cette  circonstance  n'est  pas  difficile 
à  expliquer. 

D'abord  la  troisième  croisade  fut  prêchée  à  l'é- 
poque la  plus  florissante  de  la  poésie  provençale. 
Jamais  il  n'y  avait  eu  autant  de  troubadours  qu'alors, 
ni  de  si  distingués,  et  jamais  il  n'y  avait  eu  entre  eux 
tous  une  émulation  si  vive. 

D'un  autre  côté,  la  haute  renommée  des  chefs  de 
l'entreprise  était,  pour  les  troubadours,  une  raison 
très- particulière  de  s'intéresser  à  cette  entreprise,  d'y 
prendre  part  et  de  la  célébrer  d'avance.  L'empereur 
Frédéric  Barberousse,  et  RichardJ  Cœur- de -lion, 
étaient  les  héros  favoris  de  ces  poètes.  Philippe-Au- 
guste ne  leur  était  pas  aussi  agréable,  mais  Philippe- 
Auguste  avait  commencé  à  prendre,  sur  le  Midi,  un 
ascendant  à  raison  duquel  personne  n'y  pouvait  être 
indifférent  à  ses  projets  ni  à  ses  actes. 

Ces  raisons  réunies  expliquent  de  reste  l'émula- 
lion  avec  laquelle  les  troubadours  chantèrent  la  troi- 
sième croisade.  Giraud  de  Borneil,  Raimbaud  de 


116  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

Vaqueiras,  Pierre  Cardinal,  Bertrand  deBorn,  Pierre 
Vidal,  Gancelm  Faydit,  et  beaucoup  d'autres  moins 
célèbres,  nous  ont  laissé,  sur  cet  événement,  des  pièces 
de  vers  qui  comptent  parmi  les  plus  remarquables  de 
chacun  d'eux.  Non  contents  de  prêcher  la  guerre 
sainte,  plusieurs  voulurent  la  faire;  ils  y  suivirent 
ceux  qu'ils  y  poussaient;  leur  enthousiasme  poétique 
fut  mis  à  l'épreuve  des  événements;  nous  verrons 
comment  il  s'en  tira. 

Les  pièces  des  troubadours  relatives  à  la  troisième 
croisade  et  à  toutes  les  croisades  subséquentes,  sont 
de  deux  genres,  et  forment  deux  classes  nettement 
distinctes  à  raison  du  but  et  du  motif.  Les  unes  sont 
des  exhortations  formelles  adressées  au  public,  de 
prendre  la  croix,  de  passer  outre-mer.  Les  autres 
sont  des  chants  inspirés  par  des  motifs  personnels, 
dans  lesquels  les  troubadours,  sans  s'inquiéter  de 
qui  va  ou  ne  va  pas  aux  croisades ,  exprimen  t  là-dessus 
leurs  sentiments  et  leurs  résolutions.  Ces  derniers 
rentrent  plus  ou  moins  dans  les  genres  ordinaires  de 
composition  des  troubadours,  c'est  pourquoi  je  m'y 
arrêterai  peu.  Il  suffira  de  montrer,  par  quelques 
exemples,  comment  ces  idées  de  croisade  et  de  guerre 
sainte  intervenaient  parfois  dans  les  destinées  amou- 
reuses des  troubadours. 

Parmi  ceux  d'entre  eux  qui  passaient  outre-mer, 
il  y  en  avait  peu  dans  la  résolution  desquels  l'amour 
n'entrât  pour  quelque  chose.  Les  uns  y  allaient  se 
faire  tuer  du  regret  d'avoir  perdu  leurs  dames , 
d'autres  se  distraire  ou  se  consoler  des  rigueurs  ou 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  117 

(le  l'infidélilé  de  la  leur»  tel  autre  encore  y  passait 
par  l'ordre  de  la  sienne,  ou  dans  l'espoir  de  la  dé- 
cider, par  cette  preuve  de  dévouement,  à  lui  accorder 
enfin  son  amour.  Mais,  quel  qu'en  soit  le  motif,  cette 
résolution  aventureuse  suffit  d'ordinaire  pour  ré- 
pandre un  certain  charme  particulier  sur  les  chants 
dans  lesquels  elle  est  exprimée. 

Un  des  plus  gracieux  que  je  connaisse  et  puisse 
citer,  appartient  à  un  Irouhadour  nommé  Peirols , 
dont  j'ai  déjà  parlé.  C'était  un  pauvre  chevalier  qui 
aima  longtemps  une  sœur  du  dauphin  d'Auvergne, 
femme  de  Beraud  de  Mercœur,  un  des  grands  barons 
du  pays.  On  ne  voit  pas  précisément  à  quelle  époque 
ni  avec  qui  il  passa  en  Syrie  :  mais  il  est  sûr  qu'il  y 
alla  au  moins  une  fois,  dans  quelqu'une  des  expé- 
ditions qui  suivirent  immédiatement  la  grande  croi- 
sade de  Richard  Cœur-de-lion  et  de  Philippe-Auguste, 
et  qui  en  furent  comme  la  traînée.  Au  moment  de 
partir,  il  Ot  la  pièce  suivante  qui  est  un  dialogue 
entre  lui  et  l'Amour.  C'est,  à  mon  avis,  une  des  pièces 
de  son  genre  les  plus  gracieuses  et  les  plus  délicates. 
«  Lorsque  l'amour  vit  mon  cœur  affranchi  de  toute 
)>  pensée  de  lui,  il  m'assaillit  d'une  querelle,  et  vous 
»  allez  ouïr  comment  :  Ami  Peirols,  c'est  grand  mé- 
')  fait  à  vous  de  me  quitter;  quand  vos  pensées  ne 
»  seront  plus  à  moi,  quand  vous  ne  chanterez  plus, 
»  que  serez-vous,  dites-moi,  que  vaudrez-vous? 

»  Amour,  je  vous  ai  longuement  servi,  et  vous 
»  n'avez  eu  nulle  pitié  de  moi  :  vous  savez  le  peu  de 
))  bien  qui  m'est  revenu  de  vous!  je  ne  vous  accuse 


118  HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  pas,  mais  accordez-moi  du  moins  bonne  paix  pour 
n  l'avenir  :  je  ne  demande  rien  de  plus,  je  n'aspire 
»  à  rien  de  plus  doux. 

»  Quoi!  Peirols,  vous  mettez  en  oubli  la  belle  et 
j)  noble  dame  qui,  par  mon  ordre,  vous  accueillit  si 
»  gracieusement  et  avec  tant  d'amour  !  vous  avez  le 
»  cœur  bien  léger,  et  personne  ne  l'eût  dit  à  vos 
»  chansons,  tantvousysembliez  joyeux  et  amoureux! 

»  Amour,  j'ai  constamment  aimé  ma  dame  depuis 
»  que  je  l'ai  vue,  et  je  l'aime  encore,  je  l'aime  sans 
»  folle  pensée,  tant  elle  m'a  plu,  tant  elle  m'a  charmé 
»  dès  le  premier  moment.  Mais  le  temps  est  venu, 
)i  pour  beaucoup  d'amis,  de  quitler  en  pleurant  leurs 
M  amies  qui,  si  n'était  Saladin,  resteraient  joyeuse- 
»  ment  avec  elles. 

»  Peirols,  ce  ne  sont  pas  les  assauts  que  vous  don- 
})  nerez  à  la  tour  David  qui  en  chasseront  les  Turcs 
)i  ni  les  Arabes.  Ecoutez  un  bon  et  gentil  conseil* 
»  aimez  et  chantez.  Quoi!  vous  iriez  à  la  croisade, 
w  et  les  rois  n'y  vont  pas  !  voyez  les  guerres  qu'ils  se 
w  font,  voyez  les  barons,  comme  ils  inventent  des 
w  sujets  de  querelle! 

»  Amour,  je  ne  vous  ai  jamais  failli  :  vous  le  savez. 
»  Maisaujourd'huije  suis  contraint  de  vous  désobéir. 
»  Je  prie  Dieu  mettre  la  paix  entre  les  rois,  et  d'être 
»  mon  guide.  La  croisade  tarde  trop,  et  grand  be- 
»  soin  serait  que  le  pieux  marquis  de  Montferrat  eût 
»  plus  de  compagnons  !  » 

Peirols  partit  en  effet,  comme  il  en  avait  le  pro- 
jet, en  dépit  des  conseils  de  l'Amour,  et  nous  verrons 


HISTOIRE   DE   LA  POESIE  PROVEPfÇALE.  119 

tout  à  l'heure  quels  adieux  il  adressa  à  la  Syrie,  après 
y  avoir  fait  quelque  séjour.  Je  reviens,  eu  attendant, 
à  l'autre  genre  des  pièces  des  troubadours  relatives 
aux  croisades. 

Ces  pièces  se  nommaient  prezies,  prezicansas,  pré- 
dications, et  ce  litre,  qui  leur  convient  à  tous  égards, 
ne  laisse  aucune  incertitude  sur  leur  destination. 
C'était  d'exhorter  la  masse  des  populations  chré- 
tiennes, et  plus  particulièremet  la  classe  chevale- 
resque, à  prendre  les  armes  contre  les  infidèles  de 
la  Terre-Sainte.  Nul  doute,  d'après  cela,  qu'elles  ne 
fussent  chantées  avec  un  certain  appareil  sur  les 
places  publiques,  dans  les  rues  des  villes,  à  la  porte 
ou  dans  l'intérieur  des  châteaux,  partout,  en  un 
mot,  où  il  y  avait  des  concours  d'hommes. 

Le  fond,  la  substance  même  de  ces  prédications 
poétiques  répondait  de  tout  point  à  leur  objet  et  à 
leur  titre.  Les  arguments  que  faisaient  les  trouba- 
dours, pour  exciter  les  peuples  à  se  croiser  ou  à  sub- 
yenir  aux  frais  de  la  croisade,  étaient  calqués  sur 
ceux  que  l'Église  faisait  dans  le  même  but:  c'étaient 
des  arguments  pieux,  théologiques,  mystiques,  qu'ils 
empruntaient  en  général  tout  faits,  tous  formulés, 
aux  sermons  des  moines  ou  des  prêtres. 

«  Dieu  étant  mort  sur  la  croix  pour  les  hommes, 
n  prendre  la  croix  et  aller  combattre  en  Terre-Sainte, 
»  était,  pour  tout  chrétien,  la  plus  belle  occasion 
»  de  rendre  à  Dieu  amour  pour  amour,  sacrifice 
»  pour  sacrifice.  Mourir  en  combattant  les  Infidèles, 
»  était  la  plus  désirable  de  toutes  les  morts;  c'était 


120  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  réchange  assuré  des  joies  éternelles  du  Paradis 
»  contre  les  soucis  et  les  misères  de  la  terre.  C'était 
»  folie  extrême  aux  grands  seigneurs  et  aux  rois,  au 
»  lieu  de  se  réunir  pour  aller  exterminer  les  Infidèles, 
»  de  se  faire  impitoyablement  la  guerre  entre  eux 
»  pour  un  peu  de  vaine  gloire,  ou  tout  au  plus  pour 
»  un  peu  de  terre.  » 

Telle  est,  réduite  à  sa  plus  simple  expression,  la 
partie  religieuse  de  presque  toutes  les  pièces  de  poésie 
provençale  sur  les  croisades.  Les  troubadours  sem- 
blaient n'y  vouloir  être  que  les  auxiliaires  des  prédi- 
cateurs ecclésiastiques;  ce  que  ceux-ci  disaient  gra- 
vement en  prose  dans  les  églises,  les  autres  le  répé- 
taient en  plein  air  avec  le  charme  additionnel  de  la 
musique  et  des  vers. 

Ces  pieuses  exhortations  n'allaient  cependant  pas 
également  bien  à  la  bouche  des  ecclésiastiques  et  à 
celle  des  poètes  provençaux.  L'Église  était  à  son  aise 
avec  les  puissances  mondaines,  avec  les  grands  sei- 
gneurs et  les  rois;  elle  n'avait  aucune  raison  de  mé- 
nager leur  vénalité,  leur  ambition ,  leur  turbulence, 
leur  amour  de  la  gloire  et  du  plaisir.  Plus  que  jamais 
brouillée  avec  la  chevalerie,  aux  écarts  de  laquelle 
elle  imputait  les  désastres  de  la  précédente  croisade, 
l'Église  ne  songeait  nullement  à  flatter  les  chevaliers; 
et  quand  elle  les  envoyait  en  Terre-Sainte,  c'était  sur- 
tout une  occasion  d'expier  les  désordres  habituels  de 
leur  vie  chevaleresque,  qu'elle  se  piquai  t  de  leur  offrir. 

Il  n'en  pouvait  être  de  même  d^s  troubadours 
prêchant  la  croisade.  Ils  étaient  bien  persuadés  de 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  121 

dire  vrai  en  tout  ce  qu'ils  disaient  là-dessus.  Mais 
à  côté  de  cette  idée  ils  en  avaient  d'autres  qu'il 
n'était  pas  facile  de  mettre  d'accord  avec  elle.  Car 
ils  croyaient  aussi  à  la  chevalerie,  à  la  gloire,  à 
l'amour,  et  il  était  bien  malaisé  que  cette  croyance, 
à  laquelle  tenait  pour  ainsi  dire  leur  existence  et  leur 
génie,  ne  perçât  pas  de  quelque  manière  dans  les 
occasions  même  oii  ils  avaient  le  plus  à  cœur  de  ne 
parler  que  le  langage  austère  de  la  religion  et  de 
la  foi.  Peut-être,  parmi  tant  de  prédications  sur  la 
croisade  composées  par  eux,  y  en  a-t-il  quelques-unes 
où  ce  langage  domine  en  effet  assez  pour  couvrir  ce 
qui  peut  y  faire  disparate.  Mais,  dans  la  plupart  et 
dans  les  plus  remarquables,  les  idées  poétiques  des 
troubadours  percent  vivement  et  de  manière  à  faire 
contraste  avec  l'idée  religieuse,  qui  a  l'air  d'en  être 
le  principal  motif.  Or,  les  degrés,  les  nuances,  les  va- 
riétés de  ce  contraste  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  piquant 
et  de  plus  caractéristique  dans  le  genre  de  composi- 
tions dont  il  s'agit.  C'est  en  les  prenant  sous  cepoint 
de  vue  que  je  tâcherai  d'en  donner  quelque  idée. 

Pierre  Vidal,  de  Toulouse,  composa  sur  la  troi- 
sième croisade,  où  il  alla  de  sa  personne,  plusieurs 
pièces  où  il  y  a  de  beaux  détails.  Voici  un  court  pas- 
sage d'une  : 

«  Les  hommes  ne  devraient  point  tarder  à  bien 
»  dire  et  à  mieux  faire,  tandis  que  la  vie  leur  dure, 
j)  car  le  monde  n'est  qu'un  souffle ,  et  celui-là  fait  la 
»  folie  la  plus  grande  qui  s'y  fie  le  plus.  »  Cela,  et 
ce  qui  y  fait  suite,  était  assez  grave  et  Irès-conve- 


122  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

nable  dans  une  exhortation  à  la  croisade.  Mais  Pierre 
Vidal,  qui  se  piquait  de  galanterie  et  de  chevalerie, 
qui  avait  été  fait  chevalier  par  quelqu'un  de  ses  hauts 
patrons,  n'était  pas  homme  à  parler  longuement  sur 
ce  ton  et  à  perdre  de  vue  durant  cinq  ou  six  stances 
ses  sentiments  favoris.  Voici  ce  qui,  dans  la  pièce, 
précède  le  passage  que  je  viens  de  citer  : 

«  Si,  de  fatigue  ou  de  souci,  je  cessais  de  chanter, 
»  le  monde  dirait  peut-être  que  mon  esprit  et  ma 
»  Videur  ne  sont  plus  ce  qu'ils  ont  coutume  d'être. 
»  Mais  je  puis  bien  jurer  que  jamais  si  fort  ne  me 
»  plurent  jouvence  et  chevalerie,  amour  et  donnoi.  » 

Ce  sont,  comme  on  voit,  les  idées  ordinaires  de 
galanterie  qui  dominent  ici  la  pensée  de  la  croisade, 
et  le  contraste  est  encore  plus  marqué  dans  les  stances 
subséquentes,  où  le  poète  revient  longuement  à  sa 
dame,  et  parait  beaucoup  plus  occupé  d'elle  que  de 
la  délivrance  du  saint  tombeau. 

Voici  maintenant  les  deux  dernières  stances  d'une 
pièce  que  Raimbaud  de  Vaqueiras  composa  sur  la 
croisade  à  la  tête  de  laquelle  partit  le  marquis  de 
Montferrat,  en  1204. 

«  Notre  seigneur  nous  ordonne  à  tous  d'aller  re- 
»  conquérir  le  saint  Sépulcre  et  la  croix.  Que  celui-là 
»  donc  qui  veut  être  en  sa  compagnie,  et  vivre  à 
»  jamais  dans  le  ciel,  meure  ici  pour  lui  :  qu'il  fasse 
»  tous  ses  efforts  pour  passer  la  mer  et  exterminer 
»  la  race  chienne  des  infidèles. 

»  Beau  chevalier  pour  qui  je  chante,  je  ne  sais, à 
»  cause  de  vous,  si  je  dois  garder  ou  quitter  la  croix  : 


HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  123 

>i  je  ne  sais  comment  aller  ni  comment  rester.  Car 
»  voire  beauté  me  fait  tant  souffrir,  que  je  meurs  si 
»  je  vous  vois,  et  en  toute  autre  compagnie  oii  je  ne 
»  puis  vous  voir,  il  me  semble  mourir  dans  un 
»  désert.  » 

Je  n'ai  pas  besoin  d'insister  sur  l'espèce  de  dé- 
menti que  le  troubadour  amoureux  donne  dans  ce 
passage  au  troubadour  croisé.  Je  citerai  encore  un 
exemple  du  même  genre  de  contradiction. 

Le  fameux  Bertrand  de  Born  fut  un  des  poètes 
provençaux  qui  prêchèrent  les  croisades.  Eutre 
autres  pièces  sur  ce  sujet,  il  en  écrivit  uneà  la  louange 
de  Conrad  de  Montferrat,  frère  du  marquis  Boniface 
qui,  en  attendant  l'arrivée  en  Syrie  des  rois  Richard 
et  Philippe-Auguste,  s'y  défendait  avec  bravoure 
eontre  Saladin.  Or,  voici  la  seconde  stance  de  cette 
pièce  : 

«  Seigneur  Conrad ,  je  vous  recommande  à  Dieu, 
»  et  je  serais  là-bas,  avec  vous,  je  vous  jure,  si  les 
w  délais  des  comtes,  des  ducs,  des  princes  et  des 
»  rois,  ne  m'avaient  obligé  à  renoncer  à  mon  pro- 
»  jet.  Et  puis  j'ai  vu  ma  dame,  ma  belle  et  blonde 
»  dame!  et  j'ai  perdu  tout  courage  départir;  sans 
>»  quoi  j'aurais  fait  ma  traversée  il  y  a  plus  d'un  an.  » 

Ces  exemples  suffisent  pour  montrer  avec  quelle 
facilité  les  idées  ordinaires  d'amour  et  de  galanterie 
revenaient  dans  les  prédications  des  troubadours 
sur  les  croisades,  à  travers  tous  les  sentiments  et 
tous  les  arguments  religieux  qui  semblaient  natu- 
rellement devoir  les  exclure. 


124.  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

Ces  prédications  offraient  aussi  fréquemment  une 
disparate  d'un  autre  genre.  Les  troubadours  cher- 
chaient à  faire  valoir  de  leur  mieux  les  idées  chré- 
tiennes sur  le  néant  des  grandeurs  et  de  la  gloire 
mondaine;  mais  dans  la  réalité,  ils  ne  pouvaient 
s'empêcher  de  mettre  le  plus  grand  prix  à  cette  gloire, 
et  d'en  regarder  la  poursuite  comme  un  mérite.  De 
là,  de  leur  part,  la  prétention  de  concilier  les  idées 
générales  de  chevalerie,  les  tendances  naturelles  de 
l'esprit  chevaleresque,  avec  les  motifs  et  le  carac- 
tère religieux  des  croisades. 

«  Quelle  folie,  dit  Pons  de  Capduelh,  quelle  folie 
»  pour  tout  preux  baron,  de  ne  pas  secourir  la  croix 
»  et  le  saint  tombeau  !  puisqu'avec  les  belles  armures, 
»  avec  la  gloire,  avec  la  courtoisie,  avec  tout  ce  qui 
»  est  avenant  et  honorable,  nous  pouvons  obtenir 
»  la  jouissance  du  Paradis. 

»  On  va  voir  maintenant,  dit  un  autre  avec  la 
»  même  bonne  foi  d'enthousiasme,  on  va  voir  quels 
»  sont  ceux  qui  désirent  à  la  fois  la  gloire  du  monde 
»  et  la  gloire  de  Dieu;  car  ceux-là  peuvent  gagner 
»  l'une  et  l'autre  qui  se  mettront  franchement  en 
»  pèlerinage  pour  recouvrer  le  saint  Sépulcre.  » 

Enfin,  dans  les  pièces  des  troubadours  sur  les 
croisades,  il  y  en  a  où  le  sentiment  chevaleresque 
domine  le  sentiment  religieux ,  et  celles-là  sont  na- 
turellement les  plus  conformes  à  l'esprit  général  de 
la  poésie  provençale.  Telles  sont,  entre  autres,  celles 
de  Giraud  de  Borneil,  par  cette  raison  les  plus  re- 
marquables de  toutes,  celles  où  il  y  a  le  plus  d'élé- 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  125 

vation  et  d'unité  de  sentiment.  Je  donnerai,  des 
deux  plus  belles,  les  passages  que  je  n'ai  pas  trouvés 
par  trop  difficiles  à  traduire,  et  je  les  donnerai 
comme  s'ils  ne  faisaient  qu'une  seule  et  même 
pièce. 

«  Je  reviens,  en  l'honneur  de  Dieu,  à  mes  chants 
»  auxquels  j'avais  renoncé.  Ce  n'est  point  le  gazouil- 
»  lement  des  oiseaux,  ce  n'est  point  la  feuille  nou- 
»  velle,  ce  n'est  point  la  gaieté  qui  m'y  invitent.  Je 
»  suis  triste  et  courroucé  voyant  dominer  le  mal, 
»  défaillir  le  mérite  et  surgir  l'iniquité. 

»  Je  m'émerveille  à  considérer  à  quel  point  le 
)}  monde  est  endormi,  comment  est  desséché  la-ra- 
»  cine  de  tout  bien ,  et  avec  quelle  vigueur  le  mal 
»  germe  et  grandit.  A  peine  prend-on  garde  aux  ou- 
»  trages  faits  à  Dieu,  et  tandis  que,  parmi  nous,  les 
»  puissances  se  querellent  entre  elles,  ces  perfides 
»  Arabes  sans  loi  possèdent  tranquillement  la  Syrie. 

))  Mais  voici  le  moment  venu  où  nul  homme  hardi 
))  et  vaillant  en  armes  ne  peut  plus  refuser  sans 
»  honte  son  service  à  Dieu.  Et  puisque  là  où  est  le 
»  bon  vouloir,  l'esprit  saint  ajoute  le  pouvoir,  que 
»  chacun  prenne  garde  à  ne  point  compromettre  la 
»  sainte  entreprise.  Que  ceux  qui  répondent  à  l'ap- 
w  pel  de  Dieu  ne  fassent  qu'une  seule  et  même  force. 
»  On  ne  vit  jamais  beaux  succès  nailre  de  volontés 
»  en  discorde. 

»  Plus  un  homme  est  puissant,  plus  il  doit  s'ef- 
»  forcer  de  plaire  h  Dieu.  Les  belles  armes,  la  cour- 
>*  toisie,  les  beaux  passe-temps  ne  sont  point  un 


126  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  mal  dès  T instant  où  l'Esprit-Saint  y  met  racine. 
»  L'homme  preux,  celui  qui  cherche  à  se  distinguer, 
»  ne  sera  point  haï  de  Dieu  pour  sa  vaillance,  ni 
»  pour  ses  belles  manières  courtoises. 

»  De  nobles  plaisirs,  si  le  cœur  et  la  foi  ne  sont 
»  pas  en  défaut,  seront  un  jour  ou  l'autre  pardon- 
»  nés.  Un  homme  de  haute  nature  ne  sait  pas  vivre 
»  en  tristesse  et  en  souci.  Et  si  jouvence  et  joie  sont 
»  aujourd'hui  honnies  et  bannies,  c'est  la  faute  de 
»  ces  vils  puissants,  qui  ne  savent  plus  ce  que  c'est 
»  que  don  et  hospitalité,  qui  s'épouvantent  de  tout 
w  acte  généreux. 

»  Mais  laissons  les  vils  :  il  est  trop  pénible  de  par- 
»  1er  d'eux;  et  songeons  plutôt  à  détruire  les  Turks 
»  orgueilleux  et  leur  méchante  loi.  » 

L'indulgence  toute  poétique,  toute  courtoise,  pour- 
rait-on dire,  avec  laquelle  Giraud  de  Borneil ,  si 
religieux  qu'il  se  montre  d'ailleurs  dans  ces  frag- 
ments, y  traite  les  goûts  elles  mœurs  chevaleresques, 
est  assez  remarquable  :  on  serait  tenté  de  la  regar- 
der comme  le  signe  d'une  tendance  expresse  à  trans- 
férer du  clergé  à  l'ordre  féodal  l'initiative  des  croi- 
sades; et  cette  tendance  fut  en  effet  l'une  de  celles 
que  développa  aux  douzième  et  treizième  siècles,  la 
lutte  du  sacerdoce  et  de  l'empire. 

Parmi  les  troubadours  qui,  par  exception,  cher- 
chèrent de  préférence,  dans  leurs  prédications  sur 
les  croisades,  à  faire  valoir  les  arguments  purement 
religieux  ou  ecclésiastiques,  il  y  en  eut  quelques- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  127 

uns  qui  essayèrent  au  moins  de  s'approprier  ces  ar- 
guments, de  les  empreindre  de  leur  imagination,  de 
leur  donner  un  tour  plus  libre,  une  forme  plus  poé- 
tique. De  ce  nombre  fut  Pierre  Cardinal,  trouba- 
dour très-distingué,  dont  j'aurai  à  parler  beaucoup, 
quand  nous  en  serons  aux  genres  satiriques  de  la 
poésie  provençale.  On  a  de  lui,  sur  Ja  troisième  croi- 
sade, une  pièce  dans  laquelle  il  n'emploie  guère  que 
des  arguments  pieux  et  mystiques  ;  mais  ces  argu- 
ments, il  cherche  à  les  rajeunir  tantôt  par  une  ex- 
pression plus  ingénieuse,  tantôt  par  des  images  qui 
n'ont  point  l'air  d'être  empruntées  au  langage  or- 
dinaire de  l'Eglise.  Je  crois  pouvoir  en  citer  quel- 
ques traits. 

«  Des  quatre  extrémités  de  la  croix,  l'une  se  dresse 
»  vers  le  firmament;  l'autre  plonge  en  bas  vers 
»  Vabîme;  une  troisième  regarde  l'orient  et  la  der- 
»  nière  l'occident.  La  croix  marque  ainsi,  que  le 
»  pouvoir  du  Christ  s'étend  à  toutes  les  parties  de 
»  l'univers. 

»  La  croix  est  la  vraie  bannière  du  roi,  dont  relève 
»  tout  ce  qui  est. 

»  Certes,  ce  fut  une  grande  merveille,  que  l'arbre 
»  où  la  mort  était  née  nous  portât  de  nouveau  vie 
»  et  pardon.  Tout  homme  qui  voudra  l'y  chercher 
»  trouvera  sur  la  croix  le  vrai  fruit  de  l'arbre  de 
»  la  science. 

»  Ce  fruit  si  beau,  ce  fruit  si  doux,  nous  sommes 
»  tous  invités  à  le  cueillir  amoureusement.  Cueil- 


128  HISTOIRE   i)E   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  lons-le  donc,  tandis  que  la  saison  en  dure;  or, 
»  prendre  la  croix,  c'est  le  cueillir.  » 

En  résumant  tout  ce  que  je  viens  d'indiquer  de  la 
conduite  et  des  sentiments  des  troubadours,  relati- 
vement à  la  troisième  croisade,  ou  à  celles  qui  en 
furent  la  suite  immédiate,  on  voit  qu'ils  s'évertuèrent 
de  toute  manière  pour  le  succès  de  ces  expéditions  ; 
et  tout  autorise  à  présumer  que  leurs  chants  ne  furent 
pas  sans  influence  sur  les  résolutions  de  tant  de  vail- 
lants chevaliers  qui  marchèrent  au  secours  de  la 
Terre  Sainte,  sous  la  bannière  de  Richard  Cœur-de- 
lion,  de  Philippe-Auguste,  de  Boniface  de  Monf- 
ferrat,  des  légats  du  pape  Honoré  III. 

Le  résultat  de  ces  croisades,  sans  en  excepter 
celle  oii  commandèrent  en  personne  Philippe-Au- 
guste et  Richard  Cœur-de-lion,  ne  répondit  pas  à 
beaucoup  près  à  l'enthousiasme,  ni  aux  immenses 
moyens  avec  lesquels  elles  avaient  été  entreprises. 
Philippe-Auguste  se  retira,  aussitôt  qu'il  put  le  faire 
avec  une  apparence  d'honneur,  el  laissa  son  illustre 
rival  s'épuiser  en  exploits  plus  brillants  qu'utiles, 
qui  ne  changèrent  rien  à  la  condition  précaire  des 
puissances  chrétiennes  de  la  Syrie. 

Ce  fut  bien  pis  dans  les  croisades  subséquentes , 
où  quelques  succès  téméraires  ne  servirent  qu'à  ame- 
ner des  désastres  irréparables.  Mais  je  ne  saurais 
mieux  faire  que  de  citer,  à  ce  sujet,  un  court  pas- 
sage de  l'élégant  écrivain  à  qui  nous  devons  la  der- 
nière et  la  meilleure  histoire  des  croisades. 

«  La  troisième  croisade,  quoique  malheureuse, 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  129 

dit  M.  Michaud,  n  excita  pas  tant  de  plaintes  que 
celle  de  saint  Bernard,  parce  qu'elle  ne  fut  point 
sans  gloire.  Elle  trouva  néanmoins  des  censeurs,  et 
les  raisons  par  lesquelles  on  la  défendit  ont  beau- 
coup de  ressemblance  avec  celles  qu'employèrent  les 
apologistes  de  la  seconde  guerre  sainte.  «  11  s'est 
»  trouvé  des  gens,  dit  l'un  d'eux,  qui,  raisonnant  à 
»  tort  et  à  travers,  ont  osé  soutenir  que  les  pèlerins 
»  n'avaient  rien  gagné  dans  la  terre  de  Jérusalem, 
»  puisque  la  ville  sainte  était  restée  au  pouvoir  des 
»  Sarrasins  :  mais  ces  hommes  ne  comptent-ils 
»  donc  pour  rien  le  triomphe  spirituel  de  cent  mille 
»  martyrs!  Qui  peut  douter  du  salut  de  tant  de 
>)  nobles  guerriers  qui  se  sont  condamnés  à  toutes 
»  sortes  de  privations  pour  mériter  le  ciel ,  et  que 
»  nous,  nous  avons- vus  nous-mêmes,  au  milieu  de 
»  tous  les  périls,  assister  chaque  matin  à  la"  messe 
»  que  célébraient  leurs  propres  chapelains?  » 

»  Ainsi,  ajoute  M.  Michaud,  ainsi  parlait  Gauthier 
Vinisauf,  auteur  contemporain.  Compter  parmi  les 
avantages  d  une  croisade  le  nombre  immense  d<is 
martyrs  qu'elle  a  faits,  doit  paraître  une  idée  sin- 
gulière. » 

Les  troubadours,  à  qui  l'enthousiasme  religieux  ne 
manquait  cependant  pas,  comme  nous  l'avons  assez 
vu,  ne  se  résignèrent  pas  si  pieusement  aux  résultats 
des  expéditions  qu'ils  avaient  prêchées  avec  tant 
d'ardeur.  Au  milieu  de  tant  de  martyrs,  ils  auraient 
voulu  voir  un  certain  nombre  de  chrétiens  debout 
et  victorieux  :  ils  peignirent  sans  ménagement  hîs 
II.  9 


130  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

maux  et  les  revers  des  croisades,  et  les  imputèrent  à 
qui  de  droit;  aux  chefs  ecclésiastiques  ou  militaires 
de  ces  entreprises.  Plus  il  y  avait  eu  de  zèle  dans 
leurs  exhortations  belliqueuses,  plus  il  y  eut  de  fran- 
chise et  d'amertume  dans  leurs  palinodies;  et  l'on  a 
parfois  besoin,  quand  on  rapproche  celles-ci  des 
premières,  de  s'assurer  qu'elles  sonl  bien  les  unes 
et  les  autres  l'œuvre  d'un  seul  et  même  poète. 

Le  brusque  retour  de  Philippe-Auguste,  qui  com- 
promit les  résultats  présumables  de  la  troisième  croi- 
sade, en  fut,  à  ce  qu'il  paraît,  un  des  incidents  qui 
scandalisèrent  le  plus  les  troubadours.  L'un  de  ceux 
que  j'ai  déjà  cités,  Pierre  Vidal  de  Toulouse,  com- 
posa une  prière  dans  laquelle  se  trouve  le  passage 
suivant  : 

((  Le  pape  et  les  faux  docteurs  ont  mis  la  sainte 
»  Église  en  telle  détresse,  que  Dieu  lui-même  s'en 
»  courrouce.  Grâce  à  leurs  péchés  et  à  leurs  folies, 
»  les  hérétiques  se  sont  levés  ;  car  quand  ils  donnent 
»  l'exemple  du  mal.  il  est  difficile  de  trouver  quel- 
»  qu'un  qui  s'en  abstienne. 

»  Et  c'est  de  France  que  vient  tout  le  désastre  ;  de 
»  France,  autrefois  la  terre  des  preux.  Mais  cette 
»  terre  a  maintenant  un  roi  qui  manque  à  la  gloire 
))  et  à  Dieu  ;  un  roi  qui  a  délaissé  le  saint  Sépulcre  ; 
))  un  roi  qui  achète,  vend  et  lient  marché  comme  un 
))  serf  ou  comme  un  bourgeois  ,  faisant  de  la  sort€ 
»  honnir  ses  Français. 

))  Le  monde  va  de  telle  sorte,  que  ce  qui  était  mal 
>»  hier  est  pire  aujourd'hui  ;  et  depuis  que  le  guide 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  131 

»  (des  guerriers  de  Dieu,  le  vaillant  Frédéric)  a  péri, 
n  nous  n'avons  plus  entendu  parler  d'empereur 
»  glorieux  ni  brave.  » 

L'empereur  Henri  VI  n'avait  point  encore  fait 
prêcher  la  croisade  de  1196  lorsque  Pierre  Vidal 
s'exprimait  ainsi.  En  parlant  de  lui,  après  cette  croi- 
sade, le  troubadour  ne  se  serait  pas  borné  sur  son 
compte  à  une  allusion  vague  et  dédaigneuse. 

Mais  de  toutes  les  pièces  des  troubadours  rela- 
tives à  l'issue  des  croisades  de  cette  période,  la  plus 
piquante  est  de  ce  même  Peirols,  dont  j'ai  traduit 
tout  à  l'heure  un  gracieux  dialogue  avec  l'Amour, 
composé  à  l'époque  de  son  départ  pour  la  Terre- 
Sainte.  La  pièce  dont  il  s'agit  ici  est  d'une  date  posté- 
rieure :  elle  fut  écrite  en  Syrie,  immédiatement 
après  la  reprise  de  Damiette  par  le  sultan  d'Egypte, 
sur  qui  les  croisés  chrétiens  l'avaient  conquise  l'année 
d'auparavant,  par  des  efforts  et  avec  des  fatigues  in- 
croyables. L'expMition  avait  été  faite,  au  nom  de 
Frédéric  H,  et  sous  les  ordres  de  deux  de  ses  lieu- 
tenants. Voici  comment  parlait  Peirols  au  moment 
de  repartir  pour  la  Provence  : 

«  J'ai  vu  le  fleuve  Jourdain;  j'ai  vu  le  sépulcre, 
))  et  je  vous  rends  grâces,  vrai  Dieu,  Seigneur  des  sei- 
w  gneurs,  de  m'avoir  montré  la  sainte  terre  où  vous 
))  naquites  :  cette  vue  a  rempli  mon  âme  de  conten- 
»  tement. 

»  Je  ne  demande  plus' maintenant  que  bonne  mer 
M  et  bon  vent,  bon  navire  et  bons  pilotes,  pour  re- 
»  tourner  vite  à  Marseille  :  de  là,  je  ferai  mes  adieux 


132  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  à  Sur,  à  Saint-Jean  d'Acre  et  à  Tripoli;  à  l'hos- 
»  pire,  au  temple  et  à  la  mer  de  Roland. 

))  Le  vaillant  roi  Richard  a  été  chélivement  rem- 
»  placé  ici  ;  et  voilà  que  la  France  a  perdu  le  bon 
»  roi,  les  fleurs  de  lis  le  bon  seigneur  qu'elles  avaient 
»  naguère.  L'Espagne  avait  de  même  un  roi  brave 
»  qu'elle  n'a  plus  :  le  Montferrat  pleure  son  bon 
>)  marquis  et  l'empire  son  vaillant  empereur.  Et  je 
»  ne  sais  comment  vont  se  conduire  leurs  succes- 
»  seurs. 

))  Beau  Seigneur  Dieu,  si  vous  suiviez  mes  con- 
»  seils,  vous  regarderiez  bien  qui  vous  faites  empe- 
»  reur,  qui  vous  faites  roi,  et  à  qui  vous  donnez 
»  tours  et  châteaux.  Dès  qu'ils  sont  en  pouvoir,  les 
»  hommes  ne  font  plus  aucun  cas  de  vous,  et  j'ai  vu 
»  l'empereur  faire,  dans  ua  autre  temps,  maints 
))  serments  qu'il  fausse  aujourd'hui. 

»  Empereur  (à  Damiette)  !  Damiette  vous  attend; 
»  la  tour  blanche  pleure  nuit  et  jour  (et  redemande) 
»  votre  aigle  qu'un  vautour  en  a  chassé.  Rien  est 
»  couard  l'aigle  qui  se  laisse  battre  par  un  vautour. 
»  La  gloire  acquise  par  le  Soudan  est  une  honte  pour 
;)  vous  ;  et  votre  honte  à  part,  c'est  un  mal  pour  nous 
))  tous  ;  c'est  un  dommage  pour  notre  loi.  » 

Il  y  a  peut-être  dans  cette  courte  pièce  plus  d'éner- 
gie, de  vivacité  et  d'élan  poétique,  que  dans  aucune 
de  celles  où  les  troubadours  prêchaient  la  croisade. 
Et  les  raisons  n'en  sont  pas  difficiles  à  concevoir. 
Pour  des  poètes  comme  les  troubadours,  qui  man- 
quaient d'idées  et  de  savoir,  le  développement  un 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  133 

peu  varié  d'une  idée  vague  et  générale,  comme  celle 
des  croisades,  était  la  chose  du  monde  la  plus  diffi- 
cile. Il  n'y  avait  pas  jusqu'à  leur  foi  religieuse  qui 
ne  fût,  à  certains  égards,  un  obstacle  à  ce  dévelop- 
pement. Ne  se  figurant  guère  de  paroles  plus  puis- 
santes, ni  par  conséquent  plus  poétiques ,  que  les 
formules  simples  et  précises  de  leur  croyance,  ils  ne 
pouvaient  être  tentés  de  s'en  écarter  beaucoup. 

Lorsque,  au  contraire,  ils  parlaient  des  revers, 
des  mécomptes,  des  fautes  et  des  vices  des  croisés, 
ce  n'était  plus  que  de  la  satire  historique  qu'ils  fai- 
saient, et  leurs  tableaux,  leurs  allusions  participaient 
dès  lors  plus  ou  moins  à  l'intérêt  positif  et  à  la  va- 
riété naturelle  de  leurs  sujets. 

Son  mérite  intrinsèque  à  part,  la  pièce  de  Peirols 
que  je  viens  de  citer  se  distingue  par  une  particula- 
rité accidentelle.  Elle  fut,  comme  j'ai  dit,  écrite  en 
Syrie,  vers  1222  ;  or  c'est,  je  crois,  l'unique  pièce  de 
son  genre  que  l'on  puisse  citer  comme  ayant  été 
composée  dans  l'intervalle  de  1204,  époque  de  la 
croisade  du  marquis  de  Montferrat,  à  1228,  époque 
de  celle  de  l'empereur  Frédéric  II.  Durant  cet  in- 
tervalle de  vingt-quatre  ans,  il  s'était  passé  dans  le 
midi  de  la  France  des  événements  qui  avaient  vio- 
lemment distrait  les  troubadours  des  afifaires  d'outre- 
mer. 

Ces  enthousiastes  prédicateurs  des  guerres  saintes 
avaient  appris,  inopinément  et  à  leurs  dépens,  ce 
qu'étaient  et  comment  se  faisaient  ces  guerres  pour 
lesquelles  ils  avaient  à  peine  trouvé  assez  d'ardeur 


i^k  HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

à  leur  pays  el  à  leur  siècle.  A  ces  croisades  contre  les 
Musulmans  qu'ils  avaient  secondées  de  tout  leur 
pouvoir,  ils  avaient  vu  substituer  des  croisades  contre 
les  Albigeois. Ils  avaient  vu  égorger,  par  des  bandes  de 
croisés  européens,  la  population,  hérétique  ou  non, 
de  plusieurs  de  leurs  villes  les  plus  florissantes  ;  ils 
avaient  vu  dévaster  leurs  campagnes,  brûler  ou  dé- 
molir ces  châteaux  dont  ils  avaient  si  longtemps 
fait  les  délices;  ils  avaient  vu  massacrer,  exiler,  dé- 
pouiller la  fleur  de  la  chevalerie  du  Midi ,  ces  sei- 
gneurs si  courtois  et  si  polis  qui  avaient  été  leurs 
émules  autant  que  leurs  patrons.  Au  milieu  du  tu- 
multe et  de  la  désolation  de  ce  bouleversement,  ils 
n  avaient  point  cessé  de  chanter;  mais  leurs  chants 
avaient  bien  changé  de  ton,  de  caractère  et  de  sujet  ! 
Dans  cette  horrible  crise  d'une  longue  lutte  entre 
leurs  chefs  ecclésiastiques  et  leurs  chefs  politiques, 
ils  avaient  pris  énergiquement  le  parti  de  ces  der- 
niers, et  la  poésie  provençale  n'avait  été,  pendant 
assez  longtemps,    qu'un    douloureux   concert  de 
plaintes  et  d'imprécations  contre  le  clergé. 

Lorsqu'à  force  de  malheurs  et  d'énergie  les  peuples 
dé  langue  provençale  eurent  un  moment  écarté  de 
leur  pa)s  le  fléau  des  croisades,  et  que  les  flots  de  croir 
ses  purent  reprendre  leur  cours  naturel  vers  les  con- 
trées musulmanes,  les  troubadours  ne  furent  plus  si 
empressés  à  grossir  ces  flots  et  à  les  rendre  plus  ra- 
pides. Leur  enthousiasme  religieux  s'était>  pour  ainsi 
dire,  isolé  de  l'Église  et  tourné  contre  elle.  L'enthou- 
siasme poétiq^ue  lui-même  avait  déjà,  chez  eux,  souf- 


BISTOIRR   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  135 

fert  quelque  atteinte  des  désastres  qui  avaient  changé 
k  face  du  Midi. 

On  a  peu  de  chants  provençaux  sur  les  croisades 
de  l'empereur  Frédéric  II  ;  et  ceux  que  l'on  a  appar- 
tiennent tous  à  des  troubadours  particulièrement  dé- 
¥Oués  à  Frédéric,  qui  prêchèrent  sa  croisade  dans 
son  intérêt  personnel,  nullement  dans  l'intérêt  géné- 
ral du  christianisme  et  de  l'Église.  Ces  chants  sont 
encore  élégants  et  corrects  en  ce  qui  tient  à  la  dic- 
tion et  à  la  versification;  mais  ils  ne  sont,  au  fond, 
que  des  répétitions  peu  variées  des  précédents.  Ils 
ne  s'en  distinguent  guère  que  par  des  traits  directs 
de  salire  contre  le  clergé. 

a  Le  monde  est,  à  vrai  dire,  bien  déchu  en  mérite, 
a  dit  Folquet  de  Romans  ;  et  les  clercs,  qui  devraient 
n  maintenir  le  bien,  sont  les  pires  de  tous.  Ils  aiment 
»  mieux  la  guerre  que  la  paix,  tant  leur  plaisent  ma- 
»  lice  et  péché.  Je  voudrais  bien  avoir  été  des  pre- 
»  mières  croisades  ;  mais  presque  tout  ce  que  je  vois 
»  de  celle-ci  me  déplaît.  » 

Je  ne  m'arrête  point  à  la  croisade  de  Thibaut, 
comte  de  Champagne,  roi  de  Navarre,  qui  eut  lieu 
de  1232  à  1236.  Thibaut  lui-même  composa  sur 
cette  expédition  plusieurs  pièces  qui  sont,  en  fran- 
çais, des  plus  anciennes,  ou  les  plus  anciennes  du 
genre.  Mais  les  troubadours  du  Midi  ne  s'en  émurent 
guère.  Ils  ne  parurent  se  réveiller  un  moment  quk 
l'annonce  des  croisades  de  saint  Louis,  auxquelles 
le  caractère  personnel  du  monarque  donnait  un  in- 
térêt tout  particulier.  On  a,  sur  les  divers  incidents 


136  HISTOIRE    DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

de  ces  expéditions ,  y  compris  la  mort  de  saint  Louis, 
qui  en  fut  la  catastrophe,  une  douzaine  de  pièces  de 
différents  troubadours  la  plupart  assez  obscurs. 

Ces  pièces  n'ont  presque  plus  rien  du  Ion  ni 
du  sentiment  de  celles  qu'avaient  inspirées,  il  n'y 
avait  guère  plus  d'un  demi-siècle,  les  croisades  de 
Richard  et  de  Philippe-Auguste.  Ce  ne  sont  plus 
que  des  lamentations  sur  la  répugnance  que  les 
hommes  de  l'ordre  féodal  et  chevaleresque  montraient 
alors  pour  ces  sortes  d'expéditions,  et  ces  lamenta- 
tions, en  général,  aussi  plates  que  vraies,  attestaient 
la  rapide  décadence  de  la  poésie  provençale,  en 
même  temps  que  celle  du  zèle  pour  les  croisades. 

«  C'est  grand  douleur,  dit  Lanfranc  Cigala ,  des 
»  chevaliers  qui  sont  morts  en  Syrie  ;  et  le  dommage 
»  serait  bien  pire  encore  si  Dieu  ne  les  avait  reçus 
»  en  sa  compagnie.  Mais  pour  les  chevaliers  de  ce 
»  côté  de  la  mer,  je  ne  les  vois  guère  empressés  à 
»  recouvrer  le  saint  héritage.  0  chevaliers!  vous 
»  avez  peur  de  la  mort.  Si  les  Turcs  abandonnaient 
»  leur  bannière,  ils  trouveraient  force  champions 
»  pour  les  poursuivre.  Mais,  fermes  à  leur  poste, 
»  ils  ne  trouvent  guère  d'assaillants.  » 

.»  Il  y  a,  »  dit  Raymond  Gancelm ,  de  Beziers,  un 
des  plus  mauvais  troubadours  dont  il  reste  quelque 
chose,  «  il  y  a  beaucoup  d'hommes  qui  ont  fait 
»  semblant  de  se  disposer  au  passage,  et  n'en  ont  pas 
i)  le  moindre  désir.  Les  excuses  ne  leur  manquent 
*  pas.  Je  ne  puis  partir  sans  une  solde  du  roi,  dit 
»  l'un;  je  suis  malade,  dit  un  autre  ;  si  je  n'avais  des 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE    PROVENÇALE.  137 

»  enfants,  rien  ne  me  retiendrait  ici ,  assure  un 
»  troisième.  » 

La  mort  même  de  saint  Louis,  qui  remplit  la 
France  de  deuil,  n'inspira  rien  déplus  poétique.  De 
trois  pièces  que  l'on  a  sur  cet  événement,  la  moins 
plate  est  une  longue  et  stupide  imprécation  contre 
la  croisade.  «  Maudite  soit  Alexandrie  !  maudite  soit 
»  Clergie!  maudits  soient  les  Turcs!  »  s'écrie  l'auteur, 
ne  sachant  plus  quoi  dire,  et  tout  cela  finit  par  des 
gémissements  sur  la  perle  de  toute  courtoisie  et  de 
toute  chevalerie.  La  poésie  provençale  était  à  coup 
sûr  en  pire  état  encore  que  la  chevalerie  quand  elle 
produisait  des  choses  pareilles. 

La  seule  pièce  provençale  relative  aux  croisades 
de  saint  Louis  qui  mérite  une  mention  particulière 
dans  cet  aperçu,  est  un  peu  antérieure  à  celles  aux- 
quelles je  viens  de  faire  allusion.  Elle  dut  être  com- 
posée vers  1266,  quatre  ans  avant  la  mort  de  saint 
Louis,  et  les  événements  auxquels  elle  a  principale- 
ment rapport  sont  de  l'année  1265. 

Cette  année  fut  singulièrement  désastreuse  pour 
les  chrétiens  de  Syrie.  Le  fameux  Bibars,  qui  régnait 
alors  en  Egypte  sous  le  nom  de  Malek  Daher,  avait 
remporté  sur  eux  de  grands  avantages  :  il  avait  battu 
leurs  auxiliaires  tartares ,  arméniens  et  persans.  Il 
avait  pris  d'abord  la  ville  de  Césarée,  puis  le  château 
.  d'Arsouf,  deux  places  que  saint  Louis  avait  fortifiées 
avec  le  plus  grand  soin  durant  son  séjour  en  Pales- 
tine. Et,  le  cœur  enflé  de  ces  victoires,  Bibars  ne 
songeait  qu'à  en  obtenir  de  nouvelles;  il  menaçait 


138  UISTOIBE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

toutes  les  villes  chrétiennes  de  Syrie,  et  toutes  trem- 
blaient, se  tenant  déjà  pour  perdues. 

Dans  ce  même  temps,  les  papes,  au  lieu  de  songer 
au  péril  de  la  Terre-Sainte,  faisaient  prêcher  une 
croisade  contre  Mainfroi,  fils  naturel  de  Frédéric  II, 
qui,  à  la  mort  de  son  père,  s'était  emparé  du 
royaume  de  Naples,  qu'ils  avaient  donné  à  Charles 
d'Anjou,  frère  de  saint  Louis. 

Ce  fut  la  tête  remplie  et  troublée  de  tous  ces  évé- 
nements, qu'un  templier  provençal,  dont  le  nom 
n'est  pas  connu,  écrivit  la  pièce  suivante: 

«  La  douleur  et  la  colère  ont  pris  siège  en  mon 
y>  âme,  et  de  peu  s'en  faut  qu'elles  ne  me  tuent. 
»  Nous  tombons  sous  le  faix  de  cette  croix  que  nous 
»  avions  prise  en  l'honneur  de  celui  qui  y  fut  attaché. 
»  Il  n'y  a  plus  ni  croix,  ni  loi  qui  nous  vaille  contre 
»  ces  maudits  félons  de  Turcs.  Il  semble  au  con- 
»  traire,  et  tout  homme  le  peut  bien  voir,  que  Dieu 
»  les  maintienne  pour  notre  mal. 

»  Pour  leur  début,  ils  ont  conquis  Césarée  et  pris 
»  d'assautle  fort  château  d' A  rsouf.  Ah!  Seigneur  Dieu, 
»  que  seront  devenus  tant  de  chevaliers,  tant  de  ser- 
»  vanis,  tant  de  bourgeois,  qu'il  y  avait  dans  les  murs 
»  d'Arsouf?  Hélas  I  le  royaume  de  Syrie  a  déjà  tant 
»  perdu  (de  ses  enfants),  que  sa  force  en  est  à  jamais 
»  tombée. 

»  Et  ne  croyez  pas  qu'ils  s'imaginent  en  avoir  fait 
»  assez,  ces  maudits  Turcs!  Ils  ont  juré  tout  haut 
»  de  ne  pas  laisser  dans  ces  lieux  un  seul  homme 
»  croyant  à  Jésus-Christ  :  de  l'église  de  Sainte-Marie, 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE,  139 

y)  ils  vont,  disent-ils,  faire  une  mahomerie.  Eh  bien! 
»  si  Dieu,  à  qui  tout  cela  devrait  déplaire,  y  consent 
»  et  le  trouve  bon,  il  faut  nous  en  contenter  aussi. 

»  Bien  fou  est-il  donc  celui  qui  cherche  querelle 
»  aux  Turcs,  quand  Jésus-Christ  leur  permet  tout. 
»  Quoi  d'étonnant  qu'ils  aient  tout  vaincu,  Franks 
»  etTartars,  Arméniens  et  Persans,  et  qu'ils  nous 
»  battent  ici  chaque  jour,  nous,  Templiers?  Dieu,  qui 
»  veillaitautrefois,dortaujourd'hui;  Mahomels'éver- 
»  tue  de  tout  son  pouvoir  et  fait  travailler  son  ser- 
»  viteur  Malek-Daher. 

»  Le  pape  prodigue  les  indulgences  contre  les 
»  Allemands  à  ceux  d'Arles  et  de  France;  mais  il  en 
»  est  avare  ici,  parmi  nous.  Que  dis-je?  nos  croix 
»  s'échangent  pour  des  croix  de  tournois ,  et  la 
»  guerre  d'outre-mer  pour  celle  de  Lombardie  :  oui, 
»  je  vous'le  dis,  en  vérité,  nous  avons  des  légats  qui 
»  vendent  Dieu  et  les  indulgences  pour  de  l'argent. 

»  Seigneurs  français,  laissez  là  la  Loiubardie  : 
»  Alexandrie  vous  a  fait  pire  que  la  Lombardie; 
»  c'est  à  Alexandrie  que  les  Turcs  vous  ont  vaincus, 
»  faits  prisonniers,  et  mis  à  rançon.  » 

Des  paroles  de  ce  genre,  où  le  chagrin  et  le  dépit 
d'un  grand  mécompte  semblent  déjà  prendre  une 
teinte  d'ironie  et  de  scepticisme  religieux,  disaient 
assez  que  le  temps  des  croisades  était  passé,  et  si 
saint  Louis  alla  se  faire  prendre  à  la  Massoure,  e4 
puis  mourir  en  Afrique,  ce  ne  fut  pas  faute  d'indicea 
qui  auraient  dû  lui  faire  pressentir  quelque  chose 
de  semblable. 


140  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XX. 

POÉSIE    LYRIQUE   DES   TROUBADOURS. 

V.  —  Pièces  sur  les  croisades. 

GUERRES   CONTRE    LES   ARABES   d'eSPAGNE. 

Les  croisades  étaient  un  mouvement  général  du 
christianisme  contre  l'islamisme  ;  il  était  donc  im- 
possible que  les  Arabes  d'Espagne,  si  voisins  du 
foyer  de  ce  mouvement,  ne  s'en  ressentissent  pas 
plus  ou  moins,  n'eussent  pas  leur  part  de  l'ouragan 
qui  soufflait  contre  leurs  frères  d'Orient. 

Toutes  les  relations  des  Arabes  ondalousiens  avec 
les  peuples  chrétiens  d'en  deçà  des  Pyrénées,  étaient 
fondées  sur  des  antécédents  si  puissants,  elles  étaient 
tellement  ce  qu'avaient  voulu  le  temps  et  la  néces- 
sité, que  les  croisades  elles-mêmes  n'y  pouvaient 
rien  changer  d'essentiel  ;  ces  pieuses  expéditions  sui- 
virent là,  plutôt  qu'elles  ne  déterminèrent,  des  im- 
pulsions données  déjà  depuis  longtemps. 

Durant  trois  siècles  entiers  (de  715  à  1019)  les 
populations  du  midi  de  la  France  avaient  eu  à  sou- 
tenir une  lutte  terrible  contre  les  Arabes  andalou- 
siens;  elles  avaient  partagé  avec  les  Espagnols  du 
nord-ouest  de  la  Péninsule  la  tâche  glorieuse  de  re- 
fouler l'islamisme  sur  cette  côte  d'Afrique,  d'où  il 
avait  mis  un  pied  sur  l'Europe.  Mais,  à  dater  de  1020, 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  Hl 

ces  mêmes  populations  avaient  cessé  d'être  directe- 
ment intéressées  aux  entreprises  des  Arabes;  elles 
n'intervenaient  plus  dans  les  guerres  contre  eux 
qu'accidentellement  et  comme  auxiliaires  des  popu- 
lations espagnoles. 

Dès  ce  moment,  les  liaisons  de  commerce  et  d'af- 
faires qui  avaient  commencé  depuis  longtemps  entre 
l'Espagne  musulmane  et  le  midi  de  la  France  s'é- 
taient peu  à  peu  multipliées  et  consolidées,  et  tout  in- 
dique qu'au  commencement  du  douzième  siècle  elles 
étaient  déjà  assez  bien  établies  et  assez  variées.  Il 
ne  restait  plus  guère  de  traces  de  l'horreur  religieuse 
que  les  deux  pays  avaient  eue  l'un  pour  l'autre  dans 
la  vivacité  de  la  première  lutte.  La  supériorité  des 
Arabes  dans  tous  les  arts  de  la  civilisation  était  géné- 
ralement sentie  par  les  hautes  classes  de  la  société 
du  Midi  ;  on  les  admirait,  on  les  prenait  pour  mo- 
dèles, et  l'on  cédait  sans  répugnance  au  penchant 
que  l'on  se  sentait  pour  eux. 

D'un  autre  côté,  les  Arabes  d'Espagne  n'avaient  pas 
en  général,  aux  yeux  des  chrétiens,  les  mêmes  torts 
que  ceux  de  Syrie.  Ils  n'occupaient  point  la  terre 
ou  était  né  Jésus-Christ;  ils  ne  dominaient  point  sur 
les  bords  du  Jourdain,  ils  n'étaient  point  en  posses- 
sion du  saint  Sépulcre,  et  ne  l'avaient  jamais  profané. 
C'était  une  espèce  de  justice  que  les  troubadours 
leur  rendaient  volontiers,  même  dans  la  ferveur  des 
croisades  ;  il  y  a  un  de  ces  poètes,  qui  va  jusqu'à  ne 
point  vouloir  exempter  les  Espagnols  des  croisades 
de  Syrie,  à  raison  de  leurs  guerres  avec  leurs  voi- 


142  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

sins  musulmans;  «  car  bien  que  ce  soient,  dit-il,  de 
»  méchants  Sarrasins,  encore  ne  sont-ce  pas  eux  qui 
»  ont  détruit  le  saint  tombeau  de  Jésus-Christ.  » 

On  voit,  par  toutes  ces  raisons,  que  les  croisades 
ne  purent  être  ni  si  animées  ni  si  fréquentes  contre 
les  Arabes  d'Espagne  que  contre  ceux  de  Syrie.  Il  y 
a  plus,  il  n'y  eut  pas,  à  proprement  parler,  contre  les 
dominateurs  musulmans  de  la  Péninsule,  de  croi- 
sade dans  laquelle  ne  figurât,  comme  auxiliaire,  un 
parti  musulman  opprimé  qui  se  trouvait  avoir  mo- 
mentanément, contre  ces  dominateurs,  le  même  in- 
térêt que  les  chrétiens  ;  la  grande  politique  de  ceux-ci 
consistait  à  saisir  l'occasion  de  ces  alliances. 

La  première  expédition  entreprise  sous  le  nom 
de  croisade  contre  les  musulmans  d'Espagne  cor- 
respond exactement  à  la  croisade  de  saint  Bernard, 
dans  le  plan  général  de  laquelle  il  y  a  toute  appa- 
rence qu'elle  entra  comme  accessoire. 

Celte  époque  était  celle  d'une  grande  crise  poli- 
tique dans  la  Péninsule. 

Les  chefs  africains  qui ,  sous  le  nom  d'Almora- 
vides,  dominaient  depuis  près  d'un  siècle  tant  en 
Espagne  qu'en  Afrique,  étaient  alors  en  grand  péril 
dans  les  deux  pays.  Au  delà  du  détroit,  ils  étaient 
assaillis  par  un  nouveau  parti,  celui  des  Almohades  ; 
dans  la  Péninsule  par  les  Arabes  andalousiens,  qui, 
depuis  longtemps  opprimés  et  mécontents,  se  sou- 
levaient de  toutes  parts  pour  recouvrer  leur  in- 
dépendance. 

Les  chefs  de  l'Espagne  chrétienne,  voyant  leurs 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  143 

adversaires  aux  prises  entre  eux,  jugèrent  le  moment 
propice  pour  s'étendre  à  leurs  dépens  ;  ils  formèrent 
dans  cette  vue  une  vaste  ligue,  dont  Alphonse  VII, 
roi  de  Castille,  fut  élu  chef  avec  le  titre  d'empereur, 
et  cette  ligue  s'entendit,  ou  feignit  de  s'entendre,  avec 
les  Almoravides,  qui,  dans  l'état  désespéré  de  leurs 
affaires  n'avaient  plus  le  choix  des  expédients. 

Toutes  les  petites  puissances  des  côtes  de  la  Médi- 
terranée, tant  italiennes  que  provençales,  entrèrent 
dans  cette  ligue,  où  elles  devaient  agir  de  concert 
avec  le  comte  de  Barcelone.  Le  seigneur  de  Marseille, 
Guillaume  de  Baux,  Guillaume  VI  de  Montpellier,  et 
la  fameuse  vicomtesse  Ermengarde  deNarbonne,  sont 
ceux  des  seigneurs  du  Midi  que  l'histoire  désigne 
comme  y  ayant  figuré  très-activement.  Nul  doute 
qu'entre  les  motifs  pour  lesquels  se  fit  cette  croisade 
épisodique,  des  intérêts  de  commerce  et  d'industrie 
ne  fussent  pour  quelque  chose.  Aussi  paraît-il  que 
les  seigneurs  de  l'intcrieur  du  pays  n'y  intervinrent 
pas  :  d'ailleurs  beaucoup  d'entre  eux  étaient  engagés 
dans  la  croisade  contemporaine  de  Raymond  V. 

Je  n'ai  point  à  m'occuper  des  résultats  militaires 
et  politiques,  ni  de  celte  première  croisade  contre 
les  musulmans  d'Espagne,  ni  des  subséquentes.  Ma 
tâche  se  borne  à  constater  la  part  que  prirent  à 
toutes  les  poêles  provençaux  ;  car  ils  prirent  part  à 
toutes  :  ils  les  chantèrent  ou  les  prêchèrent  toutes 
avec  le  même  zèle  que  celles  de  Syrie,  et  en  général 
avec  plus  de  talent  et  de  succès.  Du  reste,  ce  n'est 
pas  uniquement  pour  leur  plus  ou  moins  de  mérite 


144.  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

littéraire  que  les  compositions  des  troubadours  rela- 
tives aux  croisades  d'Espagne  réclament  quelque 
attention,  c'est  encore,  et  bien  autant,  pour  les  indices 
qu'elles  renferment  des  relations  du  midi  de  laFrance 
avec  l'Espagne  musulmane  ou  chrétienne,  aux  épo- 
ques où  elles  eurent  lieu.  Cela  convenu,  je  reviens 
à  la  croisade  d'Alphonse  Yll. 

Marcabrus  est  le  seul  troubadour  connu  pour  l'a- 
voir chantée  :  il  nous  reste  de  lui  deux  pièces  qui  s'y 
rapportent,  et  qui,  malgré  le  vague  et  l'obscurité  de 
beaucoup  de  détails,  ne  laissent  pas  d'être  assez 
curieuses. 

La  première  est  une  exhortation,  une  sorte  de  pré- 
dication poétique,  faite  pour  être  chantée  en  public, 
afin  d'émouvoir  l'imagination  des  individus  et  des 
masses  à  cette  grande  entreprise  projetée  contre  les 
Arabes  andalousiens.  Il  y  a  seulement  à  cette  pré- 
dication cela  de  singulier,  qu'elle  semble  avoir  été 
primitivement  destinée  à  être  adressée  aux  popula- 
tions espagnoles;  car  l'auteur  y  désigne  toujours 
l'Espagne  comme  le  pays  oîi  il  se  trouve  au  moment 
où  il  est  censé  parler.  Le  plus  probable,  c'est  qu'elle 
dut  être  en  effet  chantée  en  delà  comme  en  deçà  des 
Pyrénées. 

La  pièce  est  essentiellement  religieuse,  mais  l'es- 
prit des  troubadours  y  perce  encore  ça  et  là,  par 
quelques  traits  d'admiration  ou  d'indulgence  pour 
les  idées  et  les  mœurs  chevaleresques.  La  guerre 
contre  les  Infidèles  y  est  mystiquement  figurée  comme 
une  sorte  de  piscine  ou  de  lavoir  spirituel,  où  chaque 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  1V5 

chrétien  est  invité  à  courir  se  purifier  de  ses  péchés; 
et  comme  ce  terme  de  lavoir  (lavador)  revient  à  une 
place  fixe  dans  chaque  couplet,  la  pièce  prit  de  là 
le  titre  de  Lavador.  Les  traditions  provençales  at- 
testent qu'elle  fut  célèbre  parmi  les  compositions  des 
troubadours.  Je  n'ai  point  l'intention  de  justifier  ni 
d'expliquercette célébrité. Cependant,  commelapièce 
estlaplusancienne  de  son  genre,  et  servit,  selon  toute 
apparence,  de  modèle  à  plusieurs  de  celles  qui  furent 
com  posées  depuis  pour  les  croisades  de  Syrie  ;  comme, 
d'un  autre  côté,  elle  marque  bien  l'influence  qu'a- 
vaient encore,  sur  le  midi  de  la  France,  les  révolu- 
tions de  l'Espagne  musulmane ,  je  crois  devoir  es- 
sayer d'en  donner  une  idée.  Je  vais  la  traduire  aussi 
exactement  que  possible,  au  risque  inévitable  d'être 
souvent  étrange  et  dur ,  et  en  prévenant  d'abord 
que,  par  une  bizarrerie  unique  en  son  genre,  la  pièce 
commence  par  un  vers  latin  qui  a  l'air  d'une  formule 
de  liturgie. 

«  Pax  in  nomine  Domini.  »  Marcabrus  a  composé  ce 
chant,  vers  et  musique  :  écoutez  ce  qu'il  dit  :  «  Le 
»  Seigneur,  le  Roi  du  ciel,  nous  a  ouvert  dans  sa 
»  miséricorde,  tout  proche,  un  lavoir,  tel  qu'il  n'en 
»  existe  pas  de  pareil  en  deçà  de  la  mer,  ni  par  delà, 
»  devers  le  val  de  Josaphat. 

»  Nous  devons  (tous),  à  suivre  la  raison,  nous  pu- 
»  rifier  matin  et  soir.  Que  celui  donc  qui  désire  se 
M  purifier  tandis  qu'il  a  vie  et  force,  coure  au  (saint) 
»  lavoir  où  est  notre  guérison.  (Malheur  à  nous)  si 
»  nous  arrivons  auparavant  à  la  mort  I  tout  bas  (dans 
II.  10 


146  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

)?  l'abîme),  nous  sera  de  là  haut  marquée  notre  (éter- 
»  nelle)  demeure. 

»  Avarice  et  déloyauté  ont  banni  (du  monde  joie) 
»  et  jouvence.  Ah!  quelle  douleur  de  voir  chacun 
»  convoiter  des  biens  dont  le  gain  sera  l'enfer  pour 
»  lui,  si  avant  de  clore  à  jamais  œil  et  bouche,  il  ne 
»  court  au  (saint)  lavoir  I  si  superbe  et  si  farouche 
»  qu'il  soit,  chacun,  àlamort,trouveplusfortquelui. 

»  Le  Seigneur,  qui  sait  tout  ce  qui  est,  tout  ce  qui 
»  fut  et  sera,  nous  promet  ses  récompenses  par  la 
»  voix  de  l'empereur  (d'Espagne).  Oh!  savez-vous 
»  quelle  sera  la  splendeur  de  ceux  qui  se  purifieront 
»  au  lavoir,  et  vengeront  Dieu  des  outrages  que  lui 
))  ont  fait  les  païens  d'Arabie?  Leur  splendeur  sera 
»  plus  vive  que  celle  de  l'étoile  guide-navire. 

»  La  race  de  chiens  du  (faux)  prophète,  les  hommes 
>)  félons  du  chef  (imposteur)  abondent  tellement  ici 
»  (en  deçà  des  ports),  qu'il  n'y  reste  personne  pour 
»  honorer  Dieu.  (Chassons-les)  par  la  vertu  du  (saint) 
»  lavoir ,  guidés  par  Jésus-Christ,  refoulons  en  ar- 
»  rière  ces  chétifs  qui  croient  aux  sortilèges  et  aux 
»  augures. 

»  Que  les  lâches,  que  les  débauchés  accroupis  dans 
))  l'ivresse  et  la  bonne  chère  restent  dans  leurs  souil- 
»  lures  ;  Dieu  ne  veut  à  son  lavoir  que  les  courtois 
»  et  les  preux 

»  Déjà  ici,  en  Espagne,  le  marquis  et  ceux  du 
»  Temple  supportent  bravement  le  poids  et  l'effort 
»  de  l'orgueil  païen;  et  Jésus-Christ  de  son  lavoir 
»  verse  sur  eux  des  biens  qui  seront  refusés  à  ces 


HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  14.7 

»  yils  recrues  de  prouesse  qui  n'aiment  ni  joie  ni 
>y  déport.  » 

Si  Marcabrus  n'était  pas  déjà  en  Espagne  quand 
il  composa  celte  pièce,  il  y  passa  aussitôt  après  l'avoir 
composée  ;  et  là,  il  en  écrivit  une  seconde  dans  la- 
quelle il  s'adresse  directement  à  Alphonse  VII  lui- 
même,  qu'il  qualifie  d'empereur.  Bien  que  moins 
travaillée,  et  d'un  artifice  métrique  moins  recherché, 
celte  seconde  pièce  est  néanmoins  plus  intéressante 
que  la  première.  Il  s'y  trouve  plusieurs  allusions 
très-directes  à  l'événement  qui  en  est  le  sujet  et  aux 
relations  du  midi  de  la  France  avec  l'Espagne.  Mal- 
heureusement, ces  allusions  sont  si  concises  et  ren- 
dues en  termes  si  généraux  ou  si  figurés,  qu'il  n'y  a 
guère  de  parti  à  en  tirer.  Voici  néanmoins  quelques- 
uns  des  passages  les  plus  clairs  de  la  pièce  : 

«  Empereur,  je  sais  maintenant  par  moi-même 
»  combien  croît  votre  prouesse.  Je  me  suis  hàlé  de 
»  venir,  et  je  me  réjouis  de  vous  voir  nourri  de 
«  joie,  monté  en  gloire,  florissant  de  jeunesse  et  de 
»  courtoisie. 

»  Puisque  le  fils  de  Dieu  vous  requiert  de  le  ven- 
»  ger  de  la  race  de  Pharaon,  réjouissez-vous-en. 

»  Et  si  ceux  d'outre  les  ports  ne  s'émeuvent,  ni 
>>  pour  l'Espagne,  ni  pour  le  sépulcre ,  c'est  à  vous 
»  à  prendre  la  tâche,  à  chasser  les  Sarrasins,  et  à  ra- 
»  battre  leur  orgueil;  Dieu  sera  avec  vous  au  mo- 
»  ment  décisif. 

»  Tout  secours  manque  aux  Almoravides,  par  la 
»  faute  des  seigneurs  d'outre  les  ports  qui  se  sont 


148  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  mis  à  ourdir  certaine  trame  d'envie  et  d'iniquité. 
»  Mais  chacun  d'eux  se  flatte  de  se  faire  absoudre  à 
»  sa  mort  de  sa  part  de  l'œuvre. 

»  Laissons  donc  se  déshonorer  ceux  de  l'autre  côté 
))  des  montagnes,  ces  barons  qui  aiment  l'aise  et  les 
»  douceurs  de  la  vie,  les  lits  mollets  et  le  bien  dor- 
))  mir;  et  nous  de  ce  côté,  répondant  à  l'appel  de 
»  Dieu,  reconquérons  glorieusement  son  honneur  et 
»  sa  terre. 

))  Ils  se  réjouissent  fort  entre  eux,  ces  déhonorés 
j)  qui  se  dispensent  du  saint  pèlerinage,  et  moi  je 
))  leur  dis  que  le  jour  viendra  où  il  leur  faudra  sor- 
)^  tir  de  leurs  châteaux;  mais  ils  en  sortiront  les 
»  pieds  en  avant,  la  tête  en  arrière. 

»  Que  le  comte  de  Barcelone  persiste  seulement 
»  dans  sa  résolution  avec  le  roi  de  Portugal  et  celui 
»  de  Navarre,  et  bientôt  nous  irons  planter  nos  pa- 
»  villons  sous  les  murs  de  l'impériale  Tolède,  et  dé- 
})  truire  les  païens  qui  la  gardent.  » 

En  dépit  des  fîères  assurances  du  troubadour,  les 
succès  de  la  croisade  d'Alphonse  VU  ne  furent  que 
partiels  et  peu  décisifs.  Les  Almohades,  vainqueurs 
des  Almoravides  en  Afrique,  dominèrent  partout  à 
leur  place,  dans  la  Péninsule  comme  ailleurs,  et  ce 
fut  dès  lors  à  cette  nouvelle  dynastie  de  conquérants 
qu'eurent  affaire  les  chrétiens  espagnols.  La  lutte 
dura  de  1150  à  1212,  où  elle  se  termina  à  l'avan- 
tage de  ces  derniers,  dans  les  plaines  deToloza.  Mais, 
dans  cet  intervalle  de  soixante-deux  ans,  les  Almo- 
hades obtinrent  sur  les  chefs  de  l'Espagne  chrétienne 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  H9 

plusieurs  victoires  dont  l'Europe  entière  eut  lieu  de 
s'alarmer.  La  première  fut  celle  qu'ils  remportèrent 
en  1157  à  Andujar.  Cette  même  année  mourut  le 
roi  de  Castille  Alphonse  VII,  et  sa  mort  fut,  pour 
l'Espagne,  un  malheur  pire  qu'une  défaite. 

Parmi  les  pièces  de  Pierre  d'Auvergne,  il  y  en  a  une 
qui  fait  allusion  à  ces  divers  événements  et  à  je  ne 
sais  quel  projet  d'expédition  contre  l'Afrique,  si^^ge 
de  l'empire  des  Almohades;  projet  dont  il  n'est  pas 
question  dans  l'histoire.  La  pièce  doit,  sans  aucun 
doute,  être  rangée  parmi  celles  qui  sont  relatives 
aux  croisades;  mais  tout  y  est  trop  vague  et  trop 
concis  pour  la  poésie,  et  je  crois  inutile  de  m'y  arrê- 
ter. Le  cours  des  événements  nous  mène  à  d'autres 
plus  intéressantes. 

Yacoub  Almanzor,  monté  en  1184  sur  le  trône  des 
Almohades,  ne  tarda  pas  à  s'y  rendre  de  plus  en  plus 
formidable  aux  Espagnols.  Ayant  passé  en  1195, 
avec  de  grandes  forces,  en  Espagne,  il  marcha 
contre  Alphonse  IX,  roi  de  Castille,  et  gagna  sur  lui, 
coup  sur  coup,  deux  batailles,  dont  la  première , 
celle  d'Alarcos,  fut  une  des  plus  décisives  et  des  plus 
glorieuses  que  les  musulmans  eussent  jamais  rem- 
portées sur  les  chrétiens.  Ce  dernier  événement  est 
un  de  ceux  par  lesquels  l'histoire  des  troubadours 
se  rattache  de  la  manière  la  plus  particulière  à  celle 
des  croisades  d'Espagne.  Il  y  a ,  dans  l'ancien  bio- 
graphe provençal  de  Folquet  de  Marseille,  un  pas- 
sage fort  intéressant,  relatif  aux  suites  de  la  bataille 
d'Alarcos  :  je  vais  le  traduire  en  entier. 


150  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

«  Quand  le  bon  roi  Alphonse  de  Castille  eut  été 
»  déconfit  par  le  roi  de  Maroc,  qui  se  nommait  Mi- 
»  ramolin,  et  quand  celui-ci  lui  eut  pris  Calatrava, 
»  Salvaterra  et  le  château  de  Tonina,  il  y  eut  grande 
»  douleur  et  grande  tristesse  par  toute  l'Espagne, 
»  et  chez  tous  les  nobles  gens  qui  en  furent  infor- 
»  mes,  à  cause  du  déshonneur  qui  en  revenait  à  la 
»  chrétienté,  et  du  dommage  qu'en  souffrait  le  bon 
»  roi,  qui  avait  perdu  beaucoup  de  ses  terres;  et  les 
»  hommes  du  Miramolin  entraient  souvent  dans  son 
»  royaume  et  y  faisaient  grand  dégât. 

»  Le  bon  roi  Alphonse  envoya  alors  ses  messagers 
»  au  pape,  pour  que  celui-ci  le  fît  secourir  par  les 
))  barons  de  France  et  d'Angleterre,  par  le  roi  d'Ara- 
»  gon  et  le  comte  de  Toulouse. 

»  Don  Folquet  de  Marseille,  qui  était  fort  ami  du 
»  roi  de  Castille,  ne  s'était  pas  encore  alors  rendu  à 
»  Tordre  de  Citeaux.  Il  fit  une  prédication  pour  ex- 
»  horter  les  barons  et  les  nobles  gens  à  secourir  le 
»  bon  roi  de  Castille,  en  montrant  l'honneur  que 
y>  leur  ferait  le  secours  qu'ils  porteraient  au  roi ,  et 
w  le  pardon  qu'ils  en  auraient  de  Dieu.  » 

Nous  avons  encore  la  pièce  désignée  par  le  bio- 
graphe; elle  est  curieuse,  sous  le  rapport  historique, 
comme  le  seul  monument,  aujourd'hui  subsistant, 
d'une  tentative  de  croisade  dont  l'histoire  parle  à 
peine  et  qui  n'eut  aucun  résultat  connu. 

Quant  au  mérite  poétique,  la  pièce  n'en  est  pas 
dépourvue  :  c'est  une  de  celles  otî  les  lieux  com- 
muns de  croyance  et  de  piété  chrétiennes,  qui  con- 


HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  151 

stituent  le  fond  de  presque  toutes,  sont  rendus  avec 
le  plus  d'élégance  et  de  vivacité,  mais  non  sans 
quelque  pointe  de  ce  bel  esprit  maniéré,  l'un  des 
caractères  de  la  poésie  de  Folquet.  En  voici  la  plus 
grande  partie  fidèlement  rendue,  et  seulement  éla- 
guée de  quelques  traits  oiseux  ou  languissants. 

«  Je  ne  connais  plus  de  prétexte  pour  nous  dis- 
»  penser  désormais  de  servir  Dieu.  Nous  avons  déjà 
»  perdu  le  saint  Sépulcre  ;  soufï'rirons-nous  mainte- 
y>  nant  que  l'Espagne  soit  aussi  perdue?  A  passer  en 
»  Syrie,  nous  avons  trouvé  des  obstacles  ;  mais  pour 
»  passer  en  Espagne,  nous  n'avons  à  craindre  ni 
»  vents  ni  mer.  Hélas!  comment  Dieu  peut-il  nous 
})  semondre  plus  fort ,  à  moins  de  redescendre  mou- 
»  rir  pour  nous? 

»  Dieu  s'est  donné  lui-même  (une  fois)  à  nous, 
y>  quand  il  est  venu  effacer  nos  péchés  ;  et  en  nous 
»  rachetant,  il  nous  a  imposé  ici-bas  une  dette  de  re- 
X)  connaissance.  Que  celui-là  donc  qui  désire  vivre 
»  par  la  mort  même ,  offre  aujourd'hui  pour  Dieu 
»  cette  vie  que  Dieu  lui  rendit  en  mourant.  Tout 
»  homme  doit  mourir,  il  ne  sait  quand.  Oh  I  que  ce- 
y>  lui-là  vit  follement,  qui  vit  sans  épouvante  I  Cette 
»  vie  dont  nous  sommes  si  avides  est  un  mal,  nous 
»  le  savons;  et  mourir  pour  Dieu  est  un  bien. 

))  En  quelle  erreur  sont  donc  les  hommes?  Ce 
»  corps,  que  nul  ne  peut  à  aucun  prix  sauver  de  la 
»  mort,  chacun  le  ménage  et  le  flatte  et  ne  s'effraye 
»  point  de  son  âme  qu'il  peut  préserver  de  la  per- 
»  dition  et  des  supplices!  Que  chacun  pense  au  fond 


152  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  de  son  cœur  si  je  dis  vrai  ou  non  ;  et  il  aura  alors 
»  meilleure  volonté  de  marcher  au  service" de  Dieu. 
»  Que  nul  brave  ne  regarde  à  sa  pauvreté  :  qu'il 
»  fasse  seulement  le  premier  pas  ;  il  trouvera  Dieu 
»  secourable. 

»  Il  y  a  du  moins  une  chose  possible  à  chacun, 
»  c'est  d'avoir  du  cœur;  qu'il  en  montre  donc;  le 
»  reste,  Dieu  le  fera  et  notre  bon  roi  d'Aragon.  Ce  roi 
))  qui  ne  faillit  à  personne,  ne  faillira  à  nul  vaillant 
»  pèlerin.  Il  ne  sera  point  parjure  à  Dieu,  au  moment 
»  d'être  couronné  ici-bas,  ou  là-haut  dans  le  ciel, 
»  car  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  couronnes  lui  est 
»  assurée. 

»  Et  que  le  roi  de  Caslille  n'écoute  point  de  folles 
»  raisons  :  qu'il  ne  se  décourage  pas  pour  quelques 
j)  pertes.  Qu'il  rende  plutôt  grâces  à  Dieu  qui  veut 
»  aujourd'hui  triompher  par  lui » 

Que  l'on  restitue,  par  la  pensée,  à  ces  paroles,  la 
mélodie  et  le  coloris  dont  les  a  nécessairement  dé- 
pouillées une  traduction  française  en  prose  et  en 
style  moderne,  et  l'on  conviendra  que  Folquet  prê- 
chait pour  le  moins  aussi  bien  la  croisade  d'Espagne 
que  les  autres  troubadours  pouvaient  avoir  prêché 
celle  de  Syrie. 

Mais  il  ne  trouva,  à  ce  qu'il  paraît,  pour  l'entendre, 
que  des  hommes  qui  revenaient  mécontents,  haras- 
sés et  décimés,  de  la  troisième  croisade,  et  fort  mal 
disposés  pour  une  quatrième,  qui  n'eut  point  lieu 
cette  fois.  On  ne  voit  du  moins,  à  cette  époque, 
dans  l'histoire  d'Espagne,  rien  à  quoi  l'on  puisse 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  153 

donner  convenablement  le  nom  de  croisade.  Aussi 
les  Almohades  continuèrent-ils  à  dominer  dans  la  pé- 
ninsule. Le  seul  échec  qu'ils  éprouvèrent,  ce  fut  la 
perte  de  Yacoub  Almanzor,  le  plus  heureux  et  le 
plus  grand  de  leurs  chefs,  qui  mourut  en  1199,  lais- 
sant pour  successeur  son  fils  Mohammed,  surnommé 
El  Nassir. 

Sous  celui-ci»  les  Espagnols  reprirent  confiance  en 
eux;  et  ne  tardèrent  pas  à  remuer  de  nouveau.  Mo- 
hammed n'eut  pas  d'abord  l'air  de  faire  beaucoup 
d'altention  à  leurs  mouvements;  ils  en  devinrent 
plus  menaçants  ;  et  le  monarque  Almohade,  à  la  fin, 
résolu  de  les  comprimer,  se  mit  tout  entier  aux  ap- 
prêts d'une  descente  en  Espagne.  Ces  apprêts  furent 
tels,  qu'ils  semblaient  avoir  moins  pour  but  le  main- 
tien d'une  conquête  déjà  faite,  que  la  conquête  de 
l'Europe  entière.  Mohammed  El  Nassir  arriva  à  Sé- 
villeen  1210,  suivi  d'une  armée  divisée  en  trois  corps 
de  bataille,  dont  le  moindre  était,  dit-on,  de  160,000 
hommes,  fantassins  ou  cavaliers. 

L'Espagne  n'avait  pas  attendu,  pour  s'épouvanter 
de  la  levée  de  forces  si  prodigieuses,  de  les  voir  en 
deçà  du  détroit.  Ces  forces  n'avaient  point  encore 
quitté  l'Afrique  que  les  chrétiens  faisaient  déjà  de 
tous  côtés  de  grands  préparatifs  pour  leur  résister. 
Tous  les  princes  de  la  péninsule  avaient  réuni  leurs  ar- 
mées, sous  le  commandementgénéral  d'Alphonse  IX  ; 
et  Rodrigue,  archevêque  de  Tolède,  parcourait  la 
France  et  l'Italie,  implorant  partout  le  secours  des 
rois,   des  seigneurs  et  des  peuples.  Les  Irouba- 


15 5^  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

dours  ne  manquèrent  pas  plus  cette  fois  que  les  pré- 
cédentes au  besoin  du  christianisme  :  ils  secon- 
dèrent, parleurs  chants  belliqueux,  l'appel  du  clergé 
espagnol  contre  les  Barbares  d'Afrique. 

De  tous  ces  chants,  on  n'a  plus  que  celui  de  Ga- 
vaudan  le  vieux,  troubadour  peu  connu,  mais  qui 
mériterait  de  l'être  davantage,  ne  fût-ce  qu'à  cause 
du  chant  en  question.  C'est  en  effet,  le  plus  beau  de 
son  genre,  le  plus  énergique,  et  celui  dans  lequel  il 
règne  le  plus  de  franche  inspiration,  celui  dont  l'ar- 
gument est  détaillé  avec  le  plus  de  poésie.  Il  est  seu- 
lement dommage  d'y  trouver  un  ou  deux  passages 
très-difficiles  et  qui  ne  peuvent  être  traduits  que 
d'une  manière  un  peu  hasardée.  Le  voici  tout  entier. 

«  Seigneurs,  pour  nos  péchés,  s'est  accrue  la  force 
j)  des  Sarrasins.  Jérusalem  a  été  prise  par  Saladin, 
»  et  n'est  point  encore  reconquise;  et  voilà  que  le 
))  roi  de  Maroc  s'apprête  à  faire  la  guerre  à  tous  les 
»  rois  chrétiens,  avec  ses  faux  Andalousiens,  avec  ses 
))  Arabes  armés  contre  la  foi  du  Christ. 

»  Il  a  rassemblé  toutes  les  races  du  couchant ,  les 
»  Mazmudes,  les  Maures,  les  Berbères  et  les  Goths. 
»  Vigoureux  ou  débile,  pas  un  d'eux  n'est  resté  en 
»  arrière;  et  jamais  pluie  ne  tomba  plus  serrée  qu'ils 
»  ne  passent,  encombrant  les  plaines  (  et  s'affamant 
»  les  uns  les  autres).  Ils  paissent  sur  les  corps  morts, 
»  comme  les  brebis  sur  l'herbe,  et  n'y  laissent  ni 
»  brin  ni  racine. 

»  Ils  sont  si  fiers  (de  leur  nombre),  qu'ils  regar- 
»  dent  le  monde  comme  à  eux.  Quand  ils  font  halte 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  155 

»  dans  les  prés,  entassés  les  uns  sur  les  autres,  Maro- 
»  quins  sur  Marabouts,  Marabouts  (sur  Berbères),  ils 
»  se  raillent  de  nous  entre  eux  :  Franks,  disent-ils, 
»  cédez-nous  la  place,  Toulouse  et  la  Provence  sont  à 
»  nous;  à  nous  tout  l'intérieur  du  pays,  jusqu'au 
»  Puy.  Entendit-on  jamais  si  insolentes  railleries  de 
»  la  bouche  de  ces  faux  chiens,  de  cette  race  sans  loi? 

»  Entendez-les,  ô  empereur,  et  vous,  roi  de  France, 
»  roi  des  Anglais,  et  vous,  comte  de  Poitiers;  et  venez 
n  tous  au  secours  du  roi  de  Castille.  Personne  n'eut 
»  jamais  occasion  si  belle  de  servir  Dieu;  avec  son 
»  aide  vous  vaincrez  tous  ces  païens ,  dont  Mahomet 
B  s*est  joué,  ces  renégats,  ces  rebuts  d'hommes. 

))  Jésus-Christ,  dont  la  parole  nous  a  appelé  à 
a  faire  une  bonne  fin,  nous  en  montre  aujourd'hui 
»  la  voie  :  il  nous  indique  la  pénitence  moyennant 
»  laquelle  nous  sera  remis  le  péché  commis  dans 
))  Adam.  Il  nous  promet,  si  nous  voulons  le  croire, 
y>  de  vouloir  nous  recevoir  parmi  les  bienheureux, 
n  et  d'être  notre  guide  contre  les  félons  disgraciés. 

»  Ne  livrons  point,  nous,  fermes  possesseurs  de  la 
n  grande  loi,  ne  livrons  point  nos  héritages  à  de  noirs 
»  chiens  d'outre-mer.  Que  chacun  songe  à  prévenir 
M  le  danger  :  n'attendons  pas  qu'il  nous  ait  atteints. 
»  Les  Portugais  et  les  Castillans,  ceux  de  Galice,  de 
»  Navarre  et  d'Aragon,  qui  étaient  pour  nous  comme 
»  une  barrière  avancée,  sont  maintenant  défaits  et 
»  honnis. 

»  Mais  viennnent  les  barons  croisés  d'Allemagne, 
»  de  France,  d'Angleterre,  de  Bretagne,  d'Anjou,  de 


156  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

»  Béarn,  de  Gascogne  et  de  Provence,  réunis  à  nous, 
»  en  une  seule  masse,  et  l'épée  à  la  main,  nous  en- 
»  trerons  dans  la  foule  des  infidèles,  frappant,  tail- 
»  lant,  jusqu'à  ce  que  nous  les  ayons  tous  extermi- 
»  nés  ;  et  alors  nous  partagerons  le  butin  entre  nous 
»  tous. 

»  Don  Gavaudan  sera  prophète  :  ce  qu'il  dit  sera 
>)  fait  :  les  chiens  périront ,  et  là  où  Mahomet  fut 
»  invoqué.  Dieu  sera  honoré  et  servi.  » 

Et  le  troubadour  fut  prophète,  comme  il  s'en  était 
vanté.  Les  forces  chrétiennes  s'étant  rencontrées  avec 
celles  des  Âlmohades,  au  voisinage  de  Toloza  en  An- 
dalousie, les  premières  remportèrent,  au  mois  de 
juillet  1212,  la  fameuse  bataille  dite  des  Navas  de 
Toloza,  qui  rendit  pour  quelque  temps  la  prépondé- 
rance aux  chrétiens  en  Espagne.  Gavaudan  y  com- 
battit, à  ce  qu'il  paraît,  en  personne,  au  milieu  de 
soixante  mille  auxiliaires,  accourus  d'outre  les  Py- 
rénées, et  fut  ainsi  l'un  des  héros  de  l'expédition 
dont  il  avait  été  le  Tyrtée. 

Cette  pièce  de  Gavaudan  est  la  dernière  de  son 
genre  que  l'on  trouve  dans  les  manuscrits  proven- 
çaux, de  même  que  la  croisade  à  laquelle  elle  se  rap- 
porte est  la  dernière  entreprise  contre  les  musulmans 
d'outre-Pyrénées.  Après  la  bataille  des  Navas  de  To- 
loza, les  Arabes  andalousiens  se  maintinrent  encore 
près  de  trois  siècles  dans  la  péninsule.  Mais  à  dater 
de  cette  grande  bataille,  les  forces  chrétiennes  du 
pays  suffirent  pour  les  resserrer  de  plus  en  plus, 
jusqu'au  jour  fatal,  où  il  ne  fallut  que  le  décret  d'un 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  157 

roi  d'Espagne ,  pour  envoyer  leurs  misérables  restes 
périr  en  Afrique. 

Maintenant,  je  crois  devoir  revenir  un  moment 
sur  la  période  de  ces  croisades  contre  les  musulmans 
de  la  péninsule. 

Durant  toute  cette  période,  la  condition  des  Arabes 
andalousiens  offrit  de  grandes  analogies  avec  celle 
des  chrétiens  qui  les  assaillaient.  Pour  eux,  tout 
aussi  bien  et  plus  encore  que  pour  ceux-ci,  la  guerre 
était  une  guerre  sainte,  une  croisade  véritable  sous 
un  autre  nom.  C'était,  on  le  sait,  un  devoir  de  reli- 
gion, pour  tout  musulman,  de  combattre  pour  l'ex- 
tension de  l'islamisme.  Tout  musulman  tué  dans 
l'accomplissement  de  ce  devoir  était  censé  martyr, 
et  en  obtenait  le  titre  et  les  honneurs. 

Jusque-là  l'analogie  était  vague  et  très-générale  : 
elle  s'étendait  de  tous  les  musulmans  à  tous  les  chré- 
tiens. Mais  entre  les  Arabes  andalousiens  et  les  chré- 
tiens du  midi  de  la  France,  elle  était  plus  particu- 
lière et  plus  expresse.  Les  premiers  avaient,  comme 
ceux-ci,  leurs  poètes,  leurs  troubadours,  qui  leur 
prêchaient  aussi  la  guerre  sainte,  qui  célébraient 
leurs  victoires  sur  les  infidèles,  déploraient  leurs 
défeites,  qui,  en  un  mot,  exprimaient  toutes  les  émo- 
tions nationales  ou  populaires  qu'excitaient  les  di- 
verses chances  de  cette  guerre. 

J'aurais  aimé  à  faire  connaître  quelques-unes  de 
ces  pièces  des  Arabes  andalousiens,  relatives  à  leurs 
croisades  contre  les  chrétiens  :  il  ei\t  été  curieux, 
pour  nous,  de  les  rapprocher  des  compositions  cor- 


158  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

respondantes  des  troubadours ,  et  de  voir  comment 
ceux-ci  auraient  soutenu  le  parallèle. 

A  mon  grand  regret,  le  temps  me  manque  pour 
ces  développements  :  tout  ce  que  je  puis  faire,  pour 
donner  quelque  idée  des  compositions  poétiques  des 
Arabes  d'Espagne  sur  leurs  guerres  avec  les  chrétiens, 
c'est  d'en  citer  une  qui  a  été  publiée  et  traduite  par 
M.  Grangeret  de  la  Grange,  dans  un  excellent  recueil 
de  poésies  arabes  qu'il  a  fait  paraître  en  1828. 

La  pièce  dont  il  s'agit  est  d'un  poëte  célèbre 
nommé  Aboul-baka-Saleh,  de  la  ville  deRonda,  dans 
le  royaume  de  Grenade.  C'est  une  lamentation  géné- 
rale sur  les  revers  et  la  décadence  de  l'islamisme  en 
Espagne,  mais  plus  particulièrement  sur  la  perte  de 
la  puissante  cité  de  Séville,  prise  en  1246,  par  Fer- 
dinand III,  roi  de  Castille,  Voici  cette  pièce  un  peu 
abrégée.  Tout  en  me  servant  de  l'excellente  traduc- 
tion de  M.  Grangeret,  j'ai  cru  pouvoir  me  permettre 
de  la  modifier  dans  mon  but. 

(f  Toute  chose  élevée  à  son  comble  doit  décroître: 
»  ô  homme,  ne  te  laisse  donc  pas  séduire  par  les 
»  douceurs  de  la  vie!  # 

»  Le  monde  est  une  révolution  continuelle  :  le 
n  présent  t'apporte-t-il  une  jouissance ,  l'avenir  t'ap- 
»  portera  des  douleurs. 

J3  Rien,  ici-bas,  ne  persiste  dans  le  même  état 

»  Le  temps  détruit  la  cuirasse  sur  laquelle  s'étaient 
^  énioussées  les  lances  et  les  épées. 

»  Il  n'y  a  point  d'épée  que  le  temps  ne  mette  à 
w^  nu  et  ne  brise,  fût-ce  l'épée  de  Dzou-yazen,  fût-ce 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  159 

»  une  épée  ayant  la  forteresse  de  Gomdan  pour 
»  fourreau. 

»  Oîi  sont  les  puissants  rois  du  Yémen?  où  sont 
«  leurs  couronnes,  leurs  diadèmes  ? 

»  L'inévitable  destinée  a  fondu  sur  eux 

»  Elle  a  fait  des  rois,  des  royaumes  et  des  peuples, 
M  ce  qu'ils  sont  maintenant,  quelque  chose  de  sem- 
»  blable  aux  fantômes  du  sommeil. 

^)  Il  y  a  des  revers  dont  on  se  console,  mais  il  n'y 
»  a  pas  de  consolation  aux  revers  de  l'islamisme. 

»  Un  désastre  sans  remède  a  frappé  l'Andalousie, 
»  et  dans  l'Andalousie  l'islamisme  entier. 

»  Nos  villes  et  nos  provinces  sont  désertes 

))  Demande  à  Valence  ce  qu'est  devenue  Murcie  ; 
»  où  sont  Jaën  et  Xativa? 

»  Demande  où  est  Cordoue,  la  demeure  du  savoir; 
))  ce  que  sont  devenus  les  génies  qui  y  fleurirent? 

»  Et  où  est  maintenant  Séville  avec  ses  délices , 
»  avec  son  grand  fleuve  aux  pures  et  douces  eaux? 

»  Villes  superbes,  vous  étiez  les  colonnes  du  pays: 
»  ne  faut-il  pas  que  le  pays  croule  quand  il  a  perdu 
»  ses  colonnes? 

»  Comme  l'amant  pleure  sa  bien-aimée,  l'isla- 
»  misme  pleure  ses  provinces  désertes,  ou  n'ayant 
»  pour  habitants  que  des  infidèles. 

»  Là  où  furent  les  mosquées  sont  aujourd'hui  les 
»  églises,  avec  leurs  cloches  et  leurs  croix. 

»  Nos  sanctuaires  ne  sont  que  pierre  brute  et  ils 
»  pleurent  !  nos  chaires  ne  sont  qu'un  bois  insen- 
»  sible,  et  elles  se  lamentent  I 


160  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  0  toi,  qui  négliges  les  avis  de  la  Fortune,  tu 
))  dors  peut-être,  mais  sache  que  la  Fortune  reste 
))  éveillée. 

»  Tu  marches  fier  et  charmé  de  ta  patrie  !  mais 
»  l'homme  a-t-il  encore  une  patrie,  après  la  perte  de 
»  Séville? 

»  Ah!  cette  infortune  fait  oublier  toutes  celles  qui 
»  l'ont  précédée,  et  nulle  autre  ne  la  fera  oublier. 

»  0  vous,  qui  montez  les  coursiers  effilés,  volant 
»  comme  des  aigles  entre  les  épées  qui  se  choquent; 

»  0  vous,  qui  portez  les  glaives  tranchants  de 
»  rinde,  brillant  comme  des  feux  à  travers  les  noirs 
»  tourbillons  de  poussière  ; 

»  0  vous  tous,  qui  par  delà  la  mer,  vivez  en  paix 
»  et  trouvez  dans  vos  demeures  la  gloire  et  la  puis- 
»  sance; 

»  N'avez-vous  donc  pas  entendu  des  nouvelles 
»  des  Andalousiens?  Cependant  des  messagers  sont 
»  partis  pour  vous  annoncer  nos  malheurs. 

»  Que  d'infortunés  ont  imploré  votre  secours! 
»  mais  pas  un  de  vous  ne  s'est  levé  pour  les  secou- 
»  rir,  et  ils  sont  morts  ou  captifs  ! 

»  Que  signifie  donc  cette  division  entre  vous,  vous 
»  tous  musulmans,  tous  frères  et  serviteurs  de  Dieu? 

»  N'y  a-t-il  plus  parmi  vous  d'âmes  fières  et  géné- 
»  reuses?  N'y  a-t-il  plus  personne  pour  défendre  la 
»  religion? 

»  Oh  !  comme  ils  sont  maintenant  abaissés  par  les 
»  infidèles,  ces  Andalousiens  naguère  si  glorieux! 

»  Hier  ils  étaient  rois  dans  leur  demeure  :  aujour- 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE    PROVENÇALE.  161 

»  d'hui  ils  sont  esclaves  dans  la  terre  des  incrédules. 

;)  Ah!  si  tu  avais  vu  comme  ils  pleuraient  quand 
»  on  les  a  vendus,  la  douleur  t'aurait  fait  perdre  la 
»  raison. 

»  Eh!  qui  supporterait  de  les  voir  éperdus,  sans 
»  guide,  sans  autre  vêtement  que  les  haillons  de  la 
»  servitude? 

»  Qui  supporterait  de  voir  des  montagnes  entre 
»  l'enfant  et  la  mère,  comme  une  barrière  entre 
»  l'àme  et  le  corps? 

»  De  voir,  aussi  belles  que  le  soleil  quand  il  se  lève, 
»  tout  corail  et  tout  rubis, 

»  De  jeunes  filles,  les  yeux  en  pleurs,  et  le  cœur 
»  défaillant,  menées  de  force  par  les  barbares  à  de 
»  serviles  travaux? 

»  Oh  !  à  de  tels  spectacles  les  cœurs  se  fondraient 
»  de  douleur,  s'il  y  avait  dans  les  cœurs  un  reste 
»  de  religion.  » 

Entre  les  diverses  pièces  des  troubadours  relatives 
aux  guerres  des  croisades,  que  l'on  pourrait  rappro- 
cher de  cette  pièce  arabe,  j'en  indiquerai  particuliè- 
rement une  dont  le  lecteur  a  sans  doute  gardé  quelque 
souvenir.  C'est  celle  du  templier  provençal ,  déplo- 
rant les  désastres  de  l'année  1265.  Ces  désastres 
étaient  probablement  encore  plus  grands,  encore  plus 
irréparables  pour  les  puissances  chrétiennes  de  la 
Syrie,  que  la  prise  de  Séville  pour  les  Arabes  andalou- 
siens;  et  cette  circonstance  est  à  noter  comme  propre 
à  rendre  plus  saillant  le  contraste  des  deux  pièces. 

Celle  du  templier  a  été  dictée  par  la  colère  et  le 
II.  11 


162  HISTOIRE  BB   LA  POESIE  PROVENÇALE. 

dépit  :  c'est  une  satire  vive  et  hardie,  dans  laquelle 
l'orgueil  chevaleresque  humilié  s'en  prend  à  Dieu 
même  de  ses  mécomptes  et  de  ses  revers,  tout  prêt 
à  suspecter  la  vérité  d'une  croyance  dont  les  défen- 
seurs sont  battus  à  la  guerre  par  des  hommes  d'une 
autre  croyance.  Dans  la  pièce  arabe,  au  contraire, 
dominent  un  sentiment  mélancolique  du  néant  des 
choses  humaines,  une  foi  religieuse  que  n'ébranlent 
point  les  revers  matériels  de  cette  foi,  une  résigna- 
tion profonde  aux  décrets  de  la  nécessité,  résigna- 
tion qui  ne  va  néanmoins  pas  jusqu'à  empêcher  reffu- 
sion  de  la  plus  vive  sympathie  pour  les  maux  et  les 
affronts  du  pays.  On  sent,  dans  cette  pièce,  l'œuvre 
d'un  poëte  formé  sous  les  influences  d'une  haute 
civilisation,  tandis  qu'il  y  a,  dans  la  pièce  chrétienne, 
quelque  chose  qui  ressemble  à  des  restes,  à  des  rémi- 
niscences de  barbarie. 

Quant  à  la  forme,  la  différence  entre  les  deux  pièces 
n'est  ni  moins  marquée,  ni  moins  caractéristique  : 
mais  ici  le  rapprochement  serait  peut-être  à  l'avan- 
tage de  la  pièce  provençale,  d'une  exécution  beau- 
coup moins  brillante,  moins  ingénieuse  et  moins  raf- 
finée, mais  en  revanche,  plus  simple,  plus  vive  et 
plus  franche. 

D'après  tout  ce  que  j'ai  dit  des  chants  religieux  des 
Provençaux  sur  les  croisades,  il  paraîtra  sans  doute 
que  ce  sujet,  pris  au  sérieux,  était  un  peu  au-dessus 
du  génie  lyrique  des  troubadours,  génie  enthousiaste, 
original  et  gracieux,  mais  enfantin,  pétulant,  et  plu- 
tôt croyant  que  religieux. 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  163 

n  y  avait  d'autres  guerres  que  ces  poètes  chantaient 
avec  plus  d'amour  et  de  talent  que  celles  des  croi- 
sades :  c'étaient  les  guerres  journalières  que  se  fai- 
saient entre  elles  les  puissances  féodales  du  temps, 
grandes  et  petites.  Labravoure  chevaleresque  n'ayant 
rien  à  faire  dans  ces  guerres  qui  exigeât  trop  de 
calcul,  de  constance  ou  de  discipline,  pouvait  briller 
de  tout  son  éclat,  suivre  librement  ses  inspirations, 
ses  caprices  même,  toujours  sûre,  heureuse  ou  mal- 
heureuse, d'être  admirée  et  célébrée.  De  telles  guerres 
étaient  le  véritable  thème  de  la  poésie  héroïque  des 
troubadours. 

Les  pièces  que  nous  avons  d'eux  en  ce  genre  sont 
très-nombreuses,  et,  pour  en  citer,  on  ne  peut  être 
embarrassé  que  du  choix.  Je  me  bornerai  à  en  donner 
quelques  échantillons  choisis  dans  l'intention  de 
montrer  les  nuances  de  genre  par  lesquelles  elles 
diffèrent  entre  elles  et  l'opposition  tranchée  par  la- 
quelle elles  se  distinguent  de  toutes  celles  où  sont 
prêchées  les  croisades. 

En  voici  d'abord  une  fort  courte  (  elle  n'a  que 
trente  vers)  qui  est  du  fameux  Bertrand  de  Born.  Il 
serait  trop  long  d'en  déterminer  bien  précisément  le 
motif  historique;  mais  il  suffit  de  savoir  qu'il  s'agit 
d'un  moment  où  la  guerre  était  sur  le  point  d'éclater 
entre  Philippe-Auguste  et  Richard  Cœur-de-lion,  au 
secours  duquel  devait  venir  Alphonse  IX,  roi  de  Cas- 
tille.  Transporté  de  l'espoir  d'une  belle  et  bonne 
guerre,  Bertrand  de  Born  exhale  ainsi  sa  joie  : 
«  Je  veux  faire  un  sirventès  sur  les  deux  rois; 


164  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  nous  allons  voir  bientôt  lequel  des  deux  a  le  plus 
»  de  chevaliers.  Le  vaillant  roi  de  Castille,  Alphonse, 
»  arrive,  entends-je  dire,  à  la  solde  ;  et  le  roi  Richard 
»  va  dépenser  l'or  et  l'argent  à  boisseaux  et  à  setiers; 
»  car  il  met  son  honneur  à  dépenser  et  à  donner,  et 
»  il  est  plus  avide  de  guerre  qu'épervier  de  perdrix. 

»  Si  les  deux  rois  sont  preux  et  braves,  nous  ver- 
M  rons  bientôt  les  champs  jonchés  de  débris  de 
»  heaumes  et  d'écus,  d'épées  et  d'arçons,  de  bustes 
»  fendus  jusqu'à  la  ceinture.  Nous  allons  voir  errer 
»  çà  et  là  des  destriers  (sans  cavalier),  des  lances 
»  pendantes  aux  flancs  et  aux  poitrines;  nous  allons 
»  entendre  rire  et  pleurer;  crier  de  détresse,  crier 
»  de  joie  :  grandes  seront  les  pertes,  immense  sera 
»  le  gain. 

»  Trompettes  et  tambours ,  étendards ,  bannières 
»  et  enseignes,  chevaux  blancs  et  noirs,  voilà  au 
»  milieu  de  quoi  nous  allons  vivre.  Oh!  le  bon  temps 
»  que  ce  sera  alors  !  Alors  on  pillera  les  usuriers  :  on 
»  ne  verra  sur  les  chemins,  ni  sommier  assuré,  ni 
»  bourgeois  qui  ne  tremble,  ni  marchand  venant  de 
»  France;  alors  sera  riche  qui  osera  prendre. 

»  Que  le  roi  Richard  triomphe  !  moi,  je  serai  vi- 
»  vaut,  ou  tranché  par  quartiers.  Si  je  vis,  oh  I  le 
»  grand  plaisir  (  d'avoir  vaincu)  !  si  je  suis  en  pièces, 
»  oh!  la  belle  délivrance  (de  tout  souci)!  » 

L'espèce  de  frénésie  belliqueuse  qui  a  inspiré  ces 
vers  n'en  est  pas  le  seul  mérite  :  ils  sont  remar- 
quables par  une  harmonie,  par  une  rondeur  et  une 
vivacité  de  tour  qui  ne  peuvent  être  bien  senties  que 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE    PROVENÇALE.  165 

dans  la  forme  originale.  Bertrand  de  Born  lui-môme 
en  a  peu  fait  de  plus  beaux. 

On  a  cependant,  de  plusieurs  autres  troubadours, 
des  pièces  à  comparer  à  celle-là,  ou  qui  ne  lui  cèdent 
guère ,  et,  par  une  singularité  qui  prouve  combien 
ce  genre  de  dithyrambe  guerrier  était  naturel  aux  Tyr- 
tées  de  la  chevalerie,  c'est  le  seul  genre  de  toute  la 
poésie  provençale  dans  lequel  on  serait  embarrassé 
de  citer  une  composition  tout  à  fait  plate  et  mau- 
vaise, tandis  qu'elles  abondent  dans  tous  les  autres. 

Et  ce  n'étaient  pas  seulement  les  grandes  querelles 
de  roi  à  roi,  les  batailles  entre  de  puissantes  armées, 
qui  inspiraient  aux  poètes  provençaux  des  chants 
guerriers  si  animés  :  ils  chantaient  avec  la  même 
ivresse  les  guerres  de  seigneur  à  seigneur,  de  châ- 
teau à  château;  ces  petites  guerres  où  l'on  aurait  pu 
compter  les  coups  de  lance  et  d'épée.  J'ai  remarqué 
une  pièce  de  cette  espèce  d'autant  plus  curieuse 
qu'elle  en  représente  indubitablement  beaucoup 
d'autres  qui  ne  nous  sont  pas  parvenues.  Elle  a  pour 
auteur  Blacasset,  fils  de  Blacas,  seigneurs  proven- 
çaux, tous  les  deux  très-renommés  dans  les  tradi- 
tions poétiques  et  chevaleresques  de  la  contrée. 

La  pièce  n'est  pas  des  plus  claires;  et  l'unique 
copie  que  l'on  en  a  est  incomplète  et  fautive.  On 
s'assure  toutefois  par  son  contenu,  qu'elle  fut  adres- 
sée à  Amie  de  Curban,  et  au  seigneur  d'Agoult,  deux 
châtelains  provençaux  qui  avaient  entre  eux  un  dé- 
mêlé qu'ils  s'apprêtaient  à  vider  par  les  armes.  L'ob- 
jet de  la  pièce  est  d'exhorter  les  deux  champions  à 


166  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

persister  noblement  dans  leur  projet  d'en  venir  aux 
mains,  et  à  bien  se  garder  de  recourir  aux  voies 
bourgeoises  de  l'accommodement.  Il  les  loue  égale- 
ment l'un  et  l'autre  ;  il  manifeste  naïvement  son  im- 
patience de  les  voir  aux  prises,  et  déclare  plus  naïv^ 
ment  encore  sa  résolution  de  prendre  parti  contre 
Fun  des  deux ,  sans  dire  contre  lequel.  La  première 
et  la  dernière  stance  de  cette  pièce  suffiront  pour 
en  donner  une  idée. 

c(  La  guerre  me  plaît;  j'aime  à  la  voir  commencer! 
»  C'est  par  la  guerre  que  les  braves  s'élèvent  :  la 
»  guerre  fait  passer  les  nuits  (rapidement  )  ;  la  guerre 
»  fait  donner  de  beaux  destriers;  elle  contraint  l'avare 
»  à  devenir  libéral;  elle  oblige  (l'homme  puissant)  à 
»  donner  et  à  ôter.  La  guerre  est  un  bon  justicier  : 
»  elle  me  plaît,  sans  fin  et  sans  trêve. 

»  Obi  quand  verrai-je,  en  un  champ  commode, 
»  nos  adversaires  et  nous  alignés  et  serrés  de  façon 
))  qu'au  premier  beau  choc,  il  y  en  ait  de  renversés 
»  des  deux  parts  !  Là  maints  servants  seront  taillés 
»  en  pièces,  maints  chevaux  tués,  maints  chevaliers 
»  blessés.  Personne  n'en  dût-il  revenir,  n'importe  : 
»  je  n'en  aurai  point  de  tristesse  :  j'aime  mieux  mou- 
»  rir  que  vivre  deshonoré.  » 

Ce  n'étaient  pas  même  toujours  des  guerres  posi- 
tives et  déterminées,  petites  ou  grandes,  que  les  trou- 
badours chantaient,  célébraient  de  la  sorte;  c'était 
parfois  tout  simplement  la  guerre  abstraite,  l'idée 
même  de  la  guerre.  Le  plus  exalté  de  tous  les  chants 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  167 

guerriers  de  cette  espèce  est  peut-être  une  pièce  que 
Ton  a  sous  le  nom  de  Bernard  Arnaud  de  Mantoue, 
chevalier  troubadour,  dont  on  ne  sait  rien,  sinon  qu'il 
vivait  dans  la  seconde  moitié  du  douzième  siècle,  et 
qu'il  était  attaché  au  service  d'un  comte  de  Toulouse. 
Voici  les  trois  meilleures  stances  de  ce  chant  qui  n'en 
a  que  cinq. 

«  Le  printemps  n'arrive  jamais  pour  moi  si  beau 
»  que  quand  il  arrive  accompagné  de  vacarme  et  de 
»  guerre,  de  trouble  et  d'épouvante,  de  grande  ca- 
»  Valérie  et  de  grand  butin.  Tel  qui  n'avait  su  jus- 
w  que-là  que  donner  conseil  et  dormir,  s'élance  alors 
»  courageusement,  le  bras  levé  pour  frapper. 

))  J'aime  à  voir  les  bouviers  et  les  pâtres  errer  par 
»  les  champs,  si  troublés  que  pas  un  d'eux  ne  sait 
»  où  se  réfugier.  J'aime  à  voir  les  riches  barons  obli- 
»  gés  de  prodiguer  ce  dont  ils  étaient  avares  et  mé- 
*  nagers.  Tel  s'empresse  alors  de  donner  qui  n'en 
>;avait  jamais  eu  la  pensée.  Tel  autre  iionore  alors  le 
»  pauvre  qu'il  avait  coutume  de  honnir.  La  guerre 
»  force  tout  mauvais  seigneur  à  devenir  bon  pour 
»  les  siens. 

))  11  n'est  au  monde  si  grand  trésor,  ni  si  haut 
»  pouvoir,  pour  lesquels  je  donnasse  un  de  mes 
»  gants,  s'il  devait  m'en  revenir  du  blâme.  Le  lâche 
»  ne  vit  pas  plus  longuement  que  le  brave  :  une  vie 
»  sans  gloire  est  pour  moi  pire  que  la  mort,  et  ri- 
»  chesse  hounie  au-dessous  de  l'honneur.  » 

Voilà,  je  pense,  assez  d'échantillons  de  la  poésie 


168  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

guerrière  des  troubadours,  pour  faire  sentir  combien 
l'imagination  provençale  se  jouait  plus  librement  et 
plus  hardiment  dans  ces  chants  de  guerre  journa- 
liers, que  dans  les  prédications  des  croisades. 

Il  ne  me  reste  plus  que  peu  de  mots  à  dire  de 
Tusage  propre  et  de  la  destination  spéciale  de  ces 
mêmes  chants,  car  il  n'y  avait  guère,  chez  les  Pro- 
vençaux, de  genre  de  poésie  lyrique  qui  ne  fat  plus 
ou  moins  strictement  approprié  à  quelqu'une  des 
habitudes  de  la  vie  sociale  ou  privée. 

Les  jongleurs  ambulants  qui  faisaient  profession 
de  réciter  pour  leur  compta  les  poésies  des  trouba- 
dours, ne  fréquentaient  pas  seulement  les  villes,  les 
bourgades  et  les  châteaux  :  ils  pénétraient  partout 
où  ils  étaient  sors  de  trouver  des  foules  d'hommes, 
dans  les  camps,  sous  les  murs  des  places  assiégées, 
parmi  les  armées  en  marche,  jouant  de  leurs  divers 
instruments,  chantant,  cherchan  t  à  captiver  un  instant 
l'attention  des  gens  de  guerre.  Peut-être  chantaient- 
ils  là,  comme  ailleurs,  des  poésies  de  tou le  espèce, 
des  chansons  d'amour,  des  vers  satiriques,  des  frag- 
ments de  romans  épiques  ;  mais  on  ne  peut  guère 
douter  que  les  chants  de  guerre  ne  fussent  particu- 
lièrement destinés  à  être  exécutés  dans  ces  sortes 
d'occasion.  Ils  y  convenaient  à  merveille  et  toujours, 
mais  surtout  dans  les  circonstances  oîi  il  fallait  en- 
flammer le  courage  des  soldats,  comme  aux  approches 
d'un  assaut,  d'une  bataille,  d'un  péril  quelconque. 
Des  chants  pareils  étaient  en  effet  bien  propres  à 
exalter  encore,  chez  ceux  qui  les  écoutaient,  l'espèce 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  169 

de  fougue  sauvage  et  d'emportement  guerrier  que 
suppose  déjà  la  seule  disposition  à  les  entendre. 

Du  reste,  il  faut  bien  le  noter,  tout  n'était  pas  ar- 
deur belliqueuse,  enthousiasme  chevaleresque,  dans 
les  motifs  qui  faisaient  trouver  la  guerre  si  heureuse 
et  si  belle.  Les  poètes,  les  chevaliers,  les  barons  eux- 
mêmes  le  disent  :  la  guerre  obligeait  les  chefs  féodaux 
à  traiter  avec  des  ménagements  particuliers  tous  ceux 
qui  pouvaient  les  aider  à  la  faire  :  il  leur  fallait  pro- 
diguer l'argent,  les  honneurs,  les  franchises,  c'est-à- 
dire,  partager  le  pouvoir  avec  ceux  dont  ils  avaient 
besoin  pour  le  défendre  :  de  sorte  que  la  société  de 
ces  époques  orageuses  gagnait  au  moins  en  liberté 
et  en  dignité  morale  ce  qu'elle  perdait  en  calme  et 
en  repos. 


170  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE, 

CHAPITRE  XXI. 

POÉSIE  LYRIQUE   DES  TROUBADOURS. 

VI.  —  Satire. 

MORALE. 

On  chercherait  en  vain,  dans  les  monuments  de 
la  poésie  provençale  antérieurs  à  1150,  la  moindre 
apparence  d'une  division  systématique  des  genres. 
Toute  pièce  de  poésie  lyrique,  quels  qu'en  fussent 
le  sujet  et  l'étendue,  se  nommait  tout  simplement 
vers,  et  ce  mot  était  emprunté  du  mot  latin  versuSy 
dénomination  par  laquelle  on  désignait,  dans  les  ri- 
tuels des  églises  chrétiennes,  des  hymnes  non-seule- 
ment rimées ,  mais  rimées  avec  des  entrelacements 
très-recherchés  et  tout  à  fait  dans  le  système  des 
troubadours. 

Dans  la  deuxième  moitié  du  douzième  siècle,  les 
pièces  de  poésie  lyrique  s'étant  multipliées  à  l'infini, 
il  devint  nécessaire  d'y  établir  quelque  distinction  t 
on  les  divisa  en  deux  principaux  genres,  les  chan- 
sons [Cansos]  et  les  sirventes  {syrventes}.  On  com- 
prit sous  le  premier  titre,  les  chants  d'amour  et  de 
galanterie  chevaleresque  :  ce  fut  le  genre  de  poésie 
par  excellence,  celui  dont  le  poète  tirait  sa  gloire,  et 
la  haute  société  ses  jouissances  les  plus  délicates. 

Quant  au  titre  de  syrventes ,  ce  ne  fut  qu'un  titre 
très-vague,  et  pour  ainsi  dire  négatif,  que  l'on  donna 


HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  171 

à  toutes  les  pièces  dont  l'amour  n'était  point  le  sujet, 
ou  dans  lesquelles  il  n'était  point  pris  au  sérieux. 
Ce  titre  ne  marquait  expressément  qu'une  seule 
chose;  l'infériorité  morale  et  poétique  de  ces  der- 
nières pièces  comparées  aux  autres,  à  celles  que  Ton 
était  convenu  de  nommer  chansons,  bien  qu'elles 
fussent  également  destinées  les  unes  et  les  autres  à 
être  mises  en  musique  et  chantées. 

Ainsi  furent  compris  et  confondus,  sous  cette  large 
dénomination  de  syrventes,  plusieurs  genres  de  pièces 
lyriques  très-divers,  par  exemple,  les  chants  de  croi- 
sade et  de  guerre  que  j'ai  détachés  pour  en  faire  un 
groupe  h  part,  dont  je  me  suis  occupé  dans  les 
chapitres  précédents.  Il  me  reste  maintenant  à  en 
détacher  de  même  les  genres  satiriques  proprement 
dits. 

Les  sirventes,  auxquels  convient  strictement  la  dé- 
nomination de  satires,  sont  d'abord  en  si  grand 
nombre,  et  d'un  autre  côté  si  divers  entre  eux,  qu'il 
est  indispensable,  pour  en  parler  sommairement  et 
avec  un  peu  de  méthode ,  de  les  distribuer  en  plu- 
sieurs groupes.  Je  diviserai  donc  la  poésie  satirique 
des  troubadours  en  deux  genres  principaux  :  la  sa- 
tire historique  et  la  satire  idéale  ou  morale.  Je  com- 
mencerai par  cette  dernière. 

La  satire  morale  des  troubadours  peut  être  subdi- 
visée en  générale  et  spéciale  ;  la  première  dirigée 
contre  les  vices  généraux  de  l'humanité,  et  t-endant 
à  faire  prévaloir  des  idées  de  morale  universellement 
admises  ;  la  seconde  dirigée  contre  les  vices  opposés 


172  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

au  système  local  et  particulier  de  morale,  alors  domi- 
nant dans  le  midi,  c'est-à-dire  à  la  chevalerie.  Du 
reste,  cette  distinction,  quoique  réelle,  ne  saurait  être 
absolue,  ni  bien  tranchée,  et  je  tâcherai  d'en  tirer 
parti  sans  y  attacher  trop  d'importance. 

Comme  on  le  présume  aisément,  et  comme  nous 
avons  déjà  pu  nous  en  assurer  plus  d'une  fois,  les 
idées  morales  des  troubadours  n'étaient  ni  bien  pro- 
fondes, ni  bien  certaines.  Mais  les  désordres  et  les 
vices  de  la  société  au  milieu  de  laquelle  ils  vivaient, 
étaient  tels  qu'il  suffisait,  pour  les  apercevoir  et  les 
qualifier,  des  notions  les  plus  communes  d'ordre  et 
de  justice.  C'était  moins  des  lumières  précises  et  po- 
sitives qu'il  fallait  pour  rompre  en  visière  à  des  vices 
si  francs,  si  déclarés  et  si  fiers  d'eux-mêmes,  qu'un 
instinct  généreux  d'humanité,  qu'un  certain  degré 
de  courage  moral  et  de  culture  sociale.  Or,  ces  choses- 
là,  les  troubadours  les  avaient. 

En  célébrant  les  idées  et  les  sentiments  de  la  che- 
valerie, ils  avaient  donné  à  ces  sentiments  et  à  ces 
idées  un  degré  de  fixité  et  d'autorité  à  laquelle  il  est 
probable  qu'ils  ne  se  seraient  jamais  élevés  sans  eux. 
Avoir  ainsi  mis  en  vogue  les  vertus  chevaleresques, 
c'était  déjà  avoir  fait  une  grande  chose  pour  l'ordre 
social.  lis  ne  s'en  tinrent  pas  là  :  ils  attaquèrent  avec 
énergie,  partout  où  ils  les  aperçurent,  les  injustices 
et  les  violences  du  pouvoir  féodal.  Ce  fut  là  le  thème 
dominant  de  leur  satire,  qui,  sous  un  point  de  vue 
très-général,  peut  être  regardée  comme  la  première 
protestation  faite  au  moyen  âge  en  faveur  de  la  liberté 


HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  173 

et  de  la  dignité  humaines  contre  les  excès  de  la  force 
brutale.  Les  troubadours  ne  ménagèrent  personne  : 
sous  quelque  titre  qu'une  puissance  se  produisît, 
sous  celui  de  pape  ou  de  roi,  ils  l'attaquèrent  dès 
l'instant  où,  d'après  leurs  idées,  elle  s'avilit  ou  faillit. 
Aussi  plusieurs  d'entre  eux  furent-ils  victimes  de 
la  hardiesse  avec  laquelle  ils  s'expliquèrent  sur  le 
compte  des  grands  personnages  de  leur  temps. 

Sous  ce  point  de  vue  moral  et  social,  la  poésie 
satirique  des  Provençaux  est  un  phénomène  très-inté- 
ressant, mais  qui  appartient  plus  à  l'histoire  de  la 
civilisation  qu'à  celle  de  la  littérature.  Sous  les  rap- 
ports purement  littéraires,  elle  ne  peut  avoir  la 
même  importance.  La  roideur  et  la  monotonie  qui, 
plus  ou  moins,  se  font  sentir  dans  tous  les  genres  de 
la  poésie  provençale,  se  retrouvent  dans  celui-ci. 
Mais,  ici  comme  ailleurs,  à  travers  ces  défauts  per- 
cent fortement  des  beautés  originales  qui  méritent 
d'être  connues. 

Il  y  a  une  foule  de  troubadours  qui  ont  composé 
des  satires  plus  ou  moins  vagues,  plus  ou  moins  gé- 
nérales sur  les  mœurs  de  leur  temps.  Bien  loin  de 
pouvoir  les  faire  connaître  tous,  je  ne  puis  pas 
même  parler  du  petit  nombre  de  ceux  qui  méri- 
teraient particulièrement  cet  honneur,  comme  Mar- 
cabrus  et  Pierre  d'Auvergne.  Je  choisis,  pour  les  re- 
présenter  tous,  celui  que  je  regarde  comme  le  plus 
distingué  d'entre  eux  pour  le  caractère  comme  pour 
le  talent  :  c'est  Pierre  Cardinal. 

Pierre  Cardinal  naquit  au  Puy,  dans  l'ancienne 


174  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

province  du  Vêlai,  d'une  famille  distinguée  du  pays. 
Ses  parents,  qui  le  destinaient  aux  dignités  ecclésias- 
tiques, lui  firent  donner  l'éducation  convenable  à 
leur  dessein.  Mais  parvenu  à  lage  viril  et  se  sentant, 
dit  son  biographe,  beau,  jeune  et  gai,  Pierre  se  livra 
aux  vanités  de  ce  monde,  et  se  mit  à  trouver  de  belles 
raisons  et  de  beaux  chants.  Cela  veut  dire  qu'il  em- 
brassa la  profession  de  troubadour  ;  mais  il  fut  un 
de  ces  troubadours  de  haut  rang  qui  formaient  pour 
ainsi  dire  la  noblesse,  l'aristocratie  de  l'ordre,  et  qui 
avaient  à  leurs  gages  des  jongleurs  qu'ils  menaient 
partout  pour  chanter  leurs  vers ,  et  qui  se  faisaient 
attendre  dans  toutes  les  cours.  Pierre  Cardinal  fré- 
quenta particulièrement  celles  des  rois  d'Aragon  et 
des  comtes  de  Toulouse.  Il  mourut  avant  la  fin  du 
treizième  siècle,  âgé  de  près  de  cent  ans,  à  ce  qu'af- 
firme son  biographe. 

Pierre  Cardinal  appartient  au  petit  nombre  des 
poètes  provençaux  qui  ne  connurent  point  l'amour, 
ou  du  moins  ne  le  chantèrent  pas.  On  a  de  lui,  au 
contraire,  une  pièce  assez  piquante  dans  laquelle  il  se 
félicite  de  faire  sur  ce  point  exception  à  ses  confrères 
en  poésie.  «  C'est  maintenant,  dit-il,  que  je  puis  me 
»  louer  d'amour  ;  car  il  ne  m'ôte  ni  le  manger,  ni 
»  le  dormir  ;  je  n'en  ressens  ni  chaleur,  ni  froid  ;  je 
»  n'en  bâille,  ni  n'en  soupire.»...  Je  ne  dis  point 
»  que  j'aime  la  plus  belle  des  dames  ;  je  ne  lui  fais 
«point  hommage;  je  ne  suis  point  son  captif:  je 
»  me  vante  au  contraire  d'être  affranchi  de  toute 
»  servitude.  » 


HISTOIRE   DB   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  176 

Pierre  Cardinal  était  un  homme  d'une  nature  gé- 
néreuse et  fière,  qui  ne  pouvait  voir  le  mal  sans  en 
être  courroucé,  et  dont  la  vocation  était  de  le  signaler 
et  de  le  flétrir  partout  où  il  le  voyait;  tâche  labo- 
rieuse à  des  époques  où  les  forces  individuelles  l'em- 
portaient à  chaque  instant  sur  celle  de  la  société.  Il 
s  exprime  noblement  lui-même  à  cet  égard  en  maint 
passage  de  ses  pièces.  «  Le  jour  où  je  naquis,  dit-il 
)}  quelque  part,  le  sort  qui  me  fut  fait  fut  d'aimer 
»  les  hommes  de  bien,  de  haïr  la  méchanceté  et 
>i  tous  les  actes  injustes.  Je  porte  ainsi  la  peine  des 
»  péchés  des  autres,  et  je  suis  tourmenté  de  leurs 
i)  erreurs.  » 

Il  se  montre  aussi  parfois  préoccupé  des  périls 
auxquels  l'exposait  sa  franchise,  a  Je  soufîre,  dit-il 
»  ailleurs,  je  souffre  plus  que  si  je  portais  cilice  quand 
a  je  vois  faire  tort  ou  violence  à  quelqu'un,  et  que, 
M  par  crainte  de  la  puissance  et  de  l'orgueil  des 
»  hommes,  je  n'ose  pas  crier  à  la  violence  et  au  tort.  » 
Il  est  probable  que  Pierre  Cardinal  exagère  mo- 
destement ici  sa  circonspection  à  l'égard  des  mé- 
chants. Il  y  a  dans  les  satires  que  nous  avons  de 
lui,  soit  contre  les  hautes  castes  de  la  société,  soit 
contre  des  individus  puissants  de  ces  castes ,  tant  de 
hardiesse  et  de  vivacité,  que  l'on  a  de  la  peine  à  le 
croire  coupable  des  ménagements  dont  il  s'accuse. 
Pour  rester  autant  que  possible  dans  le  plan  de  cet 
aperçu,  je  choisirai  les  échantillons  que  je  puis  don- 
ner des  sirventes  satiriques  de  Pierre  Cardinal, 
parmi  ceux  dont  le  sujet  est  le  plus  général.  En  voici 


176  HISTOIRE  DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

un  assez  original  dans  les  détails,  bien  que  le  fond 
en  soit  vague  et  commun. 

((  J'ai  toujours  détesté  la  fausseté  et  la  tromperie  : 
»  j'ai  pris  la  justice  et  la  vérité  pour  guides,  et  peu 
»  m'importent  les  suites  de  ma  résolution,  je  tien- 
»  drai  pour  bien  tout  ce  qui  m'en  arrivera.  Il  est,  je 
«  le  sais,  des  hommes  qui  périssent  pour  avoir  été 
»  droits  ;  d'autres  qui  prospèrent  pour  avoir  été  faux 
»  et  pervers;  mais  je  sais  aussi  que  nul  ne  s'élève  à 
»  cette  prospérité  des  méchants,  que  pour  retomber 
»  un  jour  ou  l'autre. 

»  Les  hommes  puissants  ont,  des  autres,  la  même 
»  pitié  que  Caïn  eut  d'Abel  :  il  n'y  a  pas  de  loups 
»  plus  ravisseurs  qu'eux  ;  il  n'y  a  pas  de  fille  perdue 
»  à  qui  plaise  tant  la  fausseté.  Si  on  les  crevait  en 
»  deux  ou  trois  endroits,  ne  croyez  pas  qu'il  en  sortît 
»  une  vérité  :  il  n'en  sortirait  que  mensonges  :  ils  en 
»  ont  dans  le  cœur  une  source  qui  jaillit  et  déborde 
»  comme  flot  de  torrent. 

»  Je  vois  en  maints  hauts  lieux,  maints  barons  qui 
»  y  figurent  comme  verre  en  anneau  ;  les  prendre 
»  pour  diamants  serait  une  erreur  pareille  à  celle 
»  d'acheter  loup  pour  agneau.  Ils  ne  sont  ni  d'aloi 
»  ni  de  poids ,  semblables  aux  pièces  fausses  de  la 
))  monnaie  du  Puy,  sur  la  face  desquelles  on  voit 
})  l'effigie  de  la  fleur  et  de  la  croix,  mais  oii  l'on  ne 
»  trouve  point  d'argent  quand  on  les  fond. 

»  De  l'orient  au  couchant,  je  propose  au  monde 
»  une  convention  nouvelle  :  à  chaque  homme  loyal, 
»  je  donnerai  un  bezan,  pour  un  clou  que  me  don- 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  177 

«  nera  chaque  déloyal.  A  chaque  personnage  cour- 
»  tois  je  donnerai  un  marc  d'or,  pour  chaque  sol 
»  tournois  que  me  donnera  chaque  discourtois.  Que 
»  tout  menteur  me  donne  un  œuf,  et  je  donnerai  une 
»  montagne  d'or  à  chaque  homme  véridique. 

»  Il  ne  faudrait  pas  une  large  peau  pour  y  écrire 
»  toute  la  loi  que  pratique  le  gros  du  monde  ;  ce 
»  serait  assez,  pour  cela,  de  la  moitié  du  pouce  de 
»  mon  gant.  Un  gâteau  suffirait  pour  rassasier  tous 
»  les  hommes  honnêtes  ;  ce  ne  sont  pas  eux  qui  font 
»  renchérir  les  vivres.  Mais  si  quelqu'un  voulait  re- 
»  pattre  les  méchants,  il  n'aurait  qu'à  se  mettre  à 
»  crier  de  toutes  parts ,  sans  regarder  :  «  Venez  ! 
»  venez  manger,  braves  gens  de  ce  monde.  » 

La  pièce  suivante,  aussi  générale  que  cette  der- 
nière en  tant  qu'elle  ne  concerne  de  même  qu'une 
collection  abstraite  d'individus,  est  néanmoins  spé- 
ciale en  ce  sens  qu'elle  est  exclusivement  dirigée 
contre  un  vice  particulier,  contre  le  mensonge.  Elle 
n'est  ni  moins  spirituelle,  ni  moins  animée  dans  les 
détails  que  la  précédente,  et  elle  est  peut-être  plus 
élégante,  plus  gracieuse  encore  de  diction.  Malgré 
tout  ce  qu'elle  doit  perdre  sous  un  autre  costume, 
je  vais  essayer  de  la  traduire  : 

«  Je  n'entendis  jamais  Breton,  ni  Bavarois,  Grec, 
»  Ecossais  ni  Gallois,  aussi  difficile  à  comprendre 
»  que  l'est  un  menteur  éhonté.  Il  n'y  a  point  à 
»  Paris  de  latiniste  auquel  il  ne  fallût  un  devin 
»  pour  savoir  quand  un  tel  homme  dit  vrai ,  et 
»  quand  il  ment. 

II.  12 


178  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  Eh  !  comment  entendre  un  être  parlant  quand 
»  sa  parole  n'est  rien,  quand  on  sait  qu'elle  est  fausse? 
»  Au  fruit  on  connaît  l'arbre,  à  l'odeur  on  connaît 
»  la  rose  sans  la  voir.  Le  mensonge  révèle  de  même 
»  un  cœur  vil  et  faux. 

»  J'en  sais  plus  de  trente  dont  je  ne  puis  com- 
»  prendre  le  vouloir  ni  la  pensée  ;  car  leur  parole 
»  est  chose  vaine,  et  leur  serment  n'est  qu'un  piège. 
»  Ont-ils  juré  de  rester,  ils  s'apprêtent  à  décamper. 
»  Oh  I  Dieu  me  garde  de  leur  serment  ! 

»  Tel  que  je  sais  a  tout  le  corps  plein  de  men- 
»  songes  :  il  les  dégoise  trois  à  trois,  vingt  par  jour, 
»  cinq  cents  par  mois,  six  mille  au  bout  de  l'an.  Je 
»  ne  vis  jamais  si  énorme  bagage  en  si  petit  lieu,  ni 
»  si  petit  lieu  toujours  si  plein.  Chaque  nuit  s'y  rem- 
»  plit  le  vide  de  chaque  jour. 

»  Maîtres  artisans  de  mensonge,  l'air  que  vous 
»  avez  aspiré  était  pur,  libre  et  frais,  vous  l'exhalez  en 
»  mensonges  plus  fétides  que  fumier.  Semblables  aux 
»  faux-monnayeurs,  vous  battez  de  votre  faux  vou- 
»  loir  de  fausses  paroles,  et  d'oeuvre  fausse  vous  de- 
»  vriez  recueillir  faux  salaire.  » 

Parmi  les  sirventes  satiriques  de  Pierre  Cardinal, 
se  trouvent  trois  ou  quatre  pièces  sous  le  titre  de  ser- 
mons, titre  qu'elles  méritent  à  tous  égards;  car  ce 
sont  des  exhortations  morales  destinées,  selon  toute 
apparence,  à  être  chantées  au  public.  Une  de  ces 
pièces  est  une  fiction  très-originale,  également  belle 
de  poésie  et  de  moralité  :  je  vais  la  traduire,  car 
cette  pièce,  étant  d'un  style  simple  et  grave,  peut 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  179 

êlre  rendue  sans  perdre  rien  de  plus  que  l'effet  ici 
très-peu  marqué  de  la  versification  et  de  la  rime. 

«  Une  ville  fut,  je  ne  sais  laquelle,  où  tomba  une 
»  pluie  telle ,  que  les  hommes  qu'elle  atteignit  en 
»  perdirent  tous  la  raison. 

»  Tous,  à  l'exception  d'un  seul  sans  autre, qui 
»  échappa  parce  qu'il  dormait  chez  lui  quand  le 
»  prodige  eut  lieu. 

»  La  pluie  ayant  cessé ,  et  cet  homme  s'étant  éveillé, 
»  sortit  en  public,  et  trouva  tout  le  monde  faisant 
»  des  folies. 

»  L'un  était  vêtu,  l'autre  nu;  l'un  crachait  contre 
y>  le  ciel,  l'autre  lançait  des  pierres,  l'autre  des  traits, 
»  un  autre  déchirait  ses  habits. 

«Celui-ci  frappait,  celui-là  poussait,  cet  autre 
»  s'imaginant  être  roi,  se  tenait  majestueusement 
»  les  côtés,  cet  autre  encore  sautait  par-dessus  les 
»  bancs. 

»  Tel  menaçait,  tel  maudissait  :  tel  autre  parlait, 
»  ne  sachant  ce  qu'il  disait  ;  un  autre  célébrait  ses 
»  propres  louanges. 

»  Qui  fut  émerveillé ,  si  ce  n'est  l'homme  resté 
»  dans  son  bon  sens?  Il  s'aperçoit  bien  qu'ils  sont 
»  fous  ;  il  regarde  en  bas,  il  regarde  en  haut,  pour 
»  voir  s'il  verra  quelqu'un  de  sage;  mais  de  sage,  il 
»  n'y  en  a  pas  un. 

»  Il  continue  à  s'émerveiller  d'eux  ;  mais  eux 
»  s'émerveillent  encore  plus  do  lui,  et  s'imaginent 
»  qu'il  a  perdu  la  raison. 

»  C'est  ce  qu'ils  font  qui  leur  paraît  raisonnable , 


180  HISTOIRE  DK   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  et  de  ce  que  le  pauvre  sage  fait  autrement,  ils  le 
»  jugent  insensé. 

»  Ils  se  mettent  alors  h  le  battre  :  l'un  le  frappe 
»  sur  la  joue,  l'autre  sur  le  cou,  qu'il  lui  rompt  à 
»  moitié. 

»  Qui  le  pousse,  qui  le  repousse;  il  songe  à  fuir 
»  d'au  milieu  d'eux,  mais  l'un  le  tire,  l'autre  le  dé- 
»  chire  ;  il  reçoit  coups  sur  coups,  il  tombe,  se  re- 
»  lève  et  retombe. 

»  Toujours  tombant,  toujours  se  relevant,  tou- 
»  jours  fuyant,  il  atteint  enfin  sa  maison,  et  s'y  jette 
»  d'un  saut,  couvert  de  fange,  battu,  à  demi  mort, 
»  et  pourtant  joyeux  d'avoir  échappé. 

»  Cette  fiction  est  l'image  de  ce  qui  se  passe  ici- 
»  bas.  La  ville  inconnue,  c'est  ce  monde  rempli  de 
»  folie.  Car  aimer,  craindre  Dieu,  et  observer  sa  loi, 
»  est,  pour  l'homme,  la  sagesse  par  excellence.  Mais 
»  cette  sagesse  est  aujourd'hui  perdue  :  une  pluie 
»  (merveilleuse)  est  tombée  ;  elle  a  fait  germer  une 
»  cupidité,  un  orgueil,  une  méchanceté,  qui  se  sont 
»  emparé  de  tous  les  hommes.  Et  si  Dieu  en  a 
»  épargné  quelqu'un,  tous  les  autres  le  tiennent  pour 
»  insensé  ;  ils  le  huent  et  le  maltraitent,  parce  qu'il 
»  n'est  pas  sage  à  leur  sens;  l'ami  de  Dieu  les  juge 
»  insensés,  en  ce  qu'ils  ont  abandonné  la  sagesse  de 
»  Dieu  :  eux,  à  leur  tour,  le  trouvent  insensé  en  ce 
»  qu'il  a  renoncé  à  la  sagesse  du  monde.  » 

N'y  a-t-il  pas  dans  cette  fiction  quelque  chose  de 
grave  et  de  profond  qui  fait  honneur  à  l'imagina- 
tion de  Pierre  Cardinal,  si,  comme  tout, autorise  à 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVExNÇALE.  181 

le  présumer,  elle  est  de  son  invention?  Des  fictions 
de  ce  caractère  sont  rares  parmi  celles  des  trouba- 
dours. 

Pierre  Cardinal  a  composé  un  grand  nombre 
d'autres  pièces,  dont  plusieurs  ne  le  cèdent  en  rien 
aux  trois  que  je  viens  de  citer,  Mais  celles-ci  doivent 
suffire  pour  donner  une  idée  de  sa  manière  et  de 
son  talent.  C'est  peut-être,  de  tous  les  troubadours, 
celui  auquel  on  trouverait  le  plus  d'esprit,  dans  un 
sens  approchant  de  l'acception  moderne  de  ce  mot. 
Les  pièces  même  que  je  viens  de  traduire  offriraient, 
ce  me  semble,  plus  d'un  trait  en  preuve  de  cette  as- 
sertion; et  parmi  toutes  celles  dont  je  n'ai  rien 
dit,  il  n'y  en  a  peut-être  pas  une  où  l'on  ne  trouvât 
des  traits  pareils,  ou  plus  piquants  encore.  Je  crois 
pouvoir  en  citer  un  ou  deux.  Voici,  par  exemple, 
les  huit  ou  dix  premiers  vers  d'un  sirvente ,  dont 
ils  sont  les  meilleurs  et  les  plus  ingénieux  : 

«  De  même  que  l'on  pleure  son  fils,  son  père  ou 
>)  son  ami,  quand  la  mort  l'a  enlevé  ;  moi  je  pleure 
»  les  vivants  félons  et  pervers  restés  en  ce  monde.... 
»  Je  pleure  tout  homme,  pour  peu  qu'il  soit  débau- 
»  ché  et  voleur.  Je  le  pleure  fort,  s'il  jouit  longue- 
»  ment  de  ses  méfaits;  encore  plus  fort  s'il  n'est  pas 
»  pendu.  » 

Ce  qui  fait  le  principal  mérite  de  ces  vers,  c'est 
un  sentiment  profond  qui  y  est  plutôt  indiqué  qu'ex- 
primé. Voici,  au  contraire,  un  autre  passage  où  la 
singularité  de  l'expression  fait  tout  le  mérite  d'une 
pensée  commune.  ((  Pire  est  encore  un  traître  qu'un 


182  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  ravisseur,  dit  le  troubadour;  aussi,  de  même  que 
»  d'un  frère  convers  on  fait  un  moine  tondu,  d'un 
»  traître  fait-on  un  pendu.  » 

Les  poésies  de  Pierre  Cardinal  nous  fourniraient 
une  multitude  de  citations  et  d'observations  de  ce 
genre,  si  nous  avions  le  temps  de  nous  y  arrêter. 
Mais  ce  n'est  pas  là  le  cas;  et  nous  sommes  obligés 
de  prendre  d'un  peu  plus  haut,  et  par  plus  larges 
masses,  les  différentes  parties  de  la  poésie  lyrique  des 
Provençaux. 

Je  n'ai  pourtant  pas  encore  tout  à  fait  fini  avec 
Pierre  Cardinal  :  parmi  les  compositions  qui  nous 
restent  de  lui,  il  y  en  a  une  trop  curieuse  pour  que 
je  n'en  dise  pas  quelques  mots. 

L'époque  de  Pierre  Cardinal  n'était  pas  une  époque 
de  philosophie,  au  moins  pour  le  midi  de  la  France. 
Ce  grand  problème  de  la  destinée  humaine,  que  de- 
puis son  temps  la  philosophie  a  posé  et  discuté 
avec  tant  de  profondeur  et  d'éloquence ,  ce  grand 
problème,  dis-je,  n'avait  été  encore,  à  l'époque  et 
dans  le  pays  en  question ,  posé  et  résolu  que  par  la 
religion  chrétienne;  et  tout  le  monde,  les  poètes 
comme  les  autres,  s'en  tenait  à  cette  solution. 

Pierre  Cardinal  seul  semble  avoir  eu  quelque  in- 
tention de  le  poser  et  de  le  résoudre  à  sa  manière , 
dans  un  sirvente  qu'une  intention  pareille  suffirait 
pour  rendre  curieux,  et  qui  l'est  encore  par  lui- 
même.  Le  voici  en  entier  et  dans  toute  sa  naïveté. 

«  Je  veux  commencer  un  sirvente  nouveau ,  que 
»  je  réciterai  le  jour  du  jugement,  à  celui  qui  m'a 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  183 

»  créé  et  tiré  du  néant,  s'il  songe  à  m'accuser  de 
»  quelque  chose,  et  s'il  veut  me  loger  en  diablie.  Je 
»  lui  dirai  :  Non, non,  Seigneur,  merci!  Gardez-moi, 
»  s'il  vous  plaît,  des  bourreaux  d'enfer,  moi  qui  ai 
»  passé  toutes  mes  années  à  me  tourmenter  dans  ce 
»  méchant  monde  (où  vous  m'avez  mis). 

»  Toute  la  cour  (céleste)  s'émerveillera  d'entendre 
»  ma  défense  :  je  dirai  à  Dieu  que  c'est  faillir  envers 
»  les  siens,  s'il  pense  à  les  détruire  et  à  les  plonger 
»  en  enfer.  Quiconque  perd  ce  qu'il  pourrait  gagner 
»  n'a  plus  le  droit  de  se  plaindre  de  disette  ;  Dieu 
»  devrait  donc  user  de  douceur  et  garder  ses  âmes 
»  au  trépas. 

»  Il  ne  devrait  point  leur  interdire  le  Paradis  : 
»  (cette  défense)  est  un  grand  déshonneur  pour  saint 
»  Pierre  qui  en  est  le  portier.  Il  serait  juste  que 
M  chaque  âme ,  désireuse  d'entrer,  pût  entrer  avec 
M  joie.  Toute  cour  où  les  uns  pleurent  et  les  autres 
»  rient,  n'est  plus  une  cour  accomplie.  Et  si  puis- 
»  sant  souverain  que  Dieu  soit,  s'il  ne  nous  accueille 
»  pas,  il  lui  en  sera  demandé  raison. 

»  Il  devrait  bien  anéantir  le  diable;  il  y  gagnerait 
»  beaucoup  d'âmes  ;  cet  acte  de  pouvoir  plairait  à 
))  tout  le  monde  ;  pour  ma  part ,  je  lui  en  serais  bien 
»  reconnaissant;  et  lui-même  pourrait,  nous  le  sa- 
»  vous,  se  le  pardonner  et  s'en  absoudre.  Beau  Sei- 
w  gneur  Dieu,  anéantissez  donc  notre  cruel  et  im- 
»  portun  ennemi  ! 

»  Je  ne  veux  point  désespérer  de  vous  :  non  ;  loin 
i»  de  là;  c'est  en  vous  que  je  mets  ma  coniiance  ;  car 


184-  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  VOUS  devez  m'ètre  secourable  à  mon  trépas,  et  sau- 
»  ver  mon  âme  et  mon  corps.  Autrement,  je  vous 
»  fais  une  proposition  loyale  :  Remettez-moi  où  j'é- 
»  tais  avant  de  naître  et  d'où  vous  m'avez  tiré;  ou 
»  bien ,  pardonnez-moi  mes  fautes  ;  car  je  ne  les 
»  aurais  pas  commises,  n'ayant  pas  existé. 

»  Si,  ayant  souffert  ici,  j'allais  brûler  en  enfer,  ce 
»  serait,  à  mon  avis,  une  injustice;  car,  je  puis  vous 
»  le  jurer,  pourunbien  que  j'aurai  eu  dans  le  monde, 
»  j'y  ai  enduré  mille  maux.  » 

Il  ne  faut  pas  se  méprendre  sur  le  caractère  de 
cette  étrange  pièce  :  il  ne  faut  y  voir  ni  plaisanterie 
ni  ironie.  L'auteur  n'a  rien  voulu  y  mettre  de  pareil  : 
son  langage  est  populaire  et  touche  souvent  au  bur- 
lesque ;  sa  pensée  est  vague  et  confuse,  mais  grave  et 
sérieuse.  On  entrevoit,  à  travers  l'impropriété  et  la 
vulgarité  de  ses  paroles,  qu'il  imagine  l'existence  du 
mal,  comme  la  conséquence  d'une  espèce  de  dua- 
lisme, mais  d'un  dualisme,  pour  ainsi  dire,  acci- 
dentel, qu'il  dépendrait  de  Dieu  de  ramener  à 
l'unité.  Peut-être  y  avait-il  là  quelque  reflet  de  l'hé- 
résie albigeoise,  au  milieu  de  laquelle  vivait  Pierre 
Cardinal,  hérésie  qui  admettait  deux  principes  dans 
l'univers.  Dans  tous  les  cas,  il  était  tout  simple  que 
cette  hérésie ,  fermentant  dans  une  multitude  de 
têtes,  en  portât  quelques-unes  à  poser  et  à  résoudre 
autrement  que  le  christianisme  le  grand  problème 
de  la  destinée  de  l'homme.  Mais  me  voilà  assez  loin 
de  mon  sujet  ;  je  me  hâte  d'y  revenir. 

11  y  a  nécessairement ,  dans  la  satire  morale  des 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  185 

troubadours,  lors  même  qu'elle  ne  s'appuie  que  sur 
des  idées  vagues  d'ordre  et  d'humanité,  des  allu- 
sions spéciales  à  la  morale  chevaleresque.  Toutefois, 
ce  sont  les  premières  qui ,  dominant  dans  le  genre 
de  satire  dont  il  s'agit,  en  déterminent  le  caractère, 
et  doivent  en  déterminer  le  nom,  si  l'on  veut  lui  en 
donner  un. 

Mais,  parmi  les  sirventes  satiriques  des  trouba- 
dours, il  s'en  trouve,  et  de  remarquables,  qui  mé- 
ritent proprement  le  nom  de  satires  chevaleresques. 
Ce  sont  ceux  où  le  blâme  et  l'éloge  se  rapportent  di- 
rectement aux  idées  et  aux  principes  de  la  chevale- 
rie. Les  plus  intéressantes  de  ces  pièces  sont  des 
dernières  années  du  douzième  siècle.  S'il  y  eut,  dans 
le  midi  de  la  France,  au  moyen  âge ,  une  époque  à 
laquelle  convienne  mieux  qu'à  toute  autre  le  titre  de 
chevaleresque,  c'est  indubitablement  celle-là.  Ce  fut 
alors,  en  effet,  que  fleurirent  la  plupart  de  ces  chefs 
de  l'ordre  féodal ,  que  nous  avons  vus  prendre  au 
sérieux  les  principes  de  la  chevalerie,  et  user  de  tout 
ce  qu'ils  avaient  de  puissance,  pour  appliquer  ces 
principes  au  gouvernement  de  la  société.  Ce  fut  alors 
que  l'amour  fut  senti  et  célébré  avec  le  plus  d'en- 
thousiasme, et  que  les  institutions  chevaleresques 
furent  le  plus  près  de  former  un  ensemble  systéma- 
tique, ayant,  sur  les  mœurs  et  les  relations  sociales, 
une  influence  propre  et  distincte  de  toute  autre. 

Cependant ,  par  une  illusion  singulière,  bien  que 
facile  à  concevoir,  tous  les  poêles  de  cette  époque 
qui  essayèrent  de  se  faire  une  idée  abstraite,  une 


186  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

théorie  plus  ou  moins  rigoureuse  de  la  chevalerie,  se 
la  figurèrent  historiquement,  comme  déjà  bien  dé- 
chue et  continuant  rapidement  à  déchoir.  Ils  au- 
raient été  fort  embarrassés  de  dire  en  quel  lieu  et  en 
quel  temps  elle  avait  été  plus  florissante.  Mais  il 
était  vrai  qu'elle  ne  répondait  pas  complètement, 
dans  la  réalité,  à  l'idée  qu'ils  s'en  étaient  faite  ;  alors 
suivant  la  tradition  générale  du  genre  humain,  qui 
rêve  toujours  dans  le  passé  et  sous  la  forme  de  fait 
historique,  le  bonheur  et  le  bien  dont  il  a  l'idée,  les 
troubadours  supposèrent  à  la  chevalerie  un  âge  d'or 
déjà  bien  loin  d'eux.  Ils  peignaient  leur  époque 
comme  l'âge  de  fer  de  l'institution. 

Cette  illusion  poétique  se  manifeste  de  vingt  ma- 
nières et  à  chaque  instant,  dans  leurs  poésies ,  tan- 
tôt par  des  traits  rapides  et  isolés,  tantôt  par  une 
eflusion  pleine  et  entière  ;  souvent  par  des  regrets 
mélancoliques  du  passé,  plus  souvent  par  des  ac- 
cents de  colère  et  de  mépris  contre  le  présent.  Elle  a 
dicté  une  grande  partie  des  plus  beaux  vers  de  la 
poésie  provençale. 

Giraud  de  Borneil  est  celui  de  tous  les  trouba- 
dours qui  s'est  le  plus  abandonné  à  cette  même  il- 
lusion, et  qui  en  a  tiré  le  parti  le  plus  poétique.  C'est 
donc  à  lui  que  j'emprunterai  quelques  exemples  du 
genre  de  satire  auquel  elle  a  donné  lieu.  Mais  je 
dois  rappeler  d'abord  que  Giraud  de  Borneil  est, 
de  tous  les  troubadours  qui  méritent  d'être  tra- 
duits, le  plus  difficile  à  traduire  et  celui  qui  perd  le 
plus  à  l'être.  Voici  d'abord  une  stance  isolée  d'une 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  187 

de  ses  pièces  qui  pourrait  servir  d'épigraphe  à  beau- 
coup d'autres. 

«  Je  voudrais  bien,  si  je  pouvais,  mais  je  ne  puis 
»  oublier,  ce  qui  m'atlriste,  comment  les  grands  sei- 
>j  gneurs  ont  renoncé  à  tout  beau-laire.  Oh  !  comme 
»  d'eux  s'est  emparée  une  lâche  prudence,  qui 
»  anéantit  jouvence,  la  pourchasse  et  l'effarouche! 
»  Je  n'aurais  pas  cru  qu'en  mille  ans,  la  prouesse  et 
»  la  vertu  pussent  déchoir  au  point  ou  je  les  vois.  La 
»  chevalerie  et  l'amour  ne  sont  plus  ce  qu'ils  furent; 
»  ils  ont  cessé  d'être  le  charme  des  nobles  âmes, 
»  dès  l'instant  où  ils  ont  pris  garde  à  leur  mal  ou  à 
»  leur  bien-être.  » 

Plusieurs  des  pièces  de  Giraud  de  Borneil  ne  sont, 
je  le  répète,  que  le  commentaire  plus  ou  moins  poé- 
tique, que  le  développement  plus  ou  moins  varié  de 
cette  fantaisie  mélancolique.  Le  moins  que  je  puisse 
faire,  pour  en  linir  convenablement  sur  ce  point 
particulier  de  la  poésie  provençale,  c'est  de  traduire 
une  de  ces  pièces  de  Giraud.  La  suivante  m'a  paru 
Tune  des  plus  belles,  outre  le  mérite  qu'elle  a  de 
renfermer  quelques  allusions  assez  intéressantes  pour 
l'histoire  générale  de  la  culture  poétique  du  midi. 

«  Je  m'efforçai  longtemps  de  réveiller  soûlas  en- 
»  dormi,  et  de  ramener  à  sa  demeure  prouesse  exi- 
»  lée.  Mais  j'ai  renoncé  à  l'œuvre,  la  tenant  pour 
»  impossible,  et  voyant  le  dommage  et  le  mal  sur- 
»  monter  de  plus  en  plus  ma  force  et  mon  vouloir. 

»  Ce  mal  est  désormais  dur  à  tolérer  ;  je  vous  le 
»  dis,  moi,  qui  sais  comment  furent  jadis  accueillis 


188  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  courtoisie  et  déport.  Chevaliers  chevauchent  au- 
»  jourd'hui  comme  vilains,  sans  lance  et  sans  souci 
»  d'aventures. 

>)  Je  vis  autrefois  les  barons  en  belle  armure  donner 
»  et  suivre  les  tournois  ;  et  l'on  entendait  quelque 
»  temps  parler  de  ceux  où  s'étaient  faits  les  plus 
»  beaux  coups.  L'honneur  est  maintenant  de  voler 
»  bœufs,  moutons  et  brebis.  Ah!  honni  soit-il,  s'il 
»  paraît  devant  une  dame,  tout  chevalier  qui  de  sa 
»  main  pousse  des  troupeaux  bêlants  de  moutons,  ou 
»  pille  les  églises  et  les  passants  I 

»  On  écarte  aujourd'hui  les  jongleurs  que  je  vis  si 
»  gracieusement  accueillis  :  ils  ont  perdu  les  guides 
»  sous  lesquels  ils  allaient  autrefois.  Et  maintenant 
»  que  valeur  est  déchue,  je  vois  solitaire  et  délaissé 
»  tel  troubadour  qui  marcha  longtemps  à  la  tête  de 
»  compagnons  nombreux,  en  bel  et  noble  attirail. 

»  Je  vis  des  jongleurs  enfants,  élégamment  chaus- 
»  ses  et  vêtus,  aller  de  cour  en  cour,  uniquement 
»  pour  chanter  les  louanges  des  dames  :  maintenant 
»  ils  n'osent  plus  chanter ,  tant  valeur  est  déchue  ! 
»  Et,  au  lieu  d'entendre  louer  les  dames,  on  entend 
»  mal  parler  d'elles.  Dites  que  c'est  leur  faute,  dites 
»  que  c'est  la  faute  des  chevaliers  ;  moi  je  dis  que 
»  c'est  la  faute  de  tous,  s'il  n'y  a  plus  ni  foi,  ni  gloire 
»  en  amour. 

»  Moi-même,  moi  jusqu'ici  empressé  à  célébrer, 
»  dans  mes  chants,  tout  homme  preux  et  courtois , 
»  je  ne  sais  plus  quel  parti  prendre,  lorsqu'au  lieu 
))  des  accents  de  la  joie,  j'entends  dans  les  cours 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALK.  189 

»  des  cris  déplaisants.  On  accueille  maintenant  dans 
»  les  cours  aussi  bien  et  avec  les  mêmes  accla- 
»  mations,  un  conte  frivole  qu'un  noble  chant  sur 
»  les  grands  événements,  sur  les  gestes  des  temps 
»  passés. 

»  Aussi  ne  sert-il  plus  de  rien,  pour  relever  des 
»  cœurs  tombés  trop  bas  ,  de  rappeler  les  anciens 
»  exploits,  les  beaux  faits  oubliés.  Je  tiendrai  la  ré- 
»  solution  que  j'ai  prise  de  me  taire  ;  je  ne  retom- 
»  berai  pas  dans  le  désir  dont  je  suis  guéri  de  ré- 
»  veiller  valeur  et  soûlas.  C'est  désormais  assez  pour 
»  moi  de  tourner  et  retourner,  de  balancer  et  d'é- 
»  prouver,  en  tout  sens,  dans  ma  pensée ,  tout  ce 
»  qui  se  passe  au  dehors,  approuvant  ou  condam- 
»  nant  (selon  la  justice).» 

En  laissant  de  côté  l'illusion  historique  qui  est  le 
motif  de  cette  pièce,  on  ne  saurait  disconvenir  que 
la  mélancolie  n'en  soit  gracieuse  et  poétique,  et  ne 
suppose  une  âme  et  une  imagination  élevées.  Les 
vers  en  sont  très-beaux,  et  de  ceux  qui  pourraient 
faire  regretter  que  l'idiome  dans  lequel  ils  ont  été 
écrits  ne  soit  plus  qu'un  idiome  tout  à  fait  mort. 

Maintenant ,  quelles  que  soient  les  nuances  par 
lesquelles  diffèrent  entre  eux  les  divers  échantil- 
lons que  je  viens  de  donner  de  la  satire  idéale 
ou  morale  des  troubadours,  on  aura  pu  observer 
(|u'il  règne  dans  tous  une  certaine  identité  de  ma- 
nière, de  goût  et  de  sentiment  à  raison  de  laquelle 
on  peut  affirmer  qu'ils  appartiennent  tousà  la  même 
école,  à  la  même  époque,  à  la  même  contrée;  qu'ils 


190  HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

sont  tous  la  manifestation  d'un  même  génie.  Mais  il 
n'est  pas  indifférent  de  noter  qu'il  existe,  en  ce 
genre,  d'autres  compositions  provençales,  où  ces  ca- 
ractères généraux  d'école  et  d'époque  disparaissent 
presque  entièrement  sous  l'empreinte  d'un  génie  in- 
dividuel indépendant  et  capricieux,  ignorant  ou  dé- 
daignant les  conventions  et  les  convenances  actuelles 
de  l'art.  Telles  sont,  par  exemple,  plusieurs  pièces 
de  ce  Marcabrus,  dont  j'ai  parlé  à  diverses  reprises 
et  dont  j'aurais  à  parler  encore  ici,  si  le  temps  ne 
me  manquait  pas.  Telles  sont  surtout  celles  d'un 
autre  troubadour  que  je  n'ai  fait  que  nommer  ail- 
leurs, et  dont  c'est  ici  le  lieu  de  dire  quelque  chose 
de  plus. 

Ce  troubadour  était  un  moine,  et  n'est  connu  que 
par  le  nom  de  moine  de  Montaudon.  Il  était  du  châ- 
teau de  Vie,  près  d'Âurillac,  en  Auvergne.  Son  père, 
gentilhomme  du  pays,  ayant  sans  doute  d'autres  fils 
que  lui,  le  fit  entrer  moine  dans  le  fameux  monastère 
d'Aurillac.  Ce  n'était  nullement  la  vocation  du  jeune 
homme;  mais  il  se  laissa  faire  ce  que  l'on  voulut, 
apparemment  bien  convaincu  que  l'habit  de  moine 
ne  l'empêcherait  pas  de  mener  la  joyeuse  vie  pour 
laquelle  il  se  sentait  né. 

Bientôt  après  son  entrée  dans  le  cloître,  il  fut  fait 
prieur  de  Montaudon,  monastère  voisin  de  celui 
d'Aurillac  et  en  dépendant.  Là,  libre  de  suivre  son 
penchant  pour  la  poésie,  il  se  mit  à  composer  des 
pièces  de  vers  de  tout  genre,  et  particulièrement  des 
sirventes  sur  les  événements  qui  faisaient  quelque 


HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  191 

bruit  dans  la  contrée.  Ces  pièces ,  pleines  de  verve 
et  de  gaieté,  lui  eurent  bientôt  fait  une  renommée 
dans  les  châteaux  voisins.  Les  barons  et  les  cheva- 
liers du  pays  l'enlevèrent,  en  quelque  sorte ,  de  son 
monastère  ;  et  ce  fut  à  qui  d'entre  eux  lui  ferait  plus 
de  fêtes,  et  le  comblerait  de  plus  de  présents. 

Le  moine  préférait  la  joie  à  l'argent  :  il  n'usa  de 
son  crédit  que  pour  le  bien  de  son  prieuré,  qu'il  eut 
bientôt  rendu  riche,  de  pauvre  qu'il  l'avait  pris. 
Croyant  avoir  acquis  par  là  des  droits  à  l'indulgence 
de  son  abbé ,  il  lui  fit  la  requête  la  plus  étrange  à 
coup  sûr  que  moine  eût  jamais  faite  à  son  supérieur  : 
il  lui  demanda  la  permission  de  mener  désormais  le 
genre  de  vie  que  voudrait  bien  lui  prescrire  le  roi 
d'Aragon.  L'abbé,  qui  était  peut-être  un  abbé  sécu- 
lieur,  c'est-à-dire  un  homme  de  guerre,  un  cheva- 
lier, comme  il  y  en  avait  alors  alors  beaucoup  à  la 
tête  des  riches  monastères;  l'abbé,  dis-je,  ne  fit  au- 
cune difficulté  à  lui  accorder  sa  demande. 

Le  roi  d'Aragon,  qui  connaissait  le  moine ,  sinon 
personnellement,  au  moins  de  réputation,  lui  enjoi- 
gnit de  vivre  dans  le  monde,  de  faire  bonne  chère , 
de  trouver,  de  chanter  et  d'aimer  les  dames.  Jamais 
décret  royal  ne  fut  mieux  observé  que  celui-là  :  le 
moine  de  Montaudon  suivit  plus  librement  que  ja- 
mais ses  penchants  mondains  et  poétiques ,  et  fut 
fait  seigneur  de  la  cour  du  Puy.  C'était  un  singulier 
office  que  cet  office  de  seigneur  de  la  cour  du  Puy  ; 
et  il  est  d'autant  plus  naturel  d'en  dire  quelque 
chose,  que  le  fait  auquel  il  a  rapport  est  à  la  fois 


192  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

très-peu  connu  et  très-curieux  pour  l'histoire  de  la 
poésie  et  de  la  culture  provençales. 

Au  douzième  siècle  et  durant  une  partie  du 
treizième,  il  y  avait  au  Puy,  que  l'on  appelait  alors  le 
Puy  ou  la  montagne  Sainte-Marie ,  des  fêtes  cheva- 
leresques périodiques  des  plus  célèbres.  Les  barons 
grands  et  petits,  les  chevaliers,  les  troubadours,  les 
jongleurs  provençaux,  y  affluaient  de  tout  le  Midi, 
de  sorte  que  toute  la  belle  et  courtoise  société  du 
pays  se  trouvait  là  quelques  jours  réunie  comme  en 
une  seule  cour.  Outre  les  défis  guerriers  des  tour- 
nois, il  y  avait  des  défis  poétiques,  des  tournois  de 
troubadours ,  et  des  prix  étaient  décernés  aux  vain- 
queurs, dans  ceux-ci  comme  dans  les  autres. 

De  pareilles  fêtes  entraînaient  toujours  d'énormes 
frais,  et  fournissaient  par  là  aux  seigneurs  du  Midi 
des  occasions  de  faire  parade  de  la  libéralité  fas- 
tueuse, alors  réputée  l'une  des  plus  hautes  vertus  de 
la  chevalerie.  Entre  ces  seigneurs,  il  s'en  trouvait 
toujours  quelqu'un  qui  bravait  le  risque  de  se  ruiner 
en  se  chargeant  lui  seul  de  toutes  les  dépenses  de 
la  fête,  et  il  y  avait  un  cérémonial  convenu  pour 
déclarer  sa  résolution  à  cet  égard.  Au  milieu  d'une 
vaste  salle  où  s'étaient  réunis  les  barons  venus  à  la 
fête,  était  assis  un  personnage  isolé,  tenant  un  éper- 
vier  sur  le  poing.  Celui  des  barons  à  qui  le  cœur  di- 
sait de  se  signaler  par  un  acte  de  libéralité  magni- 
fique, venait  droit  à  l'épervier  et  le  prenait  sur  le 
poing  :  c'était  la  manière  d'annoncer  qu'il  s'enga- 
geait à  subvenir  aux  frais  de  la  fête. 


HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE    PROVENÇALE.  193 

Or  l'on  nommait  seigneur  de  la  cour  du  Puy  le 
personnage  chargé  de  tenir  et  présenter  l'épervier  le 
jour  de  la  cérémonie  décrite,  et  ce  fut  là  l'office  con- 
féré au  moine  de  Montandon.  La  suite  de  sa  vie  est 
peu  connue  :  on  sait  seulement  qu'il  finit  par  se  re- 
tirer en  Espagne,  où  il  vécut  quelque  temps  en  fa- 
veur auprès  des  rois  et  des  barons,  et  où  il  mourut 
vers  le  milieu  du  treizième  siècle. 

On  a  de  lui  des  pièces  de  diverses  sortes  ;  mais 
celles  du  genre  satirique  sont  les  seules  qui  méritent 
une  mention  particulière.  Il  y  en  a  quelques-unes 
d'un  tour  d'imagination  singulièrement  original  et 
fantasque.  Telles  sont,  entre  autres,  les  deux  ou  trois 
qu'il  composa  contre  l'usage  ou  étaient  les  dames  de 
son  temps  de  se  farder  à  l'excès,  même,  à  ce  qu'il 
paraît,  quand  elles  n'en  avaient  pas  besoin,  et  tout 
simplement  pour  être  encore  plus  belles  que  la  na- 
ture ne  les  avait  faites.  Je  vais  essayer  d'en  donner 
une  idée. 

Dans  une  de  ces  pièces  qui  en  est  la  plus  bizarre, 
le  moine  de  Montandon  se  suppose,  non  pas  en  es- 
prit, mais  en  corps  et  en  froc,  en  Paradis,  assistant 
au  plaid  ou  jugement  de  Dieu,  devant  qui  diverses 
créatures,  en  démêlé  entre  elles,  plaident  cha- 
cune leur  cause,  les  unes  accusant,  les  autres  se  dé- 
fendant. 

Après  divers  procès  jugés  auxquels  je  ne  m'arrête 

pas,  comparaissent  à  leur  tour  devant  le  tribunal 

suprême  des  plaideurs  d'espèce  fort  étrange.  Ce  sont 

les  murailles  et  les  voûtes  des  maisons.  Ces  voûtes , 

Il  13 


i^k  HISTOIRE  DB  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

ces  murailles  vivent;  elles  parlent  et  ont  de  grandes 
choses  à  dire.  Elles  viennent  porter  plainte  contre  les 
dames,  qui,  à  force  d'user  de  peinture  sur  leurs  vi- 
sages, ne  leur  en  laissent  plus  à  elles.  Les  dames 
sont  là  pour  se  justifier  et  le  moine  pour  rendre 
compte  du  débat  et  du  jugement. 

Cette  idée,  dans  laquelle  on  pourrait  dire  qu'il  y 
a  quelque  chose  d'aristophanesque,  est  assurément 
ce  qu'il  y  a  dans  la  pièce  de  plus  caractéristique  et 
de  plus  frappant.  La  mise  en  œuvre  en  est  dure, 
sèche  et  grossière,  mais  vive  et  spirituelle.  Voici 
des  passages  et  un  extrait  de  cette  extravagance 
poétique  : 

«  Un  plaid  a  commencé  entre  les  voûtes  et  les 
»  dames  :  les  voûtes  parlent  les  premières  et  disent  : 
»  Dames,  nous  sommes  mortes  et  anéanties  de- 
»  puis  que  vous  nous  avez  enlevé  la  peinture.  C'est 
»  grand  méfait  à  vous  de  vous  colorer  et  vernisser  si 
w  fort,  et  nous  n'avons  jamais  vu  que  ce  fût  autre- 
»  fois  l'usage  de  vous  enluminer  ainsi. 

»  Et  les  dames  répondent  que  le  privilège  leur  fut 
»  donné  plus  de  cent  ans  avant  qu'il  y  eût  voûte  au 
»  monde,  grande  ni  petite. 

»  Et  il  y  a  une  dame  parmi  les  autres  qui  dit  aux 
»  voûtes  :  Vous  vous  plaignez  à  tort;  n'ai-je  pas  le 
»  droit  de  me  peindre  les  rides  de  dessous  les  yeux? 
»  Je  puis  encore,  quand  elles  sont  bien  effacées,  faire 
»  la  fière  avec  bien  des  amoureux  qui  se  prennent  à 
»  la  peinture. 
»  Dieu  dit  alors  aux  voûtes  :  Je  m'en  vais,  si  vous 


HISTOIRE  DB  LA  POÉSIE  PROYEIVÇALE.  195 

»  le  trouvez  bon,  accorder  aux  dames  la  permission 
»  de  se  peindre  durant  vingt  ans,  à  dater  de  leur 
»  vingt-cinquième  année. 

»  Mais  les  voûtes  se  récrient  :  Nous  ne  pouvons 
»  consentira  cela,  disent-elles;  seulement,  pourvous 
»  obliger,  nous  leur  accorderons  dix  ans  de  peinture, 
»  et  nous  voulons  des  sûretés.  » 

Là-dessus  saint  Pierre  et  saint  André  s'interposent 
entre  les  deux  parties  pour  les  accorder.  Le  différend 
sur  la  durée  du  temps  où  les  dames  auront  le  privi- 
lège de  se  peindre  est  partagé  par  moitié  ;  il  est  con- 
venu que  le  terme  sera  de  quinze  ans.  A  cette  con- 
dition l'accord  est  conclu  :  les  dames  et  les  voûtes 
jurent  de  le  maintenir,  et  chacun  se  retire  de  son 
côté. 

Mais  à  peine  rentrées  chez  elles,  les  dames  violent 
sans  scrupule  la  convention,  et  continuent  à  se 
peindre  bien  au  delà  du  terme  qui  leur  a  été  accordé. 
Elles  ne  font  plus,  du  matin  au  soir,  que  composer 
des  couleurs  et  des  pâtes,  dont  le  poëte  énumère 
avec  soin  les  nombreux  ingrédients,  qui  renchérissent 
tous  par  suite  de  ce  surcroît  de  demande.  Le  moine 
prendrait  volontiers  ce  renchérissement  en  patience  : 
mais  il  ne  pardonne  pas  celui  du  safran,  devenu 
si  rare  que  l'on  n'en  trouve  plus  pour  la  cuisine. 

La  pièce  suivante  est  censée  faire  suite  à  celle-ci  : 
elle  est  d'une  exécution  plus  élégante  et  beaucoup 
plus  claire  dans  les  détails,  trop  claire  même  pour 
que  je  puisse  la  traduire  en  entier  :  mais  la  partie 
qui  peut  l'être  en  vaut  encore  la  peine,  comme 


196  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

exemple  de  l'excès  auquel  allait  parfois  la  liberté 
d'imagination  des  troubadours. 

((  L'autre  jour,  par  bonne  aventure,  j'étais  au  par- 
w  lement  de  Dieu,  oùj'entendis  les  voûtes  se  plaindre 
»  des  dames  qui,  à  force  de  se  peindre  le  visage, 
i)  ont  fait  renchérir  les  couleurs. 

»  (J'y  retournai  depuis)  et  Dieu  me  dit  franche- 
»  ment  :  Moine,  j'apprends  que  les  voûtes  souffrent 
»  dans  leur  droit.  Va-t'en  vile  là-bas,  pour  l'amour 
»  de  moi,  et  commande  de  ma  part  aux  dames  de 
»  laisser  là  leur  peinture  :  je  ne  veux  plus  là-des- 
»  sus  de  procès  ;  et  si  elles  persistent  à  se  peindre, 
»  j'irai  moi-même  effacer  l'œuvre. 

))  Seigneur  Dieu,  doucement,  répondis-je;  vous 
»  devez  avoir  un  peu  d'indulgence  pour  les  dames. 
»  La  nature  les  porte  à  orner  leur  visage,  cela  ne  de- 
»  vrait  pas  vous  déplaire,  et  les  voûtes  n'auraient  pas 
»  dû  s'en  plaindre  ni  se  brouiller  pour  cela  avec  les 
»  dames,  qui  ne  peuvent  plus  les  supporter. 

»  Moine ,  me  répondit  Dieu ,  c'est  grande  erreur 
»  et  folie  à  vous  d'approuver  que  ma  créature  se 
»  fasse  belle  contre  ma  volonté.  Les  dames  seraient 
»  aussi  puissantes  que  moi,  si,  quand  je  les  fais 
»  chaque  jour  vieillir,  elles  pouvaient  se  rajeunir  à 
»  force  de  se  peindre  et  de  se  lustrer. 
,  »  Seigneur,  vous  parlez  superbement,  parce  que 
»  vous  vous  sentez  en  pouvoir.  Cependant  il  n'y  a 
»  qu'une  manière  d'empêcher  les  dames  de  se  pein- 
»  dre  ;  c'est  de  permettre  qu'elles  restent  belles  jus- 
»  qu'à  la  mort ,   ou  d'anéantir  toute  couleur  et 


HISTOIRE  DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  197 

»  toute  peinture,  de  manière  qu'il  n'y  en  ait  plus  au 
»  monde.  » 

Le  débat  se  prolonge  encore,  mais  il  devient  par 
trop  cynique  ;  je  puis  seulement  dire  que  le  moine 
persiste  à  refuser  le  message  de  Dieu ,  qui  prend  le 
parti  de  laisser  faire  les  dames,  mais  en  se  réservant 
de  leur  envoyer  une  certaine  infirmité  très-nuisible 
i  la  peinture. 


198  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XXn. 

POÉSIE   LYRIQUE  DES  TROUBADOURS. 

VI.  —  Satire. 

HISTORIQUE. 

Du  milieu  du  douzième  siècle  à  la  fin  du  treizième, 
les  sujets  historiques  ne  manquèrent  pas  aux  satires 
des  troubadours.  Les  manuscrits  sont  pleins  de  sir- 
ventes,  les  uns  contre  les  hommes,  les  autres  contre 
les  événements  de  ces  époques,  de  sorte  que  le  genre 
se  subdivise  naturellement  en  satire  personnelle  et 
en  satire  générale. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  la  première  :  je  n'en  ai 
pas  le  loisir.  Mais  ce  n'est  pas  sans  un  peu  de  regret 
que  je  passe  sous  silence  un  certain  nombre  de  com- 
positions de  cette  classe,  remarquables  par  le  senti- 
ment énergique,  bien  que  parfois  cynique  et  grossier 
qui  les  inspira.  Les  satires  de  Guillaume  de  Bergna- 
dan,  chevalier  catalan,  sont  peut-être  en  ce  genre  ce 
qu'il  y  a  de  plus  vif  et  de  plus  poétique,  mais  aussi 
de  plus  éhonté.  Il  en  composa  entre  autres  deux 
ou  trois  contre  je  ne  sais  quel  évêque  d'Urgel,  à  ce 
qu'il  paraît  son  ennemi  personnel.    Je  n'oserais 
les  traduire,  en  eussé-je  la  place.  Mais  je  crois 
pouvoir  les  signaler  historiquement  en  preuve  de 
l'excès  auquel  en  étaient  venues,  au  treizième  siècle, 
les  haines  réciproques  de  la  caste  féodale  et  du  clergé, 
et  comme  échantillon  de  ce  que  les  poètes  osaient 


HISTOIRE  DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  199 

écrire  contre  les  prêtres.  Et  <îe  que  les  poètes  écri- 
Yaient  alors,  il  faut  bien  le  noter,  n'était  pas  des- 
tiné à  être  enfermé  dans  des  livres  que  presque  per- 
sonne n'aurait  lu,  presque  personne  alors  ne  sachant 
lire.  Cela  était  mis  en  musique,  chanté  dans  tous  les 
châteaux  et  même  dans  les  villes  parmi  la  bour- 
geoisie. Or  Ion  ne  sait  de  quel  scandale  il  faut  s'é- 
tonner le  plus,  de  celui  du  vice  ou  de  celui  de  la 
révélation  et  de  la  censure.  Je  passe  à  la  satire  his- 
torique générale  ou  publique  des  troubadours. 

Les  faits  sur  lesquels  elle  roule  principalement 
sont  des  faits  complexes  dont  les  incidents  furent 
plus  ou  moins  variés  et  prolongés.  Ils  se  résument 
en  quatre  événements  principaux  : 

1°  Les  guerres  des  empereurs  d'Allemagne  contre 
l'indépendance  et  la  nationalité  italiennes  ; 

2<»  La  lutte  entre  les  rois  de  France  et  ceux  d'An- 
gleterre, pour  la  domination  sur  les  provinces  dé- 
membrées de  la  monarchie  française,  et  alors  sou- 
mises à  des  princes  anglais  ; 

3<*  La  croisade  contre  les  Albigeois  ; 

4*'  L'établissement  de  Charles  d'Anjou  en  Provence, 
établissement  qui  fut  le  signal  d'une  grande  révolu- 
tion dans  la  culture  et  l'état  social  de  cette  partie 
du  Midi. 

Les  troubadours  contemporains  de  ces  divers  évé- 
nements y  prirent  un  intérêt  plus  ou  moins  pas- 
sionné :  ils  les  jugèrent  à  leur  manière,  les  approu- 
vèrent ou  les  condamnèrent  d'après  leurs  idées  de 
morale,  d'humanité  et  d'ordre  social,  idées  tantôt 


200  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

vagues  et  générales,  tantôt  spéciales  et  locales,  c'est- 
à-dire  chevaleresques.  Je  vais  indiquer  très-sommai- 
rement les  impressions  qu'ils  reçurent  de  ces  événe- 
ments, et  ce  qui  résulta  pour  la  poésie  provençale 
de  la  manifestation  de  ces  impressions. 

Et  d'abord,  quant  aux  révolutions  de  l'Italie, 
nous  ne  devons  pas  être  surpris  de  voir  les  trouba- 
dours y  prendre  un  intérêt  vif  et  direct.  Ils  fréquen- 
taient, comme  nous  l'avons  vu,  les  cours  et  les  cités 
de  ce  pays  :  ils  y  avaient  des  admirateurs,  des  élèves 
et  des  émules.  Plusieurs  d'entre  eux,  une  fois  des- 
cendus dans  les  riches  plaines  de  la  Lombardie  ou 
dans  les  belles  villes  de  la  Toscane,  s'y  trouvèrent  si 
bien,  qu'ils  ne  voulurent  plus  les  quitter  et  y  termi- 
nèrent leur  vie.  Il  ne  fallait  pas  tant  de  raisons  à  des 
hommes  naturellement  si  passionnés,  et  d'une  ima- 
gination si  vive,  pour  embrasser  la  cause  de  l'un  ou 
l'autre  des  deux  partis  qui  se  disputaient  la  domina- 
tion de  l'Italie. 

Les  Allemands,  nommés  en  provençal  Ties,  alté- 
ration de  Teutschen,  étaient,  parmi  les  nations  euro- 
péennes avec  lesquelles  les  troubadours  avaient  des 
relations,  celle  pour  laquelle  ils  avaient  le  moins  de 
sympathie.  Ils  les  trouvaient  brutaux,  grossiers  et 
discourtois  :  ils  avaient  surtout  une  grande  répu- 
gnance pour  leur  langue,  et  n'auraient  pu  croire 
quelqu'un  qui  leur  eût  dit  qu'il  y  avait  en  cette  lan- 
gue des  vers  peut-être  aussi  élégants  et  aussi  doux 
que  les  leurs.  Je  ne  me  souviens  plus  lequel  d'entre 
eux,  parlant  de  ce  même  idiome,  le  compare  à  un 


HISTOIRE   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  201 

aboiement  de  chien,  et  il  n'est  pas  le  seul  qui  le  traite 
avec  cette  prévention  dédaigneuse. 

Cela  étant,  il  n'est  pas  extraordinaire  que  quelques 
troubadours  aient  pris  le  parti  des  Italiens  contre  les 
Allemands  et  contre  les  empereurs.  Mais,  à  parler 
généralement,  ces  poètes  étaient  des  hommes  de  cour 
et  de  château  dont  les  inclinations  n'avaient  rien  de 
démocratique.  C'étaient  surtout  les  empereurs  qu'ils 
venaient  voir  en  Italie,  dont  ils  espéraient  le  plus 
d'accueil  et  de  profits.  La  cause  de  ceux-ci  était  donc 
celle  qu'ils  embrassaient  le  plus  volontiers,  et  leurs 
victoires  celles  qu'ils  aimaient  le  plus  à  chanter.  Ils 
s'étonnaient  et  s'attristaient  de  leurs  défaites  :  il  leur 
répugnait  de  voir  des  chevaliers,  des  hommes  de 
guerre,  battus  par  des  bourgeois.  Cela  ne  leur  sem- 
blait pas  dans  l'ordre,  et  s'ils  avaient  pu  être  tentés 
de  célébrer  ces  victoires  bourgeoises,  ils  en  auraient 
été  embarrassés  comme  d'une  tâche  étrange  et 
nouvelle. 

Je  me  tiens  pour  dispensé  de  traduire  aucun 
des  sirventes  satiriques  des  troubadours  relatifs  aux 
démêlés  des  empereurs  d'Allemagne  avec  les  puis- 
sances italiennes.  Ces  pièces  peuvent  être  de  quelque 
intérêt  pour  l'histoire  civile  et  politique,  mais  je 
n'en  ai  guère  rencontré  de  remarquables  par  le  mé- 
rite poétique,  et  j'ai  peu  de  regret  à  une  omission  à 
laquelle  !e  lecteur  ne  perdra  rien. 

Il  n'en  est  pas  de  même  des  pièces  provençales 
relatives  aux  divers  incidents  de  la  lutte  de  Philippe- 
Auguste,  d'abord  contre  Henri  H,  ensuite  contre 


202  HISTOIRE   I>E  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

Richard  Cœur-de-lion.  Ces  pièces  sont  pour  la  plu- 
part de  Bertrand  de  Born,  l'un  des  cinq  ou  six  trou- 
badours les  plus  distingués,  et  celui  de  tous  qui,  par 
son  talent  et  son  caractère,  exerça  le  plus  d'influence 
sur  les  puissances  et  les  événements  de  son  temps. 
Le  tableau  de  sa  vie  et  l'examen  de  ses  ouvrages  mé- 
riteraient des  développements  que  je  ne  puis  leur 
donner.  Je  me  contenterai  de  traduire  ce  qu'il  y  a 
de  plus  important  sur  son  compte  dans  les  tradi- 
tions provençales  :  il  sera  facile  ensuite  de  rattacher 
à  ces  notices  une  idée  générale  des  pièces  satiriques  de 
Bertrand. 

c(  Bertrand  de  Born,  dit  son  ancien  biographe, 
»  était  un  châtelain  de  l'évêché  de  Périgueux,  vi- 
»  comte  de  Hautefort ,  château  de  près  de  mille 
»  hommes  de  population.  Il  avait  un  frère  nommé 
w  Constantin,  qui  avait  grande  envie  de  le  dépouiller 
»  et  de  le  détruire  (et  qui  en  serait  venu  à  bout),  si 
>i  ce  n'eût  été  le  roi  d'Angleterre  (Henri  II). 

»  Bertrand  de  Born  fut  perpétuellement  en  guerre 
«  avec  tous  les  seigneurs  de  son  voisinage,  avec  le 
»  comte  de  Périgueux  et  le  vicomte  de  Limoges,  avec 
»  son  frère  Constantin  et  avec  Richard  (  Cœur-de- 
»  lion),  lequel  n'était  encore  alors  que  comte  dePoi- 
»  tiers.  Bertrand  était  bon  chevalier,  bon  guerrier, 
»  bon  troubadour,  bon  ami  des  dames,  bien  appris 
»  et  bien  parlant,  et  sut  bien  se  gouverner  en  bonne 
»  et  mauvaise  fortune. 

»  Il  fut  le  maître,  toutes  les  fois  qu'il  le  voulut , 
»  du  roi  d'Angleterre,  Henri  II,  et  de  ses  trois  fils. 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  203 

»  Mais  il  ne  chercha  jamais  qu'à  les  mettre  en  guerre 
n  les  uns  contre  les  autres  ;  les  fils  contre  le  père,  et 
»  les  frères  entre  eux.  Il  fit  de  même  tout  ce  qu  il 
»  put  pour  brouiller  les  rois  de  France  et  d'Angle- 
»  terre  ;  et  dans  les  intervalles  de  paix  qu'il  y  avait 
»  entre  eux,  il  composait  des  sirventes  pour  démon- 
w  trer  le  déshonneur  que  chacun  des  deux  rois  re- 
»  cevait  de  cette  paix,  et  pour  tâcher  de  la  rompre. 
»  Il  excita  de  la  sorte  entre  eux  des  querelles  dont  il 
»  lui  revint  de  grands  avantages  et  de  grands  maux. 
»  Il  ne  composa  que  deux  chansons,  mais  beaucoup 
»  de  sirventes.  Le  roi  d'Aragon  (Alphonse  P*")  ap- 
»  pelait  les  chansons  de  Girard  de  Borneil  les 
w  femmes  des  sirventes  de  Bertrand  de  Born.  » 

Le  vieux  biographe  marque  bien,  dans  cette  notice, 
le  trait  dominant  du  caractère  de  Bertrand  :  c'était 
un  goût  effréné  pour  la  guerre.  Il  l'aimait  non-seu- 
lement comme  occasion  de  faire  preuve  de  bravoure, 
d acquérir  de  la  gloire,  de  conquérir  du  pouvoir, 
mais  encore  et  même  bien  plus  pour  ses  hasards , 
pour  l'exaltation  de  courage  et  de  vie  qu'elle  produit, 
et  jusque  pour  le  tumulte,  les  désordres  et  les  maux 
qu'elle  entraîne.  Bertrand  de  Born  est  l'idéal  du 
guerrier  indiscipliné  et  aventurier  du  moyen  âge,  plu- 
tôt qiie  du  chevalier  proprement  dit.  Celui-ci  guer- 
royait dans  un  but  moral,  pour  l'ordre  social  et  la 
paix,  l'autre  uniquement  pour  guerroyer.  Devenu 
vieux,  Bertrand  se  repentit  de  la  vie  qu'il  avait  me- 
née, se  fit  moine  et  mourut  dans  un  cloître.  Cette  fin 
pieuse  n'a  point  empêché  Dante  de  mettre  le  belli- 


204  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE  PROVENÇALE. 

queux  troubadour  très-bas  en  enfer,  où  il  le  repré- 
sente, comme  on  sait,  portant  sa  tête  à  la  main,  en 
guise  de  lanterne,  punition  symbolique  du  crime  d'a- 
voir divisé  le  chef  des  membres,  c'est-à-dire  le  père 
des  enfants. 

La  plupart  des  pièces  de  Bertrand  de  Born  sont 
des  espèces  de  dithyrambes  belliqueux  pour  exciter 
à  la  guerre  les  puissances  sur  lesquelles  il  eut  de  la 
prise  et  de  l'ascendant,  ou  des  satires  contre  ses 
adversaires,  contre  ceux  qu'il  traitait  de  lâches 
quand  ils  ne  cédaient  pas  à  ses  instigations.  On  a 
déjà  pu  prendre  une  idée  des  premiers  sur  celui 
que  j'ai  cité,  en  traitant  de  la  poésie  guerrière  des 
Provençaux  ;  c'est  ici  le  lieu  de  donner  quelques 
échantillons  des  secondes;  mais  je  dois  prévenir 
que  ces  échantillons  seront  nécessairement  bien  in- 
suffisants. Les  pièces  satiriques  de  Bertrand  de  Born, 
ayant  toutes  pour  argument  des  faits  historiques,  et 
se  rattachant  même,  la  plupart,  à  des  particularités 
curieuses  et  peu  connues  de  ces  mêmes  faits ,  il  est 
impossible  de  les  faire  comprendre  et  goûter  sans 
un  long  commentaire.  Je  ne  puis  donc  citer,  de  ces 
mêmes  pièces ,  que  des  passages  détachés  qui  n'en 
sont  pas  les  plus  poétiques,  mais  simplement  ceux 
dont  le  motif  exige  le  moins  d'explications. 

Voici  d'abord  quatre  slances  d'un  sirvente  qui 
peint  assez  vivement  l'agitation  habituelle  de  sa  vie  : 
il  le  composa  dans  un  retour  des  guerres  perpétuelles 
qu'il  faisait  contre  la  plupart  des  seigneurs  de  son 
iroisinage. 


HISTOIRE   DE  LA    POESIE   PROVENÇALE.  ^OS 

«  Il  me  faut  chaque  jour  guerroyer ,  m'évertuer, 
j)  me  défendre,  me  mettre  hors  d'haleine  :  de  tous 
))  côtés ,  on  brûle  et  ravage  ma  terre ,  on  déracina 
»  mes  arbres,  et  on  essarte  mes  bois  ;  on  mêle  mon 
»  grain  et  ma  paille  ;  et  je  n'ai  point  d'ennemi  couard 
»  ou  brave  qui  ne  vienne  m'assaillir. 

»  Chaque  jour  je  rajuste,  retaille  et  retouche  nos 
»  barons  :  je  les  prêche  et  les  excite  ;  je  voudrais  leur 
»  retremper  le  cœur;  mais  bien  suis-je  fol  de  me 
»  donner  cette  fatigue  :  autant  vaudrait  battre  à  froid 
»  le  fer  de  saint  Léonard  que  de  prétendre  les  ré- 
»  former. 

»  Talleyrand  n'a  besoin  ni  de  destrier  ni  de  rous- 
»  sin  ;  il  ne  bouge  de  son  repaire ,  et  n'a  que  faire 
»  de  flèche  ou  de  lance.  Il  vit  à  guise  de  Lombard, 
»  si  lâche  et  si  mol,  que  quand  tout  autre  s'évertue, 
»  il  ne  fait  que  s'étendre  et  bâiller. 

»  A  Périgueux ,  si  près  du  mur  que  je  pourrais 
»  l'atteindre  d'un  coup  de  mail,  je  paraîtrai  monté 
»  sur  mon  Bayard  ;  et  si  je  rencontre  quelque  lourd 
»  Poitevin,  il  saura  comment  taille  mon  épée  :  je 
»  lui  ferai  à  la  tête  une  brèche  par  où  les  débris  de 
»  son  heaume  se  mêleront  à  sa  cervelle.  » 

Je  ne  vois  pas  précisément  en  quelle  occasion 
Bertrand  de  Born  fit  contre  les  barons  du  Limousin 
le  sirvente  qui  commence  par  la  stance  que  j'en 
vais  citer;  mais  ce  fut  indubitablement  dans  quel- 
que circonstance  où  ils  avaient  mal  répondu  à  ses 
appels  guerriers;  et  ses  vers  peignent  bien  son  mé- 
pris pour  les  seigneurs  plus  pacifiques  que  lui. 


HISTOIRE  DE  LA  POESIE  PROVENÇALE. 

((  Je  fais  encore  un  sirvente  contre  nos  mauvais 
»  barons  ;  car  jamais  vous  ne  m'entendrez  les  louer, 
»  J'ai  brisé  sur  eux  plus  de  mille  aiguillons ,  sans 
»  pouvoir  en  faire  courir  ni  trotter  un  seul.  Ils  se 
»  laissent  dépouiller  sans  se  plaindre I  Oh!  que  Dieu 
»  les  maudisse  nos  barons  !  Et  que  pensent-ils  donc 
»  faire?  Il  n'y  en  a  pas  un  que  l'on  ne  puisse  tondre 
»  et  raser  comme  un  moine,  ou  ferrer  des  quatre 
»  pieds  sans  entraves.  » 

Les  pièces  auxquelles  ces  fragments  appartiennent 
ne  concernent  que  les  querelles  et  les  guerres  privées 
de  Bertrand  de  Born.  Pour  donner  maintenant  des 
échantillons  qui  aient  plus  d'importance  historique, 
je  les  choisirai  parmi  les  pièces  relatives  aux  démê- 
lés de  Philippe-Auguste  et  de  Richard  Cœur-de-lion. 
En  1189,  les  deux  princes  se  mirent  en  campagne 
l'un  contre  l'autre,  et  leurs  armées  se  rencontrèrent 
dans  le  voisinage  de  Niort ,  n'étant  séparées  que  par 
la  rivière  de  la  Jaure.  Elles  restèrent  quinze  jours  en 
présence,  attendant  le  moment  d'en  venir  aux  mains , 
et  donnèrent  de  la  sorte  aux  ecclésiastiques  des  deux 
partis  le  temps  d'intervenir  pour  négocier  une  trêve. 
Ainsi  se  termina,  sans  coup  férir,  une  campagne  qui 
semblait  devoir  être  meurtrière  et  décisive. 

Un  ancien  commentateur  provençal  de  Bertrand 
de  Born  fait  des  réflexions  curieuses  sur  les  suite» 
de  cette  paix  imprévue.  ((  La  paix  faite,  dit-il ,  les 
»  deux  rois  devinrent  avares  et  ne  voulurent  plus 
»  rien  dépenser  en  hommes  de  guerre,  mais  seule- 
»  ment  en  faucons  et  en  éperviers,  en  chiens  et  en 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  207 

))  lerriers,  en  achats  de  terres  et  de  domaines,  et  se 
»  mirent  à  vexer  leurs  barons  :  si  bien  que  ces  ba- 
»  rons,  tant  ceux  de  France,  que  ceux  du  roi  Ri- 
»  ehard,  furent  tristes  et  mécontents  de  cette  paix , 
»  dans  laquelle  les  deux  rois  étaient  devenus  parci- 
»  monieux  et  vilains.  » 

Dans  cet  état  de  choses,  Bertrand  de  Born  écrivit 
une  pièce  dont  je  ne  puis  traduire  que  les  deux  pre- 
mières stances,  les  autres  étant  trop  pleines  d'allu- 
sions qui  exigeraient  de  longues  explications.  Mais 
ces  deux  stances  suffisent  pour  faire  voir  à  quel 
point  le  troubadour  comptait  sur  la  puissance  de  ses 
belliqueuses  instigations. 

(c  Puisque  les  barons  sont  tristes  et  courroucés  de 
»  celte  paix  qu'ont  faite  les  deux  rois,  je  ferai  un 
»  chant  tel  que  quand  il  sera  su  et  répandu,  tous  se- 
»  ront  impatients  de  guerroyer.  Je  n'aime  point  à 
»  voir  un  roi  spolié  faire  la  paix  avant  d'avoir  re- 
»  conquis  son  droit. 

»  Les  Français  et  les  Bourguignons  ont  échangé 
»  l'honneur  pour  la  honte.  Ohl  lâcheté  de  la  part 
»  d'un  roi  en  armes,  de  venir  négocier  et  plaider 
»  sur  le  champ  de  bataille  1  Mieux  aurait  fait,  je  vous 
»  jure,  le  roi  Philippe,  de  commencer  la  mêlée,  que 
»  de  tenir  plaid,  tout  armé,  sur  la  terre  dure.  j> 

Ces  reproches  du  troubadour,  qui  étaient  com- 
muns aux  deux  rois,  ne  furent  pas  perdus.  Philippe 
ne  s'en  émut  pas;  mais  Richard  reprit  les  armes,  et 
se  remit  en  campagne,  attaquant,  prenant,  brûlant 
des  châteaux  et  des  villes  du  domaine  de  France. 


208  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

Bertrand  de  Born ,  qui  voulait  à  tout  prix  mettre 
les  deux  rois  aux  prises ,  écrivit  alors  la  pièce  sui- 
vante, pour  exciter  Philippe  aux  représailles.  Elle 
est  d'un  ton  plus  élevé  que  les  précédentes,  d'ail- 
leurs très-courte,  et  je  hasarderai  de  la  traduire  en 
entier. 

((  Il  faut  que  je  fasse  un  chant  qui  s'épande  rapide- 
»  meni,  puisque  voilà  déjà  du  feu  allumé  et  du  sang 
»  versé  parle  roi  Richard.  J'aime  la  guerre  qui  rend 
«libéraux  les  seigneurs  avares  :  j'aime  les  rois, 
»  quand  ils  sont  menaçants  et  superbes.  J'aime  à 
»  voir  dresser  des  palissades  et  jeter  des  ponts. 
»  J'aime  à  voir  planter  des  tentes  par  la  campagne  ; 
»  et  les  chevaliers  s'entrechoquer  par  centaines  et 
»  par  milliers,  si  fièrement  qu'il  en  soit  chanté  après 
»  nous,  par  ceux  qui  font  chansons  de  geste. 

»  J'aurais  déjà  dû  recevoir  des  coups  sur  mon 
»  écu  et  teindre  en  vermeil  mon  enseigne  blanche  : 
»  mais  je  suis  contraint  de  me  tenir  tristement  à 
»  l'écart,  en  attendant  que  le  roi  Richard  me  traite 
»  plus  généreusement.  Je  puis  bien,  le  heaume  en 
»  tête  et  l'écu  sur  l'épaule,  combattre  de  ma  per- 
»  sonne  pour  ceux  que  j'aime.  Mais  je  n'ai  point 
»  d'host  à  mes  ordres,  ni  trésor  pour  aller  guerroyer 
»  au  loin. 

»  Le  roi  Philippe  aurait  bien  dû  brûler  au  moins 
»  une  barque  devant  Gisors,  ou  y  renverser  un  pan 
»  de  muraille.  Il  aurait  dû  tenter  de  prendre  Rouen  ; 
»  et  l'assiégeant  par  mont  et  par  vallée,  le  serrer  de 
»  si  près,  que  nul  messager  n'y  pût  entrer,  sinon 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE    PROVENÇALE.  209 

»  colombe  :  on  aurait  vu  alors  qu'il  est  vraiment  de 
»  la  race  de  ce  Charles,  le  plus  glorieux  de  ses  an- 
»  cêtres,  qui  conquit  la  Fouille  et  la  Saxe. 

))  Il  n'y  a  que  honte  et  déshonneur  à  la  guerre 
>;  pour  celui  qui  s'y  conduit  mollement.  Mais,  puis- 
»  que  le  roi  Richard  a  fait  de  si  beaux  coups,  puis- 
»  qu'il  a  pris  Cahors  etCairac,  qu'il  se  garde  bien  de 
»  les  rendre,  Philippe  lui  offrît-il  tout  son  trésor 
»  pour  rançon.  Avec  le  cœur  qu'il  porte  à  la  guerre, 
))  il  y  vaincra.  Libéral  et  dédaignant  le  repos,  tout 
»  ploiera  sous  lui,  ennemis  et  amis.  » 

Je  n'ose  multiplier  davantage  des  extraits  qui  ne 
peuvent  répondre  ni  à  mon  but,  ni  à  l'attente  des 
lecteurs,  et  faisant  abstraction  de  l'ordre  chronolo- 
gique des  événements,  je  passe  aux  sirventes  sati- 
riques auxquels  donna  lieu  l'avènement  de  Charles 
d'Anjou  à  la  souveraineté  de  la  Provence. 

Charles,  prince  d'un  caractère  ferme,  mais  dur 
et  despotique,  apporta  en  Provence  des  mœurs,  des 
idées,  des  prétentions  et  des  vues  de  tout  point  op- 
posées à  celles  des  hommes  du  pays.  Aussi  son  gou- 
vernement ne  fut-il  d'abord  qu'une  lutte  violente 
contre  toutes  les  forces  locales  qui  se  mirent  brus- 
quement en  opposition  avec  lui,  mais  qui,  agissant 
isolément  et  sans  concert,  devaient  être  battues,  et 
le  furent.  Cette  lutte  est  faiblement  indiquée  dans 
l'histoire  :  il  y  a,  dans  la  poésie  provençale,  des  mo- 
numents qui  en  donnent  une  idée  plus  vive,  et  qui 
outre  ce  mérite,  ont  encore  celui  d'une  exécu- 
tion spirituelle  et  poétique.  Tel  est,  entre  autres,  le 
II.  u 


210  HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

sirvente  suivant,  composé  par  un  troubadour  du 
pays,  nommé  Granet,  dont  il  n'est  pas  fait  mention 
dans  les  traditions  provençales.  La  pièce  est.adres- 
sée  à  Charles  d'Anjou  lui-même,  sous  forme  de  re- 
montrance, et  peint  assez  bien  l'opposition  qu'il  y 
avait  entre  l'esprit  provençal  et  celui  du  nouveau 
chef  du  pays.  La  satire  y  est  d'autant  plus  piquante 
qu'elle  est  plus  indirecte,  et  ressort  de  conseils  don- 
nés naïvement  et  de  bonne  foi. 

(t  Comte  Charles,  dit  le  poëte,  je  veux  vous  faire 
»  entendre  un  sirvente  dont  toutes  les  raisons  sont 
))  vérités.  Ma  profession  est  de  louer  les  bons ,  de 
»  reprendre  à  propos  les  méchants,  et  de  blâmer  les 
»  torts  de  tout  le  monde  ;  vous  devez  me  maintenir 
»  dans  mon  droit  ;  et  s'il  m'en  advenait  quelque  mal, 
))  ce  serait  à  vous  à  me  faire  rendre  justice. 

»  Je  chanterai  donc,  puisque  c'est  ma  profession; 
»  et  je  chanterai  d'abord  de  vous.  Vous  êtes  du  plus 
»  haut  lignage  du  monde,  vous  êtes  vaillant,  et  se- 
»  riez  en  toute  chose  accompli,  si  vous  étiez  libéral. 
»  Mais  vous  ne  l'êtes  guère.  Vous  avez  terres  et  pou- 
»  voir,  vous  aimez  joie  et  déport  ;  vous  êtes  habile , 
»  bien  parlant  et  avenant,  pourvu  que  l'on  ne  vous 
»  demande  rien. 

»  Seigneur  comte,  apprenez  que  dans  ce  pays 
))  tout  grand  baron  se  fait  honnir  quand  il  se  laisse 
»  ravir  quelque  cho^e  sans  se  fâcher.  Le  dauphin 
»  vous  a  enlevé  des  domaines.  Ne  cherchez  donc 
/'  plus  ce  que  vous  avez  trouvé  ;  partez  avec  votre 
»  host  ;  allez  prendre  gîte  le  long  des  rivières,  à  tra- 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  211 

»  vers  les  champs  et  les  prés,  jusqu'à  ce  que  le  dau- 
»  phin  vous  ait  fait  raison,  ou  que  vous  lui  ayez 
»  rendu  la  pareille. 

»  Vous  me  paraissez  méditer  certaine  guerre,  où 
»  vous  aurez  grand  besoin  de  chevaliers  et  de  ser- 
»  vants.  Si  vous  voulez  donc  que  les  Provençaux  vous 
»  servent  loyalement ,  gardez-les  de  la  violence  de 
))  vos  officiers,  qui  commettent,  sans  motif,  beau- 
»  coup  de  cruautés.  Tout  leur  est  bon  pour  extor- 
»  quer  de  l'argent.  Aussi  nos  barons  se  tiennent-ils 
»  tous  pour  perdus.  Eux,  à  qui  l'on  donnait  autre- 
»  fois,  on  les  dépouille  aujourd'hui,  et  ils  n'osent 
))  pas  s'en  plaindre  à  vous. 

»  (Soyez  juste)  et  vous  aurez  grand  nombre  de 
»  braves  chevaliers,  des  guerriers  d'aventure  coura- 
»  geux  et  hardis  :  vous  aurez  des  heaumes  et  des 
»  épées,  des  pavillons  et  des  tentes,  des  écus ,  des 
»  hauberts  et  de  courants  destriers.  xUors  vous  pour- 
»  rez  battre  et  démolir  les  châteaux-forts  :  alors  vous 
y>  verrez  de  belles  mêlées,  oii  les  uns  gémiront,  et  les 
»  autres  crieront,  où,  tombant,  se  relevant,  frappant, 
»  chacun  fera  de  son  mieux  :  tout  cela  sera  beau , 
»  tout  cela  me  plaît,  pourvu  que  je  n'y  sois  pas.  » 

Il  n'y  a  encore,  dans  cette  pièce  de  Granet,  qu'une 
sorte  de  pressentiment  des  maux  et  des  vexations 
qui  attendaient  la  Provence,  sous  la  domination  de 
Charles  d'Anjou.  C'est  dans  d'autres  poètes  qu'il  faut 
chercher  l'expression  complète  de  la  haine  des  Pro- 
vençaux pour  celte  domination.  Boni  face  de  Castel- 
lane,  un  des  petils  seigneurs  et  des  troubadours  du 


212  HISTOIRE   D£    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

pays,  est  celui  qui  a  composé  sur  ce  thème  les  sir- 
ventes,  sinon  les  plus  élégants  et  les  plus  poétiques, 
du  moins  les  plus  violents  et  les  plus  passionnés. 
Voici  quelques  traits  d'un  d'entre  eux,  où  il  s'in- 
digne presque  autant  de  la  patience  dés  Provençaux 
que  de  l'oppression  des  Français. 

{(  Bien  que  la  saison  ne  soit  pas  gaie,  je  veux  faire 
»  un  sirvente  en  paroles  cuisantes ,  contre  les  re- 
))  crus  et  (les  pervers).  Les  Français  ne  laissent  ni 
))  braie  ni  maille  à  ces  pauvres  et  tristes  Provençaux , 
»  à  cette  lâche  et  vile  race. 

»  Aux  uns,  on  enlève  leurs  terres,  sans  leur  faire, 
»  pour  cela,  grâce  de  leur  argent.  D'autres,  des  che- 
»  valiers,  des  servants  ,  on  les  envoie  prisonniers 
»  dans  la  tour  de  Blaie,  comme  on  ferait  de  vils 
»  bandits  :  et  s'ils  en  meurent ,  tant  mieux  pour  les 
yr  Français  qui  s'emparent  de  leur  bien. 

»  Des  lâches  et  des  traîtres  m'ont  abandonné  avec 
»  leurs  faux  serviteurs.  Je  ne  m'en  attriste  point  : 
»  je  n'en  serai  point  plus  faible.  Je  tiendrai  bon  dans 
»  ma  forteresse  avec  mes  braves,  et  peu  m'importe 
»  que  le  comte  vienne  contre  moi  avec  ses  grandes 
»  forces. 

»  Quiconque  tue  doit  mourir,  dit  l'Évangile;  le 
»  jour  viendra  donc  où  le  comte  pâtira  de  ce  qu'il 
»  fait  souffrir. 

»  Que  ses  bailes  viennent  me  faire  la  guerre;  et  je 
»  les  renverrai  dolents  et  marris.  Je  teindrai  mon 
»  épée  dans  leur  sang,  et  je  ferai  sur  eux  de  ma  lance 
»  un  court  tronçon.  » 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  213 

On  voit  par  ces  fragments,  ce  qui  est  connu  d'ail- 
leurs par  l'histoire,  que  Bonifacede  Castellane  essaya 
de  résister  au  comte  d'Anjou.  Celui-ci  l'assiégea 
dans  son  château,  le  prit  et  le  fit  pendre.  Ce  qui  fit, 
pour  quelque  autre  troubadour,  un  assez  beau  sujet 
de  sirvente  de  plus. 

Il  ne  me  reste  plus  à  parler  que  des  satires  des 
troubadours  relatives  à  la  guerre  des  Albigeois.  On 
n'attendra  pas  de  moi  que  je  m'arrête  à  des  consi- 
dérations directes  sur  cette  guerre.  C'est  un  de  ces 
sujets  d'un  intérêt  si  grave,  qu'il  vaut  mieux  n'y  pas 
loucher  du  tout  que  de  se  contenter  de  l'effleurer. 
Cependant  cette  histoire  tient  par  tant  de  côtés  et  de 
si  près  à  celle  de  la  littérature  et  de  la  civilisation 
du  midi  de  la  France,  que,  si  resserré  que  soit  l'es- 
pace qui  me  reste,  je  crois  en  devoir  donner  une 
partie  à  l'indication  rapide  du  rapport  général  qu'ont 
entre  elles  ces  deux  histoires,  on  pourrait  dire  ces 
deux  portions  de  la  même  histoire. 

Nul  doute  que  la  raison  immédiate  et  principale 
de  la  croisade  contre  les  Albigeois  ne  fût  une  raison 
religieuse.  Une  grande  hérésie  avait  envahi  le  Midi; 
elle  y  devenait  de  plus  en  plus  redoutable  au  catholi- 
cisme :  il  était  impossible  que  celui-ci  n'usât  pas  contre 
elle  de  tous  les  moyens  qu'il  avait  alors  en  son  pou- 
voir; et  malheureusement  ces  moyens  étaient  des 
moyens  de  force  matérielle,  des  armées,  des  croi- 
sades ;  c'était  la  guerre  avec  tous  ses  hasards  et  tous 
ses  fléaux.  Mais  il  n'est  pas  moins  certain  que  cette 
hérésie  et  cette  guerre  furent  singulièrement  aggravées 


2itk  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALB. 

par  des  antécédents  et  des  incidents  tout  àfait  locaux. 

Cette  grande  catastrophe  ne  fut,  à  plusieurs  égards, 
qu'une  crise  de  l'ancienne  lutte  de  la  caste  féodale 
et  du  clergé.  Or,  dans  cette  lutte,  les  troubadours , 
qui  étaient  aussi  une  des  puissances  de  la  société , 
durent  nécessairement  prendre  parti  pour  la  féoda- 
lité, en  d'autres  termes,  pour  la  chevalerie,  pour  la 
galanterie  chevaleresque,  pour  tous  les  thèmes  de  la 
poésie  du  temps.  En  n'embrassant  pas  le.  parti  des 
chefs  politiques  contre  les  prêtres,  ils  auraient,  pour 
ainsi  dire,  renié  leur  propre  origine  et  abjuré  leur 
destination.  Or,  c'est  ce  qu'ils  se  gardèrent  bien  de 
faire;  et  c'est  un  des  phénomènes  de  la  guerre  des 
Albigeois,  que  l'ardeur  et  l'unanimité  avec  laquelle 
les  poètes  provençaux  s'efforcèrent  de  flétrir  le  pou- 
voir ecclésiastique,  par  l'ordre  et  dans  l'intérêt  du- 
quel se  fit  cette  guerre.  Il  n'y  a,  ou  du  moins  je 
n'ai  trouvé,  qu'un  seul  troubadour  signalé,  dans  les 
traditions  provençales,  pour  s'être  rangé  du  parti 
des  croisés;  et  cette  exception  mérite  d'être  notée 
comme  une  confirmation  solennelle  du  fait  auquel 
elle  se  rapporte. 

Le  troubadour  dont  il  s'agit  ne  manquait  ni  de  ta- 
lent ni  de  renommée.  Il  se  nommait  Perdigon,  et 
était  né  à  Lesperon,  petit  bourg  du  Gévaudan ,  et 
partant  sujet  du  comte  de  Toulouse.  Fils  d'un  pauvre 
pêcheur,  il  était  parvenu,  de  bonne  en  meilleure 
aventure,  aux  honneurs  de  la  chevalerie ,  et  figura 
longtemps  avec  distinction  à  la  cour  du  dauphin 
d'Auvergne,  qui  l'avait  comblé  de  biens. 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  215 

Il  se  trouvait  probablement  en  Provence  ou  sur  les 
bords  du  Rhône  en  1208,  époque  où  commença  à 
s'ourdir  contre  Raymond  VI,  comte  de  Toulouse, 
la  grande  intrigue  par  laquelle  débuta  la  guerre 
des  Albigeois.  Une  députation  alla  à  Rome,  dénon- 
cer au  pape,  le  comte  et  les  hérétiques ,  et  obtint  la 
permission  de  prêcher  la  croisade  contre  eux.  Cette 
députation  eut  pour  chef  Guillaume  de  Raux,  prince 
d'Orange,  Folquet  de  Marseille,  devenu  de  trouba- 
dour, évAque  de  Toulouse,  et  l'abbé  de  Citeaux, 
tous  les  trois  ennemis  personnels  de  Raymond  VI. 
Perdigon  fut  de  l'ambassade,  et  s'y  distingua  par 
l'amertume  de  son  zèle  contre  son  seigneur  et  contre 
les  hérétiques.  De  retour  sur  les  bords  du  Rhône,  il 
composa  une  pièce  de  vers,  dans  laquelle  il  prêcha 
la  croisade  qui  venait  d'être  résolue,  et  prenant  lui- 
même  la  croix,  il  se  trouva  d'abord  à  la  prise  et  au 
massacre  de  Béziers,  puis  à  la  bataille  de  Muret. 

Le  roi  Pierre  d'Aragon,  qui  fut  tué  dans  cette  ba- 
taille, avait  été  un  des  patrons  et  des  bienfaiteurs 
de  Perdigon.  A  dater  de  ce  moment,  le  troubadour, 
déjà  fort  odieux,  à  raison  de  tout  ce  qu'il  avait  fait 
pour  la  croisade,  devint  l'objet  d'une  exécration  gé- 
nérale, et  sa  vie  ne  fut  plus  qu'une  suite  d'amer* 
tûmes.  Il  perdit,  en  peu  de  temps,  l'un  après 
l'autre,  tous  les  nouveaux  protecteurs  auxquels  il 
avait  sacrifié  les  anciens,  Guillaume  de  Baux,  le 
comte  de  Montfort  et  les  autres  meneurs  de  la  croi- 
sade. Le  dauphin  d'Auvergne  lui  ôta  toutes  les  terres 
qu'il  lui  avait  données.  Il  n'osa  plus  paraître  à  au- 


216  HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

cune  cour,  ni  dans  aucune  société  élégante  :  il  cessa 
de  faire  des  vers  que  personne  n'aurait  plus  voulu 
chanter,  les  sachant  de  lui.  Proscrit,  honni,  mourant 
de  faim,  il  n'avait  plus,  pour  échapper  à  l'horreur 
qu'il  inspirait,  d'autre  moyen  que  de  se  jeter  dans 
quelque  monastère,  en  Heu  désert  :  et  cela  môme 
ne  lui  fut  pas  aisé.  Il  lui  fallut  recourir  à  la  pi  lié 
d'un  seigneur  provençal,  de  Lambert  de  Monteil, 
gendre  de  Guillaume  de  Baux ,  qui  le  fit  recevoir  à 
Silvabela,  abbaye  de  l'ordre  de  Cîteaux.  Là,  il  mou- 
rut, on  ne  sait  à  quelle  époque,  sans  avoir  obtenu 
le  pardon,  ni  recouvré  la  bienveillance  de  personne. 
Cette  mélancolique  destinée  du  seul  troubadour  qui 
eût  trempé  dans  la  croisade  contre  le  Midi  fait 
mieux  entendre  que  nulle  autre  chose  à  quel  degré 
tous  les  autres  furent  opposés  à  cette  expédition,  qui, 
pour  avoir  été  atroce  et  sanglante,  n'en  fut  pas  moins 
vaine  et  honteuse. 

Les  pièces  que  les  troubadours  composèrent  exprès 
sur  ce  sujet,  et  les  allusions  qu'ils  y  firent  incidem- 
ment dans  d'autres  pièces,  sont  en  grand  nombre  et 
presque  toutes  dirigées  contre  le  clergé,  à  qui  l'on 
imputa  généralement  les  désastres  du  Midi.  Les  Fran- 
çais y  sont  de  même  traités  avec  beaucoup  d'animo- 
sité,  et  ce  n'était  ni  merveille  ni  injustice,  car 
c'étaient  eux  qui  avaient  composé  le  noyau  et  fourni 
le  général  de  la  croisade.  Mais,  il  faut  l'avouer,  le 
mérite  poétique  de  ces  pièces  ne  répond  guère  à 
l'énergie  de  sentiment  qui  les  dicta.  Il  semble  même 
qu'intéressée  et  passionnée  comme  elle  l'était,  cette 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  217 

énergie  fut  un  obstacle  particulier  opposé  à  l'art  et 
qui  devait  en  altérer  le  but  et  l'effet.  Contre  des  évé- 
nements et  des  hommes  qui  inspiraient  le  plus  haut 
degré  de  haine  et  de  colère,  toute  plainte,  toute  cen- 
sure, toute  clameur  était  bonne  par  elle-même, 
abstraction  faite  du  talent  de  son  auteur.  La  violence 
y  tenait  trop  aisément  lieu  de  beauté. 

Parmi  tant  de  pièces  relatives  à  ces  sombres  évé- 
nements, il  n'y  a  guère  que  celles  de  Pierre  Cardinal 
où  régnent  encore  une  certaine  liberté  d'imagina- 
tion, une  certaine  grâce  d'exécution,  et  c'est  de  celles- 
là  que  j'emprunterai  quelques  passages,  pour  donner 
une  idée  de  l'espèce  d'action  ou  de  réaction  poétique 
qui  eut  lieu  dans  les  pays  de  langue  provençale, 
contre  les  fureurs  de  la  croisade  albigeoise.  L'extrait 
suivant  d'un  sirvente  relatif  à  ce  sujet  renferme  des 
traits  assez  remarquables. 

«  Qui  veut  ouïr  un  sirvente  tissu  de  douleur, 
>i  brodé  de  colère?  Il  n'a  qu'à  me  le  demander  :  je 
))  l'ai  filé,  elle  saurai  bien  ourdir  et  tramer.  Je  sais 
»  discerner  le  bien  du  mal;  j'aime  les  bons  et  les 
»  preux  :  j'abhorre  les  faux  et  les  pervers. 

»  Je  me  tiens  à  l'écart  de  ces  déloyaux  clercs  qui 
»  ont  amassé  pour  eux  tout  l'orgueil,  toutes  les 
»  fraudes  et  toute  la  cupidité  du  monde.  Ils  ont 
»  accaparé  la  trahison,  et,  à  force  d'indulgences,  ils 
»  nous  ont  extorqué  ce  qui  nous  restait.  Et  ce  qu'ils 
n  tiennent  une  fois  ils  le  gardent  bien.  Ni  Dieu  ni 
»  les  hommes  n'ont  plus  rien  à  y  voir. 

»  Ne  songez  pas  à  les  corriger  :  à  mesure  qu'ils 


218  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

»  sont  de  plus  haut  rang,  il  y  a  en  eux  moins  de  fcâ 
»  et  plus  de  fraude,  moins  d'amour  et  plus  de 
))  cruauté. 

»  On  devrait  bien  donner  la  sépulture  à  tous  les 
»  chevaliers,  de  façon  qu'il  ne  fût  plus  parlé  d'eux. 
»  Ils  sont  désormais  si  honnis,  que  leur  vie  est  pire 
»  que  la  mort.  Ils  se  laissent  fouler  par  les  prêtres, 
»  dépouiller  par  les  rois,  et  au  train  dont  on  y  va 
»  avec  eux,  ils  n'ont  pas  longtemps  à  durer. 

»  À  force  de  spolier  les  églises  et  d'envahir  tout 
»  le  reste,  à  force  de  mentir  et  de  tromper,  les  mé- 
»  chants  clercs  sont  devenus  les  rois  du  monde  et 
)}  ont  mis  sous  leurs  pieds  ceux  qui  devraient  gou- 
»  verner.  Charles  Martel  sut  leur  mettre  un  frein, 
»  mais  ils  voient  bien  que  les  rois  d'aujourd'hui  sont 
»  des  rois  stupides.  Ils  leur  font  faire  tout  ce  qu'ils 
»  veulent,  et  honorer  tout  ce  qui  est  à  honnir.  » 

La  pièce  suivante  offre  une  idée  un  peu  plus  géné- 
rale et  plus  complète  de  l'état  du  Midi  à  une  époque 
où  les  résultats  de  la  croisade  étaient  encore  indécis, 
grâceà  l'activité  età  l'énergie  queRaymond  VII  avait 
mises  à  réparer  les  faiblesses  et  l'impolitique  de  son 
père. 

«  Iniquité  et  Perfidie  ont  déclaré  la  guerre  à  Vé- 
»  rite  et  à  Droiture,  et  sont  déjà  victorieuses.  Ava- 
»  rice  et  Déloyauté  conspirent  contre  Largesse  et 
»  Loyauté.  Cruauté  triomphe  d'Amour,  et  Bassesse 
>)  d'Honneur.  Le  Crime  pourchasse  la  Sainteté,  et  la 
»  Ruse  l'Innocence. 

»  Se  trouve-t-il  un  homme  qui  renie  Dieu,  qui  n'ait 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  219 

»  souci  que  de  son  ventre  ?  c  est  celui-là  qui  pro- 
)i  spère.  Quiconque  aime  la  justice  et  s'indigne  des 
îi  mauvaises  actions,  sera  souvent  maltraité.  Qui- 
»  conque  a  entrepris  de  mener  une  vie  sainte,  sera 
»  grièvement  persécuté.  Mais  tout  trompeur  réussira 
»  dans  ses  desseins. 

»  Tout  à  l'heure  nous  sont  venus  de  France  maints 
»  usages  nouveaux  de  n'estimer  que  ceux  qui  ont  de 
»  quoi  boire  et  manger  largement,  et  de  dédaigner 
»  tout  pauvre  (courtois);  d'être  riche  et  puissant,  et 
»  de  ne  rien  donner;  de  faire  un  magistrat  d'un 
»  brocanteur;  d'élever  les  traîtres  et  d'abaisser  les 
»  hommes  de  bien. 

»  Les  prêtres  réclament  l'obéissance  :  ils  exigent 
»  la  croyance,  mais  à  la  condition  que  l'œuvre  n'y 
»  sera  pas.  Ne  vous  inquiétez  pas  d'épier  les  mo- 
^)  ments  où  ils  pèchent  :  c'est  tout  le  jour,  c'est  toute 
»  la  nuit.  Hors  de  là,  ils  ne  haïssent  personne  ;  ils 
»  ne  commettent  point  de  simonie ,  ils  aiment  à 
»  donner,  et  ne  prennent  rien  que  justement. 

»  Comte  Raymond,  duc  de  Narbonne,'  marquis  de 
»  Provence,  votre  valeur  s'est  élevée  si  haut  que  le 
»  monde  en  est  embelli.  Sans  vous,  de  la  mer  de 
»  Bâyonne  à  Valence  dominerait  insolemment  une 
»  race  fausse  et  félonne.  Mais  c'est  vous  qui  com- 
»  mandez  et  dominez ,  sans  craindre  ces  ivrognes  de 
»  Français  plus  qu'épervier  ne  craint  perdrix.  » 

Je  citerai  encore  d'un  autre  sirvente,  un  passage 
oJi  est  particulièrement  attaquée  l'ambition  du  clergé. 

«  Je  vois  les  prêtres  travailler  de  toutes  mains  à 


220  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  s*emparer  du  monde,  et  ils  s'en  empareront,  n'im- 
»  porte  qui  doive  s'en  trouver  mal.  lis  l'auront  (d'une 
})  manière  ou  d'autre),  soit  en  prenant,  soit  en  don- 
»  nant ,  par  des  indulgences  ou  par  des  hypocrisies, 
»  à  force  d'absoudre  ou  de  manger  et  de  boire  ;  en 
»  prêchant  ou  en  lançant  des  pierres;  de  par  Dieu  ou 
»  de  par  le  Diable.  » 

C'est  dans  la  même  pièce  d'où  je  tire  ce  fragment 
que  se  trouve,  toujours  contre  les  prêtres,  ce  vers 
frappant  : 

Ce  qu'ils  osent  faire,  moi  je  n'ose  pas  le  dire. 

Pour  découvrir  toute  la  portée  du  Irait,  il  fau- 
drait que  je  pusse  faire  connaître  certaines  pièces  oii 
Pierre  Cardinal  a  exhalé  beaucoup  plus  librement 
encore  que  dans  les  précédentes  son  mépris  et  sa 
haine  pour  le  clergé.  Le  lecteur  serait  alors  tout  aussi 
embarrassé  que  moi  pour  imaginer  ce  qu'il  pouvait 
dire  de  plus.  Mais  s'il  savait  véritablement  sur  les 
prêtres  des  choses  qu'il  n'osait  pas  dire,  toujours 
est-il  certain  qu'il  en  a  écrit,  lui  et  maint  autre,  plus 
d'une  que  je  n'ose  pas  traduire. 

Je  termine  ici  la  revue  que  je  voulais  faire  des 
principaux  genres  lyriques  de  la  poésie  provençale 
et  le  cours  de  cette  année.  L'espace  m'a  manqué 
pour  rendre  ce  cours  aussi  complet  que  je  l'aurais 
voulu.  J'ai  été  obligé  de  glisser  un  peu  rapidement 
sur  divers  points  de  mon  sujet  qui  auraient  exigé 
des  développements  plus  étendus  :  il  en  est  d'autres 
auxquels  je  n'ai  pas  eu  le  temps  d'arriver,  et  sur  les- 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  221 

quels  j'ai  besoin  de  donner  quelques  explications. 

Je  n'ai  point  parlé  de  la  partie  technique  de  la 
poésie  provençale,  de  ce  que  l'on  pourrait  nommer 
proprement  la  poétique  des  troubadours.  Mais  ce 
n'est  pas  une  chose  qui  ait  beaucoup  d'imporlance, 
excepté  sur  un  point  qui  tient  à  diverses  questions 
d'un  intérêt  plus  ou  moins  général,  je  veux  dire 
excepté  en  ce  qui  concerne  la  rime  et  l'accent  sylla- 
biques,  considérés  comme  principes  du  mètre  dans 
la  poésie  moderne.  Nul  doute  que  le  vers  provençal 
n'ait  été  le  type  sur  lequel  les  diverses  nations  de 
l'Europe  ont  formé  le  leur,  et  c'est  précisément  pour 
cette  raison  qu'il  serait  intéressant  de  savoir  quelque 
chose  de  précis  sur  l'origine  de  ce  vers  provençal,  et 
sur  ses  rapports  avec  ceux  qui  ont  pu  lui  servir  de 
modèle,  l.a  question  est  neuve  encore,  malgré  bien 
des  recherches  et  des  tentatives  qui  y  ont  trait. 

Ce  qui  concerne  l'organisation  des  troubadours 
et  des  jongleurs,  comme  corporation  poéti(|ue,  est 
une  autre  question  plus  neuve  encore  que  la  précé- 
dente et  d'une  importance  supérieure.  Il  y  a  toujours 
des  rapports  intimes  et  curieux  à  observer  entre  un 
système  quelconque  de  poésie  et  les  moyens  maté- 
riels par  lesquels  cette  poésie  atteint  son  but,  agit 
sur  la  société  à  laquelle  elle  s'adresse.  Or  les  rap- 
ports dont  il  s'agit  sont  très-marqués  dans  le  sys- 
tème provençal,  et  l'organisation  des  diverses  classes 
ou  professions  poétiques  que  suppose  ce  système  est 
un  des  faits  les  plus  intéressants  de  son  genre.  On 
ne  trouve  quelque  chose  à  y  comparer  que  chez  les 


222  HISTOIRE    DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

anciens  Grecs  et  chez  les  Arabes.  C'est  un  fait  sur 
lequel  je  m'étais  proposé  d'attirer  l'attention,  en 
mettant  toute  la  mienne  à  l'exposer. 

Enfin  j'avais  songé  aussi  à  un  rapprochement,  à 
un  paralèlle  sommaire  de  la  poésie  lyrique  des  trou- 
badours avec  celle  des  trouvères  du  nord  de  la 
France.  Je  voulais,  par  ce  parallèle,  prouver  que 
cette  dernière  n'était,  quant  à  la  forme  et  quant  au 
fond,  qu'une  imitation  directe,  qu'une  espèce  de 
contrefaçon  de  la  première.  Je  me  proposais  de  dé- 
montrer que  la  langue  des  trouvères  n'était  de  même 
qu'une  modification  assez  légère  de  celle  des  trou- 
badours, sans  laquelle  il  est  évident  qu'elle  n'aurait 
pu  devenir  ce  qu'elle  fut. 

Ces  divers  points  me  paraissent  assez  intéressants 
pour  que  je  n'abandonne  pas  aisément  l'espérance 
d'y  revenir  quelques  moments.  Ils  pourront  être  aussi 
convenablement  discutés  à  la  suite  de  ce  que  j'ai  à 
dire  de  l'épopée  des  troubadours  qu'ils  auraient  pu 
l'être  à  la  suite  de  ce  que  j'ai  dit  de  leur  poésie 
lyrique. 

'Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  toujours  par  l'histoire  de 
l'épopée  provençale  dans  ses  rapports  avec  celle  du 
moyen  âge  que  je  me  propose  de  reprendre  ce  cours. 
Je  n'ai  point  dissimulé  l'importance  toute  particu- 
lière que  j'attache  à  cette  branche  de  mon  sujet,  j'en 
ai  parlé  plus  d'une  fois,  et  toujours  avec  d'autant 
plus  d'empressement,  qu'exciter  l'attente  et  la  curio- 
sité sur  ce  sujet,  c'était  m'imposer  une  obligation  de 
plus  de  le  traiter  avec  le  soin  qu'il  mérite. 


HISTOIBE  BE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  223 

CHAPITRE  XXIII. 


ROMANS   CHEVALERESQUES. 


Considérations  générales. 


NOTE  PRÉLIMIiSAIRE  SUR  LES  ÉPOPÉES  PRIMITIVES  ^ 

Dans  le  nombre  infini  de  poëmes,  désignés  tous 
par  le  litre  d'épopées ,  bien  que  si  divers  entre 
eux,  il  y  en  a  quelques-uns  qui  se  distinguent  net- 
tement de  tous  les  autres  et  forment  une  classe  en- 
tièrement à  part.  Ce  sont  des  poëmes  qui,  à  raison 
des  temps  reculés  et  obscurs  auxquels  ils  appar- 

»  C'est  ici  que  commence  la  seconde  année  du  cours  de  M.  Fauriel. 
Pour  mettre  son  auditoire  en  état  de  mieux  suivre  son  argumentation 
sur  la  nature  épique  des  romans  de  chevalerie,  M.  Fauriel  commença  par 
deui  leçons,  dans  lesquelles  il  exposa  les  caractères  qui,  selon  lui,  con- 
stituent les  épopées  primitives,  et  appuya  ses  définitions  par  des  indica- 
tions sur  la  manière  dont  les  poëmes  d'Homère,  le  Ramayana,  le  Ma- 
habharata,  le  Schahnameh  de  Firdousi  et  les  Niehelungen  avaient  été 
composés.  Plus  tard  il  fit  un  cours  sur  Homère ,  dans  lequel  il  revin  t 
en  détail  sur  cette  matière,  et  exposa  ses  idées  avec  tous  les  développe- 
ments qu'elles  exigent.  Mon  intention  étant  de  publier  ce  cours  sur  Ho- 
mère, j'ai  voulu  éviter  des  répétitions,  et  n'ai  conservé  des  deux  leçons  qui 
auraient  dû  trouver  leur  place  ici  que  les  définitions  et  les  résultats 
généraux,  qui  seuls  sont  nécessaires  pour  l'intelligence  de  ce  qui  suit« 
J'ai  donc  réuni  dans  cette  note  préliminaire  le  commencement  de  la 
première  leçon  et  la  fin  de  la  seconde,  sans  changer  un  mot  à  la  rédac- 
tion. J.  M. 


2â4«  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

tiennent,  commencent  ou  semblent  commencer  uiie 
littérature;  qui,  antérieurement  aux  règles  et  aux 
conventions  de  l'art,  sont,  pour  ainsi  dire,  l'expres- 
sion directe  et  obligée  de  la  nature;  qui  présentent 
dans  leur  composition  et  dans  leurs  formes  des 
traces  plus  ou  moins  marquées,  plus  ou  moins  nom- 
breuses d'une  destination  toute  nationale  ou  popu- 
laire. C'est  à  ces  épopées  que  je  donne  le  titre  de 
primitives. 

Il  semblerait  au  premier  coup  d'œil  que  les  mo- 
numents poétiques  de  cette  espèce  devraient  être  en 
assez  grand  nombre,  et  que  toute  poésie  un  peu  dé- 
veloppée et  un  peu  ancienne  devrait  avoir  les  siens. 
Il  n'en  est  cependant  pas  ainsi.  D'abord  la  poésie  pri- 
mitive ou  populaire,  qui  existe  partout,  n'arrive  pas 
partout  au  degré  de  développement  qu'exige  et  sup- 
pose répopée  ;  en  second  lieu,  les  monuments  dont 
il  s'agit  sont,  à  raison  même  de  leur  nature  et  de  la 
barbarie  des  temps  qui  les  produisent ,  très-sujets  à 
se  perdre,  et  l'on  ne  peut  guère  douter  qu'il  ne  s'en 
soit  en  effet  perdu  un  grand  nombre.  Quelques-uns 
sans  doute  restent  à  découvrir  dans  les  littératures, 
jusqu'à  présent  inconnues,  des  diverses  nations  de 
l'Asie.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit  et  quelles  qu'en  puissent 
être  les  raisons ,  les  seules  épopées  dont  on  puisse 
aujourd'hui  déduire  les  lois  les  plus  générales  du 
genre  ne  vont  pas,  à  ma  connaissance,  au  delà  de 
six.  Ce  sont  les  deux  poèmes  universellement  attri- 
bués à  Homère,  VIliade  et  VOdysséCy  les  deux  grands 
poèmes  sanscrits,  le  Ramayana  et  le  Mahabharata,  le 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  225 

Schah-nameh  ou  Livre  des  Rois  de  Firdousi,  en  per- 
san, et  les  Niebelungcn  des  Allemands. 

Ces  épopées  ont  toutes  pour  base  des  matériaux 
plus  anciens,  dont  elles  ne  sont  qu'une  combinai- 
son, une  fusion,  une  modification  quelconque,  plus 
ou  moins  libre,  où  l'art  intervient  plus  ou  moins. 

Avant  d'être  ainsi  modifiés  et  rapprochés  de  ma- 
nière à  former  un  seul  tout ,  ces  matériaux  épiques 
avaient  circulé  durant  des  siècles,  par  tradition  orale, 
et  subi  des  altérations  qui  résultent  inévitablement 
de  ce  mode  de  circulation.  C'étaient,  en  général,  de 
simples  chants  populaires,  plus  ou  moins  amplifiés 
et  ornés  dans  différentes  rédactions  successives. 

Ces  chants,  ces  matériaux  épiques  appartiennent 
tous  à  des  époques  d'ignorance  et  de  barbarie ,  dont 
ils  sont,  pour  nous,  les  seuls  documents  et  dont  ils 
représentent  fidèlement  les  mœurs,  les  croyances, 
la  civilisation.  De  là  l'intérêt  philosophique  ou  his- 
torique qui  s'y  attache. 

C'est  par  ces  chants  historiques  qu'ont  commencé 
les  littératures  diverses  auxquelles  ils  appartiennent; 
c'est  par  eux  que  se  sont  d'abord  fixées  et  polies  les 
langues  dans  lesquelles  ils  sont  écrits;  de  là  leur 
extrême  importance  philologique. 

I)'un  autre  côté,  ces  mêmes  chants,  produit  d'in- 
spirations vives,  fortes,  sérieuses  et  franches,  sont 
restés  par  là  supérieurs  à  tous  égards  aux  produc- 
tions plus  raffinées  et  plus  artificielles  dont  ils  ont 
été  le  modèle  et  le  type. 

Éminemment  populaires  par  le  sujet,  ces  chants 
II.  15 


226  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

épiques  l'ont  été  aussi  par  le  mode  de  publication 
et  de  circulation;  ils  ont  toujours  été  récités  et  chan- 
tés en  public,  il  s'est  toujours  formé,  pour  les  réci- 
ter et  les  chanter,  une  classe  particulière  d'artistes, 
qui  ont  été  comme  les  auxiliaires,  comme  les  or- 
ganes des  poètes. 

De  la  destination  toute  populaire  de  ces  mêmes 
chants  est  naturellement  résulté  le  caractère  poétique 
qui  leur  est  propre.  Faits  pour  elre  chantés  à  des 
foules  de  peuples  rassemblées  au  hasard  et  compo- 
sées d'hommes  de  toutes  les  classes,  le  ton  en  devait 
être  naturel  et  familier,  le  style  clair,  simple,  harmo- 
nieux, tel,  en  un  mot,  qu'il  pût  être  rapidement 
compris  et  donner  facilement  prise  à  la  mémoire. 
Sil'on  rapproche,  sous  ce  rapport,  ces  productions 
de  celles  des  épopées  cultivées ,  on  en  sentira  ai- 
sément l'extrême  différence.  On  peut,  par  exemple, 
s'assurer  bien  vite  que  l'Iliade  a  été  faiie  pour  être 
écorutée,  l'Enéide  pour  être  lue  attentivement  et  à 
loisir. 

Le  plus  ou  le  moins  de  rondeur,  de  justesse  et 
d'intimité  avec  laquelle  les  divers  matériaux  épiques 
ont  été  rapprochés  et  fondus  en  épopées,  paraît  dé- 
pendre du  génie  plus  ou  moins  artiste  des  peuples 
auxquels  appartiennent  ces  épopées.  Celles  des  Grecs 
l'emportent  de  beaucoup  sur  toutes  les  autres,  quant 
à  l'union  intime  des  parties  entre  elles  et  avec  le 
tout. 

Les  classes  cultivées  et  studieuses  purent  seules 
apprécier  le  mérite  de  composition,  et  d'ensemble 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  227 

des  épopées  complexes  et  en  jouir.  Les  masses  po- 
pulaires ne  cherchèrent  jamais  dans  ces  épopées  que 
des  chants  détachés  et  de  peu  d'étendue,  comme 
ceux  dont  elles  étaient  composées. 

Je  sens  tout  ce  qui  manque  à  l'énoncé  de  ces  ré- 
sultats, tirés  du  rapprochement  des  diverses  épo- 
pées primitives,  pour  être  aussi  clair  que  je  le  vou- 
drais. Mais,  en  les  appliquant  à  l'histoire  de  l'épopée 
du  moyen  âge,  j'aurai  de  fréquentes  occasions  de 
ks  éclaircir  et  de  les  confirmer. 


Je  me  suis  proposé ,  dans  ce  qui  précède,  de  re- 
chercher quels  sont  les  caractères  communs  des 
plus  anciennes  épopées,  de  celles  que  j'ai  nommées 
primitives,  et  cela  dans  l'intention  d'examiner  en- 
suite jusqu'à  quel  point  et  avec  quelles  modifica- 
tions ces  mêmes  caractères  se  retrouvent  dans'l'épo- 
popée  du  moyen  âge. 

11  y  aurait  deux  manières  d'appliquer  ces  résul- 
tats à  l'examen  des  compositions  épiques  du  moyen 
âge.  On  pourrait,  abstraction  faite  de  tout  ce  qui 
est  exclusivement  propre  à  ces  compositions,  de  tout 
ce  qui  les  caractérise  spécialement,  présenter  à  pai^t, 
grouper  ensemble  et  sous  le  même  point  de  vue 
ies  traits  généraux  à  raison  desquels  elles  peuvent 
être  rapprochées  des  épopées  primitives. 

On  peut  aussi,  considérant  dans  leur  ensemble 
ces  mêmes  compositions,  noter  seulement  au  fur  et 


228  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

mesure  et  à  leurs  places  respectives,  les  points  par 
lesquels  elles  sont  susceptibles  d'ôlre  rapprochées 
des  épopées  antiques. 

C'est  ce  dernier  plan  que  j'ai  suivi,  comme  le  plus 
méthodique  et  le  plus  simple.  Je  vais  donc  parler  de 
l'épopée  du  moyen  âge,  envisagée  en  elle-même,  et 
dans  la  totalité  de  ses  caractères,  sauf  à  signaler 
successivement,  dans  cet  ensemble,  les  parties  aux- 
quelles seront  applicables  les  résuliats  donnés  par  le 
rapprochement  des  épopées  primitives. 

Entre  toutes  les  nations  de  l'Europe  dont  la  litté- 
rature remonte  un  peu  haut  dans  le  moyen  âge,  il 
n'en  est  aucune  qui  ne  possède  des  monuments 
épiques  intéressants  et  originaux,  plus  ou  moins  ana- 
logues à  ces  épopées  primitives  dont  j'ai  tâché  de  si- 
gnaler les  caractères.  Ces  monuments  sont  de  deux 
espèces  :  les  uns,  strictement  locaux  et  nationaux, 
ne  sont  guère  connus  que  chez  le  peuple  qu'ils  in- 
téressent, et  pour  lequel  ils  ont  été  faits.  De  ceux-là 
je  n'ai  rien  à  dire  ;  ils  n'entrent  point  dans  mon 
sujet  ;  je  les  en  exclus  dès  à  présent. 

Les  autres,  au  contraire,  sont,  pour  ainsi  dire , 
cosmopolites  ;  on  les  trouve  chez  toutes  les  nations 
de  l'Europe  qui  ont  une  littérature;  et  partout  on 
les  trouve  célèbres,  populaires,  et  comme  natura- 
lisés. Ils  forment,  dans  la  littérature  épique  du 
moyen  âge,  comme  un  fond  général,  commun  à  l'Eu- 
rope entière,  et  dont  il  semble,  au  premier  coup 
d'œil,  que  chaque  peuple  puisse  réclamer  sa  part. 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  22!> 

Les  monuments  de  cette  seconde  espèce  sont  ces 
fictions  poétiques,  communément  désignées  par  le 
titre  de  romans  de  chevalerie,  et  dont  on  distingue 
deux  grandes  classes,  les  romans  de  Charlcmagne 
et  ceux  de  la  Table-Ronde.  C'est  uniquement  de  ceux- 
là  que  je  me  suis  proposé  de  parler,  après  quelques 
explications  préliminaires. 

Ces  romans  sont  en  grand  nombre,  et  pour  la  plu- 
part encore  enfouis  dans  des  manuscrits,  oii  ils  sem- 
blent braver  la  patience  et  la  curiosité  des  litté- 
rateurs. Ce  n'est  que  par  exception,  par  une  sorte 
d'heureux  hasard,  que  l'on  sait  à  quelle  époque  ou 
par  qui  quelques-uns  ont  été  composés.  En  géné- 
ral, les  auteurs  en  sont  inconnus;  et  ce  n'est  guère 
qu'à  un  siècle  ou  tout  au  moins  à  un  demi  siècle 
près,  que  l'on  peut  se  flalter  d'en  deviner  la  date. 
Enfin,  les  données  intrinsèques  qu'ils  offrent  ou 
semblent  offrir  pour  juger  du  temps  et  des  pays  aux- 
quels ils  appartiennent,  pour  apprécier  les  tradi- 
tions ou  les  faits  sur  lesquels  ils  paraissent  se  fonder 
sont,  pour  l'ordinaire,  des  mensonges  systématiques, 
des  pièges  tendus  à  la  crédulité,  en  un  mot,  une 
difficulté  de  plus  pour  l'histoire  de  cette  branche  de 
la  littérature  du  moven  â^re. 

Heureusement,  pour  moi,  je  n'ai  point  à  traiter  à 
fond  ni  directement  cette  histoire.  La  tache  que  je 
me  suis  imposée  est  plus  spéciale  et  plus  bornée. 
C'est  uniquement  dans  son  rapport  avec  la  littéra- 
ture provençale  que  j'ai  à  considérer  la  littérature 
épique  du  moyen  âge.  Je  voudrais  seulement  consta- 


230  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

ter,  une  fois  pour  toutes,  quelle  est  dans  celle-ci  la 
part  qui  revient  à  la  première.  Je  voudrais  exami- 
ner sérieusement,  une  fois  pour  toutes,  si  ce  ne 
furent  pas  ces  mêmes  troubadours  qui,  ayant  donné 
leur  poésie  lyrique  à  une  partie  considérable  de 
l'Europe,  lui  donnèrent  aussi  les  modèles  et  les 
types  de  l'épopée  chevaleresque.  Je  compléterais 
ainsi  l'aperçu  que  j'ai  tracé  de  l'histoire  de  la  poé- 
sie provençale  :  je  le  terminerais  par  l'examen  de 
diverses  productions  qui  en  forment  une  branche  in- 
téressante jusqu'ici  inconnue  ou  mal  à  propos  ré- 
putée étrangère. 

Mais  ces  questions,  si  restreintes  qu'elles  puissent 
paraître  dans  la  question  générale  à  laquelle  elles 
se  rapportent,  ne  laissent  pas  d'être  encore  fort  obs- 
cures et  fort  complexes.  Si  je  puis  essayer  de  les 
discuter  et  de  les  résoudre,  ce  n'est  qu'en  les  abor- 
dant avec  méthode  et  précaution,  en  les  circonve- 
nant, pour  ainsi  dire,  de  loin,  afin  d'en  embrasser 
et  d'en  rapprocher  les  données  éparses  ;  en  les  ratta- 
chant à  des  faits  certains,  et  connus,  comme  de 
strictes  conséquences  de  ces  faits. 

Un  fait  de  ce  genre,  qui  n'est  ni  contestable  ni 
contesté,  c'est  que,  de  toutes  les  littératures  du 
moyen  âge,  la  littérature  française  (dans  laquelle  je 
comprends  celle  des  Anglo-Normands)  est  de  beau- 
coup la  plus  riche  en  épopées  chevaleresques.  Il  est 
également  certain,  également  reconnu  que  c'est  du 
français  que  la  plupart  de  ces  épopées  ont  été  tra- 
duites ou  imitées  dans  les  autres  langues  de  l'Eu- 


HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  231 

rope.  Il  ne  reste  donc,  pour  répondre  aux  questions' 
proposées,  qu'à  décider  si  les  Provençaux  n'ont  pas 
fourni  aux  Français  l'idée  et  la  première  rédaction 
des  épopées  dont  il  s'agit. 

Pour  parvenir,  s'il  se  peut,  à  ce  résultat,  j'essaye- 
rai de  donner  d'abord  une  idée  générale  des  romans 
de  Charlemagne  et  de  la  Table-Ronde  :  j'en  exami- 
nerai sommairement  les  matériaux  et  la  forme ,  le 
caractère  et  l'esprit,  sans  préjuger  la  moindre 
chose  relativement  aux  questions  à  résoudre,  sans 
autre  objet  que  de  savoir  d'abord  ce  que  sont  en 
eux-mêmes,  et  abstraction  faite  de  leur  origine,  les 
romans  dont  il  s'agit.  Je  chercherai  ensuite  si  les 
notions  générales,  résultant  de  ce  premier  examen , 
ne  renferment  pas  de  données  sur  la  question  parti- 
culière de  savoir  quelle  est  la  part  des  Provençaux  à 
l'invention  et  à  la  culture  de  l'épopée  romanesque. 

La  première  observation  qui  se  présente  relative- 
ment aux  romans  chevaleresques  du  moyen  âge , 
concerne  ladivision  qui  en  a  été  faite  en  deux  grandes 
classes,  ceux  de  Charlemagne  et  ceux  de  la  Table- 
Ronde.  Cette  division  a  l'avantage  d'êlre  générale- 
ment admise  ;  elle  est  de  plus  fondée  sur  une  dis- 
tinction très-réelle  et  très-claire.  Il  n'y  a  donc  point 
de  raison  de  la  rejeter;  et  je  n'hésile  pasH'admetlre 
comme  base  des  recherches  subséquentes.  Seule- 
ment, comme  elle  est  trop  générale,  il  est  indispen- 
sable d'y  établir  des  sous-divisions  dont  le  motif  se 
présentera  de  lui-môme  dans  le  cours  de  la  dis- 
cussion. 


232  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

Jusque-là  je  me  bornerai  à  remarquer  d'avance, 
et  comme  un  fait  qui  sera  conslaté  plus  tard,  que  les 
romans  de  Gharlemagne,  et  ceux  de  la  Table-Ronde, 
forment  deux  séries  parfaitement  distinctes,  non- 
seulement  à  raison  de  la  matière  et  du  sujet,  ce  qui 
s'entend  de  soi-même,  mais  à  raison  de  la  forme,  de 
l'esprit,  du  caractère  poétique,  et  de  la  tendance 
morale,  qui  diffèrent  d'une  manière  tranchée  dans 
les  uns  et  dans  les  autres.  Et  ces  diflerences  ne  sont 
pas  des  différences  transitoires,  de  pures  différences 
d'origine  qui  s'effacent  et  disparaissent  avec  le  temps. 
Ce  sont  des  différences  intimes,  permanentes,  en 
vertu  desquelles  les  romans  des  deux  séries  coexistent 
sans  se  rapprocher,  et  conservent,  les  uns  et  les 
autres,  jusqu'à  la  fin,  leur  caractère  propre,  leur 
diversité  originelle.  La  discussion  oii  je  m'engage 
ne  sera,  pour  ainsi  dire,  que  la  preuve  et  le  dévelop- 
pement de  cette  assertion.  Mais,  avant  d'en  venir  à 
caractériser  particulièrement  les  romans  de  chacune 
des  deux  séries ,  je  crois  bien  faire  d'indiquer  cer- 
tains rapports  généraux  qu'ils  ont  entre  eux,  cer- 
taines particularités  qui  leur  sont  communes,  et  à 
raison  desquelles  ils  appartiennent  tous  à  une  seule 
et  même  littérature,  à  un  seul  et  même  système  de 
civilisation. 

Un  premier  point,  et  l'un  des  plus  importants, 
c'est  de  savoir  en  quel  sens  et  jusqu'à  quel  point  on 
peut  dire  qu'il  y  a  quelque  chose  d'historique,  tant 
dans  les  romans  épiques  de  Charlemagne,  que  dans 
ceux  de  la  Table-Ronde  :  c'est  un  point  sur  lequel 


HISTOIRE   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  233 

je  reviendrai  ailleurs,  pour  le  considérer  de  plus  près. 
Je  me  bornerai  ici  à  faire  observer  que  les  romans  de 
Tune  et  l'autre  classe  ont  de  même  un  point  de  dé- 
part historique,  se  rattachent  de  même  à  des  tradi- 
tions européennes,  à  des  noms  donnés  et  consacrés 
par  l'histoire. 

Ceux  de  Charlemagne  ont  pour  germe  ou  pour 
noyau  les  entreprises  et  les  conquêtes,  non-seule- 
ment de  ce  monarque,  mais  des  autres  chefs  de  sa 
race.  Ceux  de  la  Table-Ronde  supposent  tous  l'exis- 
tence d'Arthur,  le  dernier  prince  des  Bretons  insu- 
laires qui  porta  le  titre  de  roi,  et  qui  se  distingua 
par  les  efforts  qu'il  fît,  de  517  à  542,  pour  défendre, 
contre  les  Saxons,  l'indépendance  de  son  pays. 

Ce  n'est  que  par  conjecture  et  qu'en  se  donnant 
un  peu  de  latitude,  que  l'on  peut  marquer  l'inter- 
valle dans  lequel  ont  dû  être  composées  les  épopées 
chevaleresques  des  deux  classes,  dans  la  forme  sous 
laquelle  nous  les  avons  aujourd'hui.  Mais  on  ne 
peut  se  tromper  beaucoup,  en  affirmant  que  les  plus 
importantes,  celles  où  sont  le  plus  fortement  em- 
preints les  traits  caractéristiques  de  chaque  classe, 
furent  composées  de  1 100  à  1300.  On  en  trouve  en- 
core quelques-unes  de  postérieures  à  cette  dernière 
date,  mais  ce  ne  sont  plus  guère  que  des  versions, 
des  paraphrases  ou  des  modificalions  des  premières. 
Quant  à  l'époque  de  1100,  indiquée  pour  premier 
terme  de  l'intervalle  où  furent  composés  les  ouvrages 
en  question,  on  peut  tenir  pour  sûr  que  nul  de  ces 
ouvrages  ne  remonte  au  delà  de  ce  terme,  et  il  en  est 


234  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

à  peine  trois  ou  quatre  que  l'on  pourrait,  avec  un  peu 
d'assurance,  attribuer  à  la  première  moitié  du  dou- 
zième siècle .  Ils  sont  presque  tous  postérieurs  à  1 1 50. 

Il  est  naturel  de  demander,  il  importe  même  de 
savoir  lesquels  des  romans  de  Charlemagne  ou  de 
ceux  de  la  Table-Ronde  sont  les  plus  anciens,  en 
termes  plus  précis,  laquelle  des  deux  classes  a  fourni 
les  premiers  modèles ,  les  premiers  types  de  1  épo- 
pée chevaleresque?  Malheureusement  la  question  est 
plus  complexe  que  je  ne  puis  l'exprimer  ici  ;  mais 
j'y  reviendrai  par  la  suite  :  quelques  courtes  obser- 
vations suffisent  ici  pour  mon  objet. 

A  n'en  juger  que  sur  les  témoignages  historiques 
explicites  et  directs,  on  pourrait  regarder  les  ro- 
mans de  la  Table-Ronde  comme  les  plus  anciens 
de  tous,  comme  les  modèles  du  genre.  Quelques- 
uns  des  romans  de  Charlemagne,  qui  sont  incontesta- 
blement des  plus  anciens  de  leur  classe,  font  allu- 
sion aux  fables  chevaleresques  d'Arthur  et  de  la 
Table-Ronde ,  et  semblent  attester  ainsi,  de  la  ma- 
nière la  plus  expresse,  l'antériorité  de  ces  fables, 
comparativement  à  celles  sur  lesquelles  ils  roulent 
eux-mêmes. 

Mais  tout  ce  que  l'on  pourrait  déduire  de  là,  c'est 
que,  parmi  les  romans  des  deux  classes  qui  nous 
restent,  le  hasard  a  voulu  que  les  plus  anciens  soient 
ceux  de  la  Table-Ronde  :  il  n'en  résulte  nullement 
qu'il  n'ait  pas  existé  de  romans  de  Charlemagne, 
aujourd'hui  perdus,  composés  bien  antérieurement 
à  tous  ces  derniers.  C'est  un  fait  dont  nous  aurons 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  235 

par  la  suite  des  preuves  certaines  et  convaincantes. 

J'ai  déjà  laissé  entrevoir  qu'il  ne  faut  pas  chercher 
beaucoup  de  fidélité  historique  dans  les  détails  ni 
même  dans  le  fond  des  romans  chevaleresques,  à 
quelque  classe  qu'ils  appartiennent.  Il  suit  de  là  que 
les  auteurs  de  ces  romans,  en  tant  qu'ils  ont  été 
peintres  de  mœurs  et  d'idées,  ont  dû  représenter  bien 
moins  celles  de  l'époque  de  leurs  personnages  que 
celles  de  leur  propre  temps. 

Qr,  l'intervalle  de  1100  à  1300,  dans  lequel  il 
est  constaté  que  furent  composés  ces  romans,  con- 
stitue la  période  la  plus  brillante  de  la  chevalerie, 
celle  durant  laquelle  les  institutions  chevaleresques 
eurent  le  plus  de  prise  sur  les  mœurs  et  sur  la  so- 
ciété. Il  est  donc  impossible  que  des  épopées  écrites 
sous  l'influence  de  ces  institutions  n'en  soient  pas 
une  expression  plus  ou  moins  complète,  plus  ou 
moins  fidèle.  Les  poètes  qui  chantaient  les  paladins 
de  Charlemagne  ou  les  chevaliers  de  la  Table-Ronde, 
étaient  ces  mêmes  troubadours  ou  trouvères  qui  chan- 
taient pour  leur  compte  de  belles  et  hautes  dames, 
qui  tournaient  et  retournaient  en  tout  sens,  dans 
leur  poésie  lyrique,  toutes  les  délicatesses,  toutes 
les  subtilités  de.  la  galanterie  chevaleresque.  Ces 
poètes  pouvaient  faire,  ils  faisaient  peut-être  même 
quelque  effort  pour  se  transporter  dans  les  temps  de 
Charlemagne  et  d'Arthur,  pour  prendre  le  ton,  les 
idées  et  les  formes  de  poèmes  plus  anciens  qu'ils 
pouvaient  avoir  sous  les  yeux;  mais  c'était  en  vain  ; 
il  n'était  pas  en  leur  pouvoir  de  se   défaire  des 


HISTOIRE  DE  LA  POESIE  PROVENÇALE. 

idées,  des  opinions  de  leur  siècle,  et  quoi  qu'ils  vou- 
lussent peindre,  c'était  toujours  eux  et  leur  temps 
qu'ils  peignaient  :  ils  remplissaient,  le  sachant,  ou 
à  leur  insu,  la  vocation  du  poëte  qui  est  de  répandre, 
en  les  idéalisant,  en  les  élevant  par  l'expression,  les 
idées  sous  l'empire  desquelles  marche  la  société  à 
laquelle  il  appartient. 

Les  romans  de  Charlemagne  et  de  la  Table-Ronde 
sont  donc,  les  uns  comme  les  autres ,  dans  ce  qu'ils 
ont  de  véritablement  historique,  des  tableaux  plus 
ou  moins  exacts  de  la  chevalerie  ;  et  ce  n'est  pas  sans 
motif  qu'on  les  confond  souvent  sous  la  dénomina- 
tion collective  de  romans  ou  de  poëmes  chevale- 
resques. Mais  de  bien  s'en  faut  qu'ils  soient  cheva- 
leresques de  la  même  manière ,  au  même  degré ,  et 
dans  le  même  but.  11  y  a  sur  tout  cela  des  diffé- 
rences caractéristiques  entre  les  deux  grandes  classes 
de  romans ,  et  même  entre  les  romans  de  la  même 
classe.  C'est  un  des  côtés  les  plus  intéressants  et  les 
plus  neufs  à  considérer  dans  tous  ;  et  c'est  un  de 
ceux  sur  lesquels  je  reviendrai ,  en  traitant  des  ro- 
mans de  chaque  classe  en  particulier. 

Si  diflérents  qu'ils  soient  d'ailleurs  quant  aux 
formes  métriques,  les  romans  chevaleresques  des 
deux  classes  sont  également  en  vers.  C'est  un  point 
sur  lequel  il  ne  devrait  y  avoir  qu'un  mot  à  dire, 
pour  constater  un  fait  général  des  plus  simples. 
Mais  ce  fait  a  été  contesté,  embrouillé  ;  et  dès  lors  il 
importe  de  le  rétablir  dans  sa  vérité  et  sa  simpli- 
cité premières. 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  237 

Les  formes  métriques  sont-elles  essentielles  au  lan- 
gage poétique ,  et  ne  peut-il  pas  y  avoir  de  la  poé- 
sie et  de  la  haute  et  belle  poésie,  en  langage  non 
mesuré,  en  prose?  C'est  une  question  de  théorie  que 
je  serais  libre,  au  moins  ici,  d'écarter  :  j'en  dirai 
cependant  quelques  mots,  parce  que  peu  de  mots  me 
paraissent  suffire  pour  la  résoudre.  Nul  doute  que 
l'on  ne  puisse  dire  en  prose  des  choses  éminemment 
poétiques,  tout  comme  il  n'est  que  trop  certain  que 
l'on  peut  en  dire  de  fort  prosaïques  en  vers,  et 
même  en  excellents  vers ,  en  vers  élégamment  tour- 
nés, et  en  beau  langage.  C'est  un  fait  dont  je  n'ai 
pas  besoin  d'indiquer  d'exemples  :  aucune  littéra- 
ture n'en  fournirait  autant  que  la  nôtre. 

Maintenant,  voici  deux  choses  également  cer- 
taines :  de  beaux  vers,  n'exprimant  que  des  choses 
très-prosaïques,  peuvent  et  doivent  plaire  comme 
vers ,  à  proportion  du  degré  d'art  qu'il  a  fallu  pour 
les  faire,  et  du  degré  d'harmonie  qu'ils  ont  pour 
l'oreille.  Ainsi,  la  forme  métrique ,  la  parole  me- 
surée, a  un  effet  par  elle-même,  et  abstraction 
faite  de  la  pensée,  du  sentiment,  de  l'idée  qu'elle 
exprime. 

De  même,  si  bien  que  soient  rendus  en  prose  des 
sentiments  et  des  idées  en  eux-mêmes  et  de  leur  na- 
ture très-poétiques,  il  est  certain  que  des  formes,  que 
des  combinaisons  métriques  peuvent  donnera  cette 
prose  plus  d'harmonie,  un  caractère  d'art  plus  élevé, 
plus  marqué ,  partant  plus  d'effet,  et  que  la  poésie 
du  sentiment  et  de  l'idée  doit  gagner  quelque  chose 


HISTOIRE  DE   LA  POESIE   PROVENÇALE. 

à  celte  poésie  extérieure  et  pour  ainsi  dire  matérielle 
de  l'expression. 

Le  mètre  est  donc  de  l'essence  de  la  poésie,  en  tant 
que  celle-ci  doit  être  la  combinaison  la  plus  parfaite , 
la  plus  intime  possible  du  beau  de  l'idée  et  du  beau 
de  l'expression. 

Mais,  encore  une  fois,  ceci  est  une  pure  question 
de  théorie,  et  la  question  que  je  me  suis  proposée 
ici  est  une  question  de  fait,  une  question  historique 
relative  à  des  monuments  peu  connus,  et  par  consé- 
quent plus  embarrassante  et  plus  douteuse.  Il  s'agit 
de  savoir  si  les  premiers,  les  plus  anciens  des  poètes 
romanciers,  ont  écrit  en  vers  ou  en  prose,  ou  indif- 
féremment de  l'une  et  l'autre  façon.  Il  y  a  des  litté- 
rateurs qui  ont  soutenu,  d'une  manière  absolue,  que 
les  premiers  romans  épiques  avaient  été  d'abord  com- 
posés en  prose,  et  mis  en  vers  après  coup.  D'autres 
ont  restreint  cette  assertion  à  un  certain  nombre  de 
ces  romans. 

Si  le  fait  était  vrai,  il  serait  extraordinaire  et,  je 
crois,  unique  en  son  genre  :  les  poêles  romanciers 
auraient  fait  quelque  chose  de  contraire  à  la  marche 
de  l'esprit  humain  dans  la  poésie.  S'il  y  a  des  épo- 
ques où  le  mètre  soit  naturel,  indispensable  aux  com- 
positions poétiques,  particulièrement  à  celles  qui 
exigent  ou  comportent  le  plus  de  développement, 
comme  l'épopée,  ce  sont  indubitablement  les  épo- 
ques anciennes  de  la  poésie;  ces  époques  où  des 
poètes,  connaissant  à  peine  ou  ne  connaissant  pas  du 
tout  r  usage  de  l'écriture,  composent  pour  des  masses 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  239 

de  peuple  qui  ne  savent  pas  lire,  oii  rien  n'arrive  de 
dehors  à  l'esprit  par  d'autre  voie  que  l'oreille.  Ce 
n'est  que  par  le  mètre,  par  un  mode  quelconque  de 
symétrie,  que  les  compositions  de  ces  époques  offrent 
à  la  mémoire  des  auditeurs  une  prise  certaine  et  fa- 
cile, condition  nécessaire  du  plaisir  et  de  l'intérêt 
qui  s'y  attachent.  Ce  n'est  pas  par  un  simple  acci- 
dent, par  un  pur  effet  du  hasard ,  que  tous  les  monu- 
ments poétiijues  véritablement  primitifs  sont  en  lan- 
gage métrique;  c'est  en  vertu  d'une  loi  générale  et 
nécessaire  de  l'esprit  humain. 

Il  y  a,  il  est  vrai,  et  l'on  peut  citer  dans  quelques 
littératures,  des  monuments  en  prose  qui  remontent 
jusqu'à  des  temps  assez  anciens,  pour  avoir  l'air  de 
se  confondre  avec  les  compositions  primitives  du 
système  poétique  auquel  ils  se  rattachent.  Il  y  a,  par 
exemple,  en  Scandinave,  des  chroniques  en  prose 
très-poétiques  par  le  fond,  et  dont  la  forme  elle- 
mêuie  a  sa  poésie.  Telle  est  la  Volsunga-saga,  dont 
j'ai  parlé  plus  haut.  Mais  cette  chronique  n'a  rien 
d'original,  elle  n'est  que  la  réunion,  que  la  juxta- 
position dans  un  ordre  chronologique  de  chants 
plus  anciens,  véritablement  primitifs,  et  ceux-là 
sont  en  vers. 

On  peut  citer  encore  les  romans  historiques  des 
Arabes,  tel  que  celui  d'Antar,  déjà  un  peu  connu 
en  Europe,  et  une  multitude  d'autres  dont  lesérudits 
eux-mêmes  ne  connaissent  que  les  titres.  Ces  romans 
correspondent  véritablement  aux  épopées  des  au(res 
nations,  et  ils  sont  tous  en  prose,  bien  qu'entre- 


240  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

mêlés  de  vers.  Mais  cet  exemple  n'est  d'aucune  au- 
torité dans  la  question  actuelle.  En  effet,  les  fictions 
dont  il  s'agit  sont  toutes  de  rédaction  moderne;  elles 
appartiennent  à  ces  époques  où  l'imagination  ne  fait 
plus  un  peu  de  poésie  qu'à  grands  frais,  à  tout  risque 
et  à  tout  péril,  ou  se  borne  à  retourner,  à  délayer, 
à  paraphraser  les  anciennes  créations  poétiques. 
Tous  ces  romans  arabes  tiennent  indubitablement  à 
des  traditions  beaucoup  plus  anciennes  qui ,  si  elles 
furent  jamais  rédigées ,  durent  l'être  en  langage 
métrique. 

Mais,  pour  entrer  plus  directement  dans  la  ques- 
tion que  je  me  suis  proposée,  je  dirai  qu'il  n'existe 
à  ma  connaissance  aucun  roman  de  Charlemagne 
ou  de  la  Table-Ronde,  dont  on  ne  puisse  s'assurer 
que  la  rédaction  première,  la  rédaction  originale, 
n'ait  été  en  vers.  On  cite,  je  le  sais,  et  l'on  cite  de- 
puis bien  longtemps,  des  faits  qui  ont  l'air  d'être  fort 
contraires  à  cette  assertion.  On  a  quatre  ou  cinq 
énormes  romans  de  la  Table-Ronde,  de  ceux  où  il 
est  question  de  ce  fameux  Saint-Graal,  dont  j'aurai 
à  parler  plus  tard.  Or  ces  romans  sont  en  prose, 
et  on  en  met  la  composition  à  une  époque  où  il  est 
certain  qu'ils  seraient  antérieurs  à  la  plupart  des 
romans  en  vers  qui  nous  restent  aujourd'hui.  On  dit 
qu'ils  furent  composés  sous  le  règne  de  Henri  II 
d'Angleterre,  par  conséquent  de  1152  à  1188.  Mais 
il  y  a,  sur  cette  assertion  et  sur  le  fait  auquel  elle  se 
rapporte,  bien  des  observations  à  faire  au  moyen  des- 
quelles elle  se  concilie  aisément  avec  la  vérité. 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  241 

Il  est  vrai  que  l'auteur  du  roman  en  prose  deLan- 
celot  du  Lac,  qui  se  désigne  sincèrement  ou  à  faux 
par  le  nom  de  Robert  de  Borron,  affirme,  dans  une 
espèce  de  prologue,  avoir  traduit  ce  roman  du  latin 
en  français,  pour  complaire  au  roi  Henri  d'Angle- 
terre, qui,  dit  le  romancier,  fortment  se  délitoit  des 
beaux  dits  qui  y  ctoient. 

J 'admets  que  le  roman  en  question  ait  été  traduit  ou 
composé  pour  un  roi  d'Angleterre  du  nom  de  Henri; 
mais  aucun  manuscrit,  aucun  document,  aucune 
tradition,  n'indiquent  le  moins  du  monde  si  c'est 
Henri  II  ou  Henri  liï.  Or  il  est  beaucoup  plus  vraisem- 
blable que  c'est  ce  dernier,  qui  est  en  effet  désigné 
par  l'histoire  comme  un  patron  zélé  de  la  littérature 
anglo-normande.  Dans  ce  cas,  le  roman  en  prose  de 
Lancelot  n'aurait  été  composé  que  de  1227,  époque 
de  la  majorité  de  Henri  III,  à  1271,  dernière  année 
de  son  règne.  Durant  celte  période,  surtout  vers  la 
fin,  le  génie  épique  du  moyen  âge  avait  déjà  com- 
mencé à  s'éteindre.  L'époque  était  déjà  venue  d'am- 
plifier, de  combiner,  de  fondre  l'une  dans  l'autre 
les  anciennes  inventions.  L'épopée  cessait  d'être  po- 
pulaire; elle  ne  s'adressait  plus  guère  qu'à  l'élite  de 
la  société,  à  des  hommes  qui  savaient  lire  et  avaient 
beaucoup  de  loisir.  Dès  lors,  les  formes  métriques 
lui  étaient  beaucoup  moins  nécessaires,  et  la  prose 
dans  sa  nouveauté,  hardie,  libre,  conservant  encore 
quelque  chose  du  ton  et  du  tour  de  la  poésie  mesurée, 
plaisait  plus  que  cette  dernière  aux  personnes  qui 
pouvaient  lire  au  lieu  d'écouter. 

II.  16 


'Sis  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

Ainsi  ces  grands  romans  en  prose  n'avaient  plus 
rien  de  populaire.  Les  copies  en  étaient  trop  dispen- 
dieuses pour  n'être  pas  fort  rares.  Il  fallait  être  pour 
le  moins  un  riche  châtelain  pour  se  permettre  un  si 
grand  luxe.  D'un  autre  côté,  ces  mêmes  romans 
étaient  d'une  longueur  si  démesurée,  que  c'était  un 
événement  notable  dans  la  vie  d'un  baron  grand  ou 
petit,  d'en  avoir  lu  un.  Enfin,  toutes  ces  épopées 
n'étaient ,  comme  toutes  celles  des  époques  secon- 
daires, que  des  amplifications,  des  paraphrases,  des 
remaniements  des  épopées  primitives.  Mille  ouvrages 
de  ce  genre  et  de  ce  caractère  ne  contrediraient 
point  la  seule  chose  que  j'aie  prétendu  affirmer  : 
que  les  premiers  romans  épiques  du  moyen  âge  ont 
dû  être  et  ont  été  en  vers. 

Je  ne  sais  à  ce  fait  qu'une  seule  exception  que  sa 
singularité  rend  encore  plus  saillant.  Je  ne  con- 
nais qu'un  roman  original,  et  même  très-original, 
qui  ne  soit  pas,  ou  du  moins  ne  soit  pas  tout  entier 
envers.  C'est  le  petit  roman  d'Aucassin  et  Nicolette, 
composition  d'un  charme  unique  en  son  genre,  et 
sur  lequel  j'aurai  plus  tard  des  motifs  de  revenir.  Je 
n'en  parle  ici  qu'en  passant  et  pour  signaler  une 
exception  piquante  à  la  règle  que  j'ai  voulu  établir. 

Le  fond,  la  plus  grande  partie  de  l'ouvrage,  est  en 
prose,  mais  il  s'y  trouve  çà  et  là  des  morceaux  en 
vers,  les  uns  lyriques,  les  autres  narratifs.  Or,  il  n'y 
a  pas  moyen  de  douter  que  cette  bigarrure,  que  ce 
mélange  de  langage  mesuré  et  de  langage  libre ,  ne 
tienne  à  la  forme  première  de  l'ouvrage.  De  plus,  la 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  243 

prose  et  les  vers  y  sont  expressément  distingués  l'une 
des  autres.  Quand  on  passe  de  la  prose  aux  vers,  on 
en  est  averti  par  cette  formule  :  Maintenant  ou  ici  ton 
chante.  Lorsqu'au  contraire  on  revient  des  vers  à  la 
prose,  on  en  est  averti  par  ces  mots  :  Ici  Von  dit,  l'on 
parle,  Ion  conte.  C'est  là  précisément  la  manière  dont 
la  prose  et  les  vers  sont  séparés  dans  les  romans 
arabes  populaires,  et  je  ne  doute  pas  que  le  roman- 
cier chrétien  n'ait  imité  les  formes  de  la  narration 
arabe.  On  ne  peut,  je  le  répète,  voir  dans  un  fait  si 
particulier,  qu'une  exception,  qui  confirme  plutôt 
qu'elle  ne  contrarie  ce  que  j'ai  avancé  en  thèse  géné- 
rale» savoir,  que  les  originaux,  les  modèles  des  ro- 
mans chevaleresques  furent  composés  en  vers. 

Maintenant,  revenant  aux  deux  classes  de  ces  ro- 
mans, il  est  facile  de  remarquer  qu'il  y  a  entre  tous 
ou  la  plupart  de  ceux  de  chaque  classe  une  certaine 
liaison,  certains  rapports  de  sujet,  de  temps  et  de 
lieu .  Presque  tous  ceux  de  Charlemagne,  par  exemple, 
roulent  sur  les  incidents  réels  ou  supposés  d'une 
seule  et  même  guerre,  de  la  guerre  des  princes  karlo- 
vingiens  contre  les  Arabes  d'Espagne.  Dans  chacun 
de  ces  romans,  ce  sont  les  mêmes  héros  qui  agissent , 
dans  chacun  il  est  fait  allusion  à  d'autres  plus  an- 
ciens auxquels  le  dernier  semble  se  rattacher,  dont  il 
semble  être  une  continuation,  un  appendice.  11  en  est 
de  même  des  aventures  de  la  Table-Ronde  :  les  cheva- 
liers errants  qui  y  figurent  sont  tous  contemporains, 
tous  chevaliers  d'un  seul  et  même  chef  qui  est  Ar- 
thur, tous  parents,  amis,  ennemis  ou  rivaux  entre 


^kk  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

eux.  En  un  mot,  les  romans  de  chaque  classe  rou- 
lent, pour  ainsi  dire,  dans  un  même  cercle  autour 
d'un  point  fixe  commun.  En  ce  sens  on  peut  les  re- 
garder comme  des  parties  distinctes,  comme  des 
épisodes  isolés  d'une  seule  et  même  action;  c'est 
pour  cela  que  l'on  a  dit  qu'ils  formaient  des  cy- 
cles, et  que  l'on  a  parlé  des  romans  du  cycle  de 
la  Table-Ronde,  de  ceux  du  cycle  de  Charlemagne. 
Mais  cette  liaison  qu'ont  entre  eux  les  divers  ro- 
mans de  la  même  classe  est  on  ne  peut  plus  vague 
et  purement  nominale.  Elle  ne  s'étend  point  à  la 
substance  même,  à  la  partie  originale  et  caractéris- 
tique des  romans.  Dans  celle-ci,  chaque  romancier 
suit  son  imagination  ou  son  caprice,  sans  s'inquiéter 
d'accorder  ses  fictions  avec  les  fictions  de  ses  devan- 
ciers, d'arrondir  ou  de  troubler  le  cycle  dans  lequel 
il  est  enfermé  comme  malgré  lui. 

Mais,  dans  ces  cycles  vagues  et  généraux,  il  s'en 
forma  de  partiels  qui  avaient  plus  de  réalité  et  dont 
l'existence  a  plus  d'importance  dans  l'histoire  de 
l'épopée  du  moyen  âge. 

Tant  que  les  romanciers  eurent  de  la  jeunesse,  de 
la  vigueur  d'imagination,  ils  ajoutèrent  des  fictions 
nouvelles  aux  anciennes,  des  romans  à  des  romans, 
sans  s'inquiéter  du  désordre,  de  la  confusion,  des 
contradictions  qui  devaient  résulter  de  tant  de  va- 
riantes d'un  même  thème. 

Mais  quand  l'imagination  romanesque  commença 
à  se  lasser  et  à  s'épuiser,  les  compositions  originales 
et  isolées  devinrent  plus  rares,  et  il  y  eut  alors  des 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  245 

hommes  auxquels  vint  naturellement  l'idée  de  lier, 
de  rapprocher,  de  coordonner  dans  un  même  en- 
semble, dans  un  même  tout,  celles  de  ces  productions 
qui  avaient  le  plus  de  rapports  entre  elles,  ou  qui  se 
prêtaient  le  mieux  à  cette  espèce  d'amalgame.  Ainsi 
le  grand  roman  en  prose  de  Lancelot  du  Lac  fut  un 
mélange,  un  rapprochement  des  aventures  des  prin- 
cipaux chevaliers  de  la  Table-Ronde,  et  de  tout  ce 
qui  avait  rapport  à  la  fable  du  Graal.  Ainsi  encore 
furent  rapprochées,  dans  le  fameux  roman  de  Guil- 
laume au  court  nez ,  les  aventures  et  les  guerres  de 
tous  les  prétendus  descendants  d'Aimeri  de  Nar- 
bonne,  aventures  qui  avaient  été  célébrées  dans  des 
romans  à  part.  Ces  grandes  épopées,  amalgame  ou 
fusion  de  plusieurs  autres,  formaient  de  véritables 
cycles  épiques,  et  représentent  quelque  chose  d'ana- 
logue à  ce  qui  se  passa  autrefois  en  Grèce. 

Dans  le  premier  âge  de  l'épopée  grecque,  il  n'y 
eut  de  poètes  que  ceux  auxquels  Homère,  qui  en 
était  un,  donne  le  nom  d'aœdes.  Ces  aœdes  compo- 
saient de  petits  poèmes,  des  épopées  de  peu  d'éten- 
due, dont  les  traditions  nationales  ou  locales  de  la 
Grèce  fournissaient  la  matière,  et  ces  petits  poèmes 
étaient  destinés  à  être  chantés  de  ville  en  ville,  de 
peuplade  en  peuplade,  soit  par  leurs  auteurs  même, 
par  les  aœdes  compositeurs  ,  soit  par  d'autres  aœdes 
d'un  ordre  inférieur,  dont  la  fonction  se  bornait  à 
celle  de  chanteurs  des  compositions  d'autrui. 

Comme  ces  épopées  n'embrassaient  que  de  petites 
portions,  que  des  faits  isolés  de  l'histoire  nationale, 


246  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

comme  d'un  autre  côté  elles  s'étaient  beaucoup  mul- 
tipliées avec  le  temps,  et  qu'on  les  chantait  sans 
aucun  égard  au  rapport  historique  qu  elles  pou- 
vaient avoir  entre  elles,  il  en  résulta  à  la  longue  une 
grande  confusion,  un  bouleversement  complet  de 
toutes  les  traditions  historiques. 

€e  fut  alors,  et  pour  remédier  à  cet  inconvénient, 
qu'il  se  forma  de  nouveaux  poètes  ou  de  nouveaux 
chanteurs  d'épopée,  qui  firent  profession  de  prendre 
les  sujets  épiques  dans  leur  ordre  réel,  dans  leur 
succession  chronologique;  ce  fut  à  cette  nouvelle 
classe  de  poètes  que  l'on  donna  le  nom  de  cycliques, 
assez  convenablement  choisi  pour  marquer  leur  pré- 
tention et  leur  but. 

Il  y  a  un  rapport  véritable  entre  les  poètes  roman- 
ciers du  moyen  âge,  et  les  anciens  aœdes  grecs,  en 
ce  que  les  uns  et  les  autres  traitaient  isolément,  par- 
tiellement, et  avec  une  grande  liberté,  les  tradi- 
tions nationales  qu'ils  prenaient  pour  base  de  leurs 
récits. 

Les  romanciers  cycliques  correspondent  de  même 
à  plusieurs  égards  aux  cycliques  grecs,  bien  que 
ces  derniers  fussent,  selon  toute  apparence,  dirigés 
par  un  sentiment  historique  plus  positif  que  ne  pou- 
vait l'être  le  sentiment  des  premiers.  Mais  c'est  un 
point  sur  lequel  je  reviendrai  par  la  suite  avec  des 
données  nouvelles  pour  le  développer  et  l'éclaircir. 
Il  me  suffit  ici  d'y  avoir  touché  en  passant. 

Un  des  principaux  caractères  de  l'épopée  primi- 
tive, c'est  l'absence  de  tout  mouvement,  de  toute 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  2W 

prétention,  de  toute  forme  lyriques.  Nous  verrons 
par  la  suite  de  quelle  manière  et  par  quelle  gradua- 
tion le  ton  simple,  austère,  vraiment  épique  des 
premières  épopées  romanesques,  s'amollit  et  se  ma- 
niera sous  les  influences  de  la  poésie  lyrique.  Je  ne 
veux  noter  ici  qu'un  fait  plus  positif  et  plus  simple, 
qui  démonlre  mieux  que  tout  autre  la  tendance  de 
plus  en  plus  lyrique  de  l'épopée  du  commencement, 
du  douzième  siècle  à  la  fin  du  quatorzième. 

On  trouve  déjà,  dans  certains  romans  du  commen- 
cement du  treizième  siècle,  une  multitude  de  pas- 
sages où  le  poète  parle  longuement  et  subtilement 
par  la  bouche  de  ses  personnages ,  où  il  ne  manque 
autre  chose  que  la  division  par  strophes  pour  faire 
de  véritables  chants  lyriques,  de  ces  chants  d'amour 
et  de  galanterie  que  les  trouvères  et  les  troubadours 
composaient  pour  leur  compte  quand  ils  voulaient 
toucher  ou  flatter  les  hautes  dames  qu'ils  servaient. 
Mais  cette  absence  de  la  forme  lyrique  suffit  pour 
maintenir  dans  ces  romans  au  moins  les  apparences, 
les  formules  de  l'épopée. 

Un  peu  plus  tard  ces  apparences  même  cessent 
d'être  ménagées  :  on  trouve  des  romans  entremêlés 
de  véritables  chansons,  de  pièces  lyriques  divisées 
par  strophes,  et  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que  la  partie 
narrative  de  ces  romans  n'en  est  pour  ainsi  dire 
que  la  partie  accessoire,  bien  que  matériellement  la 
plus  considérable.  Ce  que  le  poète  semble  y  avoir  le 
plus  soigneusement  cherché,  c'est  un  cadre  pour  les 
pièces  lyriques  qu'il  y  voulait  insérer.  Le  roman  de 


248  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

la  Violette,  ou  de  Gérard  de  Nevers,  où  il  y  a  pour- 
tant des  parties  de  narration  fort  agréables,  est  farci 
d'un  bout  à  l'autre  de  chansons  galantes,  la  plupart 
françaises,  quelques-unes  provençales.  Il  en  est  de 
même  d'un  autre  roman  intitulé  le  Chevalier  à  la  Li- 
corne, et  je  ne  doute  pas  que  le  même  amalgame 
des  formes  épiques  et  des  formes  lyriques  n'ait  existé 
dans  beaucoup  d'autres  ouvrages, 

Pour  achever  ce  tableau  sommaire  des  révolutions 
communes  aux  romans  de  Charlemagne  et  de  la 
Table-Ronde,  je  n'en  ai  plus  à  signaler  qu'une  qui 
est  la  dernière. 

J'ai  déjà  touché  plus  haut  quelque  chose  des  cir- 
constances qui  rendirent  le  mètre,  le  langage  mesuré 
moins  nécessaire  dans  les  romans  chevaleresques. 
Ces  circonstances  devinrent  de  jour  en  jour  plus 
puissantes  et  plus  générales  :  la  prose  prévalut  de 
plus  en  plus  sur  les  vers,  et  finit  par  être  employée 
presque  exclusivement  dans  les  ouvrages  destinés  à 
l'amusement  des  diverses  classes  de  la  société. 

Dans  ce  nouvel  état  de  choses,  ceux  des  anciens 
romans  en  vers  qui  avaient  conservé  une  partie  de 
leur  renom  et  de  leur  popularité  furent  mis  en  prose. 
Ce  fut  sous  ce  nouveau  costume  qu'ils  continuèrent 
à  circuler  jusque  vers  l'époque  de  l'invention  de 
l'imprimerie,  et  qu'ils  furent  publiés  par  celte  nou- 
velle voie.  Ceux  de  ces  romans  qui  n'avaient  pas 
encore  été  alors  traduits  en  prose,  tombèrent  dans 
un  oubli  des  suites  duquel  il  devait  en  périr  beau- 
coup Dès  ce  moment,  qui  plus  tôt  ou  plus  tard  ar- 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  249 

rive  pour  toutes  les  littératures,  la  mesure,  la  rime, 
tous  les  divers  moyens  métriques,  continuèrent  à 
être  un  plaisir,  mais  ils  n'étaient  plus  un  besoin,  ils 
n'étaient  plus  une  condition  nécessaire  de  la  circu- 
lation des  productions  poétiques  et  particulièrement 
de  celles  du  genre  épique.  Cette  marche  est  celle  de 
toutes  les  littératures,  avec  la  différence,  pour  les 
nations  modernes,  des  grands  effets  de  l'imprimerie. 


250  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PKOVENÇALE. 

CHAPITRE  XXIV. 


ROMANS  KARLOVINGIENS. 


I.  —  Matière.  Argument. 


Un  fait  que  j'ai  déjà  avancé  en  passant  et  sur  le- 
quel il  convient  de  revenir  pour  le  préciser  un  peu 
plus,  c'est  que  les  romans  du  cycle  de  Charlemagne 
ne  se  bornent  pas  à  célébrer  ce  roi  :  ils  embrassent 
tout  le  cercle  des  actes  et  des  guerres  des  chefs  kar- 
lovingiens,  depuis  Charles  Martel  jusqu'à  Charles  le 
Chauve  inclusivement,  ce  qui  comprend  la  période 
entière  de  la  fortune  et  de  la  domination  de  ces  chefe. 
Seulement,  comme  Charlemagne  joue  dans  ces  ro- 
mans, un  beaucoup  plus  grand  rôle  que  les  autres 
princes  de  sa  race,  on  a  désigné  par  son  nom  le 
cycle  entier  dont  il  n'occupe  cependant  qu'une 
partie. 

Aux  douzième  et  treizième  siècles,  période  de  ceux 
des  romanciers  karlovingiens  dont  nous  avons  au- 
jourd'hui les  ouvrages,  il  n'y  avait  d'autre  histoire 
de  Charles  Martel  et  de  ses  descendants,  que  des 
chroniques  ou  des  opuscules  biographiques  que  les 
romanciers  dont  il  s'agit  ne  connaissaient  pas  et  qui 
ne  pouvaient  leur  être  d'aucun  usage.  Tout  ce  qu'ils 
savaient  de  l'histoire  de  ces  chefs,  de  leurs  guerres 
intestines  ou  étrangères,  ils  le  savaient  vaguement 
par  des  traditions  populaires.  Et  ces  traditions  qu'ils 


HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  251 

recevaient  déjà  fort  altérées,  ils  achevaient  de  les 
bouleverser  et  de  les  corrompre.  Ils  avaient  ainsi 
à  leur  disposition  un  certain  fond  de  vieilles  rémi- 
niscences historiques  sur  lequel  leur  imagination 
brodait  en  toute  liberté  et  qu'elle  étendait  en  tout 
sens.  Ils  étaient  dans  la  condition  naturelle  des 
poètes  épiques  aux  époques  de  semi-barbarie,  époques 
qui  sont  à  proprement  parler  celles  de  l'épopée, 
celles  dont  les  monuments  se  rangent  parmi  les  do- 
cuments de  l'histoire  de  l'humanité. 

Plusieurs  des  plus  curieux  et  des  plus  intéressants 
des  romans  karlovingiens  roulant  sur  les  exploits  et 
les  conquêtes  de  Charlemagne,  ce  sera  en  donner 
une  idée,  et  pour  ainsi  dire  une  revue  sommaire,  que 
de  tracer  une  ébauche  de  l'histoire  et  du  caractère 
de  Charlemagne  tels  que  les  donnent  ces  romans. 

C'est  toujours  guerroyant  et  conquérant,  que  ces 
romanciers  nous  peignent  le  fils  de  Pépin,  et  ce  n'est 
pas  en  cela  qu'ils  ont  manqué  à  l'histoire  :  ils  n  ont 
pas  fait  faire  à  Charlemagne  plus  de. guerres  que  ce 
monarque  n'en  fît  réellement  :  la  chose  n'aurait  pas 
été  facile.  Mais  ils  ont,  pour  ainsi  dire,  renversé  les 
motifs  et  les  théâtres  de  ces  guerres.  Charleaiagne 
dirigea  la  plupart  de  ses  expéditions  militaires  contre 
les  peuples  d'oulre-Rhin. 

Depuis  la  grande  invasion  des  barbares,  ces  peu- 
ples étaient  toujours  en  mouvement  pour  se  porter 
sur  la  Gaule  el  sur  l'Italie,  et  prolonger  de  la  sorte 
indéfiniment  le  désordre  de  la  première  invasion. 
Charlemagne  rendit  à  la  civilisation  l'immense  ser- 


252  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

vice  de  fixer  sur  leur  sol  les  populations  germa- 
niques. Il  fit  trente-deux  ou  trente-trois  campagnes 
contre  les  Saxons  :  il  n'eut  donc  pas  beaucoup  de 
loisir  pou?  porter  la  guerre  chez  d'autres  peuples. 
Aussi  ne  fît-il  en  personne  qu'une  seule  expédition 
contre  les  Arabes  d'Espagne,  et  cette  expédition  fut 
malheureuse. 

Sur  ce  point  principal,  les  romanciers  de  Charle- 
magne  n'ont  guère  tenu  compte  de  son  histoire.  Ils 
parlent  à  peine  de  ses  guerres  et  de  ses  conquêtes 
d'outre-Rhin.  Je  crois  avoir  vu  le  titre  d'un  roman 
où  il  s'agit,  à  ce  qu'il  paraît,  d'une  expédition  de  ce 
monarque  contre  les  Saxons  :  je  ne  puis  parler  de  ce 
roman,  ne  l'ayant  pas  môme  parcouru.  Je  soupçonne 
toutefois  qu'il  est  d'une  date  assez  récente,  bien  pos- 
térieure à  la  fin  du  treizième  siècle,  et  dans  ce  cas 
il  appartiendrait  à  une  période  de  l'épopée  roma- 
nesque autre  que  celle  que  j'ai  ici  principalement 
en  vue. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  n'est  que  par  une  sorte 
d'exception  que  les  poètes  romanciers  de  Charle- 
magne  ont  célébré  les  guerres  de  ce  prince  contre 
les  populations  germaniques.  C'est  habituellement 
avec  les  Sarrasins  d'Espagne  ou  d'Orient,  qu'ils  le 
mettent  aux  prises  :  ce  sont  des  royaumes  musul- 
mans qu'ils  lui  font  conquérir,  des  croyants  en  Ma- 
homet qu'ils  lui  font  convertir.  Kous  verrons  plus 
tard  s'il  n'y  a  rien  à  conclure  de  celte  méprise  rela- 
tivement à  l'histoire  des  romans  où  elle  se  rencontre  : 
ici  je  me  borne  à  la  remarquer. 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  253 

En  parcourant,  autant  que  cela  se  peut,  ces  ro- 
mans dans  l'ordre  où  ils  se  lient  et  se  font  suite  les 
uns  aux  autres,  les  premiers  que  je  rencontre  ne  sont 
pas  les  moins  singuliers;  ils  sont  relatifs  à  la  nais- 
sance et  à  l'enfance  de  Charlemagne, 

Sa  naissance  n'est  point  signalée,  sa  mère  n'est 
nommée  nulle  part  dans  les  chroniques,  qui  ne  disent 
rien  non  plus  de  son  enfonce  ni  de  sa  première  jeu- 
nesse. A  l'époque  oii  elles  commencent  à  faire  men- 
tion de  lui,  il  était  déjà  ce  que  l'on  pourrait  dire  un 
homme  fait;  il  avait  vingt-deux  ou  vingt-trois  ans. 
C'est  dans  une  des  dernières  campagnes  de  son  père 
Pépin  contre  le  fameux  Waifer  d'Aquitaine,  qu'on 
le  voit  paraître  pour  la  première  fois.  C'est  là  pour 
ainsi  dire  son  début  dans  l'histoire.  Or  ce  début 
semble  un  peu  tardif  pour  un  homme  de  la  trempe 
de  Charlemagne,  à  qui  les  occasions  de  se  montrer 
n'avaient  pu  manquer,  sous  un  père  tel  que  Pépin, 
qui  avait  eu  à  faire  et  avait  fait  tant  de  guerres.  On 
est  un  peu  étonné  de  voir  commencer  si  tard  une 
vie  si  héroïque,  une  si  grande  destinée,  et  il  est  tout 
simple  que  les  poètes  romanciers,  trouvant  cette  la- 
cune dans  l'histoire,  en  aient  fait  leur  profit,  qu'ils 
l'aient  remplie  à  leur  manière. 

Toute  la  vie  de  Charlemagne,  de  sa  naissance  à 
son  couronnement  comme  roi,  a  été  le  sujet  d'une 
multitude  de  fictions  romanesques  auxquelles  il  est 
difficile,  si  étranges  qu'elles  soient,  de  ne  pas  sup- 
poser quelque  fondement,  quelque  prétexte  histo- 
rique. Ces  fictions  se  rapportent  à  deux  points  prin- 


25i  HISTOIRE  DE   LA  POESIE   PROVENÇALE. 

cipaux  :  à  la  naissance  du  héros  et  aux  aventures  de 
sa  jeunesse  à  Cordoue  ou  à  Saragosse ,  à  la  cour  du 
chef  des  Sarrasins  d'Espagne. 

Selon  les  romanciers,  la  mère  de  Charlemagne, 
nommée  par  eux  Berthe  au  grand  pied,  était  la  fille 
d'un  roi  de  Bavière  ou  de  Hongrie.  Elle  fut  fiancée 
à  Pépin,  qui  chargea  le  chef  ou  intendant  de  son  pa- 
lais d'aller  la  chercher  et  de  la  lui  amener.  Par  un 
singulier  hasard,  cet  intendant  avait  une  fille  qui 
ressemblait  extrêmement  à  Berlhe,  de  taille  et  de 
figure,  et  il  fonde  sur  cette  ressemblance  l'intrigue 
la  plus  hardie.  Il  se  décide  à  faire  périr  Berthe,  et 
donne  sa  propre  fille  pour  femme  à  Pépin. 

Cependant  Berthe  n'a  pas  été  tuée;  elle  a  été  re- 
cueillie par  un  meunier  chez  lequel  elle  passe  plu- 
sieurs années  dans  la  condition  la  plus  obscure, 
jusqu'à  ce  qu'un  jour  Pépin,  égaré  à  la  chasse,  ar- 
rive à  la  demeure  du  meunier.  Le  roi  est  frappé  de 
la  beauté  de  Berthe.  Il  lui  propose  un  rendez-vous 
nocturne,  qu'elle  accepte  volontiers  comme  une  heu- 
reuse occasion  de  se  faire  connaître  par  Pépin  pour 
sa  véritable  épouse,  et  de  lui  raconter  l'infâme  tra- 
hison de  son  intendant.  Tout  se  passe  en  effet  comme 
elle  l'avait  espéré;  les  traîtres  sont  punis,  et  elle 
entre  enfin  en  jouissance  de  son  titre  d'épouse  et  de 
reine. 

La  naissance  de  Charlemagne  est  la  suite  de  cette 
rencontre  fortuite  de  Pépin  et  de  Berthe. 

Tout  va  bien  jusqu'à  la  mort  de  Pépin,  mais  alors 
deux  fils  que  le  roi  a  eus  de  la  fausse  Berthe  s'em- 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  255 

parent  du  royaume  et  veulent  faire  périr  Charle- 
magne  encore  enfant,  qui  leur  échappe  à  peine.  Il 
reste  quelque  temps  caché  dans  un  monastère,  après 
quoi  il  s'enfuit  déguisé  sous  le  nom  de  Mainet,  et  va 
chercher  un  refuge  en  Espagne,  à  Saragosse  ou  à 
Cordoue.  Là,  il  se  présente  à  la  cour  de  Galafre, 
roi  des  Sarrasins,  qui,  frappé  de  sa  bonne  mine,  le 
prend  à  son  service.  Galerane,  fille  de  Galafre,  qui 
sous  le  costume  du  serviteur,  démêle  le  héros,  de- 
vient amoureuse  de  lui  et  le  rend,  mais  non  sans 
un  peu  de  peine,  amoureux  d'elle.  Une  fois  né, 
Tamour  éveille  bien  vite  dans  le  cœur  du  jeune  Mai- 
net  la  bravoure  et  l'énergie  qui  y  avaient  été  jusque- 
là  un  peu  assoupies.  Il  fait  force  prouesses  pour 
Galerane,  finit  par  l'enlever  de  la  cour  de  son  père, 
et  repasse  avec  elle  en  France.  Là,  secondé  par 
quelques  fidèles  amis,  il  attaque  les  deux  bâtards 
usurpateurs,  les  bat,  et  recouvre  son  royaume. 

Je  l'ai  déjà  insinué,  et  je  crois  pouvoir  le  répéter, 
si  étranges  que  soient  ces  fables,  il  est  très-probable 
que  les  romanciers  des  douzième  et  treizième  siècles 
n'en  furent  pas  les  inventeurs,  qu'ils  les  trouvèrent 
déjà  en  vogue,  et  ne  firent  que  leur  donner  de  nou- 
veaux développements. 

On  croit  assez  généralement,  d'après  des  témoi- 
gnages historiques  qui  n'ont  rien  d'invraisemblable, 
que  Charlemagne  entama  une  espèce  de  négociation 
avec  le  célèbrekhalife  Haroun-el-Raschid,  dans  la  vue 
d'en  obtenir,  pour  les  chrétiens,  la  liberté  et  la  sé- 
curité du  pèlerinage  de  Jérusalem.  On  ajoute  même 


256  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE, 

que  le  khalife  envoya  courtoisement  à  l'empereur 
d'Occident  les  clefs  du  Saint-Sépulcre. 

Tel  est  le  seul  motif  historique  que  l'on  puisse  as- 
signer à  divers  romans  sur  une  prétendue  expédi- 
tion de  Charlemagne  à  Jérusalem,  expédition  dans 
laquelle  auraient  été  conquises  les  reliques  de  la 
Passion,  la  couronne  d'épines  de  Jésus-Christ,  les 
clous  avec  lesquels  il  avait  été  attaché  à  la  croix,  et 
la  lance  dont  il  avait  eu  le  côté  percé.  Ces  précieuses 
reliques  auraient  été  déposées  à  Rome. 

Les  romans  qui  roulaient  sur  cette  expédition  sont 
aujourd'hui  perdus  ;  je  ne  crois  pas  du  moins  qu'il 
y  en  ait  en  France  des  manuscrits  :  mais  il  peut  y  en 
avoir  ailleurs,  et  dans  tous  les  cas  il  n'y  a  pas  lieu  à 
révoquer  en  doute  l'ancienne  existence  de  ces  ro- 
mans. Dans  l'ordre  chronologique,  ils  viennent  im- 
médiatement après  ceux  qui  ont  pour  sujet  les  aven- 
tures de  la  jeunesse  de  Charlemagne. 

Rome  ne  fut  pas  longtemps  en  possession  de  cet 
inappréciable  trésor  que  Charlemagne  était  allé 
conquérir  pour  elle  à  Jérusalem.  Un  émir  des  Sar- 
rasins d'Espagne,  nommé  Ralan,  ayant  fait  une 
descente  en  Italie,  à  la  tête  d'une  formidable  ar- 
mée, marcha  sur  Rome,  la  prit  d'assaut,  la  pilla, 
la  ravagea  de  fond  en  comble,  et  en  enleva  ces 
glorieuses  reliques  de  la  Passion,  qu'il  porta  avec 
lui  en  Espagne.  Cette  expédition  prétendue  fut  le  su- 
jet d'un  ou  de  plusieurs  romans  aujourd'hui  perdus; 
mais  auxquels  font  allusion,  de  la  manière  la  plus 
formelle,  d'autres  romans  encore  subsistant,  qui 


UISTOIRE  DE   Ï.A   POÉSIE   PROVENÇALE.  257 

en  sont  comme  la  continuation  et  le  dénoiiment. 

Tel  est  du  moins  le  roman  fameux  de  Fierabras, 
Tun  de  ceux  dont  j'aurai  à  parler  en  détail.  Ce 
roman  roule  exclusivement  sur  une  grande  expé- 
dition de  Charlemagne  contre  les  Sarrasins  d'Es- 
pagne, expédition  ayant  pour  but  de  reprendre,  sur 
l'émir  Balan,  les  reliques  que  celui-ci  avait  enlevées 
de  Rome. 

Ces  divers  romans  peuvent  être  regardés  comme 
la  suite,  comme  le  développement  de  la  fiction  de 
la  conquête  de  Jérusalem  par  Charlemagne.  Les  sui- 
Vimts  se  rattachent  d'une  manière  plus  expresse  et 
plus  particulière  aux  guerres  entre  les  Gallo-Franks 
et  les  Arabes  d'Espagne. 

De  ceux-là,  les  premiers  et  les  plus  célèbres  furent 
ceux  auxquels  donna  lieu  la  déroute  de  Roncevaux. 

Cette  fameuse  déroute  laissa,  dans  l'imagination 
des  populations  de  la  Gaule,  des  impressions  dont 
la  poésie  populaire  s'empara  de  bonne  heure.  De 
tous  les  arguments  épiques  du  moyen  âge,  c'est  celui 
dans  lequel  on  peut  observer  le  mieux  les  formes 
diverses  sous  lesquelles  la  plupart  de  ces  arguments 
se  sont  produits  successivement.  On  peut  reconnaître 
qu'il  n'y  eut  d'abord  sur  ce  sujet  que  de  simples 
chants  populaires:  on  trouve  plus  tard  des  légendes 
dans  lesquelles  ces  chants  ont  été  liés  par  de  nou- 
velles fictions,  et  à  la  fin  de  vraies  épopées  où  tous 
ces  chants  primitifs  et  ces  dernières  fictions  sont  dé- 
veloppés, remaniés,  arrondis,  avec  plus  ou  moins 
d'imagination  et  d'art,  parfois  altérés  et  gdtés.  C'est 
II.  17 


258  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

un  point  sur  lequel  je  reviendrai  à  propos  des  formes 
et  du  caractère  poétique  des  romans  du  cycle  karlo- 
vingien  ;  je  n'en  considère  pour  le  moment  que  la 
matière  et  les  sujets,  que  les  rapports  avec  l'histoire 
ou  avec  les  traditions  historiques. 

A  ceux  de  ces  romans  relatifs  à  la  grande  ou  pour 
mieux  dire  à  la  seule  expédition  de  Charlemagne  en 
Espagne,  s'en  rattachent  immédiatement  plusieurs 
autres  qui  ne  furent  guère  moins  célèbres.  Je  veux 
parler  de  ceux  ou  il  s'agit  de  la  conquête  de  l'an- 
cienne Septimanie,  et  particulièrement  de  Nîmes  et 
de  Narbonne  sur  les  Arabes. 

C'est  à  Charlemagne  que  les  romanciers  ont  attri- 
bué cette  conquête,  et  tout  le  monde  sait  qu'elle  fut 
un  des  plus  glorieux  exploits  de  Charles  Martel.  Les 
romanciers  du  douzième  siècle  eux-mêmes  nedevaient 
pas  l'ignorer  :  les  traditions  populaires  ne  pouvaient 
être  en  défaut  sur  un  fait  si  positif  et  si  simple. 

On  serait  donc  tenté  de  supposer  à  une  méprise 
si  saillante  et  si  facile  à  éviter,  un  motif  réfléchi  et 
volontaire.  Charles  Martel  avait  fait  plusieurs  cam- 
pagnes contre  les  Arabes  de  la  Septimanie,  et  dans 
toutes  ces  campagnes,  il  avait  traité  le  pays  en  homme 
qui  ne  se  propose  pas  de  l'occuper.  Il  avait  brûlé, 
dévasté,  détruit  tout  ce  qui  pouvait  être  détruit,  dé- 
vasté, brûlé,  jusqu'à  des  villes  entières,  et  entre 
autres  celle  de  Maguelone,  d'origine  phocéenne,  et 
qui  florissait  encore  alors  par  le  commerce.  Il  avait 
emmené  les  populations  captives,  enchaînées  comme 
des  meutes  de  chiens,  selon  l'expression  des  chro- 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  259 

niques  du  temps.  On  conçoit  aisément  que,  par  une 
telle  conduite,  Charles  Martel  ne  dut  laisser,  dans 
les  pays  dont  il  chassa  les  Arabes,  qu'une  renommée 
fort  odieuse,  et  ce  fut  peut-être  par  une  sorte  de  ven- 
geance poétique,  que  les  romanciers  du  douzième 
siècle  attribuèrent  ses  exploits  à  son  petit-fils. 

Ce  n'est  pas  que  Charles  Martel  ne  figure  parfois 
dans  les  épopées  karlovingiennes  ;  mais  la  manière 
dont  il  y  figure  est  plus  propre  à  confirmer  qu'à  dé- 
truire la  conjecture  que  je  viens  d'énoncer.  Il  n'y 
figure  que  par  un  anachronisme  monstrueux  dans  des 
événemenls  qui  appartiennent  au  règne  de  Charles 
le  Chauve ,  et  le  rôle  qu'on  lui  fait  jouer  dans  ces 
événements  est  celui  d'un  despote  capricieux  qui 
force  un  brave  seigneur,  un  chef  héroïque  à  se  ré- 
volter contre  lui.  S'il  n'y  a  pas  dans  ces  violations  de 
l'histoire  une  sorte  de  malveillance  et  de  rancune 
poétiques,  il  y  a  du  moins  une  fatalité  singulière.  I 
est  étrange  que,  dans  des  romans  dont  l'intention 
principale  était  de  célébrer  les  victoires  des  chré- 
tiens sur  les  musulmans,  on  ne  rencontre  pas  le  nom 
du  chef  qui  gagna  la  bataille  de  Poitiers,  qui  chassa  les 
Arabes  de  la  Provence,  et  leur  enleva  tout  ce  qu'ils 
possédaient  dans  la  Gaule. 

Suivant  leur  système  et  leur  parti  pris  de  transfor- 
mer en  musulmans  tous  les  peuples  avec  lesquels 
Charlemagne  fut  en  hostilité,  ils  changèrent  en  Sar- 
rasins, en  Maures  d'Espagne,  les  Lombards  et  les 
Grecs  de  la  basse  Italie,  auxquels  le  monarque  franc 
fit  aussi  la  guerre.  Ils  composèrent  sur  cette  guerre 


2C0  HISTOIRK    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

divers  romans  dont  le  plus  remarquable  fut  nommé 
le  roman  d'Aspremont.  Ce  nom  appartient  à  la  géo- 
graphie imaginaire  ou  arbitraire  des  romanciers  dont 
j'aurai  plus  d'une  occasion  de  parler  pour  en  signaler 
la  singularité  et  les  inconvénients  :  il  désigne  une 
montagne  qui  occupe  une  grande  place  dans  le  ro- 
man, et  qui  ne  peut  être  qu'une  des  parties  méri- 
dionale de  l'Apennin.  Le  romancier  en  fait  un  ta- 
bleau sur  l'eiïet  duquel  il  est  évident  qu'il  comptait 
beaucoup,  et  ce  tableau  prouve  que  les  romanciers 
du  moyen  âge  faisaient,  en  géographie,  des  transpo- 
sitions analogues  à  celles  qu'ils  faisaient  en  histoire. 
lis  font  leur  Aspremont  si  haut,  si  difficile  à  tra- 
verser, d'un  aspect  si  sauvage;  ils  le  remplissent  de 
précipices  si  profonds,  de  torrents  si  terribles,  ils  y 
entassent  tant  de  glaces  et  de  neiges,  qu'il  y  a  tout 
lieu  de  croire  qu'ils  ont  transporté  à  l'Apennin,  et 
en  les  exagérant  encore,  les  images  qu'ils  avaient  pu 
se  faire  de  certaines  parties  des  Alpes. 

Tel  est,  autant  qu'il  m'a  été  possible  de  le  tracer, 
le  cercle  général  des  événements,  des  traditions, 
des  fictions,  dans  lequel  roulent  les  romans  des 
douzième  et  Ireizième  siècles  où  Charlemagne  figure 
en  personne  comme  l'adversaire  et  le  vainqueur  des 
Sarrasins  d'Espagne  ou  d'Orient.  Nous  verrons  tout 
à  l'heure  jusqu'à  quel  point  le  caractère  que  les 
auteurs  de  ces  romans  donnent  généralement  au  mo- 
narque répond  à  l'idée  des  grandes  choses  faites 
par  lui. 

Outre  ces  romans,  il  y  en  a  d'autres  également 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  261 

destinés  à  célébrer  les  victoires  des  chrétiens  sur  les 
musulmans,  mais  où  n'agissent  ni  Charlemagne,  ni 
aucun  autre  roi  karlovingien,  et  dont  les  chefs  par- 
ticuliers sont  les  héros.  Tels  sont  ceux  en  grand 
nombre,  et  la  plupart  fort  intéressants,  où  figurent 
Aimeri  de  Narbonne,  Guillaume  le  Pieux,  et  d'autres 
personnages,  historiques  ou  non,  également  fameux 
chez  les  poêles  des  douzième  et  treizième  siècles,  par 
des  exploits  réels  ou  supposés  contre  les  Arabes 
d'Espagne. 

Il  n'y  a  aucune  raison  pour  faire  de  ces  romans 
une  classe  à  part  :  Us  sont  inspirés  pjr  le  même  mo- 
tif général  que  les  précédents,  et  conçus  dans  le 
même  esprit.  Ils  ont  tous,  sinon  précisément  le  même 
degré,  du  moins  le  même  fonds  de  vérité  historique  : 
ils  sont  tous  l'expression  plus  ou  moins  idéalisée, 
plus  ou  moins  merveilleuse  dans  les  accessoires, 
d'un  seul  et  même  fait,  de  la  longue  lutte  des  popu- 
lations chrétiennes  de  la  Gaule  contre  les  populations 
musulmanes  de  l'Espagne  et  de  l'Afrique,  durant  les 
huitième  et  neuvième  siècles. 

J'ai  dit  que  presque  tous  ces  romans  furent  com- 
posés du  commencement  du  douzième  siècle  à  la  fin 
du  treizième,  c'est-à  dire  dans  la  plus  brillante  pé- 
riode de  la  chevalerie. 

J'aurais  pu  dire  tout  aussi  bien  qu'ils  furent  com- 
posés dans  la  période  des  croisades  comprise  dans  ces 
deux  siècles;  mais  on  a  dit  plus,  l'on  a  avancé  qu'ils 
avaient  été  composés  à  propos  des  croisades  et  dans 
la  vue  de  les  favoriser.  Le  fait  est  que  la  tendance 


262  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

générale  des  romans  dont  il  s'agit  était  favorable 
aux  croisades,  et  si  l'on  s'était  borné  à  dire  que  le 
zèle  pour  celles-ci  fut  pour  quelque  chose  dans  la 
popularité  des  romans ,  en  fit  peut  être  faire  ou  re- 
faire quelques-uns,  on  aurait  dit  une  chose  de  peu 
d'importance,  mais  vraisemblable. 

Si  l'on  a  voulu  dire  que  ce  fut  uniquement  ^ 
expressément  dans  l'intention  de  favoriser  les  croi- 
sades que  furent  inventés  et  composés  les  romans 
où  l'on  chantait  les  anciennes  guerres  des  chrétiens 
de  la  Gaule  avec  les  musulmans  d'outre  les  Pyrénées, 
on  a  dit  une  chose  qui  est  également  contre  la  vrai- 
semblance et  contre  la  vérité.  Il  est  impossible  de 
concevoir  l'existence  de  ces  romans,  si  on  les  suppose 
brusquement  inventés  et  pour  ainsi  dire  de  toutes 
pièces,  trois  ou  quatre  siècles  après  les  événements 
auxquels  ils  se  rapportent.  On  ne  peut  les  concevoir 
que  comme  l'expression  d'une  tradition  vivante  et 
continue  de  ces  mêmes  événements;  si  au  douzième 
siècle  le  fil  de  ces  traditions  avait  été  rompu,  il  au- 
rait été  impossible  de  le  renouer  et  d'y  rattacher  la 
foi  et  l'intérêt  populaires. 

On  a  d'ailleurs  la  preuve  positive  et  directe  qœ 
€8  fil  n'avait  pas  été  rompu,  et  que  les  romans  du 
douzième  siècle  où  il  s'agit  des  guerres  antérieures 
des  chrétiens  avec  les  Arabes  d'Espagne  se  rattachent 
è  d'autres  productions  poétiques  sur  le  même  sujet, 
productions  dont  quelques-4ines  remontent  aux  com- 
mencements du  neuvième  siècle  comme  nous  le  ver- 
wm  ailleurs.  En  un  mot,  il  n'y  a  aucun  moyen  de 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  263 

concilier  avec  les  notions  les  plus  intéressantes  et 
les  plus  certaines  que  l'on  ait  sur  la  marche  et  les  dé^ 
veloppements  naturels  de  l'épopée,  l'hypothèse  qui 
donnerait  pour  motif  unique  et  absolu  de  l'invention 
des  romans  karlovingiens  un  dessein  religieux  ou 
politique  de  seconder  le  mouvement  des  croisades. 

Je  viens  maintenant  à  d'autres  romans  que  l'on 
comprend  d'ordinaire,  ainsi  que  les  précédents, 
parmi  les  romans  du  cycle  de  Charlemagne,  ou, 
comme  on  peut  dire  plus  exactement,  du  cycle  kar- 
lovingien.  Cette  dénomination  générale  convient  eu 
effet  à  ces  romans,  en  ce  sens  que  ce  sont  aussi  des 
princes  karlovingiens  qui  y  figurent.  Mais  le  motif 
historique  en  est  non-seulement  différent  de  celui 
des  premiers,  il  y  est  en  quelque  sorte  opposé,  et  dès 
lors,  dans  quelque  classe  qu'on  les  range,  ces  romans 
formeront  un  groupe  tout  à  fait  à  part  de  tout  autre. 

Le  morcellement  de  la  monarchie  franke  dans  la 
Gaule  fut  la  suite  et  le  résultat  d'une  lutte  très-vive 
enlre  les  monarques  et  ceux  de  leurs  officiers  aux- 
quels ils  étaient  obligés  de  confier  le  gouvernement 
des  provinces.  Cette  lutte  fut  longue  et  les  chances 
en  furent  très-diverses.  Si  en  définitive  les  chefs  ré- 
vol  tés  furent  victorieux,  ils  eurent,  dans  le  cours  de 
la  lutte,  de  terribles  revers,  de  grandes  catastrophe^ 
à  essuyer.  A  ne  voir  que  le  péril  qu'ils  couraient, 
que  les  efforts  qu'il  leur  fallait  faire  pour  réussir, 
que  les  justes  raisons  qu'ils  avaient  parfois  de  s^ 
plaindre  des  rois  et  de  leur  résister,  on  ne  peut  nier 
qu'il  n'y  eût  dans  leurs  entreprises  quelque  cho^ç 


26i  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE, 

d'héroïque  et  de  poétique,  et  il  serait  étonnant  que 
l'épopée  à  demi  barbare  du  douzième  siècle  ne  s'en 
fût  pas  emparée  comme  d'un  thème  fait  pour  elle. 
Aussi  s'en  empara-t-elle  de  bonne  heure,  et  c'est  du 
parti  qu'elle  en  tira  que  j'aurais  besoin  de  donner 
quelque  idée. 

Il  existe  encore  aujourd'hui  plusieurs  de  ces  ro- 
mans qui  roulent  sur  des  incidents  de  celte  lutte  des 
rois  contre  leurs  ducs  ou  leurs  comtes  rebelles. 
Quelques-uns  de  ces  incidents  sont  célèbres  dans  l'his- 
toire, d'autres  y  sont  inconnus  et  peut-être  de  pure 
invention.  C'est  tantôt  Charles  Martel,  tantôt  Louis 
le  Débonnaire,  beaucoup  plus  souvent  Charlemagne 
qui  figurent  dans  ces  romans ,  comme  souverains, 
comme  adversaires  des  chefs  révoltés. 

Ceux  de  ces  mêmes  romans  qui  roulent  sur  les 
guerres  de  Gérard  de  Vienne  ou  de  Roussill on  contre 
Charles  le  Chauve  sont  des  plus  anciens  et  des  plus 
célèbres.  On  en  connaît  trois  ou  quatre,  où  le  même 
sujet  est  traité  d'autant  de  manières  différentes  : 
Tune  de  ces  rédactions,  indubitablement  la  plus  an- 
cienne des  quatre,  en  est  aussi  h  tous  égards  la  plus 
remarquable  ;  mais  je  m'abstiens  d'en  parler  da- 
vantage ici,  devant  en  donner  ailleurs  une  analyse 
suivie  et  détaillée. 

Un  roman  du  même  genre,  quoique  moins  inté- 
ressant et  moins  célèbre,  est  celui  de  Gaydon,  duc 
d'Angers,  un  des  paladins  échappés  au  désastre  de 
Roncevaux.  Charlemagne  se  brouilla  assez  sottement 
avec  lui  par  les  intrigues  d'un  certain  Thiebaut  d'As- 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE    PROVENÇALE.  266 

premont,  frère  de  ce  Ganelon,  qui  avait  machiné  la 
mort  de  Roland  et  des  douze  pairs.  Gaydon,  après 
maint  avantage  remporté  sur  Charlernagne,  est  as- 
siégé dans  les  murs  d'Angers;  mais  la  Lrouillerie 
n'est  pas  poussée  aux  dernières  extrémités  :  elle  se 
termine  par  une  paix  glorieuse  pour  Gaydon,  et  par 
la  punition  du  traître  qui  avait  mis  le  paladin  aux 
prises  avec  l'empereur. 

Un  comte  de  Toulouse  ou  de  Saint-Gilles,  nommé 
Èlie,  est  représenté  de  môme,  dans  un  autre  roman, 
comme  la  victime  des  calomnies  d'un  autre  traître 
nommé  Macaire.  Louis  le  Débonnaire  chasse  impi- 
toyablement et  stupidement  le  pauvre  comte  qui  lai 
avait  sauvé  plusieurs  fois  la  vie  et  l'honneur,  dans 
ses  guerres  contre  les  Sarrasins.  Le  proscrit,  dé- 
pouillé de  tout,  est  obligé  de  fuir  à  pied,  comme  un 
mendiant,  avec  sa  femme  sur  le  point  d'accoucher. 
Il  ne  trouve  de  refuge  qu'auprès  d'un  vieil  ermite, 
dans  une  forêt  des  landes  de  Bordeaux.  Il  passa  là 
vingt  ans  dans  la  plus  profonde  misère.  iMais  au  bout 
de  ce  terme,  il  envoie  Aiol,  le  fils  dont  sa  femme  est 
accouchée  dans  l'ermitage,  chercher  fortune  par  le 
monde.  Aiol  se  dislingue  par  des  exploits  merveil- 
leux au  service  de  l'empereur  Louis  et  obtient  la 
réintégration  de  son  père  dans  les  domaines  qui  lui 
avaient  été  injustement  enlevés. 

Je  pourrais  indiquer  plusieurs  autres  romans  du 
même  genre  et  tenant  tous  au  même  motif  histo- 
rique, bien  que  l'on  ne  puisse  dire  s'il  y  a  quelque 
chose  de  vrai  dans  le  fait  particulier  qui  en  est  le 


266  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

sujet.  Mais  je  me  bornerai  à  en  signaler  encore 
un  qui  mérite  à  tous  égards  plus  d'attention  ;  c'est 
le  roman  des  quatre  fils  d'Aymon,  ou  de  Renaud  de 
Moutauban. 

Ce  roman  mutilé ,  dénaturé,  décomposé  dans  les 
bibliothèques  bleues,  jouit  encore  d'une  grande  po- 
pularité en  France  et  en  Allemagne.  Il  n'a,  je  crois, 
aucun  fondement  historique  :  c'est,  selon  toute  ap- 
parence, la  pure  expression  poétique  du  fait  géné- 
ral, dont  d'autres  romans  du  même  genre  ne  repré- 
sentent que  des  cas  particuliers.  Le  caractère  de 
Renaud  me  paraît  l'idéal  du  caractère  chevaleresque 
dans  le  vassal  en  lutte  avec  son  suzerain. 

Le  romancier  fait  naître  son  héros  d'une  race  ac- 
coutumée à  braver  Charlemagne.  Il  le  fait  neveu  de 
ce  même  Gérard  de  Roussillonqui  a  si  souvent  guer^ 
royé  contre  le  monarque,  et  de  Beuvesd'Aigremont, 
qui  ne  l'a  jamais  reconnu.  C'est  une  manière  d'aur 
noncer  d'avance  que  ce  héros  n'aura  point  de  com- 
plaisance servile  pour  Charlemagne.  Du  reste,  c'est 
ce  dernier  qui  a  tort  dans  la  querelle  qui  amène  la 
guerre  sujet  du  roman  ;  et  dans  le  cours  de  la  guerre, 
c'est  le  chevalier  révolté  qui  fait  tout  ce  qui  se  fait 
d'héroïque,  de  hardi,  de  glorieux  :  le  monarque  a 
pour  lui  la  supériorité  de  la  force  matérielle,  voilà 
tout,  et  encore  cette  supériorité,  si  grande  qu'elle 
soit,  ne  le  dispense-t-elle  pas  de  recourir  à  la  tra- 
hison. Renaud  et  ses  frères  sont  réduits  de  temps  à 
autre  aux  situations  les  plus  désespérées  ;  ils  sont 
proscrits;  ils  n'ont  d'autre  asile  que  les  bois  ou  les 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  267 

cavernes,  d'autre  nourriture  que  des  feuilles  et  des 
racines,  d'autre  vêtement  que  le  fer  de  leur  armure. 
Il  n'y  a  point  de  privation,  point  de  douleur  que  le 
romancier  ne  leur  fasse  souffrir.  Il  semble  avoir 
peur  de  ne  pas  inspirer  assez  d'admiration  pour  leur 
constance,  de  ne  pas  exciter  pour  eux  tout  ce  qu'il 
y  a  de  plus  vif  et  de  plus  poignant  dans  la  pitié. 
Quanta  Charlemagne,  peu  lui  importe  qu'on  le  trouve 
dur  et  barbare  dans  la  prospérité,  après  l'avoir  vu 
désolé  et  criard  dans  les  revers.  C'est  Renaud,  c'est 
le  chevalier,  c'est  le  seigneur  deMontauban,  ce  n'est 
pas  le  monarque  qu'il  a  voulu  peindre ,  faire  aimer 
et  admirer. 

La  plupart  des  romans  de  cette  classe  furent  écrits 
sous  l'influence  plus  ou  moins  directe,  sous  le  pa- 
tronage des  seigneurs  féodaux  grands  et  petits,  des- 
cendants de  ces  anciens  chefs  qui ,  sur  la  fin  de  la 
seconde  race,  avaient  morcelé  la  monarchie  karlo- 
vingienne.  L'esprit  des  pères  avait  passé  aux  enfants: 
l'unité  monarchique  que  les  premiers  avaient  dé- 
truite, les  seconds  luttaient  de  leur  mieux  pour 
l'empêcher  de  se  refaire  ;  et  les  poètes  romancier» 
des  douzième  et  treizième  siècles ,  en  célébrant  les 
rébellions  des  ducs  et  des  comtes  karlovingiens,  iQlat- 
taient  et  secondaient  réellement  l'orgueilleuse  obs- 
tination des  ducs  et  des  comtes  de  leur  temps  à  se 
maintenir  indépendants  du  pouvoir  royal.  Dans  ce 
«ens  l'épopée  karlovingienne  était,  pourrait-on  dire, 
loute  féodale,  et  l'héroïsme  qu'elle  célébrait  le  mieux 
et  k  plus  volontiers,  était  l'héroïsme  barbare,  l'bé^ 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

roïsme  individuel,  agissant  pour  son  propre  compte, 
n'ayant  d'autre  but  que  sa  propre  gloire,  plutôt  que 
l'héroïsme  civilisé  agissant  dans  des  vues  désinté- 
ressées d'ordre  général. 

Cette  disposition  des  poètes  romanciers  à  favori- 
ser les  tendances  de  l'esprit  féodal,  leur  est  si  natu- 
relle, qu'elle  les  domine  à  leur  insu;  elle  se  fait 
souvent  sentir  jusque  dans  celles  de  leurs  composi- 
tions où  l'on  ne  peut  douter  que  leur  but  ne  fût  de 
célébrer  des  monarques  et  particulièrement  Charle- 
magne.  A  la  manière  dont  ils  peignent  son  carac- 
tère et  le  mettent  en  action,  on  est  autorisé  à  croire 
qu'ils  l'ont  conçu,  moins  comme  but,  que  comme 
un  moyen  commode  de  donner  à  leurs  inventions 
une  unité  constante  et  pour  ainsi  dire  convenue. 
Leur  Charlemagne  donne  parfois  de  bons  coups 
d'épée;  il  est  on  ne  peut  plus  zélé  pour  le  triomphe 
de  la  foi  ;  il  impose  souvent  par  l'appareil  de  puis- 
sance matérielle,  par  Téclat  de  renommée  qui  l'en- 
vironne; mais  il  a  parfois  aussi  des  emportements  et 
des  caprices  peu  convenables  à  sa  dignité  ;  il  est  sou- 
vent d'une  crédulité  outre  mesure  et  se  laisse  trom- 
per avec  une  facilité  visible  par  les  conseillers  per- 
fides qui  veulent  lui  jouer  de  mauvais  tours  à  lui  ou 
à  quelqu'un  de  ses  fidèles  paladins.  Il  est  d'ordi- 
naire fort  embarrassé  dans  les  circonstances  difficiles, 
et  l'on  ne  voit  guère  ce  qu'il  ferait,  s'il  n'y  avait  là  de 
vieux  ducs  plus  habiles  que  lui  pour  lui  dire  ce  qu'il 
faut  faire.  En  un  mot,  il  se  fait  autour  de  lui ,  à  son 
profit  et  sans  qu'il  s'en  mêle,  des  merveilles  de  bra- 


HISTOIRE   DE   LA    POESIE   PROVENÇALE.  269 

voure  et  d'audace  :  on  peut  bien  supposer  qu'il  les 
inspire;  mais  on  ne  voit  pas  dans  son  caractère  la 
raison  de  cet  ascendant. 

Ces  observations  m'amènent  à  considérer  la  ma- 
nière dont  les  idées  et  les  mœurs  chevaleresques 
sont  traitées  dans  les  épopées  karlovingiennes.  C'est 
un  des  côtés  par  lesquels  ces  épopées  sont  plus  ou 
moins  historiques.  Il  est  intéressant  de  savoir  jus- 
qu'à quel  point  et  dans  quel  sens  elles  le  sonl. 

Les  romans  de  la  Table-Ronde  sont  une  expres- 
sion de  la  chevalerie  plus  complète,  plus  positive  et 
plus  dclaillée  que  les  romans  karlovingiens.  Aussi 
n'est-ce  qu'à  propos  des  premiers,  que  je  pourrai  ex- 
poser convenablement  l'ensemble  de  ce  que  j'ai  à 
dire  sur  les  rapports  des  romans  chevaleresques  des 
douzième  et  treizième  siècles,  avec  les  institutions  et 
les  idées  de  la  chevalerie.  Je  ne  ferai  maintenant 
à  ce  sujet  que  des  observations  destinées  à  avoir  ail- 
leurs leur  suite  et  leur  complément,  mais  qui,  dans 
la  mesure  et  la  portée  qu'elles  peuvent  avoir  ici ,  y 
sont  convenables  ou  nécessaires. 

Le  système  des  idées  et  des  mœurs  chevaleresques 
comprenait  deux  points  principaux,  parfaitement 
distincts,  bien  qu'intimement  liés  l'un  à  l'autre.  Il 
comprenait  tout  ce  qui  concernait  l'exercice  delà  va- 
leur guerrière,  d'un  côté;  de  l'autre,  la  manière 
d'entendre  et  de  faire  Tamour. 

Pour  ce  qui  touche  au  premier  point,  on  a  déjà  pu 
voir,  par  ce  que  j'ai  dit  des  romans  du  cycle  karlovin- 
gien ,  qu'ils  sont  un  tableau  poétique  très-fidèle  de 


270  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

la  bravoure  chevaleresque ,  surtout  aux  premières 
époques  de  la  chevalerie,  lorsque  l'institution  était 
encore  principalement  religieuse,  encore  soumise  à 
l'influence  età  la  direction  de  l'autorité  ecclésiastique-. 
La  première  condition  de  cette  bravoure  était  de 
s'exercer  au  profit  de  la  religion  et  de  la  foi,  contre 
les  Sarrasins.  C'était  par  ce  motif,  par  ce  caractère 
religieux,  que  l'exaltation  et  les  prodiges  du  courage 
chevaleresque^prenaient  de  la  vraisemblance,  à  des 
époques  d'enthousiasme  et  de  croyance,  où  l'on  se 
figurait  Dieu  intervenant  à  chaque  instant  dans  des 
affaires  que  l'on  tenait  sérieusement  pour  les  siennes. 
Tel  exploit  de  guerre  que  l'on  aurait  révoqué  en 
doute,  en  le  considérant  en  lui-môme  et  d'une  ma- 
nière abstraite,  devenait  croyable  par  cela  seul  qu'il 
était  fait  contre  des  païens,  contre  des  hommes  qui 
croyaient  à  Mahomet.  A  cette  unique  condition  de 
les  mettre  aux  prises  avec  des  infidèles ,  le  poëte  ro- 
mancier pouvait  aventurer  impunément  ses  pala- 
dins et  ses  chevaliers  dans  les  situations  les  plus  dif- 
ficiles, leur  faire  entreprendre  et  exécuter  tout  ce 
que  lui-même  avait  pu  imaginer. 

En  ce  sens  donc,  c'est-à-dire  quant  à  ce  qui  tient 
à  la  bravoure  guerrière  etàl'espritreligieux.le  cham- 
pion des  romans  karlovingiens  est  bien  l'idéal  du 
chevalier  du  douzième  siècle  et  du  treizième.  Quant 
au  raffinement  moral,  quant  à  la  manière  de  com- 
prendre et  de  faire  l'amour,  ce  n'est  plus  la  même 
chose  ;  et  il  y  a  sur  ce  point  des  distinctions  impor- 
tantes à  établir. 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  ^71 

En  général ,  l'amour  joue  un  bien  moins  grand 
rôle  dans  les  romans  karlovingiens  que  dans  ceux 
de  la  Table-Ronde  et  il  ne  joue  pas  à  beaucoup  près 
le  même  rôle  dans  tous. 

Parmi  ces  romans  il  en  est  quelques-uns,  des  meil- 
leurs comme  des  plus  mauvais,  où  le  peu  qui  se 
trouve  d'amour  est  traité  selon  les  idées  les  plus  dé- 
licates et  les  plus  pures  du  système  de  la  galanterie 
chevaleresque  du  Midi,  tel  que  je  l'ai  exposé  plus 
haut.  Dans  ce  système,  l'amour  est  une  affection  dé- 
gagée de  toute  sensualité ,  ou  du  moins  de  ce  genre 
et  de  ce  degré  de  sensualité  qui  en  émousse  d'or- 
dinaire Texaltation  et  le  charme  moral.  C'esU l'u- 
nion sentimentale  d'une  dame  et  d'un  chevalier 
qui  fait  pour  lui  plaire,  pour  mériter  d'être  aimé 
d'elle,  tout  ce  qu'il  y  a  de  glorieux  et  de  noble  à  faire 
pour  un  homme.  Cet  amour  ne  peut  pas  exister  dans 
le  mariage;  mais  il  n'offense  pas  le  mariage  ;  et  une 
dame  peut,  sans  être  infidèle  à  son  époux,  avoir  un 
chevalier  qui  soit  l'objet  de  ses  plus  douces  et  de  ses 
plus  tendres  pensées. 

Tel  est,  autant  qu'on  peut  le  résumer  en  quelques 
mots ,  le  système  d'amour  et  de  galanterie  que  les 
troubadours  et  leurs  imitateurs  ont  tourné  et  re- 
tourné en  tous  sens,  dans  leurs  compositions  ly- 
riques. C'est  exactement  le  même  qui  se  retrouve, 
bien  qu'épisodiquement  et  sans  y  occuper  beau- 
coup de  place,  dans  quelques  romans  du  cycle  kar- 
lovingien. 

Mais,  dans  la  plupart  de  ces  mômes  romans,  il  n'y 


272  HISTOIRE   DE   LA    POESIE    PROVENÇALE. 

a  aucune  apparence  de  cet  amour  systématique, 
exalté  et  déliccit,  principe  suprême  de  tout  honneur, 
de  toute  vertu.  Ce  n'est  pas  qu'il  ne  s'y  trouve  des 
dames,  des  filles  d'émir,  de  roi,  d'empereur,  toutes 
aussi  jeunes  et  aussi  belles  qu'on  peut  le  souhaiter, 
et  toutes  fort  enclines  à  l'amour;  mais  elles  l'en- 
tendent et  le  font  à  leur  manière ,  avec  leur  carac- 
tère, et  à  parler  franchement,  il  n'y  a  rien  d'aussi 
peu  chevaleresque,  du  moins  dans  le  sens  déter- 
miné, dans  le  sens  provençal  de  ce  terme. 

Les  romanciers  karlovingiens  étaient  tellement 
accoutumés  à  peindre  la  force  et  l'audace  viriles, 
que  Jours  portraits  de  femmes  se  sont  fréquemment 
ressentis  de  cette  habitude.  Au  lieu  des  vierges  gra- 
cieusement timides  et  sauvages  que  l'on  pouvait 
s'attendre  à  rencontrer  dans  leurs  tableaux,  on  y 
trouve,  pour  l'ordinaire,  des  princesses  qui  se  pas- 
sionnent à  la  première  vue,  pour  le  premier  cheva- 
lier jeune  et  brave  qu'elles  voient  de  près  ou  de  loin; 
qui  lui  déclarent  franchement  leurs  désirs,  bien 
avant  que  celui-ci  ait  pu  s'en  douter,  et  ne  reculent 
devant  aucun  obstacle  pour  arriver  à  l'accomplisse- 
ment de  leurs  vœux.  Faut-il  pour  cela  abandonner 
ou  trahir  leur  père,  leur  mère?  elles  les  abandonnent 
et  les  trahissent.  Faut-il  se  délivrer,  par  le  meurtre, 
de  quelque  prétendant  incommode ,  de  quelque 
courtisan  opposé  à  leurs  desseins?  elles  s'en  dé- 
livrent. Faut-il  changerdereligion?elles  en  changent. 
Rien  ne  leur  coûte.  Elles  ont  de  la  force,  de  la  réso- 
lution pour  tout.  Elles  n'ont  qu'une  terreur,  celle 


HISTOIRE   DE    LA    POESIE   PROVENÇALE.  273 

de  n'être  pas  assez  tôt  au  pouvoir  de  celui  à  qui  elles 
se  sont  données. 

C'est  surtout  aux  princesses  sarrazines  que  les  ro- 
manciers ont  attribué  cetle  énergique  simplicité  de 
caractère  qu'elles  portent  dans  l'amour.  S'ils  ne  l'a- 
vaient jamais  donné  qu'à  des  princesses  non  chré- 
tiennes, on  pourrait  leur  supposer  en  cela  une  in- 
tention, sinon  juste,  au  moins  ingénieuse  et  pro- 
fonde; on  pourrait  se  figurer  qu'ils  supposèrent  la 
grâce  et  la  pudeur  féminines  impossibles,  ou  tout 
au  moins  très-difficiles,  hors  du  christianisme.  Mais 
on  s'assure  bien  vite  qu'ils  n'eurent  point  une  idée 
si  raffinée,  quand  on  voit  comment  ils  peignent  des 
princesses  chétiennes,  les  filles  de  ces  mêmes  chefs, 
infatigables  adversaires  des  Sarrazins.  J'aurai  l'occa- 
sion de  citer,  dans  le  développement  de  ce  cours, 
plusieurs  traits  en  preuve  de  ce  que  je  ne  puis 
qu'énoncer  ici  d'une  manière  générale.  Mais  il  ne 
sera  peut-être  pas  hors  de  propos  d'en  rapporter, 
dès  à  présent,  un  qui  pourrait  au  besoin  tenir  lieu 
de  plusieurs  autres. 

Je  le  tire  du  roman  d'Aiol,  que  j'ai  déjà  nommé 
tout  à  l'heure  et  dont  il  est  possible  que  j'aie  par  la 
suite  l'occasion  de  citer  d'autres  passages.  Aiol , 
fils  d'Elie,  comte  de  Saint-Gilles,  proscrit  et  réduii 
à  vivre  dans  une  forêt  avec  un  ermite ,  a  quitté  son 
père  pour  venir  chercher  fortune  à  la  cour  de 
Louis  le  Débonnaire.  Il  arrive  à  Orléans,  où  est  la 
cour,  mais  si  mal  accoutré,  si  mal  armé,  que  tous 
les  petits  garçons  de  la  ville  le  poursuivent  de 
H.  18 


274'  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

huées.  La  comtesse  Ysabeau  et  sa  fille  Luziane, 
qui  le  voient  de  la  fenêtre  de  leur  palais,  sont  frap- 
pées de  sa  bonne  mine,  qui  perce  à  travers  la  mi- 
sère grotesque  de  son  costume  ;  elles  lui  font  offrir 
Thospitalité,  que  le  pauvre  jeune  aventurier  accepte 
de  bon  cœur.  Après  un  magnifique  souper,  on  le 
mène  coucher  dans  un  lit  superbe  que  Luziane  a 
voulu  faire  elle-même.  Elle  n'a  pas  eu  beaucoup  de 
temps  pour  devenir  amoureuse  du  jeune  étranger; 
mais  celui  qu'elle  a  eu,  elle  l'a  bien  employé.  On 
peut  en  juger  par  le  passage  suivant,  que  je  demande 
la  permission  de  citer  dans  toute  sa  naïveté  ;  et  pour 
cela,  il  est  indispensable  de  le  citer  textuellement. 
Le  roman  est  français  :  je  ne  changerai  aux  vers 
de  l'original  que  quelques  mots  qui  seraient  diffi.- 
cilement  compris.  Le  lit  est  fait,  minutieusement 
décrit,  il  ne  s'agit  plus  que  d'y  mettre  Aiol;  c'est 
encore  Luziane  qui  s'est  chargée  de  ce  soin  : 

«  Aiol  en  appela,  si  li  a  dit  : 
»  Damoiseau,  venez  ça,  huimais  dormir. 
»  Par  le  poing  le  mena  jusques  au  lit, 
»  Puis  le  fit  déchausser,  nud  dévêtir; 
»  Et  quand  il  se  coucha  bien  le  couvrit. 


»  Doucement  le  tâtonne  la  demoiselle, 

»  Elle  lui  mit  la  main  à  la  maisele  (joue), 

»  Oiez  que  doucement  elle  l'appelé  : 

»  Toume2-vous  donc  vers  moi,  jouvente  belle  (beau  jeune  homme), 

»  Si  vous  voulez  baiser  >oa  autre  jeu  SsAte; 

»  J'ai  fort  en  mon  désir  que  je  vous  serve. 

»  Je  n'eus  oncques  ami  en  nulle  terre. 

»  Un  penser  m'est  venu,  vo*re  vent  Mre, 

»  S'il  vous  vient  à  plaisir  ^u«  je  V'OUs  serve. 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  275 

»  Belle,  ce  dit  Aiol,  le  roi  céleste 
j»  Qui  fit  et  vent  et  mer  et  ciel  et  terre, 
»  Vous  rende  tout  le  bien  que  vous  me  faites  ; 
»  Mais  allez  vous  coucher,  bien  en  est  terme  (temps), 
M  Là-bas  en  votre  chambre  avec  vos  femmes, 
»  Jusqu'à  ce  que  demain  l'aube  paraisse. 

M  Vous  saurez  de  mon  cœur,  moi  de  votre  être  (de  votre  état,  de  votre 
j»  Tout  cela  sera  bien  conté  demain  au  vôpre.  [santé)  ; 

»  Mais  attendre  ne  plaist  à  Luziane, 
M  La  pucelle  s'en  va  le  cœur  iré  (chagrin), 
»  En  sa  chambre  elle  rentre,  Fuis  (la  porte)  a  fermé  ; 
»  Mais  elle  n'y  peut  dormir  ni  reposer  : 
»  Toute  nuit,  elle  parle,  en  son  penser  : 
»  Damoiseau,  fort  vous  ôtes  gentil  et  ber  (brave), 
)»  Mais  je  ne  vis  homme  de  votre  aé  (âge) 
»  Qui  ne  voulût  femme  vers  lui  tourner. 
•>  Bien  pouvez  être  moine  si  vous  voulez, 
»  Allez  prendre  l'habit;  pour  qu'attendez?  » 

Une  telle  manière  de  sentir  l'amour  ne  laissait 
guère  lieu  aux  délicatesses ,  aux  subtilités ,  aux  con- 
i^ntions  de  la  galanterie  chevaleresque.  Parmi  les 
romans  karlovingiens,  il  y  en  a  sans  doute  où  les 
jprincesses  ne  réduisent  pas  l'amour  à  des  termes 
aussi  simples  et  aussi  rapprochés  que  Luziane;  mais 
dans  ceux  même  où  elles  montrent  plus  de  retenue 
et  de  modestie,  il  s'en  faut  bien  qu'elles  paraissent 
avoir  la  moindre  prétention  au  genre  de  culte  que 
les  femmes  pouvaient  exiger  et  exigeaient  en  effet  très- 
iouvent  dans  le  système  chevaleresque  de  l'amour. 

Sur  ce  point  donc,  la  plupart  des  romans  du 
cycle  karlovingien  sont  en  contradiction  avec  les 
idées  et  les  mœurs  dominantes  de  l'époque  à  la- 
quelle ils  ont  été  composés  ;  et  la  contradiction  ne 
le  bome  pas  à  ce  seul  point. 


276  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

Il  y  a  généralement  dans  les  mœurs  de  ces  ro- 
mans une  teinte  de  dureté  et  de  grossièreté  qui  n'é- 
tail  déjà  plus  dans  celles  du  douzième  et  du  treizième 
siècle,  surtout  parmi  les  classes  chevaleresques.  Ils 
sont  pleins  de  traits  qui  se  rapportent  à  une  barba- 
rie plus  franche  et  plus  décidée,  de  traits  que  l'on 
ne  peut  guère  se  défendre  de  regarder  comme  des 
réminiscences  du  caractère  frank,  à  l'époque  des  agi- 
tations et  des  mouvements  de  la  conquête.  Ce  qui 
a  rapport  aux  ambassades  et  aux  défis  de  guerre  en 
offre  un  exemple  extrêmement  remarquable ,  en  ce 
qu'il  est  fort  général.  Une  des  plus  hautes  marques 
d'intrépidité  que  puisse  donner  un  brave  champion, 
de  quelque  nation  et  de  quelque  foi  qu'il  soit,  c'est 
d'accepter  un  message  de  son  chef  pour  le  chef  en- 
nemi; et  en  effet  l'entreprise  est  toujours  des  plus 
périlleuses.  Il  est  convenu,  dans  les  principes  d'hon- 
neur établis,  que  le  message  doit  être  le  plus  dur  et 
le  plus  insolent  possible  :  et  celui  qui  le  reçoit 
prouve  d'autant  mieux  sa  fierté  qu'il  traite  plus  mal 
les  messagers.  S'il  a  le  courage  de  les  faire  pendre, 
c'est  un  héros.  H  y  a,  dans  les  récils  de  plusieurs 
de  ces  missions,  quelque  chose  qui  rappelle  plus 
d'une  de  celles  que  raconte  Grégoire  de  Tours  : 
l'historien  de  la  barbarie  semble  en  avoir  inspiré  les 
poêles. 

Cette  rude  simplicité,  cette  fierté  grossière  de 
mœurs  et  d'idées  qui,  sauf  certaines  nuances,  se  re- 
trouve dans  tous  les  romans  du  cycle  karlovingien  et 
en  fait  un  des  caractères  les  plus  généraux,  est  un 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  27T 

fait  très-remarquable  qui  ressortira  mieux  encore 
de  ce  que  j'ai  à  dire  de  l'exécution  poétique  de  ces 
mêmes  compositions.  J'ajouterai  seulement  ici  deux 
observations  qu'il  suggère  naturellement,  et  a  l'ap- 
pui desciuelles  il  s'en  présentera  par  la  suite  plus 
d'une  autre. 

Ce  qu'il  y  a ,  dans  les  romans  karlovingiens,  de 
plus  rude  et  de  plus  barbare  que  les  mœurs  des 
classes  chevaleresques  aux  douzième  et  treizième 
siècles,  me  semble  indiquer  expressément  que  plu- 
sieurs de  ces  romans  ont  dû  être  composés  sur  un 
fonds,  sur  des  matériaux  antérieurs,  dont  ils  n'ont 
été  qu'une  espèce  de  refonte,  avec  des  détails  et  des 
accessoires  nouveaux,  mais  dans  le  style  et  sur  le 
ton  du  sujet  et  du  fond  primitifs. 

Mais,  quelles  qu'en  fussent  la  raison  et  la  cause, 
il  est  certain  que  ces  romans  furent  toujours,  pour  le 
sujet  et  pour  la  forme,  beaucoup  plus  populaires  que 
ceux  de  la  Table-Ronde.  Tout  annonce  qu'ils  étaient 
composés  pour  le  peuple,  plutôt  que  pour  les  châ- 
teaux, et  par  des  poètes  d'un  ordre  moins  élevé  que 
les  trouvères  ou  les  troubadours  auteurs  des  chants 
lyriques  des  douzième  et  treizième  siècles.  Quand 
je  dis  des  poètes  d'un  ordre  moins  élevé,  je  ne  veux 
pas  dire  des  poètes  de  moins  de  génie;  je  veux 
dire  des  poètes  moins  élégants,  moins  raffinés  dans 
leur  langage  et  leurs  idées,  ignorant  ou  dédaignant 
les  délicatesses  de  la  galanterie  chevaleresque,  et 
conservant  de  leur  mieux,  dans  leurs  compositions, 
le  ton  et  le  goiit  d'une  vieille  école,  d'une  école 


278  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

antérieure  à  l'époque  de  la  chevalerie  et  de  la  poésie 
galante  des  troubadours . 

Il  est  certain  que  les  romans  de  la  Table-Ronde , 
et  ceux  du  cycle  karlovingie  n ,  coexistèrent  durant 
deux  siècles  au  moins;  mais  il  est  impossible  de  se 
figurer  qu'ils  fussent  également  goûtés  par  les  mêmes 
classes.  Nul  doute  qu'il  n'y  eût,  surtout  dans  le 
Midi,  beaucoup  de  petites  cours  et  de  châteaux  où. 
les  mœurs  des  paladins  et  des  princesses  que  ces  pa- 
ladins rencontraient  sur  leurs  pas  devaient  paraître 
à  peu  près  aussi  grossières  qu'elles  nous  le  paraissent 
à  nous-mêmes,  et  Ton  devait  les  y  trouver  d'autant 
plus  choquantes,  que  les  mœurs  contraires  étaient 
encore  récentes  et  peu  générales.  En  un  mot,  on  ne 
peut  concevoir  la  longue  coexistence  d'ouvrages 
d'un  caractère  et  d'un  goût  aussi  opposés  que  les 
romans  karlovingiens  et  ceux  de  la  Table- Ronde, 
sans  supposer  à  chacune  de  ces  deux  classes  un  pu* 
blic  particulier,  des  auditeurs  et  des  amateurs  de 
castes  et  d'éducation  différentes. 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROATENÇAIB.  279 

CHAPITRE  XXV. 


BOMANS   KARLO?INGIENS. 


II.  —  Composition.  Forme. 


Après  avoir  considéré  les  données  et  les  traditions 
historiques,  matériaux  priniilifs  des  romans  du  cycle 
karlovingien,  je  vais  entrer  dans  quelques  détails 
sur  l'emploi  qu'ont  fait  de  ces  matériaux  les  roman- 
ciers qui  en  ont  disposé  :  je  vais  faire  quelques  ob- 
servations sur  la  forme  et  le  caractère  poétique  de 
ces  romans,  et  tâcher  de  découvrir,  dans  cette  forme 
et  ce  caractère  ce  qui  peut  en  résulter  pour  l'his- 
lûire  générale  de  l'épopée  du  moyen  âge. 

Tous  ceux  des  romans  karlovingiens  dont  j'ai  vu 
ou  appris  quelque  chose  sont  en  vers,  et  ces  vers 
sont  de  deux  espèces,  les  uns  composés  de  deux  hé- 
mistiches de  six  syllabes  chacun,  avec  un  accent^ 
ou,  comme  on  dit  improprement,  avec  une  césure 
sur  la  sixième  syllabe  de  chaque  hémistiche  corres- 
pondant exactement  à  nos  vers  alexandrins,  ou,  pour 
mieux  dire,  ce  sont  nos  vers  alexandrins  même,  in- 
ventés pour  ce  genre  de  composition..  L'autre  vers 
employé  dans  le  roman  karlovingien  est  notre  vers 
de  dix  syllabes,  sauf  de  légères  différences  auxquelles 
je  ne  m'arrête  pas. 

Ces  vers  sont  toujours  rimes,  mais  dans  un  sys- 
tème tout  à  fait  différent  du  nôtre,  ils  forment  d«R 


^0  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

tirades  d'une  longueur  indéterminée  sur  une  seule 
et  même  rime.  Ces  tirades  sont  parfois  très-longues, 
de  trente,  quarante,  cinquante,  jusqu'à  cent  vers, 
ou  même  davantage  quand  elles  posent  sur  une  con- 
sonnance  très-fréquente.  Elles  sont  quelquefois  fort 
courtes,  de  six  à  dix  vers  seulement.  En  cela,  tout 
dépend  du  caprice  ou  du  goût  du  poète,  et  du  plus 
ou  moins  de  consonnants  qu'a  chacun  des  mots  de 
la  langue.  Du  reste,  l'oreille  des  romanciers  n'est 
point  difficile  en  ce  qui  tient  à  la  richesse  de  la  rime; 
la  plus  légère  ressemblance  de  son  entre  deux  ou 
plusieurs  mots  leur  suffît  pour  les  encadrer  en- 
semble dans  une  même  suite  de  vers.  Dans  leur  sys- 
tème de  versification ,  cette  licence,  loin  d'être  un 
défaut,  est  plutôt  un  avantage  ;  elle  sauve  en  partie 
la  monotonie  nécessaire  d'une  trop  longue  suite  de 
vers  sur  la  même  rime.     . 

Cette  manière  d'employer  la  rime  paraît  être  par- 
ticulière aux  Arabes.  Leurs  pièces  de  vers  sont 
toutes  sur  une  seule  et  même  rime,  et  il  n'y  a  aucun 
doute  que  cette  habitude  ou  ce  goût  de  l'oreille  n'ait 
eu  une  prodigieuse  influence  sur  leur  poésie  en  la 
desserrant  dans  les  bornes  étroites  du  genre  lyrique. 
Si  donc,  comme  on  est  autorisé  à  le  présumer,  les 
romanciers  du  douzième  siècle  ont  emprunté  d'un 
peuple  étranger  l'exemple  des  tirades  monorimes 
d'une  longueur  indéterminée,  il  est  on  ne  peut  plus 
probable  qu'ils  l'ont  emprunté  des  Arabes.  Le  fait 
n'est  pas  indifférent  à  noter  dans  l'histoire  de  l'épopée 
du  moyen  âge. 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  281 

Maintenant,  dans  la  composition  de  ces  romans 
épiques  du  cycle  karlovingien  en  tirades  monorimes, 
il  entre  certaines  formules  consacrées  qui  leur  sont 
communes  à  tous,  qui,  ayant  toutes  le  môme  principe 
Je  même  motif  et  le  même  but,  deviennent  par  là 
même  importantes  à  observer.  C'est  surtout  au  dé- 
but, et  dans  ce  que  l'on  pourrait  dire  le  prologue 
des  romans,  que  ces  formules  se  rencontrent  et  sont 
le  plus  significatives. 

Ainsi,  par  exemple,  un  romancier  karlovingien  ne 
manque  jamais  de  s'annoncer  pour  un  véritable  his- 
torien. 11  débute  toujours  par  protester  de  sa  fidé- 
lité à  ne  rien  dire  que  de  certain,  que  d'avéré.  Il  cite 
toujours  des  garants,  des  autorités,  auxquels  il  renvoie 
ceux  dont  il  recherche  le  suffrage.  Ces  autorités  sont 
pour  l'ordinaire  certaines  chroniques  précieuses,  dé- 
posées dans  tel  ou  tel  monastère,  dont  il  a  eu  la 
bonne  fortune  d'apprendre  le  contenu  par  l'inter- 
vention de  quelque  savant  moine. 

I^  plupart  des  romanciers  se  contentent  de  parler 
de  ces  chroniques,  sans  rien  préciser  à  cet  égard, 
sans  en  indiquer  ni  le  sujet  ni  le  titre.  D'autres,  plus 
hardis  et  plus  confiants,  citent  en  effet  des  chro- 
niques connues,  et  les  citent  par  leur  titre.  Ainsi 
plusieurs  se  réfèrent  aux  chroniques  de  Saint-Denis. 
Ouelques-uns  s'appuient  de  l'ancienne  et  curieuse 
chronique  intitulée  Gesta  Francorum ,  ei  la  citent  sous 
son  titre  latin.  D'autres  enfin  allèguent  pour  auto- 
rité des  légendes  de  saints  alors  plus  ou  moins 
célèbres. 


282  HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

Oue  ces  citations,  ces  indications  soient  parfois 
sérieuses  et  sincères,  cela  peut  être  :  mais  c'est  une 
exception,  et  une  exception  rare.  De  telles  alléga- 
tions de  la  part  des  romanciers  sont  en  général  un 
pur  et  simple  mensonge,  mais  non  toutefois  un 
mensonge  gratuit.  C'est  un  mensonge  qui  a  sa  raison 
et  sa  convenance  :  il  tient  au  désir  et  au  besoin  de 
satisfaire  une  opinion  accoutumée  à  supposer  et  à 
chercher  du  vrai  dans  les  fictions  du  genre  de  celles 
où  l'on  allègue  ces  prétendues  autorités. 

La  manière  dont  les  auteurs  de  ces  ûctions  les  qua- 
lifient souvent  eux-mêmes  est  une  conséquence  na- 
turelle de  leur  prétention  d'y  avoir  suivi  des  docu- 
ments vénérables.  Ils  les  qualifient  de  chansons  de 
vieille  histoire,  de  haute  histoire,  de  bonne  geste,  de 
grande  baronie,  et  ce  n'est  pas  pour  se  vanter  qu'ils 
parlent  ainsi  :  la  vanité  d'auteur  n'est  rien  chez  eux 
en  comparaison  du  besoin  qu'ils  ont  d'être  crus,  de 
passer  pour  de  simples  traducteurs,  de  simples  ré- 
pétiteurs de  légendes  ou  d'histoires  consacrées. 

Ces  protestations  de  véracité  qui ,  plus  ou  moins 
expresses,  plus  ou  moins  détaillées,  sont  de  ri- 
gueur dans  les  romans  karlovingiens,  y  sont  aussi  fré- 
quemment accompagnées  de  protestations  accessoires 
contre  les  romanciers  qui,  ayant  déjà  traité  un  sujet 
donné,  sont  accusés  d'y  avoir  faussé  la  vériié.  Ce» 
accusations  sont  très-remarquables.  Comme  elles  ont 
toutes  le  même  objet  et  sont  toutes  à  peu  près  dans 
les  mêmes  termes,  il  suffira  d'en  citer  deux  ou  trois 
pour  en  donner  l'idée,  et  motiver  la  conséquence 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  283 

qu  il  me  semblenaturel  d'en  tirer.  Voici,  par  exemple, 
quelques  vers  du  prologue  d'un  roman  dont  j'ai  déjà 
cité  un  passage,  de  celui  d'Aiol  de  Saint-Gilles  : 

«  Chanson  de  fière  histoire  vous  plairait-il  ouir? 

»  Tous  ces  nouveaux  jongleurs  en  sont  mal  informés, 

1»  Par  les  fables  qu'ils  disent,  ont  tout  mis  en  oubli  (ont  tout  fait  ou- 

»  L'histoire  la  plus  vraie  ont  laissé  et  gurpi  (abanJonné).         [blier). 

»  Je  vous  en  dirai  une  qui  bien  fait  à  cesti  (qui  va  bien  ici); 

»  N'est  pas  adroit  Joglere  qui  ne  set  icests  dis  ; 

»  Tous  en  cuide  (pense)  savoir  qui  en  set  molt  petit.  » 

Adam  le  Roi,  trouvère  connu  du  treizième  siècle, 
a  composé  un  roman  sur  les  premiers  exploits  d'Ogier 
le  Danois,  qu'il  a  intitulé  les  Enfances  Ojier.  Voici 
comment  il  parle  des  jongleurs  qui  avaient  traité  le 
même  sujet  avant  lui  : 

«  Cil  jongleour  qui  ne  sovent  rimer 

»  Ne  firent  force  fors  que  dou  tans  passer  (ne  servirent  qu'à  faire  passer 

»  L'estoire  firent  en  pluseurs  lieus  fausser      [le  temps,  qu'à  amuser) 

»  Damours  et  d'armes  et  donneur  mesurer 

»  Ne  surent  pas  les  poins  et  compasser. 

» 

»  Li  Rois  Adam  ne  veut  plus  endurer 
»  Que  li  estoire  d'Ogier  le  vassal  ber 
»  Soit  corrompue,  pour  ce  i  veut  penser 
»  Tant  qu'il  le  puist  à  son  droit  ramener. 


L'auteur  inconnu  de  Girard  de  Vienne  a  mis  en 
tête  de  ce  roman  un  prologue  très-curieux  et  très- 
développé,  dont  je  me  borne  à  extraire  cinq  ou  six 
Ters  que  je  traduis  en  les  résumant  : 

«  Vous  avez  souvent  entendu  chanter  du  duc  Gi- 
»  rard  de  Vienne  au  cœur  hardi.  Mais  ces  chanteurs 


285^  HISTOIRE    DE  LA   POlîSIE    PROVENÇALE. 

7)  qui  vous  en  ont  chanté  en  ont  oublié  le  meilleur; 
»  car  ils  ne  savent  pas  l'histoire  que  j'ai  vue.  » 

Dans  tous  ces  passages,  on  voit  des  romanciers 
*qui,  réduits  à  traiter  de  nouveau  des  sujets  déjà 
traités  par  leurs  devanciers,  et  voulant  donner  de 
leur  mieux  à  des  ficlions  nouvelles  une  apparence 
d'autorité  historique,  sont  comme  obligés  de  donner 
un  démenti  aux  fictions  déjà  en  vogue  sur  ces  mêmes 
sujets.  Ce  n'est  jamais  comme  ennuyeuses  ou  comme 
folles  qu'ils  signalent  ces  fictions,  c'est  toujours 
comme  contraires  à  la  vérité  historique.  Ils  appellent 
nouveaux  jongleurs  les  romanciers  antérieurs  à  eux, 
parce  qu'ils  supposent  que  ces  romanciers  ont  né- 
gligé ou  défiguré  à  dessein  ces  vieilles  histoires  qu'ils 
prétendent,  eux.  avoir  consultées  et  suivies.  C'est  à 
ce  titre  qu'ils  réclament  les  honneurs  et  les  droits 
de  l'ancienneté. 

Ce  n'est  point  dans  l'intention  d'examiner  lesquels 
de  ces  romanciers  qui  se  démentent  réciproque- 
ment se  sont  le  plus  rapprochés  de  l'histoire  tra- 
ditionnelle ou  de  l'histoire  écrite  que  j'ai  fait  ces 
observations.  J'en  veux  conclure  quelque  chose  de 
plus  clair  et  de  plus  important  :  c'est  qu'un  grand 
nombre  des  romans  du  cycle  karlovingien  qui  se  sont 
conservés  jusqu'à  nos  jours  ne  sont  qu'une  rédaction, 
qu'une  forme  nouvelle  de  romans  plus  anciens  sur 
les  mêmes  personnages  ou  les  mêmes  événements; 
c'est  que  les  mêmes  points  des  traditions  karlovin- 
giennes  ont  successivement  donné  lieu  à  divers 
romans  où  ces  traditions  ont  été  exploitées  d'une 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  285 

manière  différente,  surchargées  de  nouveaux  ac- 
cessoires ,  reproduites  sous  des  traits  nouveaux. 
A  l'appui  de  celle  conséquence,  il  y  a  un  fait  ma- 
tériel que  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  noter  :  c'est 
que  nous  avons  encore  quelques-unes  de  ces  diffé- 
rentes versions  du  même  argument  romanesque  : 
j'ai  parlé  des  trois  différents  romans  qui  existent  sur 
Gérard  de  Roussillon,  et  tout  autorise  à  présumer 
qu'il  y  en  a  eu  bien  d'autres  aujourd'hui  perdus.  Tl 
n'est  probablement  pas  un  seul  sujet  du  cycle  karlo- 
vingien  qui  n'ait  été  traité  plusieurs  fois  dans  le 
cours  des  deux  siècles  d'activité  poétique  que  j'ai  par- 
ticulièrement en  vue,  et  il  y  a  tel  de  ces  sujets,  par 
exemple  le  désastre  de  Roncevaux,  qui  paraît  avoir 
été,  dunintces  deux  siècles,  un  thème  inépuisable  de 
variantes  romanesques. 

A  cette  observation,  ou,  pour  mieux  dire,  à  ce  fait, 
j'en  ajouterai  un  autre  qui  m'en  paraît  la  stricte  con- 
séquence :  c'est  qu'en  général  ceux  des  romans  du 
cycle  karlovingien  qui  nous  restent  sont  les  plus 
récents,  les  derniers  faits  sur  leurs  sujets  respectifs. 
Les  plus  anciens  durent,  pour  la  plupart,  disparaître 
ou  tomber  dans  l'oubli,  parle  seul  fait  de  l'existence 
des  nouveaux,  et  par  l'effet  naturel  du  besoin  de  nou- 
veauté dont  ceux-ci  étaient  le  symptôme. 

Il  me  reste  à  noter  la  formule  de  début  des  romans 
du  cycle  karlovingien;  elle  est  constante,  éminem- 
ment épique  et  populaire.  Le  romancier  se  suppose 
toujours  entouré  d'une  foule,  d'un  auditoire  plus  ou 


286  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

moins  nombreux,  qu'il  exhorte  à  l'écouter,  et  qu'il 
invite  au  silence  :  «  Seigneur,  voulez-vous  entendre 
»  une  belle  chanson  d'histoire,  la  plus  belle  que  vous 
»  ayez  jamais  entendue?  approchez-vous  de  moi,  ces- 
»  sez  de  faire  du  bruit,  et  je  vais  vous  la  chanter.  » 
Voilà,  en  résumé,  tous  les  débuts  des  romans  karlo- 
vingiens.  Mais,  si  simple  que  soit  ce  début,  il  sy 
rattache  plusieurs  considérations  intéressantes. 
•  Et  d'abord,  quant  au  mot  chanter,  qui  ne  manque 
jamais  dans  cette  formule  initiale,  il  ne  faut  pas  le 
prendre,  comme  dans  la  poésie  moderne,  pour  une 
métaphore  :  il  faut  le  prendre  et  l'entendre  à  la 
lettre.  Tous  les  romans  dont  il  s'agit  étaient  faits 
pour  être  chantés,  et  l'étaient  toujours.  Il  serait  cu- 
rieux de  savoir  comment,  mais  c'est  sur  quoi  l'on 
ne  peut  guère  avoir  que  des  notions  vagues  et  fort 
incomplètes. 

Il  paraît  que  la  musique  sur  laquelle  étaient  chan- 
tés les  poëmes  dont  il  s'agit  était  une  musique  extrê- 
mement simple,  large,  expéditive,  analogue  au  réci- 
tatif obligé  de  l'Opéra.  Il  est'douteux  qu'il  y  eût  à 
ce  chant  un  accompagnement  instrumental;  mais 
dans  ce  cas,  ce  devait  être  un  accompagnement 
très-peu  marqué.  Le  chanteur  avait  pourtant  tou- 
jours un  instrument,  une  espèce  de  violon  à  trois 
cordes,  nommé  diversement  ra6ej/,  raboy ,  rebek, 
du  moi  rebab ,  qui  était  le  nom  de  cet  instrument 
chez  les  Arabes  d'Orient  et  d'Espagne,  à  qui  l'on 
avait  pris  le  nom  et  la  chose. 
Quand  le  chanteur  était  fatigué  et  avait  besoin  de 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  287 

reprendre  haleine,  il  avait  recours  à  son  instru- 
ment, sur  lequel  il  jouait  un  air  ou  une  ritour- 
nelle analogue  au  chant  du  poënie.  Le  chant  épi- 
que était  de  la  sorte  une  alternative  indéfiniment 
pro Ionisée  de  couplets,  de  paroles  chantées,  et  de 
phrases  de  musique  instrumentale  jouées  sur  le  ra- 
bey  ou  rebab. 

J'ai  parlé  souvent  des  jongleurs  qui,  soit  pour 
leur  compte,  soit  au  service  des  troubadours  ou 
des  trouvères,  allaient  de  ville  en  ville  et  de  châ- 
teau en  château,  chantant  les  pièces  de  poésie  ly- 
rique a  mesure  qu'elles  paraissaient  et  faisaient  du 
bruit.  Maintenant,  si  ces  jongleurs  étaient  les  mêmes 
qui  chantaient  en  public  les  romans  épiques  du 
cycle  karlovingien,  ou  si  ces  derniers  formaient  une 
classe  spéciale  de  jongleurs,  c'est  un  point  sur  lequel 
je  n'ai  pas  de  certitude.  Mais  ce  qu'il  importe  de 
savoir,  et  ce  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  que  les  ro- 
mans dont  il  s'agit  ne  circulaient,  n'étaient  connus, 
ne  vivaient  parmi  les  masses  du  peuple  que  par 
l'intermédiaire  de  jongleurs  ambulants  qui  les  chan- 
taient; c'est  qu'il  y  avait  de  ces  jongleurs  qui  sa- 
vaient par  cœur  une  incroyable  quantité  de  ces 
romans. 

C'est  donc  un  fait  général  hors  de  doute,  que  la 
destination  naturelle  et  première  des  romans  karlo- 
vingiens  fut  d'être  chantés,  et  qu'ils  le  furent.  Mais 
si  l'on  veut  entrer  dans  les  détails  du  fait,  des  doutes, 
des  difficultés  se  présentent. 

Quand  il  s'agit  de  romans  épiques  d'une  compo- 


238  UISTOIUE    DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

silion  très-simple  et  de  peu  d'étendue,  on  conçoit 
très-aisément  que  ces  romans  aient  été  composés 
pour  être  chantés  en  public  et  qu'ils  l'aient  été.  Mais 
s'il  s'agit  de  romans  tels  que  sont  la  plupart  des 
romans  du  cycle  karlovingien  que  nous  avons  au- 
jourd'hui, la  question  se  complique  et  s'obscurcit. 
Sans  parler  de  ceux  de  ces  romans  qui  sont  une  col- 
lection faite  après  coup  de  divers  romans  d'abord 
séparés,  plusieurs  de  ceux  qui  forment  un  seul  tout 
homogène  sont  d'une  étendue  considérable.  Les  plus 
courts  n'ont  guère  moins  de  cinq  ou  six  mille  vers  : 
la  plupart  en  ont  au  delà  de  dix  mille,  et  quelques- 
uns  au  delà  de  vingt  et  de  trente  mille. 

Je  suppose  aux  jongleurs,  ce  qui  est  probablement 
le  fait,  une  mémoire  exercée  et  développée  jusqu'au 
prodige.  Il  reste  difficile  d'imaginer  qu'ils  sussent 
par  cœur  un  grand  nombre  de  poëmes  des  dimen- 
sions indiquées.  Mais  je  suppose  cette  énorme  diffi- 
culté vaincue,  je  veux  croire  que  chacun  d'eux  était 
capable  de  réciter,  dans  l'occasion  et  au  besoin,  au- 
tant que  l'on  voudra  de  romans  de  vingt  et  de  cin- 
quante mille  vers.  Mais,  où  étaient,  où  pouvaient  être 
un  tel  besoin,  une  telle  occasion? 

Nul  doute  que  la  poésie  ne  fût,  aux  douzième  et 
treizième  siècles ,  un  des  grands  besoins,  une  des 
grandes  jouissances  de  la  société.  Mais  on  aurait  ce- 
pendant eu  beaucoup  de  peine  à  y  trouver  des  occa- 
sions journalières  de  réciter  et  d'entendre  vingt  mille 
ou  seulement  dix  mille  vers  de  suite.  Il  n'y  avait 
assez  de  loisir  ou  de  patience  pour  cela  ni  dans  les 


HISTOIRK   DE    LA    POÉSIE    PROVENÇALE.  289 

villes,  parmi  le  peuple,  ni  dans  les  chàleaiix,  parmi 
les  personnages  des  hautes  classes. 

On  ne  peut  faire  là-dessus  que  deux  hypolhèses 
admissibles  :  ou  l'on  ne  chantait  pas  du  tout  ces 
longs  romans  de  dix  à  cinquante  mille  vers,  ou  l'on 
n'en  chantait  que  des  morceaux  isolés,  que  les  por- 
tions les  plus  célèbres,  les  plus  populaires,  ou  celles 
qui  pouvaient  le  plus  aisément  se  détacher  de  l'en- 
semble auquel  elles  appartenaient.  Cette  dernière 
hypothèse  est  non-seulement  la  plus  vraisembljble 
en  elle-même;  elle  a  pour  elle  des  raisons  positives. 
Par  exemple,  on  introduit  parfois  dans  les  romans 
épiques  du  cycle  karlovingien ,  des  jongleurs  qui 
chantent  des  morceaux  de  quelque  autre  roman  re- 
nommé ;  or  ce  sont  pour  l'ordinaire  des  morceaux 
assez  courts,  détachés  du  corps  du  roman. 

Cela  étant,  on  ne  conçoit  plus  comment  les  roman- 
ciers karlovingiens  auraient  pris  la  peine  d'inventer 
et  de  coordonner  de  si  longues  histoires,  si  elles 
eussent  été  exclusivement  destinées  à  être  chantées. 
C'aurait  été  du  temps ,  de  la  patience  et  de  l'ima- 
gination employés  en  pure  perte.  Quand  ils  se  don- 
naient la  peine  de  développer  une  action  principale 
sur  un  plan  étendu,  varié;  de  coordonner  tant  bien 
que  mal  de  nombreux  incidents  liés  par  elle,  ils 
avaient  indubitablement  en  vue  de  faire  une  chose 
qui  fût  aperçue,  qui  fût  appréciée,  qui  servît.  Or 
celte  vue  suppose  de  toute  nécessité,  pour  leurs  ou- 
vrages, la  chance  d'être  lus  de  suite  et  en  entier,  in- 
dépendamment de  celle  qu'ils  avaient  d'être  chantés. 

II.  19 


290  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

De  tout  cela  il  résulte  clairement  une  chose  :  c'es* 
que,  dans  la  plupart  des  romans  qui  nous  restent  au- 
jourd'hui du  cycle  karlovingien,  la  formule  initiale 
qui  les  désigne  comme  devant  être  chantés,  comme 
expressément  faits  pour  l'être,  n'a  pas  une  significa- 
tion absolue  et  ne  doit  pas  être  entendue  à  la  lettre. 
C'est  évidemment  une  formule  imitée  de  compositions 
antérieuresauxquelleselleconvenait  plus  strictement, 
pour  lesquelles  elle  avait  élé  d'abord  trouvée  et  em- 
ployée. Ce  n'esidéjà  plus  qu'une  sorte  de  tradition 
poétique  d'une  époque  antérieure  de  l'épopée,  d'une 
époque  où  les  romans  karlovingiens  étaient  réelle- 
ment chantés,  et  d'un  bout  à  l'autre,  soit  de  suite, 
soit  par  parties,  et  où  par  conséquent  ils  n'excédaient 
pas  une  étendue  assez  médiocre.  Si  quelques-uns  des 
romans  qui  nous  restent  appartiennent  à  cette  an- 
cienne, à  cette  première  époque  de  l'épopée  karlo- 
vingienne,  c'est  un  point  particulier  sur  lequel  je 
pourrai  revenir,  et  dont  je  ferai  pour  le  moment 
abstraction.  Mais  je  n'hésite  point  à  affirmer  qu'ils 
sont  perdus  pour  la  plupart,  et  perdus  depuis  des 
siècles.  Ainsi  nous  arrivons,  par  une  preuve  nouvelle, 
par  une  preuve  certaine  bien  qu'implicite,  à  un  fait 
dont  nous  avions  déjà  une  autre  preuve;  ce  fait, 
c'est  qu'il  y  a  eu ,  sur  les  diverses  parties  du  cycle 
karlovingien,  des  romans  épiques  plus  anciens  que 
ceux  que  nous  avons  aujourd  hui,  en  général  beau- 
coup plus  courts,  et  par  conséquent  d'une  forme 
plus  simple,  plus  populaire,  plus  primitive,  s'il  est 
permis  de.  s  exprimer  ainsi.  C'étaient;  selon  toute 


HIS-TOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  291 

apparence,  du  moins  en  grande  partie,  ces  mômes 
romans  que  nous  venons  de  voir  tout  à  l'heure  dé- 
noncés comme  mensongers  par  les  auteurs  des  ro- 
mans de  seconde  ou  de  troisième  date  que  nous  pos- 
sédons encore. 

Ce  fait,  restât-il  pour  nous  un  fait  isolé,  serait 
déjà  d'une  certaine  importance  pour  l'histoire  gé- 
nérale de  l'épopée.  Mais  peut-être  parviendrons- 
nous  à  le  ralliera  d'autres  qui,  tout  en  le  confirmant, 
le  préciseront  et  l'éclairciront  un  peu. 

Si  ce  que  je  crois  avoir  aperçu,  dans  plusieurs  des 
romans  du  cycle  kadovingien  que  j'ai  lus  ou  par- 
courus, n'est  pas  une  pure  illusion ,  c'est  une  forte 
preuve  du  peu  d'attention  avec  laquelle  la  plupart  de 
ces  romans  ont  été  lus  par  ceux  qui  en  ont  parlé. 
On  se  figure  généralement ,  et  je  conviens  que  cela 
est  bien  naturel,  que  chacun  de  ces  romans  ne  forme, 
dans  le  manuscrit  qui  le  renferme,  qu'une  seule  et 
même  composition,  d'un  seul  jet,  d'un  seul  et  môme 
auteur;  une  composition  ne  renfermant  rien  d'hété- 
rogène, rien  qui  lui  soit  étranger  ou  accessoire,  et 
qui  puisse  distraire  ou  suspendre  l'attention  et  la 
curiosité  de  qui  la  lit.  En  un  mot,  on  se  figure  que 
les  manuscrits  qui  nous  ont  conservé  les  romans 
dont  il  s'agit,  les  contiennent  sans  mélange,  tels 
qu'ils  sont  sortis  du  cerveau  et  des  mains  des  ro- 
manciers. Cela  peut  être  vrai  pour  quelques-uns; 
mais  cela  n'est  pas  vrai  de  tous  :  c'est  ce  que  je  vais 
tâcher  d'expliquer. 

J'ai  déjà  dit,  et  il  ne  faut  pas  oublier,  que  les  ro- 


292  HISTOIRE    DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

mans  épiques  du  cycle  karlovingien  sont  composés 
de  tirades  monorimes,  parfaitement  distinctes  les 
unes  des  autres,  et  qui  font,  dans  ces  romans,  un 
office  équivalent  à  celui  des  octaves,  dans  un  poëme 
italien,  ou  de  toute  autre  sorte  de  couplet,  dans  un 
autre  poëme. 

Or,  il  arrive  souvent,  en  parcourant  la  suite  de 
ces  tirades,  d'en  rencontrer  qui  troublent,  qui  in- 
terrompent cette  suite  d'une  telle  manière,  qu'il  est 
impossible  de  supposer  qu'elles  y  appartiennent, 
qu'elles  s'y  trouvent  du  fait  de  l'auteur,  et  comme 
partie  intégrante  de  son  ouvrage.  En  effet,  chacune 
de  ces  tirades  perturbatrices  n'est  qu'une  variante 
de  celle  qui  la  précède;  variante  plus  ou  moins 
tranchée,  qui  porte,  tantôt  simplement  sur  la  ré- 
daction, tantôt  sur  le  fond  même  des  choses  et  des 
idées.  Des  exemples  sont  nécessaires  pour  rendre 
sensible  ce  que  je  veux  dire  ;  et,  pour  en  donner,  je 
n'ai  que  l'embarras  du  choix.  Je  rapporterai  de  pré- 
férence ceux  qui,  à  la  preuve  du  fait  particulier  que 
je  voudrais  constater,  joignent  quelque  chose  de  pi- 
quant pour  l'histoire  de  l'épopée  karlovingienne. 
Seulement,  comme  des  citations  textuelles  présente- 
raient des  obscurités,  et  comme  il  est  indispensable, 
pour  que  l'on  puisse  bien  juger  de  ce  que  je  veux 
dire,  d'entendre  clairement  les  passages  cités,  je 
les  rapporterai  traduits  aussi  littéralement  que  pos- 
sible, ou  avec  de  simples  changements  d'orthogra- 
phe, partout  où  cela  suffira. 

En  voici  d'abord  un  que  je  tire  d'un  roman  sur  la 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  293 

bataille  de  Roncevaux  et  de  l'un  des  endroits  les 
plus  saillants.  L'arrière-garde  des  Franks  a  été  atta- 
quée et  détruite  par  les  Sarrasins,  au  delà  des  ports, 
tandis  que  Charlemagne  les  avait  déjà  passés,  à  la 
tête  de  l'avant-garde.  Tous  les  guerriers  ont  été  tués  : 
onze  des  douze  pairs  ont  péri,  l'archevêque  Turpîn 
est  mort  couvert  de  blessures  ;  il  ne  reste  plus  que  le 
seul  Roland;  mais  déjà  si  blessé  et  si  harassé  qu'il 
n'a  plus  que  l'àme  à  rendr(\  Il  se  retire,  pour  mou- 
rir en  paix,  sons  un  grand  rocher,  à  l'ombre  d'un 
pin.  Ici  va  parler  le  romancier  : 

«  Quand  Roland  voit  que  la  mort  ainsi  le  presse.  ,  < 

w  l\  a  de  son  visage  perdu  la  couleur; 
'))  n  regarde  et  voit  une  roche, 
.  M  11  lève  Durandart  et  en  a  dans  (la  roche)  frappé 

>»  Et  l'épée  l'a  par  le  milieu  fjndue. 

>)  Roland  que  la  mort  presse  l'en  lire, 

»  Et  quand  il  la  voit  entière,  tout  le  sang  lui  remue, 

»  En  une  pierre  de  grès  il  en  frappe, 

«  Et  la  pourfend  jusqu'à  l'herbe  menue; 

»  Et  s'il  ne  l'eût  bien  tenue  (l'épée)  elle  aurait  disparu  à  jamais  (se  se- 

[rait  perdue,  plongée  en  terre). 

»  Dieu,  dit  le  comte,  Sainte-Marie,  à  mon  aide  ! 

»  Ah  !  Durandart,  bonne  épde, 

»  Quand  je  vous  laisse,  grande  douleur  m'est  venue. 

»  Tantai-je  par  vous  vaincu  de  batailles! 

»  T.int  ai-je  par  vous  assailli  de  terres, 

»  Que  tient  maintenant  Charles  à  la  barbe  chenue. 

»  Ah  !  ne  plaise-l-il  jamais  à  Dieu  qui  monta  au  ciel, 

»  Que  mauvais  homme  vous  ait  au  flanc  pendue. 

»  En  mon  vivant  je  vous  ai  longtemps  eue 

»  De  mon  vivant  (vous)  me  serez  ôlée. 

»  Telle  autre  n'y  aura-t-il  jamais,  en  France  la  parfaite?  » 

Ces  vingt  et  une  lignes  forment,  dans  le  texte,  une 


20JI>  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

lirade  de  vingt  et  un  vers,  dont  toutes  les  rimes  sont 
en  ne,  comme  chenue ,  pendue,  etc.  C'est  le  tableau 
d'une  situation  héroïque  fort  touchante,  et  quel  que 
soit  son  degré  de  mérite ,  sous  le  rapport  de  l'art , 
ce  tableau  est  un,  complet,  tel  que  l'auteur  a  su  et 
voulu  le  faire. 

Maintenant,  ce  qui  vient  immédiatement  après  ce 
tableau,  ce  n'est  pas  la  mort  de  Roland ,  qui  doit  le 
suivre  et  le  suit  en  effet  dans  le  plan  de  l'action , 
c'est  une  tirade  de  vingt-cinq  vers,  laquelle  n'est 
autre  chose  qu'une  répétition  du  tableau  précédent, 
seulement  en  d'autres  termes,  et  avec  des  variantes 
dans  les  détails  et  les  accessoires.  C'est  une  seconde 
version  d'un  seul  et  même  incident.  La  voici  en  en- 
tier, sauf  trois  ou  quatre  vers  que  je  n'entends  pas, 
et  qui  me  semblent  inintelligibles. 

c<  Le  duc  Roland  voit  la  mort  qui  le  poursuit. 

»  11  lient  Durandart  qui  ne  lui  est  pas  étrangère. 

»  Grand  coup  en  frappe  au  perron  de  Sartagne, 

»  Tout  le  pourfend  et  tranche  et  brise; 

»  Et  Durandart  ne  ploie,  ni  n'est  endommagée! 

»  (Alors)  toute  sa  douleur  s'épend  et  déborde  : 

»  Ah  I  Durandart,  que  vous  êtes  de  bonne  œuvre  î 

»  Ne  consente  jamais  Dieu  que  mauvais  homme  la  tienne  1 

»  J'en  ai  conquis  Anjou  et  Alemagne; 

»  J'en  ai  conquis  et  l*oitou  et  Bretagne, 

»  Fouille  et  Calabre  et  la  terre  d'Espagne  ; 

»  J'en  ai  conquis  et  Hongrie  et  Pologne, 

»  Constantinople  qui  sied  dans  son  domaine 

»  Et  Monbcrine  qui  sied  en  la  montagne, 

»  Berlande  en  pris-je  avec  ma  compagnie 

»  Et  Angleterre  et  maint  pays  étranger. 

»  Qu'à  Dieu  ne  plaise,  qui  tout  tient  en  son  règne, , 

»  Que  mauvais  homme  k  ceigne,  celte  épée. 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  298 

»  J'aime  mieux  mourir  que  si  elle  restait  entre  payens 
»  £t  que  France  en  eût  douleur  et  dommage.  » 

On  voit  que  cette  seconde  tirade  n'est,  à  la  lettre 
et  dans  toute  la  rigueur  du  terme,  qu'une  se- 
conde version  de  la  première;  elle  n'en  est  ni  un 
complément  ,  ni  une  suite ,  mais  une  simple  va- 
fianle. 

Cela  bien  entendu,  que  pense-t-on  qui  vienne  im- 
Biédiatement,  dans  le  manuscrit,  après  cette  seconde 
tirade,  forme  variée  de  la  première?  La  suitecommune 
de  l'une  et  de  l'autre,  la  description  de  la  mort  de 
Boîand?  Non,  c'est  une  troisicme  tirade  de  dix-huit 
vers,  troisième  variante,  troisième  version  des  deux 
précédentes,  et  c'est  des  trois  la  meilleure  et  la  plus 
élégante,  malgré  quelques  traits  un  peu  grotesques, 
qui  ne  sont  pas  dans  les  deux  autres.  Je  me  bor- 
nerai à  en  citer  les  six  vers  les  plus  originaux,  et 
je  citerai  sans  y  faire  le  moidre  changement  :  c'est 
le  moment  où  Roland  voit  qu'il  n'a  pu  briser  son 
épée;  alors 

m Il  la  rcgrète  et  raconte  sa  vie  (la  vie,  Thistoire  de  l'épée). 

»  Hé!  Durandarl,  de  grand  sainte  garnie 

»  Dedenz  Ion  poing  (ta  poignCe)  a  molt  grand  seigneurie 

»  Une  dent  haint  Pierre  et  du  sang  saint  Denis 

9  Du  veslement  y  a  sainte  Marie. 

»  Il  n'est  pas  droit  payens  l'aient  en  baillie  (en  pouvoir).  » 

Enfin,  à  la  suite  de  celte  troisième  variante  des 
adieux  de  Roland  à  sa  chère  et  précieuse  Durandart, 
fient  la  description  de  sa  mort,  et  il  y  a  également 
trois  versions  de  cette  description,  dans  trois  tirades 


^6  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE/ 

distinctes,  dont  chacune  est  censée  correspondre  à 
l'une  des  trois  précédentes. 

Je  ne  fais  ici,  pour  le  moment ,  que  poser  le  fait 
de  l'existence  de  ces  variantes.  Avant  d'essayer  d'ex- 
pliquer ce  fait,  et  de  voir  ce  qu'il  y  a  à  en  conclure, 
j'ai  besoin  d'en  donner  d'autres  éclaircissements, 
d'autres  exemples,  afin  d'en  mieux  déterminer  et  la 
portée  et  les  limites.  Ces  différentes  versions  d'un 
même  incident,  d'un  même  moment  donné,  dans 
les  manuscrits  de  certains  romans  du  cycle  karlo- 
vingien,  sont  en  nombre  indéterminé.  Je  viens  d'en 
noter  trois  de  suite  :  il  y  a  des  romans  oii  je  crois  en 
avoir  compté  jusqu'à  cinq  ou  six;  mais,  pour  l'ordi- 
naire, il  n'y  en  a  pas  plus  de  deux  à  la  fois  pour  un 
seul  et  môme  thème. 

Celles  que  j'ai  citées  sont  de  simples  variétés 
de  rédaction,  variétés  qui  tiennent  toutes  à  un  même 
fond  et  peuvent  toutes  en  sortir.  Il  y  en  a  de  plus 
marquées  et  qui  tiennent  à  des  dififérences  de  mo- 
tif, d'intention  et  d'idée.  Celles-là  sont  évidemment 
les  plus  importantes.  J'en  citerai  deux  qui  me  pa- 
raissent assez  curieuses.  Je  les  tire  de  ce  même  ro- 
man d'Aiol  de  Saint-Gilles,  dont  j'ai  déjà  parlé 
plusieurs  fois  et  dont  j'ai  besoin  de  parler  encore 
ici ,  pour  mettre  le  lecteur  à  portée  de  bien  saisir 
ce  que  j'ai  besoin  d'expliquer. 

Comme  je  l'ai  dit,  Élie,  comte  de  Saint-Gilles, 
a  été  proscrit  par  Louis  le  Débonnaire,  et  vit  dans 
une  forêt  des  landes  de  Gascogne,  ayant  pour  tout 
voisinage  un  ermite  et  pour  toute  société  sa  femme 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  297 

et  son  fils  Aiol.  Lorsque  celui-ci  est  eu  âge  de  faire 
quelque  chose  par  lui-même,  son  père  l'envoie  cher- 
cher fortune  dans  le  monde  et  lui  donne,  pour  cela, 
tout  ce  qu'il  a  conservé  de  son  ancienne  puissance; 
ce  sont  ses  armes ,  son  écu ,  sa  lance ,  son  épée ,  et 
un  destrier  d'une  bonté  incomparable ,  nommé 
Marchegay.  Il  convient,  avant  de  passer  outre,  de 
dire  qu'Élie  est  un  héros  du  vieux  temps,  un  héros 
de  dure  et  fière  trempe,  une  espèce  de  géant  pour  la 
taille  et  pour  la  force.  Sa  lance  était  si  longue  qu'il 
n'avait  pu  la  loger  sous  le  toit  de  son  ermitage;  et, 
pour  y  faire  entrer  son  épée ,  il  lui  avait  fallu  en  rac- 
courcir la  lame  de  trois  pieds  et  d'une  palme  ;  et 
ainsi  raccourcie,  elle  surpassait  encore  d'une  aune 
la  plus  longue  épée  de  France. 

Aiol  se  mit  au  service  de  Louis  le  Débonnaire,  où  il 
eut  de  si  bonnes  et  de  si  belles  aventures,  qu'il  finit 
par  être,  dans  l'empire,  au  moins  l'égal  de  l'empe- 
reur. Dans  celte  prospérité ,  son  premier  soin  fut 
d'envoyer  chercher  son  père  et  sa  mère,  et  de  les  ré- 
concilier avec  Louis. 

Dans  le  roman  d'Aiol,  la  première  entrevue  de 
celui-ci  et  de  son  vieux  père  Elie  est  un  moment 
assez  intéressant,  aussi  est-elle  décrite  avec  un  cer- 
tain détail  et  de  deux  différentes  manières.  Ce  sont 
précisément  ces  deux  variantes  que  je  veux  ci- 
ter. Le  vieux  Élie  aime  ses  armes  et  son  cheval  à 
peu  près  autant  que  son  fils;  aussi,  les  premières  pa- 
roles qu'il  adresse  à  celui-ci  sont-elles  pour  rede- 
mander ces  armes  et  ce  cheval.  Je  vais  maintenant 


UISTOIBE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE» 

parler  avec  le  romancier,  et  autant  que  possible 
dans  les  mêmes  vers  et  les  mêmes  termes  que  lui, 

«  Aiol  ne  veut  quereller  ni  disputer  avec  son  père. 

»  Il  lui  amène  Marchegay  par  la  rêne  dorée  ; 

»  Le  haubert,  le  blanc  heaume,  et  la  tranchante  épée , 

»  La  large  (Pécu)  que  Ton  voit  moult  bien  enluminée  (peinte) 

»  Et  la  lance  fourbie  et  muult  bien  faite. 

»  Sire,  voici  les  armes  que  vous  m'avez  données. 

»  Faites-en  vos  plaisirs  et  tout  ce  que  voulez. 

»  —  Beau  iils,  lui  dit  Elie,  je  vous  tiens  quitte.  » 

Cette  version  du  moment  indiqué  est  fort  simple; 
c*est  celle  que  l'on  supposerait  volontiers  avoir  pu  se 
présenter  d'abord  à  l'esprit  de  tout  romancier  ayant 
à  décrire  le  même  moment.  Mais  elle  a  pour  dou- 
blure une  version  dont  on  ne  pourrait  convenable- 
ment dire  la  même  chose.  En  effet,  outre  qu'elle  est 
plus  développée,  cette  seconde  version  a  quelque 
chose  d'inattendu,  de  théâtral,  qui  tient  à  une  in- 
tention ingénieuse,  qui  suppose  une  certaine  re- 
cherche d'effet.  On  va  en  juger  :  je  vais  citer  en  en- 
tier tout  ce  morceau,  en  cherchant,  à  concilier  le 
désir  de  citer  textuellement,  avec  le  besoin  d'être 
aisément  compris. 

«  Beau  fils,  a  dit  Élie,  moult  avez  bien  agi, 

»  Qui  reconquis  m'avez  tous  mes  héritages. 

»  J'étais  pauvre  hier  soir,  aujourd'hui  je  suis  puissant. 

»  Mes  armes,  mon  cheval,  rendez-moi  à  cette  hture, 

»  Qu'autrefois  vous  donnai  dans  le  bois  au  départ. 

»  Sire,  ce  dit  Aiol,  je  n'ouis  onqucs  telle  (demande). 

»  L'heaume  et  le  blanc  haubert  n'ont  pu  durer  si  longtemps 

»  La  lance  et  l'écu,  je  les  perdis  au  jouter. 

»  Et  Marchegay  est  mort,  à  sa  fin  est  aie, 


HISTOIRE  DE  LA.  POÉSIE  PROVENÇALE.  299 

ft  Dès  longtemps  l'ont  mangé  les  chiens  dans  un  fossé. 
»  Il  ne  pouvait  plus  courir;  il  était  tout  luurdaut. 
j»  Quand  É!ie  l'entend,  peu  s'en  faut  qu'il  n'enrage  ; 
»  11  a  pris  un  bâion  avec  sa  sauvage  fierté, 
»  Il  a  couru  sur  lui,  et  le  voulait  tuer. 
»  Glouton,  lui  dit  le  duc,  mal  l'osâtes-vous  dire 
»  Que  Marchegay  soit  mort,  mon  excellent  destrier: 
'»  Jamais  autre  si  bon  ne  serait  retrouvé. 
»  Sortez  hors  de  ma  terre,  vous  n'en  aurez  jamais  un  pied. 
»  Guidez  vous,  fauxcouart,  glouton  démesuré, 
»  Pour  vos  chausses  de  soie  et  pour  vos  souliers  peints 
»  Et  pour  vos  blonds  cheveux  que  vous  faites  tresser, 
»  Être  vaillant  seigneur,  moi  musarl  appelé?  — 
»  Lors,  les  barons  de  France  se  mettent  à  plaisanter, 
»  Le  roi  Louis  lui-même  en  a  un  ris  jette. 
'  i>  Quand  Aiol  vit  son  père  à  lui  si  courroucé,  . 

»  Rapidement  et  tôt  lui  est  aux  pieds  aie. 

»  —  Sire,  merci  pour  Dieu  I  dit  Aiol,  le  brave; 

»  Le  chevjil  et  les  armes  vous  puis-je  encor  montrer.  — 

»  Il  les  fait  toutes  alors  sur  la  place  apporter; 

»  Il  les  a  richement  toutes  fait  bien  orner, 

»  Et  d'or  fin  et  d'argent  très-richement  garnir. 

»  Et  devant  illui  Ht  Marchegay  amener; 

»  Le  cheval  était  gras,  plein  avait  les  côtés, 

»  Gar  Aiol  l'avait  f.iit  longuement  reposer. 

»  Par  deux  chaînes  d'argent  il  le  fait  amener. 

»  Élie  écarte  un  peu  son  vêlement  d  hermine, 

»  Et  caresse  au  cheval  le  flanc  et  les  côtés.  » 

Je  n'insiste  point  sur  la  différence  qu'il  y  a  entre 
celte  tirade  et  la  précédente,  tant  pour  la  rédaction 
que  pour  les  sentiments  et  les  idées;  cette  diflerence 
est  si  frappante  qu'elle  n'a  pas  besoin  d'être  démon- 
trée. 

Ce  sont  parfois  les  tirades  de  début ,  c'est-à-dire 
celles  qui,  comme  je  l'ai  explijpié,  sont  formulées 
d'une  manière  uniforme,  qui  sont  doubles  et  di- 
verses entre  elles.  J'en  citerai  un  exemple  tiré  d'un 


300  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

roman  que  je  dois,  par  la  suite,  faire  connaître  en 
détail,  le  roman  de  Fier-à-Bras.  Ce  roman  a  deux 
débuts,  dont  chacun  forme  une  tirade  distincte  de 
l'autre.  Voici  les  sept  premiers  vers  de  l'une  de  ces 
tirades  : 

«  Seigneurs,  ore  écoutez,  s'il  vous  plaît,  et  oyez 
»  Chanson  d  histoire  vraie  ;  meilleure  n'en  ouirez, 
»  Car  ce  n'est  point  mensonge,  ains  fine  vérité, 
»  J'en  donne  pour  témoins,  évêques  et  abbés, 
»  Moines,  prêtres  et  clercs,  et  les  saints  vénérés. 
»  En  France,  à  Saint-Denis,  le  rollc  en  fut  trouvé. 
»  Vous  en  saurez  le  vrai,  si  en  paix  m'écoutez.  » 

C'est  à  peu  près  ainsi,  et  avec  le  même  vague,  que 
s'expriment  tous  les  romanciers  karlovingiens,  en 
s'adressant,  au  début,  à  leur  auditoire.  Mais,  dans 
l'autre  version  du  prologue,  il  ne  s'agit  plus  vague- 
ment d'un  rôle  ou  d'une  chronique  trouvée  à  Saint- 
Denis;  il  s'agit  d'une  histoire  trouvée  à  Paris  sous 
l'autel,  par  un  moine  de  Saint-Denis,  nommé  Ri- 
quier,  qui  avait  été  chevalier  et  clerc  dans  le  monde, 
et  qui  mit  cette  chanson  en  mots  vulgaires,  par  le 
conseil  de  Charlemagne  qui  l'en  avait  chargé. 

Dans  tous  les  romans,  ou,  pour  parler  avec  plus 
de  précision,  dans  tous  les  manuscrits  de  romans 
karlovingiens  oîi  il  y  a  de  ces  tirades  qui  ne  sont 
que  des  variantes  plus  ou  moins  marquées  les  unes 
des  autres,  il  y  en  a  toujours  un  grand  nombre; 
mais  je  n'ai  ni  la  patience  ni  le  loisir  de  vérifier  dans 
quelle  proportion  elles  se  trouvent  dans  la  totalité 
du  roman. 


HISTOIRE   DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  301 

.Les  particularités  que  je  viens  de  signaler  dails 
divers  manuscrits  de  romans  du  cycle  karlovingien, 
suffiraient  déjà,  ce  me  semble,  pour  rendre  non-sou- 
lement  plausibles,  mais  nécessaires,  maintes  consé- 
quences curieuses  pour  l'histoire  de  l'épopée  karlo- 
vingienne.  Toutefois,  je  crois  devoir  citer  encore  un 
fait  dont  ces  conséquences  sortiront  plus  nettement 
encore  que  de  tous  les  précédents. 

Parmi  les  diverses  compositions  amalgamées  dans 
cet  immensee  roman  de  Guillaume  au  Court  nez, 
dont  j'aurai  à  parler  tout  à  l'heure,  il  y  en  a  une  à 
plusieurs  égards  fort  intéressante.  C'est  un  roman 
qui  se  rattache  à  d'autres,  mais  qui  en  est  parfaite- 
ment distinct,  et  qui  forme  à  lui  seul  un  tout  com- 
plet, bien  que  très-court;  car  il  n'arrive  pas  à  dix- 
huit  cents  vers.  J'en  reparlerai  peut-être  ailleurs; 
il  sufflra  de  dire  ici,  en  somme,  que  ce  petit  ro- 
man a  pour  sujet  la  conquête  de  la  ville  dOrange 
sur  les  Sarrasins,  par  Guillaume  au  Court  nez. 

11  est,  comme  tous  ceux  de  sa  classe  ou  de  son 
cycle  général,  composé  de  couplets  ou  tirades  mo- 
norimes, au  nombre  d'environ  soixante.  Il  suffit  de 
parcourir  de  suite  quelques-unes  de  ces  tirades, 
pour  se  convaincre  aussitôt  qu'elles  forment  (sauf 
quelques  lacunes)  deux  séries  parfaitement  dis- 
tinctes, dont  chacune  n'est,  dans  son  ensemble, 
qu'une  seconde  version  de  l'autre;  de  sorte  qu'au 
lieu  d'un  roman,  on  en  a  véritablement  deux  qui, 
roulant  sur  le  môme  fond,  diffèrent  plus  ou  moins 
par  la  diction,  par  les  détails,  par  les  accessoires,  et 


302  HISTOIRE   DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

sont  comme  entrelacés  pièce  à  pièce  Tun  dans  l'autre. 
Que  ces  deux  romans  soient  de  deux  différents  au- 
teurs, c'est  ce  qui  est  à  peine  contestable;  et  ce 
qu'au  besoin  l'on  établirait  par  diverses  preuves: 
il  y  en  a  donc  un  des  deux  qui  a  servi  de  modèle, 
je  dirais  presque  de  moule  à  l'aulre ,  et  qui  lui  est 
antérieur  d'un  temps  plus  ou  moins  long. 

En  rapprochant  ce  fait  des  précédents ,  le  résultat 
commun  est  facile  à  déduire.  Il  est  évident  que, 
parmi  toutes  ces  différentes  versions  du  môme 
passage  d'un  roman,  il  y  en  a  qui  ne  sont  et  ne 
peuvent  être  que  des  fragments  d'un  autre  roman 
sur  le  même  sujet. 

Maintenant,  comment  et  par  quels  motifs  ces  frag- 
ments ont  ils  été  intercalés  dans  les  romans  auxquels 
ils  ont  rapport,  de  manière  à  y  faire  doublure  et  à 
en  interrompre  la  suite?  C'est  une  question  embarras- 
sante, mais  pour  la  solution  de  laquelle  les  données 
ne  manquent  cependant  pas  tout  à  fait.  Seulement 
ce  serait  une  discussion  minutieuse  et  compliquée 
que  je  dois  écarter  pour  le  moment ,  afin  de  suivre 
le  premier  fil  de  ces  recherches.  Je  me  contenterai  de 
remarquer,  en  passant,  que  cet  amalgame,  cet  entre- 
lacement de  plusieurs  romans  dans  un  seul  et  même 
manuscrit,  ne  peut  pas  être  l'œuvre  des  romanciers 
eux-mêmes.  Ce  doit  être  celle  des  copistes,  ou  peut- 
être  d'une  classe  particulière  d'hommes,  analogue  a 
ces  diaskevastcs  de  l'ancienne  Grèce,  dont  la  fonction 
était  de  coordonner  et  ajusler  ensemble  les  chants 
épiques  morcelés  par  les  rapsodes.  Mais,  encore  une 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  SÛ3 

fois,  c'est  une  discussion  que  je  ne  puis  suivre  ici; 
et  je  reviens  à  mon  sujet. 

De  certaines  formes,  de  certains  trails  caractéris- 
tiques de  ceux  des  romans  karlovingiens  qui  nous 
resteat  aujourd'hui,  j'ai  déduit  précédemment, 
comme  une  conséquence  obligée ,  que  ces  romans 
ne  pouvaient  pas  être  qualifiés  de  primitifs,  dans  le 
sens  absolu  de  ce  mot.  J'ai  fait  voir  qu'ils  avaient 
été  précédés  par  d'autres  romans  sur  les  mômes  évé- 
nements ou  les  mêmes  personnages,  et  que  ces  der- 
niers, plus  anciens,  et,  par  cela  seul,  plus  simples 
et  mieux  assortis  à  leur  destination  populaire,  s'ils 
n'étaient  point  la  forme  primitive  de  ces  épopées, 
devaient  du  moins  s'en  rapprocher  plus  que  les 
autres. 

Les  fragments  dont  je  viens  de  signaler  l'existence 
sont  une  nouvelle  preuve  de  ce  fait  et  la  plus  pé- 
remptoire  de  toutes  ;  car  ces  fragments  appartiennent 
de  toute  nécessitée  quelques-uns  de  ces  romans  kar- 
lovingiens qui  ont  précédé  ceux  que  nous  connais- 
sons aujourd'hui.  Or,  on  trouve  de  ces  fragments 
intercalés  dans  les  plus  anciens  de  ces  derniers  ro- 
mans :  il  y  en  a ,  par  exemple,  dans  l'un  des  trois 
que  l'on  connaît  sur  Gérard  de  Roussillon,  et  dans 
celui  des  trois  qui  en  est  incontestablement  le  plus 
ancien  ;  car  tout  oblige  ou  autorise  à  en  mettre  la 
composition  d:ins  le  première  moitié  du  douzième 
siècle.  Il  ne  serait  donc  pas  impossible  que  quelques- 
uns  des  fragments  qui  s'y  trouvent  intercalés  remon- 
tassent jusqu'au  commencement  de  ce  même  siècle, 


Soi-  HISTOIRE  DE   LA  POESIE  PROVENÇALE. 

OU  même  jusqu'au  siècle  précédent.  Dans  tous  les 
cas,  Texistence  des  fragments  de  ce  genre  recule 
toujours  plus  ou  moins  pour  nous  l'époque  de  l'ori- 
gine de  l'épopée  karlovingienne. 

Mais  celte  origine,  ainsi  reculée,  n'en  devient  que 
plus  obscure.  Rien,  en  effet,  ne  nous  indique  si, 
parmi  ces  romans  perdus,  auxquels  font  allusion 
ceux  qui  nous  restent,  ou  dont  ils  contiennent  des 
fragments,  se  trouvent  les  types  du  genre,  ceux  aux- 
quels conviendrait  strictement  le  titre  de  primitifs. 
Rien  même  ne  nous  apprend  quels  sont,  entre  tous 
ces  monuments  plus  ou  moins  anciens,  existants  ou 
perdus,  ceux  oii  l'on  peut  présumer  que  se  sont 
maintenus  le  mieux  les  caractères  primitifs  de  l'épo- 
pée karlovingienne,  et  nous  représenter  le  mieux 
celte  épopée  à  son  origne.  S'il  y  a  des  données  pour 
découvrir  quelque  chose  à  ce  sujet,  c'est  dans  ces 
romans  formés  de  la  fusion  ou  de  la  juxta-posilion 
de  plusieurs  autres,  liés  entre  eux  par  leurs  sujets 
respectifs.  On  conçoit,  en  effet,  qu'il  doit  entrer,  dans 
ces  sortes  d'amalgames ,  des  compositions  d'âge  et 
de  caractères  fort  divers,  qui  marquent  nécessaire- 
ment différentes  époques  de  l'art,  et  dont  quelques- 
unes  peuvent  remonter  assez  haut  vers  son  ori- 
gine. Cette  observation  m'amène  à  dire  quelques 
mots  des  romans  épiques  formant  des  cycles  par- 
tiels, dans  le  cycle  général  des  romans  karlovingiens. 
Elle  marque  le  but  dans  lequel  j'ai  à  parler  de  ces 
cycles. 

Comme  je  l'ai  déjà  dit,  toutes  ces  épopées  karlo- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  305 

vingiennes,  bien  que  fourmillant  de  conlrad  ici  ions 
intrinsèques,  ont  toutes  entre  elles  quelque  point 
de  contact  apparent  et  extérieur,  à  raison  duquel  on 
peut  dire  qu'elles  ne  font  qu'un  seul  et  même  loul. 
C'est  dans  ce  sens  que  l'on  dit,  quoique  assez  impro- 
prement, ce  me  semble,  qu'elles  forment  un  cycle. 

Quant  aux  cycles  particuliers  que  l'on  a  formés 
d'une  manière  plus  ou  moins  factice  avec  des  par- 
ties de  ce  cycle  général,  ils  ne  sont  pas  nombreux  :  je 
n'en  connais  que  trois.  Le  premier  et  le  plusborné  de 
tous  est  celui  auquel  appartient  ce  roman  d'Aiol  dont 
j'ai  déjà  cité  divers  passages.  Il  comprend  trois  ro- 
mans distincts,  d'abord  celui  d'Aiol  proprement  dit, 
celui  d'ÉIie  son  père  et  celui  de  Julien  de  Suint- 
Gilles,  le  père  de  ce  dernier. 
.  Le  second  n'existe  qu'en  italien  et  qu'en  prose  : 
c'est  un  ouvrage  resté  populaire,  sous  le  tiire  de 
Reali  di  Francia,  équivalant  à  celui  de  Princes  ou 
chefs  de  la  race  royale  de  France.  On  y  a  rapproché 
toutes  les  fictions  romanesques  antérieures  ou  sup- 
posées antérieures  à  Charlemagne.  Elles  commencent 
à  Constantin  et  finissent  par  cette  histoire  de  Berthe 
au  Grand  pied,  femme  de  Pépin  et  mère  de  Charle- 
magne, dont  j'ai  déjà  dit  quelques  mots. 

Le  troisième,  le  seul  auquel  je  veuille  m'arréter 
un  moment ,  est  celui  que  j'ai  déjà  nommé  plu- 
sieurs fois,  celui  de  Guillaume  au  Court-nez.  il 
comprend  tous  les  romans  qui  ont  pour  sujet  les 
guerres  des  Sarrasins  d'Espagne  et  des  chrétiens  du 
midi  de  la  France,  sous  la  conduite  d'Aimeri  de 
II.  20 


306  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

Narbonne  et  de  ses  descendants,  donl  Guillaume  au 
Court-nez  est  le  plus  illustre  :  c'est  un  immense  ro- 
man, de  près  de  quatre-vingt  mille  vers,  divisé  en 
quinze  parties  ou  branches,  qui  se  suivent,  ou  sont 
censées  se  suivre  dans  l'ordre  chronologique  des 
événements  et  des  personnes.  L'ouvrage  est  infini- 
ment curieux  dans  son  ensemble,  et  plein  de  beautés 
dans  plusieurs  de  ses  parties.  Mais  ce  ne  sont  ni  ces 
beautés  ni  ces  particularités  curieuses  que  je  me 
propose  de  faire  connaître  ici.  Ce  que  j'ai  à  dire  de  ce 
roman  est  relatif  à  sa  composition,  et  à  quelques- 
unes  des  nombreuses  pièces  qui  y  ont  été  plutôt  re- 
cueillies et  juxta-posées  que  combinées  et  fondues. 

La  division  en  quinze  branches  est  l'ouvrage  des 
copistes  ou  des  compilateurs  du  treizième  ou  du  qua- 
torzième siècle.  Ces  branches  sont  censées  former 
chacune  un  roman  h  part;  mais  cette  division  a  évi- 
demment été  faite  après  coup,  d'une  manière  inexacte 
et  arbitraire,  qui  empêche  d'abord  de  s'assurer  du 
véritable  caractère  de  l'ensemble  et  de  quelques-unes 
de  ses  parties. 

Ces  parties  diffèrent  beaucoup  entre  elles  en  éten- 
due matérielle,  différence  qui  en  entraîne  et  en  sup- 
pose toujours  d'autres  plus  importantes.  Les  unes 
sont  fort  longues  et  forment  des  romans  à  part,  ro- 
mans dont  l'action  est  toujours  plus  ou  moins  com- 
plexe, dont  les  incidents,  plus  ou  moins  variés, 
sont  toujours  développés  longuement,  avec  une  cer- 
taine recherche  d'ornements  et  d'effet. 

Les  autres,  au  contraire,  sont  très-courtes  ;  Tac- 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE,  307 

tion  se  réduit  toujours  à  un  fait  très-simple,  déve- 
loppé avec  très-peu  d'artifice,  et  d'un  ton  sec  et 
austère. 

Les  premières  ont  évidemment  pour  objet  de  sa- 
tisfaire une  curiosité  déjà  exercée,  ayant  déjà  des 
besoins  factices  :  ce  sont  déjà  des  ouvrages  d'art, 
des  romans,  des  poèmes,  ce  qu'on  voudra;  peu  im- 
porte le  nom;  mais  enfin  des  ouvrages  qui  ne 
peuvent  élre  les  premiers  de  leur  espèce. 

Les  autres,  au  contraire,  dépassent  à  peine,  par 
leur  dimension  ou  leur  objet,  les  simples  cbanls  po- 
pulaires épiques,  ces  chants  isolés,  qu'à  ses  époques 
de  barbarie  et  de  semi-barbarie ,  tout  peuple  com- 
pose toujours  sur  les  événements  qui  intéressent 
son  existence  et  frappent  son  imagination.  Elles  ne 
sont  guère  que  des  amplifications  probablement  un 
peu  ornées  de  ces  derniers  chants  :  en  un  mot,  si 
elles  ne  sont  pas,  historiquement  parlant,  l'épopée 
primitive,  elles  sont  du  moins  ce  qui  peut  le  mieux 
nous  la  représenter  et  nous  en  donner  l'idée  la  plus 
juste. 

Quelques  détails  feront  mieux  comprendre  ce  que 
je  veux  dire,  et  me  permettront  de  le  préciser  un 
peu  plus. 

L'une  des  branches  de  ce  même  roman  cyclique 
de  Guillaume  au  Court-nez  est  intitulée  :  le  Charroi 
de  Nismcs,  C'est,  je  crois,  de  toutes  la  plus  courte  : 
elle  ne  dépasse  guère  deux  mille  vers.  Mais,  en  exa- 
minant d'un  peu  près  cette  branche  ou  section  du 
roman,  on  s'assure  bien  vite  que  la  rubrique  en  est 


308  HISTOIRE   PE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

fausse  et  qu'au  lieu  d'un  seul  roman ,  elle  en  con- 
tient réellement  plusieurs,  parfaitement  distincts  les 
uns  des  autres,  bien  que  diversement  liés  les  uns  aux 
autres. 

Le  premier  est  celui  auquel  convient,  en  effet,  le 
titre  de  Charroi  de  Nismes.  C'est  un  récit  fort  étrange 
de  lamanièredontGuillaumeau  Court-nez  conquiert 
la  ville  de  Nismes  sur  les  Sarrasins.  Il  fait  faire  une 
grande  quantité  de  tonneaux,  qu'il  remplit  de  guer- 
riers armés,  se  déguise  en  marchand,  et  introduit 
à  Nismes,  comme  sa  pacotille  de  marchandises,  tous 
ces  tonneaux,  d'où  ses  braves  sortent  à  un  signal 
donné,  à  peu  près  comme  les  Grecs  sortirent,  dans 
Troie ,  du  fameux  cheval  de  bois  ;  et  les  tonneaux 
pouvaient  bien  n'être  qu'une  tradition,  qu'une  der- 
nière version  du  cheval. 

Le  roman  qui  suit  le  Charroi  de  Nismes,  et  qui  s'y 
rattache,  est  celui  même  dont  j'ai  parlé  tout  k 
l'heure,  celui  quia  pour  sujet  la  conquête  d'Orange, 
que  les  Sarrasins  sont  censés  occuper  encore  pi  usieurs 
années  après  avoir  perdu  Nismes.  J'ai  dit  que  ce 
second  roman  était  double,  qu'il  comprenait  deux 
différentes  versions  du  môme  thème.  Ainsi,  ce  sont 
réellement  trois  compositions,  trois  épopées  distinctes 
qui  se  rencontrent,  ou  qui,  pour  mieux  dire,  se  con- 
fondent, sous  cette  seule  rubrique  du  Charroi  de 
Nismes.  Aucune  des  trois  ne  peut  être  bien  longue, 
puisque  les  trois  ne  font  guère  ensemble  que  deux 
mille  vers;  la  plus  courte  de  toutes  est  le  Charroi, 
qui  ne  va  pas  à  plus  de  quatre  cents  vers  ;  chacune 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  309 

des  deux  autres  peut  en  avoir  à  peu  près  le  double. 

Cette  dimension  n'excède  pas  ou  n'excède  guère 
celle  à  laquelle  peuvent  s'étendre  les  simples  chants 
populaires.  On  possède  des  chants  serviens  dont  plu- 
sieurs approchent  de  cette  étendue,  et  dont  quel- 
ques-uns la  dépassent. 

Maintenant,  le  biographe  du  fameux  duc  Guil- 
laume le  Pieux,  le  Guillaume  au  Court-nez  des  ro- 
manciers, certainement  antérieur  au  douzième  siècle, 
et  selon  toute  probabilité  au  onzième,  ce  biographe 
assure  qu'il  circulait  de  son  temps  divers  chants 
populaires  sur  les  exploits  du  duc  Guillaume,  et  son 
témoignage  à  cet  égard  n'est  pas  récusable,  car  il  a 
admis  dans  sa  légende  des  fables  empruntées  à  ces 
mêmes  chants. 

Je  ne  dirai  point  que  les  deux  ou  trois  petites  épo- 
pées que  je  viens  d'indiquer  comme  confondues  ou 
rapprochées  en  une  seule  soient  la  version  exacte , 
l'équivalent  absolu  de  quelques-uns  de  ces  chants 
populaires  sur  Guillaume  le  Pieux,  dont  parle  le 
biographe  de  celui-ci.  Mais  je  ne  doute  pas  qu'elles 
ne  s'y  rattachent  pour  le  fond,  et  qu'elles  n'en  soient 
une  forme  assez  peu  altérée. 

Je  crois  être  arrivé  de  la  sorte  à  démêler,  dans 
les  romans  épiques  du  cycle  karlovingien  que  nous 
avons  aujourd'hui ,  quelques  indices  de  la  marche 
qu'ils  ont  suivie  dans  leurs  développements  suc- 
cessifs. J'ai  tâché  de  marquer  le  point  curieux  où  ils 
se  rattachent  à  ces  chants  populaires,  dont  ils  ne 
sont,  comme  toutes  les  épopées  primitives,  que  des 


310  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

transformations,  que  des  amplifications  indéfinies, 
plus  ou  moins  heureuses,  plus  ou  moins  fausses , 
selon  des  circonstances  de  temps  et  de  lieu  qu'il  ne 
s'agit  pas  ici  d'apprécier. 

Quant  à  ces  chants  populaires ,  germes  premiers 
de  l'épopée  complexe  et  développée,  il  est  de  leur 
essence  de  se  perdre  et  de  se  perdre  de  bonne  heure, 
dans  les  transformations  successives  auxquelles  ils 
sont  destinés.  Ils  s'évanouissent  ainsi  peu  à  peu,  par 
degrés,  à  fur  et  mesure  des  altérations  qu'ils  su- 
bissent, plutôt  qu'ils  ne  se  perdent  tout  d'un  coup 
et  d'une  manière  accidentelle.  S'il  en  restait  aujour- 
d'hui quelqu'un,  ce  ne  serait  qu'autant  qu'il  aurait 
été  transporté  dans  quelque  roman  plus  considé- 
rable, de  la  substance  duquel  il  serait  aujourd'hui 
impossible  de  le  détacher . 

Toutefois  on  se  souviendra  peut-être  des  pas- 
sages de  la  chronique  de  Turpin,  que  j'ai  cru  pou- 
voir signaler  comme  des  chants  populaires,  primi- 
tivement isolés,  dont  le  moine,  auteur  de  cette  chro- 
nique, aurait  bigarré  le  fond  de  sa  plate  légende. 
Tel  m'a  paru,  entre  autres,  le  passage  où  Roland, 
blessé  à  mort,  essaye  de  briser  son  épée,  pour  qu'elle 
ne  tombe  pas  entre  les  mains  des  Sarrasins  au  grand 
détriment  des  chrétiens.  Je  persiste  à  croire  que  ce 
morceau  si  touchant  et  d'un  si  grand  caractère^ 
malgré  quelques  traits  "grotesques  qui  le  déparent^ 
n'appartient  poiat  au  fond  de  la  légende  où  il  se 
trouve  aujourd'hui.  C'est,  selon  toute  apparence,  un 
ornement  populaire  que  le  légendiste  a  transporté 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  311 

dans  son  récit,  non  sans  l'altérer,  il  est  vrai ,  mais 
sans  parvenir  à  en  effacer  totalement  la  poésie. 

L'ancienneté  et  la  popularité  de  ce  passage  sem- 
blent attestées  par  le  respect  traditionnel  avec  le- 
quel il  fut  traduit  dans  tous  les  récits  de  la  défaite 
de  Roncevaux.  Je  viens  d'en  citer  deux  traductions; 
j'aurais  pu  en  citer  trois ,  et  je  ne  doute  pas  qu'il 
n'en  ait  existé  un  très-grand  nombre. 

Si,  comme  je  ne  puis  me  défendre  de  le  présu- 
mer, ce  morceau  avait  été,  dans  l'origine,  un  chant 
populaire  détaché,  il  marquerait  pour  nous  le  point 
le  plus  reculé  auquel  on  puisse  faire  remonter  l'his- 
toire de  l'épopée  karlovingienne. 


3i2  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PBOVEXÇALB. 

CHAPITRE  XXVI 


nOMANS   DK    LA    TABLE-RONDB, 


î.  —  Argument.  Matière. 


Après  voir  jeté  un  coup  d'œil  sur  l'histoire  des 
ïomans  épiques  du  cycle  karlovingien,  il  me  reste  à 
donner  de  même  un  aperçu  général  de  celle  des  ro- 
mans du  cycle  de  la  Table-Ronde.  Je  suivrai  dans 
celle-ci  la  même  méthode  que  dans  le  premier  :  je 
parlerai  d'abord  de  la  matière,  puis  de  la  forme  et 
du  caractère  de  ces  romans. 

Ainsi  que  nous  l'avons  déjà  vu,  les  romans  de  la 
Table-Ronde  ont  tous  pour  thème  des  aventures  qui 
sont  censées  se  passer  dans  le  temps  et  à  la  cour 
d'Arthur,  le  dernier  chef  des  Rretons  insulaires  qui 
ait  porté  le  litre  de  roi.  La  première  question  à 
examiner,  quand  il  s'agit  de  la  matière  de  ces  mêmes 
romans,  est  donc  celle  de  savoir  s'il  se  trouve  quel- 
que chose  d'historique,  quelque  chose  qui  puisse 
être  regardé  comme  une  allusion  aux  événements, 
aux  idées,  aux  mœurs  du  pays  et  du  temps  auxquels 
ils  se  rapportent  ou  veulent  se  rapporter  ;  quelque 
chose  enfin  qui  puisse  être  pris  pour  un  écho  aussi 
affaibli  que  l'on  voudra,  mais  enfin  pour  un  écho 
d'anciennes  traditions  bretonnes. 

J'aurais  pu  poser  la  question  autrement  :  j'aurais 
pu  demander  si,  jusqu'à  quel  point  et  en  quel  sens 


histoihe  dk  la  poésie  provençale.  313 

ces  romans  du  cycle  d'Arthur  méritent  la  qualifica- 
tion de  celtiques,  par  laquelle  ils  ont  été  récemment 
désignés. 

Mais,  en  admettant,  comme  je  le  fais,  les  Bretons 
pour  une  branche  de  Celtes,  la  question  reste  la  même, 
sous  quelque  nom  qu'elle  soit  posée,  et  peu  im- 
porte que  l'on  nomme  bretons,  kymris  ou  celtiques, 
les  éléments  anciens  qui  pourraient  s'être  conservés 
ou  avoir  été  repris  dans  ces  compositions  mal  étu- 
diées. Ici  la  variété  des  noms  ne  peut  entraîner  au- 
cune obscurité  dans  les  résultats  des  recherches  à 
faire  sur  ce  sujet. 

Ce  n'est  pas  que  ce  sujet  ne  soit  fort  obscur,  fort 
embrouillé;  mais  la  difficulté  vient  de  l'insuffisance 
des  données  que  l'on  a  pour  le  trailer,  du  peu  de 
critique  avec  lequel  on  s'en  est  occupé  jusqu'à  pré- 
sent, de  la  légèreté  avec  laquelle  on  a  répété  sans 
fin  des  assertions  qu'il  eût  fallu  vérifier  une  fois. 
Aussi  n'ai-je  pas  la  prétention  de  résoudre  dans  le 
peu  d'espace  qui  m'est  donné  une  question  aussi 
complexe.  Ce  sera  assez  pour  moi  si  je  réussis  à  la 
poser  d'une  manière  un  peu  plus  précise,  et  si  je 
fais  mieux  entrevoir  les  moyens  de  la  résoudre. 

On  a  signalé  souvent  la  Bretagne  armoricaine 
comme  le  foyer  des  traditions  qui  ont  servi  de  base 
aux  romans  de  chevalerie  en  général ,  et  particuliè- 
rement à  ceux  de  la  Table-Bonde.  Je  me  dispenserai 
de  réfuter  une  assertion  en  faveur  de  laquelle  per- 
sonne jusqu'ici  n'a  pu  alléguer,  je  ne  dis  pas  le 
moindre  fait,  mais  le  plus  léger  prétexte.  Dans  le 


314  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

peu  que  l'on  sait  de  la  culture  poétique  et  sociale 
des  Bretons  armoricains  au  moyen  âge  et  dans  les 
temps  plus  modernes,  il  n'y  a  pas  un  trait  qui 
ne  pût,  au  besoin,  servir  à  prouver  que  le  germe  de 
compositions  telles  que  les  romans  épiques  de  la 
Table-Ronde  n'a  jamais  existé  ni  pu  exister  en  Bre- 
tagne. Mais  ce  serait  abuser  de  l'attention  du  lecteur 
que  de  discuter  des  assertions  de  tout  point  gra- 
tuites. Dans  l'état  actuel  de  la  critique  historique, 
de  telles  assertions  doivent  tomber  d'elles-mêmes  et 
ne  peuvent  plus  se  reproduire. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'opinion  de  ceux  qui 
ont  attribué  aux  Bretons  insulaires  l'origine  des  ro- 
mans de  la  Table-Ronde.  Cette  opinion  a  pour  elle  des 
raisons  spécieuses  et  des  documents  écrits  dont  il  est 
impossible  de  faire  abstraction  dans  la  question  ac- 
tuelle. Il  ne  s'agit  que  de  savoir  si  l'on  ne  tire  pas  de 
ces  documents,  de  ces  faits,  des  conséquences  qu'ils 
ne  renferment  pas  ;  et  pour  cela,  il  suffit  de  consi- 
dérer sommairement  et  de  bien  déterminer  les  rap- 
ports des  traditions  bretonnes  avec  le  fond,  avec  les 
données  générales  des  romans  de  la  Table-Ronde. 
Nous  saurons  par  là  jusqu'à  quel  point  les  pre- 
mières peuvent  être  considérées  comme  la  source  de 
ceux-ci. 

Les  monuments  écrits  qui  renferment  les  tradi- 
tions nationales  des  Bretons ,  antérieures  au  temps 
cil  commence  l'histoire  positive  et  suivie  du  pays, 
ces  monuments  sont  de  deux  sortes  et  forment  deux 
séries  distinctes. 


HISTOIRE   DE  LA   POESIE   PROVENÇALE.  315 

De  ces  deux  séries ,  la  première  se  compose  des 
triades  historiques  et  des  poésies  des  anciens  bardes 
brelons,  depuis  le  sixième  siècle  jusqu'au  douzième. 

Le  seconde  série  consiste  en  chroniques  qui  em- 
brassent toute  l'histoire  de  la  Grande-Bretagne,  de- 
puis son  commencement  fabuleux  jusque  vers  le 
milieu  du  douzième  siècle. 

Il  y  aurait  à  faire ,  sur  ces  deux  sortes  de  monu- 
ments, bien  des  recherches  qui  ne  sont  pas  de  mon 
sujet  ;  mais  je  ne  puis  me  dispenser  d'en  donner 
au  moins  un  aperçu  rapide. 

Les  triades  des  Brelons  sont  un  monument  histo- 
rique peut-être  unique  en  son  genre  :  ce  sont  des  es- 
pèces d'aphorismes  historiques  dans  lesquels  les 
personnages  et  les  faits  sont  groupés  trois  à  trois,  à 
raison  de  leur  ressemblance  et  sans  égard  à  la 
chronologie.  Ainsi ,  par  exemple ,  il  y  a  une  triade 
oîi  sont  mentionnées  et  rapprochées  trois  invasions 
difïérentes  de  la  Grande-Bretagne  par  trois  différents 
peuples  qui  s'y  sont  ma:nl(;nus.  Dans  une  autre 
triade,  il  s'agit  de  trois  autres  peuples  envahisseurs 
de  l'île,  mais  n'y  étant  pas  restés.  Il  y  a  une  triade 
pour  les  trois  plus  anciens  noms  de  la  Grande-Bre- 
tagne. Il  y  en  a  une  autre  où  il  est  fait  mention  des 
trois  plus  anciens  législateurs  des  Bretons,  et  ainsi 
de  suite,  tant  pour  les  événements  que  pour  les  per- 
sonnes. 

Les  recueils  de  ces  triades  sont  assez  nombreux,  et 
yarient  beaucoup  pour  le  nombre  et  pour  la  rédac- 
tion. Les  triades  sont  tantôt  aussi  concises  que  pos- 


316  HISTOIRE  DE   LA  POESIE  PROVENÇALE. 

sible,  tantôt  un  peu  plus  développées  ;  mais ,  dans 
toutes,  les  faits  sont  réduits  à  leur  expression  la  plus 
simple,  dépouillés  de  tous  leurs  accessoires,  de 
tous  leurs  détails. 

Que  ces  triades ,  arrangées  comme  on  les  a  au^- 
jourd'hui,  ne  soient  pas  fort  anciennes,  ce  serait  une 
chose  facile  à  prouver.  Les  recueils  dans  lesquels  on 
îes  trouve  ne  paraissent  pas  pouvoir  remonter  plus 
haut  que  le  quatorzième  ou  le  treizième  siècle.  Mais 
plusieurs  des  notices  qu'elles  renferment  n'en  re- 
montent pas  moins  à  la  plus  haute  antiquité;  elles 
paraissent  être  les  débris  de  monuments  perdus  au- 
jourd'hui, ou  la  mise  par  écrit  tardive  de  traditions 
nationales  qui  se  seraient  conservées  oralement  pen- 
dant des  siècles. 

Ainsi,  par  exemple,  il  s'y  trouve  sur  le  déluge 
universel  des  traditions  mythologiques  qui  ne  déri- 
vent point  du  récit  de  cet  événement  dans  la  Bible, 
et  ont,  au  contraire,  beaucoup  de  rapport  avec  ce- 
lui des  livres  hindous.  Il  s'y  trouve  une  tradition  non 
moins  curieuse  sur  le  premier  peuple  qui  prit  pos- 
session de  la  Grande-Bretagne ,  encore  inculte  et 
déserte.  Suivant  celte  tradition,  ce  peuple  serait  venu 
d'un  pays  désigné  comme  voisin  de  Constanlinople, 
sous  la  conduite  d'un  chef  nommé  Hu  le  Fort,  qui 
semble  être  le  même  que  l'Hésus  des  Gaulois. 

Ces  notices  mythologiques  sont  éparses  parmi 
une  foule  d'autres  d'un  caractère  plus  historique  sur 
les  temps  anciens  et  le  moyen  âge  des  Bretons  insu- 
laires. Enfin  toutes  ces  triades  sont  et  paraissent 


HISTOIRE   DE    LA    POESIE    PROVENÇALE.  317 

avoir  toujours  élé  écrites  dans  la  langue  du  peuple 
auquel  elles  appartiennent,  c'est-à-dire  en  gallois  ou 
kymri  :  on  n'en  cite  aucune  rédaction  ni  version  la- 
tines, particularité  qui  semble  attester  la  nationalité 
de  ce  genre  de  document. 

Quant  aux  chroniques  bretonnes,  il  serait  très-diffi- 
cile et  très-long  d'en  donner  une  idée  précise.  Je  me 
bornerai  à  dire  que  c'est  un  amas  de  notices  on  ne  peut 
plus  disparates,  les  unes  de  tout  point  et  grossièrement 
fabuleuses,  les  autres  mélange  informe  de  fables,  de 
méprises  et  de  probabilités  historiques.  La  chose  la 
plus  importante  à  remarquer  relativement  à  ces  chro- 
niques ,  c'est  que  la  source  en  est  toute  autre  que 
celle  des  triades,  qu'elles  contredisent  formellement 
sur  beaucoup  de  points ,  et  dont  elles  diffèrent  plus 
ou  moins  sur  presque  tous. 

C'est  dans  ces  chroniques  qu'est  longuement  déve- 
loppée la  fable  de  l'origine  troyenne  des  Bretons  dont 
il  n'est  pas  question  dans  les  triades.  On  a  ces  chro- 
niques en  latin  et  en  gallois.  La  plus  ancienne  rédac- 
tion latine  date  de  l'année  1 1 38;  c'est  ce  que  l'on  ap- 
pelle vulgairement  la  chronique  de  Geoffroi  de  Mont- 
mouth.  Des  différentes  versions  galloises  de  cette 
chronique  fameuse,  la  plus  ancienne  est  cel'e  qu/3 
Wallher  Map,  chanoine  de  l'église  d'Oxford,  écrivit  k 
une  époque  impossible  à  préciser,  mais  certainement 
postérieure  à  1150. 

Ces  chroniques  avaient  indubitablement  pour 
base  des  matériaux  plus  anciens,  soit  fabuleux,  soit 
historiques;  et  l'on  suppose  communément  qu'elles 


318  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

n'étaientquelaversionamplifiéed'unlrès-ancien  livre 
breton.  Mais  c'est  un  point  fort  suspect  auquel  nous 
n'avons  ni  le  besoin  ni  le  loisir  de  nous  arrêter.  Il 
nous  suffit  de  savoir  là-dessus  ce  qui  est  constaté, 
que  cet  antique  original  des  chroniques  bretonnes, 
en  supposant  qu'il  ait  jamais  existé ,  est  perdu  de- 
puis longtemps,  et  que  ces  dernières  sont  aujour- 
d'hui, pour  nous,  l'unique  répertoire  des  traditions 
bretonnes  que  pouvait  renfermer  le  premier. 

Nous  avons  donc  maintenant  deux  sortes  de  do- 
cuments à  consulter  sur  l'histoire  d'Arthur  et  des 
autres  personnages  bretons  qui  figurent  dans  les  ro- 
mans de  la  Table-Ronde,  savoir  les  chroniques  et  les 
triades  historiques. 

Je  reviens  d'abord  à  ces  dernières  :  il  y  est ,  en 
effet,  question  d'Arthur,  de  la  reine  Genièvre,  de 
Lancelot,  de  Tristan  et  de  ses  amours  avec  la  reine 
Yseult,  de  Gauvain,  et  d'autres  personnages  fameux  - 
delà  même  famille  romanesque.  Il  y  est  question  des 
merveilles  et  de  la  quête  du  Graal,  thème  mystique 
de  quelques-uns  des  romans  les  plus  renommés  de 
tout  ce  cycle  breton. 

Maintenant  ces  allusions  des  triades  galloises  à 
des  aventures  et  à  des  héros  de  la  Table- Ronde 
sont  de  deux  sortes  qu'il  est  essentiel  de  ne  pas 
confondre;  car  les  conséquences  à  tirer  des  unes  et 
des  autres  sont  on  ne  peut  plus  différentes. 

De  ces  allusions,  les  unes  proviennent  direc- 
tement de  romans  français  de  la  Table-Ronde,  dont 
elles  supposent  la  connaissance  plus  ou  moins  ré- 


HISTOIRE  DE  LA  POESIE  PROVENÇALE.  319 

pandue  parmi  les  Gallois;  elles  sont  d'une  date 
postérieure  à  celle  de  la  composition  de  ces  romans; 
et  loin  d*en  contenir  le  germe  ou  la  matière ,  loin 
d'en  pouvoir  expliquer  l'origine,  elles  attestent,  au 
contraire,  l'influence  de  ceux-ci  sur  la  littérature  et 
les  traditions  bretonnes.  Elles  font  voir  qu'à  l'exemple 
de  la  plupart  des  autres  peuples  de  l'Europe,  les 
Gallois  avaient  accueilli  ces  fables  chevaleresques  de 
la  Table-Ronde,  avec  cette  différence  que  l'illusion 
était  plus  grande  pour  eux  que  pour  les  autres.  Il 
semble  du  moins  que,  leur  pays  étant  donné  pour  le 
théâtre  de  ces  m^^mes  fables,  ils  devaient  en  être 
d'autant  plus  disposés  à  les  prendre  pour  un  simple 
développement  de  leurs  traditions  nationales. 

Que  les  allusions  dont  il  s'agit  fussent  bien  dans 
les  triades  bretonnes  quelque  chose  de  nouveau, 
quelque  chose  d'étranger,  c'est  de  quoi  il  n'y  a  pas 
lieu  de  douter.  Quelques-unes  de  ces  triades  en  ren- 
ferment la  preuve.  Il  y  en  a  une,  par  exemple,  qui 
cite  expressément  l'histoire  du  Graal  en  prose,  dont 
elle  n'est  qu'un  résumé  très-court. 

Les  mots  et  les  noms  romans  qui  ont  passé  dans 
les  triades  pour  y  désigner  les  fictions  romanesques 
qui  les  avaient  consacrés,  sont  une  autre  preuve  de 
ce  que  je  veux  dire.  Ces  mots ,  qui  se  reconnaissent 
au  premier  coup  d'œil  comme  des  étrangers  dépaysés 
parmi  les  mots  kymris,  y  sont  l'indice  certain  de 
l'emprunt  des  choses  auxquelles  ils  sont  appliqués. 
Tel  est,  par  exemple,  dans  la  triade  que  je  viens  de 
citer,  le  terme  de  Graal ,  terme  tout  à  fait  inconnu 


320  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

au  gallois  ou  kymri.  C'est  ainsi  encore  que  le  roman, 
tout  comme  le  personnage  de  Lancelot  du  Lac,  sont 
désignés  en  toute  lettre  par  les  termes  de  Lancelot  du 
Lac,  inintelligibles  pour  un  gallois  qui  ne  sait  pas  le 
français.  Jamais  une  fable  d'origine  ou  d'invention 
galloise  n'a  pu  être  désignée  de  la  sorte. 

Il  y  a  d'autres  triades  où  les  allusions  aux  person- 
nages bretons  introduits  dans  les  romans  de  la  Tabl(*- 
Ronde,  portent  un  caractère  d'originalité  et  d'an- 
cienneté assez  marqué  pour  qu'il  soit  permis  de  les 
croire  antérieurs  à  ces  romans.  C'est  donc  dans 
celles-là  que  l'on  pourrait  chercher  avec  vraisem- 
blance les  matériaux  primitifs  des  premiers.  Mais 
dans  ces  triades,  selon  toute  apparence  plus  anciennes 
que  les  autres,  on  ne  trouve  plus  rien  qui  ait  rapport 
aux  fictions  de  la  Table-Ronde  ,  rien  qui  ait  pu  na- 
turellement en  donner  la  première  idée.  Il  n'y  a 
entre  les  unes  et  les  autres  de  commun  que  trois  ou 
quatre  noms  propres  ;  on  peut  bien  demander  pour- 
quoi les  romanciers  ont  été  chercher  ces  noms,  et  la 
question  ne  laisse  pas  d'être  encore  assez  embarras- 
sante. Mais  toujours  est-il  certain  qu'ils  les  ont  trou- 
vés et  pris  dépouillés  de  vie,  d'action  et  de  caractère  ; 
et  qu'ils  ont  créé  sous  ces  mêmes  noms  des  person- 
nages qui  n'ont  pas  le  moindre  rapport  à  leurs  ho- 
monymes des  triades. 

Ces  triades  n'atiribuent  au  roi  Arthur  rien  qui 
répugne  au  peu  de  notions  que  l'histoire  authen- 
tique nous  a  transmises  sur  ce  personnage  fameux. 
Elles  le  représentent  comme  le  petit  chef  de  quelques 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  321 

peuplades  bretonnes,  qui,  ayant  défendu  longtemps 
son  pays  contn'  les  Saxons,  finit  par  succomber  et 
perdre  la  vie  dans  une  bataille  décisive,  en  542. 
Elles  parlent  de  lui  comme  d'un  prince  vaillant  ^ 
la  guerre,  mais  usurpant,  durant  la  paix,  les  privi- 
lèges et  les  fonctions  des  Bardes.  En  un  mol,  l'Ar- 
thur des  triades  et  des  anciennes  poésies  bretonnes 
est  un  personnage  naturel  et  vraisemblable,  un  hé- 
ros tout  local,  tout  breton,  n'ayant  rien  de  commun 
avec  son  homonyme  des  romans. 

Il  y  a,  dit-on,  en  gallois,  des  contes  populaires 
dans  lesquels  Arthur  fait  une  toute  autre  figure  que 
dans  les  triades  et  dans  les  poésies  des  bardes.  Ces 
contes  me  sont  inconnus,  mais  d'après  quelques 
traits  que  j'en  ai  vu  citer,  le  roi  Arthur,  que  l'on  y 
fiiit  agir,  serait  un  personnage  très-merveilleux , 
mais  d'un  merveilleux  mythologique  plutôt  que  ro- 
manesque, ou  chevaleresque  et  toujours  dans  le  sens 
des  anciennes  idées,  des  anciennes  traditions  jjre- 
lonnes. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  point  particulier  qu'il  ne 
dépend  pas  de  moi  d'éclaircir,  voici  le  résultat  que 
je  crois  pouvoir  énoncer  sur  le  rapport  historique 
des  Iriad'  s  et  des  poésies  bretonnes  avec  les  romans 
de  la  Table-Ronde. 

1°  Dans  tout  ce  qu'elles  ont  d'ancien,  do  national 
et  de  vraiment  traditionnel,  les  triades  et  les  poésies 
dont  il  s'agit  n'ont  aucun  rapport  avec  les  romans 
en  question,  et  n'ont  pu  en  fournir  ni  la  matière 
ni  le  type  poétique. 

Il  21 


322  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

2"  Tout  ce  qui,  dans  ces  mêmes  triades,  renferme 
une  allusion  positive  à  des  romans  de  la  Table- 
Ronde,  est  d'une  date  postérieure  à  ces  romans;  en 
suppose  l'existence  et  la  connaissance;  en  est,  noa 
pas  la  source,  mais  au  contraire  la  dérivation  et  la 
suite. 

Il  reste  à  savoir  jusqu'à  quel  point  l'examen  des 
chroniques  est  favorable  ou  contraire  à  ce  résultat 
de  l'examen  des  triades,  relativement  à  la  question 
établie.  J'avertis  d'abord  que  par  chroniques  bre- 
tonnes j'entends  principalement  celle  de  Geolïroi  de 
Montmoulh  en  latin  et  sa  traduction  ou  paraphrase 
galloise  par  Map,  chanoine  d'Oxford,  puisque  ce 
sont  les  deux  monuments  où  la  plupart  des  érudits 
se  sont  accordés  à  voir  la  source  première  des  ro- 
mans de  la  Table-Ronde. 

J'ai  déjà  dit  que  la  chronique  de  GeofTroi  de 
Montmoulh  parut  en  1138.  Walter  Map  nous  ap- 
prend lui  môme  que  ce  fut  dans  sa  vieillesse  qu'il 
traduisit  ou  paraphrasa  en  gallois  cette  chronique 
de  GeofTroi;  et  comme  il  vécut  jusqu'à  la  fin  du 
douzième  siècle,  il  s'ensuivrait  que  sa  traduction  ne 
peut  pas  être  beaucoup  plus  ancienne  que  cette  der- 
nière époque.  Mais  je  veux  bien  la  supposer  plus  an- 
cienne et  la  mettre  vers  le  milieu  du  siècle. 

Maintenant  je  fais  une  autre  supposition  égale- 
ment favorable  à  l'opinion  accréditée  que  j'examine  : 
je  suppose  les  copies  de  cette  version  et  de  son  texte 
latin  dès  1 150  assez  nombreuses  et  assez  répandues 
pour  que  les  romanciers  eussent  aisément  la  chance 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  323 

d'y  recourir  :  hypothèse  Don-seulement  invraisem- 
blable, mais  contraire  à  des  faits  certains.  Ainsi  donc, 
admettre  la  chronique  bretonne  de  GeofTroi  et  la  ver- 
sion galloise  de  cette  chronique  pour  la  source  pri- 
mitive des  romans  de  la  Table-Ronde ,  c'est  suppo- 
ser que  nul  de  ces  romans  ne  fut  antérieur  à  1138 
et  que  les  plus  anciens  durent  être  composés  dans 
une  très- courte  période  de  temps,  à  peu  près  de  1140 
à  1150. 

Or,  j'ai  la  conviction ,  et  j'espère  prouver  ailleurs 
que,  vers  1150,  quelques-uns  des  plus  célèbres  ro- 
mans de  la  Table- Bonde  étaient  déjà  très-répandus, 
très-populaires  et  par  conséquent  déjà  dès  lors  d'une 
certaine  ancienneté.  Dans  un  roman  karlovingien 
qui  est  certainement  l'un  des  plus  anciens,  l'un  de 
ceux  dont  on  peut  avec  toute  vraisemblance  mettre 
la  composition  dans  la  première  moitié  du  douzième 
siècle,  dans  ce  roman,  dis-je,  il  est  fait  allusion  à 
un  roman  ayant  pour  sujet  une  expédition  du  roi 
Arthur. 

Mais  la  preuve  la  plus  forte  et  la  plus  directe  que, 
bien  antérieurement  aux  chroniques  citées,  les  tra- 
ditions bretonnes  relatives  au  roi  Arthur  avaient 
déjà  été  le  sujet  de  beaucoup  de  fictions  et  de  fictions 
du  type  chevaleresque,  c'est  la  manière  dont  ces 
mêmes  chroniques  parlent  de  ce  même  roi.  Elles 
n'en  parlent  pas  longuement;  mais  (eut  ce  qu'elles 
en  disent  ou  en  indiquent  est  fable  et  merveille.  Ce 
n*est  plus  le  petit  chef  des  Bretons-Siluriens,  soute- 
nant contre  les  Saxons  une  guerre  dont  les  chances 


324^  HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

ne  sont  pas  pour  lui,  et  usurpant  les  privilèges  des 
bardes  ;  c'est  un  guerrier  invincible ,  c'est  le  héros 
des  héros,  qui,  à  douze  ans,  a  déjà  conquis  l'Irlande, 
l'Islande  et  la  Suède,  qui  un  peu  plus  tard  conquiert 
l'une  après  l'autre  toutes  les  parties  de  la  Gaule. 
C'est  le  roi  que  tous  les  autres  prennent  pour  modèle  ; 
c'est  le  chef  des  chevaliers  et  le  miroir  de  la  cheva- 
lerie. En  un  mot,  c'est,  sinon  précisément  l'Arthur 
des  romans,  du  moins  quelque  chose  qui  y  ressemble, 
qui  en  approche  et  dont  on  peut  faire  aisément  ce 
dernier. 

Ainsi  donc  il  en  est  tout  juste  de  cette  partie  des 
chroniques  bretonnes,  comme  de  la  partie  récenle 
et  altérée  des  triades  galloises;  dans  les  premières, 
aussi  bien  que  dans  celles-ci,  il  y  a  des  allusions  aux 
personnages  et  aux  fables  de  la  Table-Ronde;  mais 
dans  les  unes  comme  dans  les  autres,  ce  sont  ces 
fables  qui,  loin  de  sortir  des  documents  bretons,  y 
sont  entrées  d'ailleurs  toutes  faites,  qui  loin  d'en 
(Hre  une  extension  poétique  en  sont,  au  contraire, 
une  altération  formelle,  résultat  d'une  influence 
étrangère.  En  somme,  ce  n'est  point  dans  les  tradi- 
tions bretonnes  telles  que  nous  les  offrent  les  mo- 
numents cités,  que  les  romanciers  de  la  Table-Ronde 
ont  pu  prendre  ni  la  matière  ni  l'idée  de  leurs  com- 
positions. 

Je  sens  tout  ce  qui  manque  de  développements  à 
ces  aperçus,  pour  les  rendre  aussi  clairs  et  aussi 
positifs  que  je  le  voudrais;  mais  ces  développe- 
ments prendraient  une  place  qui  ne  leur  est  point 


HISTOIRE   DE   LA    POESIE   PROVENÇALE.  325 

destinée ,  une  place  que  je  ne  pourrais  leur  donner 
sans  étendre  outre  mesure  les  limites  de  ce  cours. 
Au  lieu  donc  de  prolonger  ces  considérations  préli- 
minaires, je  me  hâte  d'en  appliquer  le  résultat  à  la 
solution  précise  de  la  question  dont  je  suis  parti, 
de  la  question  de  savoir  s'il  y  a  dans  les  romans  de 
la  Table-Ronde  quelque  chose  d'historique,  quelque 
chose  qui  puisse  être  regardé  comme  une  alkision 
aux  événements,  aux  idées,  aux  mœurs  du  pays  et 
du  temps  auxquels  ils  ont  rapport. 

Or,  je  n'hésite  pointa  affirmer  qu'il  ne  s'y  trouve 
rien  do  tout  cela.  Ces  romans  n'ont  pour  base  ou 
pour  thème  aucun  événement  réel  ni  de  l'histoire 
bretonne,  ni  d'aucune  autre  histoire;  ils  n'ont  au- 
cun caraclère  intrinsèque  de  nationalité.  Ce  sont  des 
fictions  donl  le  fond  est  aussi  imaginaire  que  les  ac- 
cessoires. 

Toutefois,  ces  fictions  ont  un  sens,  un  motif,  à 
raison  desquels  on  peut,  si  l'on  veut,  les  quahfîer 
d'historiques.  Elles  lieiment  à  des  idées,  elles  sont 
l'expression  de  tout  un  système  de  mœurs;  mais  ces 
mœurs  et  ces  idées  ne  sont  ni  de  l'époque  ni  de  la* 
contrée  particulière  ou  les  auteurs  de  ces  compositions 
ont  voulu  se  transporter.  Sans  chercher,  pour  le 
moment,  à  en  déterminer  l'époque  et  le  berceau 
véritable,  il  suffira  de  dire  que  les  mœurs  et  les 
idées  dont  il  s'agit  sont  celles  de  la  chevalerie.  Mais 
celte  expression  est  bien  vague,  elle  a  besoin,  pour 
signifier  quelque  chose,  d'être  un  peu  développée 
et  précisée. 


326  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

Il  est  arrivé  aux  romans  de  la  Table-Ronde  la 
même  chose  qu'à  ceux  da  cycle  karlovingien,  il  s'en 
est  beaucoup  perdu,  surtout  des  premiers.  Il  ne  faut 
que  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  plus  anciens  de  ceux 
qui  nous  restent  pour  s'assurer  qu'ils  ne  sont  pas  les 
premiers  essais  du  genre  ;  qu'ils  en  supposent  d'autres 
antérieurs,  dont  ils  sont  la  continuation,  le  dévelop- 
pement, et  l'on  peut  ajouter  le  perfectionnement. 

Pris  collectivement  et  en  masse,  ces  romans  de  la 
Table-Ronde,  qui  se  sont  conservés  jusqu'à  nous, 
ont  tous  cela  de  commun  qu'ils  sont  tous  une  ex- 
pression plus  ou  moins  idéale,  plus  ou  moins  poé- 
tique de  la  chevalerie.  Mais  la  chevalerie  n'est  pas 
prise,  dans  tous,  sous  le  même  point  de  vue;  elle  y 
est  au  contraire  représentée  sous  deux  aspects  fort 
difïerents,  on  peut  même  dire  opposés  ;  ces  romans 
forment  ainsi  deux  classes,  ou,  si  l'on  veut,  deux 
cycles  particuliers,  on  ne  peut  plus  distincts  l'un  de 
l'autre.  Mais,  pour  expliquer  cette  distinction,  je 
suis  obligé  de  rappeler  les  résultats  des  considéra- 
tions que  j'ai  développées  précédemment  sur  l'ori- 
gine, l'histoire  et  les  caractères  généraux  de  la  che- 
valerie ^ 

J'ai  représenté  cette  instilutron  comme  le  résul- 
tat combiné  de  deux  forces,  de  deux  impulsions 
contraires;  j'ai  essayé  de  faire  voir  comment  le 
clergé  chrétien ,  dépositaire  des  lumières  et  des  in- 
térêts de  la  civilisation,  après  la  conquête  de  l'em- 
pire romain  par  les  barbares,  était  entré  forcément 

*  Voyez  vol.  I,  chap.  xv. 


HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  32Ï 

en  lutte ,  contre  les  pouvoirs  nés  de  cette  conquête; 
j'ai  dit  que  celte  lutte,  de  plus  en  plus  animée, 
était  montée  à  son  plus  haut  degré  de  violence  du- 
rant la  période  de  la  féodalité.  J'ai  taché  d'expli- 
quer comment  la  classe  sacerdotale,  spoliée,  vexée 
journellement  par  les  hommes  de  la  caste  féodale, 
el  obligée  de  défendre  à  la  fois  contre  eux  ses  inté- 
rêts matériels  et  sa  dignité,  eut  recours,  dans  ce 
tut,  à  diverses  mesures,  à  diverses  institutions,  dont 
la  chevalerie  fut  l'une  et  la  plus  remarquable. 

Ainsi,  j'ai  montré  cette  institution,  prise  à 
son  origine  et  dans  ses  premiers  développements, 
comme  une  tentative  du  clergé  pour  réformer,  dans 
l'intérêt  de  la  religion  et  de  la  société,  la  classe  féo- 
dale et  guerrière;  pour  mettre  au  service  de  la  jus- 
tice et  de  l'ordre  la  force  indisciplinée  et  brutale  des 
seigneurs  féodaux. 

J'ai  expliqué  par  là  comment  la  chevalerie  fut, 
dans  son  principe,  une  institution  toute  religieuse, 
une  espèce  d'ordre  guerrier,  conféré  par  les  prêtres 
pour  le  maintien  de  la  religion  et  de  l'Église. 

Mais  cette  institution,  créée  par  le  clergé  et  dans 
son  intérêt,  ne  tarda  pas  à  lui  échapper  et  à  se  dé- 
velopper tout  autrement  que  ne  l'avaient  prévu  et 
que  ne  le  voulaient  ses  auteurs.  La  caste  féodale  et 
guerrière,  religieuse  à  sa  manière,  garda  de  la  che- 
Yaleriece  qu'elle  avait  de  favorable  à  la  religion; 
mais  elle  y  fit  entrer  d'autres  principes,  d'autres 
idées  qui  ne  tardèrent  pas  à  y  dominer.  Ce  furent 
Vamour,  la  galanterie,  le  goût  des  aventures,  l'exal- 


328  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

tation  de  la  vanité  guerrière,  qui  en  devinrent  l'âme 
et  l'objet;  elle  fut  organisée  et  systématisée  dans  la 
vue  de  satisfaire  toutes  ces  passions  réunies.  Cette 
chevalerie  libre,  mondaine  et  galante,  simple  résul- 
tat du  mouvement  général  de  la  civilisation,  ne 
resta  pas  seulement  ind^^pendante  du  clergé,  elle  lui 
devint  odieuse  et  hostile.  La  lutte  qui  avait  com- 
mencé entre  les  descendants  armés  des  conquérants 
barbares  et  les  prêtres  continua  entre  ceux-ci  et  les 
chevaliers. 

En  définitive,  le  projet  qu'avait  eu  le  clergé  de 
réformer,  d'approprier,  pour  ainsi  dire,  à  son  service 
la  caste  guerrière,  ce  grand  projet  manqua. 

Toutefois,  le  clergé  ne  perdit  jamais  complètement 
sa  première  influence  sur  la  chevalerie;  il  eut  même 
ce  que  l'on  pourrait  appeler  sa  chevalerie,  une  che- 
valerie selon  ses  idées;  celle  des  milices  religieuses, 
instituées  pour  faire  la  guerre  aux  ennemis  de  la  foi, 
particulièrement  les  Templiers  et  les  Hospitaliers. 

Ainsi  donc,  il  y  eut  deux  chevaleries  nettement 
distinctes  l'une  de  l'autre,  ou,  si  l'on  veut,  il  y  eut, 
dans  la  chevalerie,  la  lutte  de  deux  principes,  de 
deux  intentions  contraires,  l'une  mystique,  pieuse, 
sévère,  tendante  à  restreindre  l'institution  à  un  but 
religieux,  à  faire  du  chevalier  un  moine  chrétien 
armé  pour  la  foi;  l'autre,  naturelle,  mondaine,  fai- 
sant de  l'amour,  de  la  g:oire  et  de  la  quête  volon- 
taire du  péril,  le  but  immédiat  et  la  récompense  des 
actions  du  chevalier. 

C'est  de  cette  dernière  chevalerie  amoureuse  et 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  329 

aventureuse  que  la  plupart  des  romans  de  la  Table- 
Ronde  sont  une  peinture  plus  ou  moins  idéalisée. 

Le  système  de  chevalerie  galante  dont  j'ai  été  obligé 
de  parler  souvent  et  dont  j'ai  tâché  précédemment 
de  donner  une  idée  précise;  ce  système  était  déjà 
organisé,  déjà  en  vogue,  dès  les  commencements 
du  douzième  siècle,  au  moins  dans  certaines  par- 
ties de  l'Europe  méridionale,  dans  les  pays  de 
langue  provençale,  en  Catalogne,  en  Aragon.  Or 
les  plus  anciens  romans  de  la  Table-Ronde  que 
nous  connaissions  n'étaient  que  l'expression  épi- 
que de  ce  même  système,  tout  comme  les  chants 
des  troubadours  en  étaient  l'expression  lyrique.  Il 
n'est  donc  pas  surprenant  de  voir  l'amour  occuper 
une  si  grande  place  dans  ces  romans,  de  l'y  voir 
devenu  le  mobile  principal  des  actions  du  chevalier, 
le  principe  vital  de  la  chevalerie. 

Il  y  a  même  quelques-uns  de  ces  romans  où  l'a* 
mour  est  tellement  dominant,  qu'il  laisse  à  peine  la 
place  convenable  à  la  bravoure  et  aux  aventures  che- 
valeresques. Tel  est  celui  de  Tristan  qui,  comme  j'es- 
père le  prouver  en  son  lieu,  fut  composé  vers  1150, 
au  plus  tard,  et  qui  n'est  que  la  ravissante  peinture 
d'uu  amour  dont  l'ivresse  et  l'exaltation  survivent  à 
toutes  les  épreuves  du  temps  et  de  la  volupté,  à 
toutes  les  traverses  de  la  vie»  et  que  la  mort  elle- 
même  n'a  pas  la  puissance  d'éteindre. 

Tout  chevalier  de  la  Table-Ronde  a  sa  dame,  pour 
l'amour  de  laquelle  il  est  perpétuellement  en  quôle 
de  gloire  et  d'aventures.  La  destinée  de  toute  de- 


330  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

moiselle  qui  a  un  peu  de  grâce  et  de  beauté  est  d'oo 
cuper  d'elle  des  chevaliers,  des  rois,  des  géants,  tout 
ce  monde  idéal  de  la  chevalerie,  qui  semble  n'exister 
que  par  l'amour  et  pour  lui.  Il  y  a  sans  doute  aussi 
dans  ces  mêmes  romans  bien  des  traits  qui  peignent 
les  sentiments  religieux  de  l'époque.  Ces  sentiments 
occupaient  trop  de  place  dans  la  vie  réelle  pour 
n'en  pas  prendre  une  dans  la  poésie.  Mais  dans  la 
branche  de  poésie  dont  il  s'agit,  tout  ce  qui  a  rap- 
port à  ces  sentiments  est  accessoire ,  accidentel,  fu- 
gitif; l'objet  réel  des  romans  dont  je  veux  parler  est 
d'exalter,  par  la  fiction,  les  vertus  propres  de  lache- 
yalerie  libre,  de  la  chevalerie  mondaine,  c'est-à-dire, 
l'orgueil  de  la  bravoure ,  et  l'amour  des  dames.  Il 
est  même  à  remarquer  que,  sur  ce  dernier  point, 
les  romanciers  de  laTable-Ronde  passaient  souvent, 
dans  leurs  fictions,  les  bornes  et  les  convenances  de 
l'amour  chevaleresque. 

Comme  cette  partie  amoureuse  ,  aventureuse, 
toute  profane  de  la  chevalerie,  en  était  la  partie  do- 
minante, celle  qui  avait  le  plus  de  prise  sur  les 
mœurs  des  classes  élevées  de  la  société,  il  en  résulte 
que  ceux  des  romans  de  la  Table  Ronde  qui  en  étaient 
le  développement  épique  durent  être  les  premiers, 
les  plus  anciens  et  les  plus  influents  de  leur  cycle. 

Mais  il  était  impossi  ble  que,  par  leur  vogue  même, 
ces  romans  ne  donnassent  pas  lieu  à  d'autres  qui  en 
fussent  comme  un  correctif  poétique,  qui  fussent 
l'expression  de  celte  autre  tendance  toute  religieuse, 
toute  mystique,  que  le  clergé  avait  quelque  temps 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  331 

donnée  à  la  chevalerie,  et  qu'il  aurait  voulu  y  rendre 
permanente.  La  chevalerie  s'était  émancipée  du 
clergé  ;  mais  encore  une  fois  celui-ci  n'avait  jamais 
totalement  abandonné  son  premier  dessein,  de  s'em- 
parer de  l'institution,  de  se  l'approprier  et  de  la  spi- 
ritualiser  dans  son  intérêt.  La  prise  qu'il  avait  per- 
due sur  la  masse  de  l'ordre  chevaleresque,  il  la  con- 
servait sur  des  individus  de  cet  ordre  et  sur  les 
corporations  de  chevalerie  religieuse.  Ces  idées,  ces 
tentatives  de  l'Église,  relativement  à  la  chevalerie, 
trouvèrent  des  poètes  romanciers  pour  les  proclamer 
et  les  seconder.  Il  y  a  dans  le  cycle  général  des  épo- 
pées de  la  Table  Ronde  tout  un  cycle  particulier  de 
romans  composés  dans  ce  but  et  qui  portent  tous  les 
caractères  de  leur  origine  :  ce  sont  ceux  que  l'on  a 
désignés  par  la  dénomination  spéciale  de  romans  du 
Graal. 

Comme  j'aurai  plus  tard  à  parler' de  quelques- 
uns  de  ces  romans ,  ce  sera  une  occasion  naturelle 
de  dire  plus  en  détail  et  d'une  manière  plus  posi- 
tive ce  qui  les  caractérise  tous.  J'en  dirai  seulement 
ici  ce  qui  est  indispensable  pour  motiver  la  distinc- 
tion énoncée  entre  eux  et  tous  les  autres  du  cycle  de 
la  Table-Ronde. 

Les  plus  anciens  romans  du  cycle  particulier  du 
Graal  que  nous  ayons  aujourd'hui  sont,  le  Perceval 
de  Chrétien  de  Troies.  composé  vers  la  fin  du  dou- 
zième siècle;  le  Titurel  et  le  Perceval  allemands  de 
Wolfram  d'Eschenbach,  traduits  ou  imités  de  romans 
français  ou  provençaux,  antérieurs  à  celui  de  Chré- 


332  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

tien  de  Troies.  C'est  donc  de  ces  romans  qu'il  faut 
partir  pour  se  faire  une  idée  générale  de  tous. 

D'après  ces  mêmes  romans,  le  Graal  est  le  vase 
dans  lequel  Jésus-Christ  célébra  la  cène  avec  ses  dis- 
ciples, la  veille  de  sa  passion.  Ce  vase ,  doué  des 
vertus  les  plus  merveilleuses,  fut  emporté  et  gardé 
par  les  anges,  dans  le  ciel,  jusqu'à  ce  qu'il  se  trouvât 
sur  la  terre  une  lignée  de  héros  dignes  d'être  prépo- 
sés à  sa  garde  et  à  son  culte.  Le  chef  de  cette  lignée 
fut  un  prince  de  race  asiatique ,  nommé  Perille,  qui 
vint  s'établir  dans  la  Gaule,  oîi  ses  descendants  s'al- 
lièrent par  la  suite  avec  les  descendants  d'un  ancien 
chef  breton. 

Titurel  fut  celui  de  l'héroïque  lignée  à  qui  les 
anges  apportèrent  le  Graal,  pour  en  fonder  le  culte 
dans  la  Gaule.  Le  prince  élu  pour  ce  grand  et  mys- 
térieux office  s'en  montra  digne'  :  il  fit  bâtir,  sur  le 
modèle  du  temple  de  Salomon,  à  Jérusalem,  un  ma- 
gnifique temple  dans  lequel  fut  déposé  le  Graal.  Il 
régla  ensuite  le  service  de  la  garde  du  saint  vase  et 
tout  le  cérémonial  de  son  culte.  Ses  descendants 
n'eurent  plus  qu'à  maintenir  ses  pieuses  institutions; 
mais  la  tâche  avait  ses  difficultés  et  ils  n'y  réussirent 
pas  toujours. 

De  tout  ce  qui  a  rapport  aux  vertus  surnaturelles 
du  Graal,  à  sa  garde,  à  son  culte ,  je  ne  rapporterai 
ici  que  les  traits  propres  à  caractériser  la  pensée  qui 
domine  dans  toute  cette  mystique  fiction  et  à  en  mar- 
quer l'objet. 

Il  y  a,  dans  la  forme  extérieure  du  Graal,  quelque 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  333 

chose  de  mystérieux  et  d'ineffable  que  le  regard  hu- 
main ne  peut  bien  saisir,  ni  une  langue  humaine 
décrire  complètement.  Du  reste ,  pour  jouir  de  la 
vue,  même  imparfaite,  du  saint  vase,  il  faut  avoir 
été  baptisé;  il  faut  elre  chrétien;  il  est  absolument 
invisible  aux  païens,  aux  infidèles. 

Le  Graal  rend  de  lui-même  des  oracles,  des  sen- 
tences, par  lesquels  il  prescrit  tout  ce  qui,  dans  les 
cas  imprévus,  doit  élre  fait  en  son  honneur  et  pour 
son  service.  Ces  oracles  ne  sont  point  exprimés  à 
l'oreille  par  des  sons  ;  ils  sont  miraculeusement  fi- 
gurés à  la  vue ,  on  caractères  écrits  sur  la  surface 
du  vase,  et  disparaissent  aussitôt  qu'ils  ont  été  lus. 

Les  biens  spirituels  attachés  à  la  vue  et  au  culte 
du  Graal  se  résument  tous  en  une  certaine  joie  mys- 
tique, pressentiment  et  avant-coureur  de  celle  du 
ciel.  Les  biens  matériels,  effets  de  la  présence  du 
saint  vase,  étaient  beaucoup  plus  faciles  à  énoncer  : 
aussi  l'ont-ils  éléavec  bien  plus  de  détail  et  de  clarté. 
Ainsi,  il  tenait  lieu  à  ses  adorateurs  de  toute  nour- 
riture terrestre,  ou  leur  procurait  à  l'instant  même 
(out  ce  qu'ils  avaient  pu  souhaiter,  en  ce  genre,  de 
rare  et  d'exquis.  Il  les  maintenait  dans  une  jeunesse 
éternelle  et  leur  assurait  encore  bien  d'autres  privi- 
lèges non  moins  merveilleux,  dont  quelques-uns  se- 
ront indiqués  par  la  suite. 

fout  est  symbolique  dans  la  construction  du  sanc- 
tuaire où  est  gardé  le  vase  miraculeux  et  du  temple 
dont  ce  sanctuaire  forme  la  partie  la  plus  secrète  et 
la  plus  révérée,  et  chacun  de  ces  symboles  se  rapporte 


334  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE    PROVENÇALE. 

h  quelqu'un  des  dogmes  ou  dps  mystères  du  chris- 
tianisme. Ainsi,  par  exemple,  pour  n'en  citer  qu'un 
seul  trait,  le  temple  a  trois  entrées  principales,  dont 
la  première  est  celle  de  la  foi ,  la  seconde  celle  de 
l'amour  ou  de  la  charité,  la  troisième  celle  des 
œuvres. 

Il  existe  une  milice  guerrière,  instituée  pour  la 
garde,  la  défense  et  l'honneur  du  Graal,  pour  en 
écarter  de  force  tous  ceux  qui  mènent  une  vie  im- 
pie ,  tous  ceux  dont  la  présence  serait  une  offense 
envers  le  vase  miraculeux. 

Les  membres  de  cette  milice  se  nomment  tem- 
plistes ,  comme  qui  dirait  les  chevaliers  ou  les  gar- 
diens du  temple.  Ces  templistes  étaient  sans  relâche 
occupés,  soit  à  des  exercices  chevaleresques ,  soit  à 
combattre  les  infidèles.  Même  en  temps  de  paix,  ils 
n'avaient  qu'un  jour  de  repos  par  semaine,  et  dans 
le  cours  de  l'année  quatre  autres,  qui  étaient  ceux 
des  quatre  grandes  solennités  de  lÉglise.  La  guerre 
des  chevaliers  du  Graal  contre  les  ennemis  du  saint 
vase  était  réputée  le  symbole  delà  guerre  perpétuelle 
que  tout  chrétien  doit  faire  aux  penchants  désor- 
donnés de  la  nature,  afin  de  mériter  le  ciel. 

Pour  être  admis  dans  cette  chevalerie  du  Graal,  il 
fallait  être  un  modèle  de  sainteté  et  de  vertu  ;  il  fal- 
lait surtout  être  chaste.  Tout  amour  sensuel,  même 
dans  les  limites  du  mariage,  était  interdit,  et  toute 
violation  de  cette  défense  était  gravement  punie. 

Il  y  avait,  du  reste,  dans  les  joies  et  dans  les  pri- 
'viléges  attachés  au  culte  et  au  service  du  Graal,  bien 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  335 

au  delà  de  ce  qu'il  fallait  pour  en  compenser  la  fa- 
tigue et  les  privations.  Le  ciel  était  assuré  à  tout 
templiste;  et  sur  la  terre  même,  dans  les  combats 
qu'il  était  incessamment  obligé  de  livrer,  il  jouissait 
de  privilèges  surnaturels  qui  lui  rendaient  l'accom- 
plissement de  sa  tâche  facile.  Pdr  exemple,  combat- 
tant le  jour  même  où  il  avait  vu  le  Graal,  il  ne  pou- 
vait être  blessé,  ni  frappé  d'aucun  autre  malheur. 
Combattant  dans  un  intervalle  de  huit  jours,  à  par- 
tir de  celui  où  il  s'était  trouvé  en  présence  du  vase 
saint,  il  pouvait  être  blessé,  mais  non  tué.  Tous  ces 
avantages,  le  chevalier  du  Graal  ou  le  templiste  ne 
les  avait  qu'à  la  condition  de  rester  chaste,  non-seu- 
lement de  corps,  mais  d'esprit.  Une  pensée  impure 
les  faisait  perdre,  et  nul  ne  les  recouvrait  que  par  la 
pénitence. 

Un  trait  assez  remarquable  de  l'organisation  de 
celle  chevalerie  idéale,  c'était  que  le  templiste  ne 
devait  répondre  à  aucune  question  qui  lui  serait 
faite  sur  sa  condition  et  son  office  de  templiste.  U  y 
a  plus,  il  devait  refuser  son  assistance  et  sa  présence 
à  quiconque  lui  aurait  fait  celte  question;  et  si  loin 
se  trouvàt-il  alors  du  temple  du  Graal,  il  devait  y  re- 
tourner sur-le-champ. 

On  se  figure  bien  quelle  haute  dignité  ce  devait 
être  que  celle  de  chef  de  cette  sainte  chevalerie;  et 
il  n'est  pas  étonnant  que  les  romanciers  aient  ima- 
giné une  race  de  héros  prédestinée  parle  ciel  à  cet 
office.  Le  chef  prenait  le  litre  de  roi  du  Graal;  et 
comme  on  avait  supposé  ce  litre  héréditaire  dans  la 


536  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

jrace  de  Perille,  il  avait  bien  fallu  modifier  un  peu 
dans  les  chefs  de  celle  race  les  conditions  imposées 
aux  simples  chevaliers  pour  être  admis  au  service 
du  vase  merveilleux.  Ainsi,  par  exemple,  il  avait  fallu 
kur  permettre  d'aimer.  Mais  cet  amour  auquel  le 
G>raal  autorisait  le  roi  de  ses  gardiens  ne  devait  avoir 
rien  de  commun  avec  l'amour  chevaleresque.  11  se 
bornait  à  prendre  une  épouse  et  à  rester  saintement 
avec  elle  dans  les  plus  strictes  limites  du  mariage. 
Sa  pensée  devait  rester  pure  de  toute  réminiscence 
et  de  tout  désir  tyrannique  des  plaisirs  sensuels, 
sous  peine  de  perdre,  comme  le  plus  simple  cheva- 
lier, les  privilèges  les  plus  précieux  attachés  au  ser- 
vice et  au  culte  du  saint  vase. 

Parmi  les  idées  caractéristiques  que  les  romanciers 
ont  attribuées  aux  chevaliers  du  Graal,  il  ne  faut  pas 
oublier  celles  qui  sont  relatives  au  sacerdoce  et  aux 
prêtres.  Pour  un  templiste,  tout  prêtre  chrétien,  dès 
le  moment  oîi  il  avait  été  tonsuré,  était  un  roi,  un 
vrai  roi,  plus  puissant  que  les  rois  du  monde,  puis- 
qu'il était  institué  par  Dieu  même  et  que  son  pou- 
voir s'étendait  à  des  choses  d'un  ordre  bien  autre- 
ment relevé  que  les  choses  de  la  terre.  Il  y  a  lieu  de 
supposer,  bien  que  je  n'en  aie  pas  la  preuve  certaine, 
que  les  prêtres  conféraient  seuls  l'ordre  de  la  che- 
valerie aux  rois  du  Graal.  Quant  à  Titurel,  en  par- 
ticulier, il  est  expressément  dit  qu'il  avait  été  fait 
chevalier  par  un  évéque. 

De  telles  idées,  dans  une  fiction  romanesque  dont 
elles  sont  la  base,  suffiraient  seules  pour  caractéri- 


UISTOIRE    DE    LA   POÉSIK    PROVENÇALE.  337 

ser  celte  fiction  et  pour  en  révéler  les  motifs.  Mais 
l'indication  de  quelques-uns  des  faits  inventés  pour 
la  mise  en  action  de  ces  mêmes  idées  leur  donnera 
encore  plus  d'évidence  et  de  saillie. 

Titurel,  le  fondateur  du  culte  du  Graal,  eut  pour 
successeur  immédiat  dans  son  office  de  roi  du  saint 
vase  son  fils  Frimutelle,  qui  ne  suivit  pas  assez 
exactement  ses  pieux  exemples.  H  avait  pris  une 
femme,  comme  il  en  avait  le  droit  :  mais  il  ne  put 
se  soustraire  entièrement  à  l'empire  des  idées  et  des 
habitudes  de  la  chevalerie  mondaine;  il  aima  une 
belle  demoiselle,  fille  de  roi,  nommée  Floramie. 
Dans  une  telle  disposition,  il  avait  perdu  complète- 
ment la  grâce  du  Graal  et  devait  être  puni.  11  péril 
dans  une  joute  où  il  s'était  engagé  pour  plaire  et 
faire  honneur  à  sa  belle  Floramie. 

Il  eut  pour  successeur  son  fils  Amfortas,  qui  man- 
qua encore  plus  gravement  que  lui  à  ses  devoirs  de 
roi  du  Graal.  Il  ne  prit  point  de  femme  et  s'aban- 
donna à  l'amour  chevaleresque,  sans  toutefois  man- 
quer aux  conditions  de  chasteté  et  de  moralité  re- 
quises dans  cet  amour.  C'est  la  remarque  expresse  du 
romancier.  iMais  il  ne  put  résister  à  la  beauté  et  aux 
charmes  d'une  demoiselle  nommée  Orgueilleuse;  il  se 
fit  son  chevalier  etla  servit  d'amour.  Ayant  livré  pour 
elle  un  combat  à  un  autre  chevalier,  il  y  reçut  la  pu- 
nition de  sa  désobéissance  au  Graal ,  et  fut  blessé 
d'un  coup  de  lance  k  la  cuisse,  et  par  suite  de  celte 
blessure,  dont  il  ne  devait  guérir  que  dans  un  terme 
et  à  des  conditions  prescrites  par  le  ciel  même ,  la 
il.  2ia 


338  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

vie  ne  fut  plus  pour  lui  qu'un  horrible  et  long  sup- 
plice. 

Perceval,  qui  lui  succéda  dans  la  royauté  du 
Graal,  s'y  conduisit  mieux  et  y  fut  plus  heureux  que 
ses  devanciers.  Mais  le  torrent  des  vices  allait  tou- 
jours croissant  dans  TOccident,  et  il  ne  s'y  trouva 
bientôt  plus  aucun  pays  digne  de  posséder  le  Graal. 
Alors  Perce  val,  à  la  tête  de  la  chevalerie  du  temple, 
transporta  le  vase  mystérieux  dans  les  contrées  de 
l'Orient,  où  il  fit  les  mêmes  prodiges  qu'en  Occi- 
dent, et  où  les  romanciers  se  sont  donné  le  plaisir 
de  rattacher  son  histoire  à  celle  du  fameux  prêtre 
Jean. 

Tels  sont,  autant  que  j'ai  pu  les  recueillir,  soit 
dans  le  texte  des  romans  de  Perceval ,  soit  dans  des 
extraits  de  celui  deTilurel;  tels  sont,  dis-je,  les  traits 
les  plus  saillants  de  cette  étrange  fiction  du  Graal.  Ils 
ne  laissent  aucun  doute  sur  l'esprit  ni  sur  le  but,  ou 
du  moins  sur  la  tendance  de  cette  fiction. 

Ce  vase  mystérieux  du  Graal  était  évidemment  un 
symbole  matériel  de  la  foi  chrétienne. 

La  milice,  la  chevalerie  instituée  pour  sa  garde 
était  non  moins  évidemment  une  chevalerie  toute 
spéciale,  toute  religieuse,  de  tout  point  opposée  à  la 
chevalerie  mondaine,  proscrivant,  rejetant  tout  ce 
qui  faisait  l'essence  et  la  gloire  de  celle-ci ,  c'est-à- 
dire  l'amour,  le  dévouement  aux  dames,  l'achève- 
ment d'entreprises  périlleuses  pour  l'amour  d'elles. 
Il  y  a  plus,;  tout  autorise  à  présumer  que  cette  che- 
valerie du  Graaln'était  pas  unei^ure  idée,  un  simple 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  339 

rêve  poétique  des  romanciers  quiia  peignirent.  Ce- 
lait, selon  toute  apparence,  une  allusion  directe  et 
formelle  à  l'inslilulion  de  la  milice  des  Templiers. 
Même  après  le  milieu  du  douzième  siècle,  l'Eglise 
avouait  celte  chevalerie  pour  la  seule  véritable,  pour 
la  chevalerie  selon  ses  vues.  Le  témoignage  de  saint 
Bernard  là-dessus  est  positif  et  remarquable.  Le  rap- 
port de  nom  entre  les  templiers  du  Graal  et  les  autres 
est  trop  direct  et  trop  frappant  pour  être  insignifiant 
et  accidentel.  C'est  une  remarque  qui  a  déjà  été 
faile  par  des  littérateurs  allemands  et  en  particulier 
par  M.  de  Hagen;  et  j'aurai  par  la  suite  plus  d'une 
raison  nouvelle  à  apporter  à  l'appui  de  cette  con- 
jecture historique.  Je  me  borne  à  la  donner  ici 
comme  une  conjecture  qui  se  présente  d'elle-même, 
à  la  suite  de  ce  que  j'ai  dit  de  l'opposition  de  la  che- 
valerie du  Graal  avec  cette  chevalerie  mondaine  qui 
avait  pour  principe  la  galanterie  et  le  culte  des 
dames. 

Cette  fable  romanesque  du  Graal,  inventée  par 
les  romanciers  du  continent,  passa,  comme  toutes 
les  autres  fables  chevaleresques,  dans  la  Grande-Bre- 
tagne, où  elle  fut  remaniée,  modifiée  et  localisée 
par  les  romanciers  anglo  normands.  Donner  une 
idée  des  altérations  qu'elle  subit,  des  développements 
qu'elle  prit  dans  ces  énormes  romans  en  prose  du 
Graal,  de  Lancelot  du  Lac,  de  Perceval,  de  Merlin 
l'enchanteur,  serait  une  tâche  proportionnée  à  la  di- 
mension colossale  de  ces  mêmes  romans  et  par  cx)n- 
séquent  effrayante.  Heureusement  je  n'ai  besoin  que 


340  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

de  considérer  ici  d'une  manière  très-générale  l'es- 
prit et  la  tendance  morale  de  ces  compositions.  Or, 
tout  ce  que  j'ai  dit  des  premiers  romans  du  Graal  est 
encore  plus  manifeste  dans  celles-ci.  On  y  trouve 
beaucoup  plus  de  développements  religieux,  plus 
d'exaltation  mystique,  plus  de  marques  d'une  in- 
fluence toute  sacerdotale.  Enfin,  l'idée,  le  plan  d'une 
chevalerie  opposée  à  la  chevalerie  mondaine  y  sont 
encore  plus  apparents  et  plus  formels.  Ils  ressortent, 
pour  ainsi  dire,  de  tous  les  détails  de  la  fiction.  Les 
deux  chevaleries  rivales  y  sont  constamment  en  re- 
gard et  en  opposition;  elles  sont  mises  en  lutte  dans 
la  quête  du  Graal,  objet  commun  de  toutes  les  pour- 
suites chevaleresques.  Or,  voici  en  quels  termes  l'ob- 
jet et  l'issue  de  cette  lutte  sont  énoncés  dans  un  pas- 
sage du  roman  du  Graal  queje  vais  mettre  en  français 
moderne. 

«  Là  où  Dieu  enverra  le  Graal  (c'est-à-dire  dans 
))  la  Grande-Bretagne),  là  seront  manifestées  les  mer- 
))  veilles  et  les  grandes  prouesses  des  chevahers  de 
»  Jésus-Christ.  Là  seront  découvertes  les  (vraies)  che- 
»  valeries,  et  les  chevaleries  terrestres  seront  changées 
»  en  célestes.  » 

C'est  particulièrement  dans  le  roman  de  Lancelot 
que  l'on  trouve  les  deux  chevaleries  rivales  dési- 
gnées par  les  dénominations  de  céleste  et  de  terrestre, 
ou  de  terrienne  et  de  céleslienne ,  dans  la  langue  du 
romancier.  C'est  pour  être  entaché  d'amour,  c'est 
pour  avoir  mis  tous  ses  désirs  et  toutes  ses  pensées 
dans  la  reine  Genièvre  ;  en  somme,  c'est  pour  être 


HISTOIRE  BE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  Si-l 

chevalier  terrien,  que  Lancelot  s'épuise  en  vain  à  la 
recherche  du  Graal  :  la  découverte  du  saint  vase  et 
de  ses  grands  mystères  est  réservée  à  des  chevaliers 
purs  de  tout  péché ,  à  des  chevaliers  célcslicns.  C'est 
en  ces  deux  termes  que  se  résument  perpétuellement 
toutes  les  différences  entre  les  deux  chevaleries;  et  il 
était  impossible  d'en  caractériser  plus  fortement 
l'opposition.  Cette  opposition  est  expliquée  et  déve- 
loppée de  tant  de  manières  et  en  tant  d'endroits,  que, 
n'en  pouvant  citer  plusieurs  exemples,  j'éprouve 
quelque  embarras  à  en  citer  un  de  préférence.  Toute- 
fois en  voici  un  fort  court,  qui  peut  tenir  lieu  de  beau- 
coup d'autres,  et  dans  lequel  est  décrite  allégorique- 
ment  la  lutte  des  deux  chevaleries.  Je  ne  ferai  que 
moderniser  un  peu  la  diction  de  ce  passage. 

«  L'autre  jour,  jour  de  la  Pentecôte,  les  cheva- 
))  Tiers  terrestres  et  les  chevaliers  célestes  commen- 
n  cèrent  ensemble  chevalerie  :  ils  commencèrent  à 
3)  combattre  les  uns  contre  les  autres.  Les  chevaliers 
»  qui  sont  en  péché  mortel,  ce  sont  les  chevaliers  ter- 
»  restres.  Les  vrais  chevaliers,  ce  sont  les  chevaliers 
»  célestes,  qui  commencèrent  la  quête  du  saint  Graal. 
w  Les  chevaliers  terrestres,  qui  avaient  des  yeux  et  des 
»  cœurs  terrestres,  prirent  des  couvertures  noires  ; 
»  c'est-à-dire  qu'ils  étaient  couverts  de  péchés  et  de 
yi  souillures.  Les  autres,  qui  étaient  les  chevaliers  cé- 
»  lestes,  prirent  des  couvertures  blanches^  c'est-à- 
»  dire  virginité  et  chasteté.  » 

Je  ne  crois  pas  avoir  besoin  d'insister  davantage 
sur  la  démonstration  de  l'idée  fondamentale  de  tous 


342  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

ces  romans  en  prose  du  cycle  du  saint  Graal;  elle 
est  évidemment  et  de  tout  point  la  môme  que  celle 
des  plus  anciens  romans  de  ce  cycle,  dont  j'ai  parlé 
d'abord.  L'objet  commun  des  uns  et  des  autres  est 
de  célébrer  une  chevalerie  opposée  à  la  chevalerie 
libre  et  mondaine  du  siècle,  une  chevalerie  religieuse, 
austère,  chrétienne,  telle  que  le  clergé  l'avait  d'a- 
bord voulue  et  la  voulait  encore. 

Maintenant ,  les  ecclésiastiques  avaient-ils  une 
part  directe  à  la  composition  de  ces  romans?  C'est 
une  question  qui  se  présente  assez  naturellement, 
mais  à  laquelle  il  est  difficile  de  répondre  d'une  ma- 
nière positive.  Ceux  des  auteurs  de  ces  romans  dont 
on  sait  ou  dont  on  peut  soupçonner  quelque  chose 
n'étaient  ni  des  prêtres  ni  des  moines.  C'étaient  des 
hommes  du  monde,  des  poètes  romanciers,  comme 
les  autres,  seulement  d'un  tour  d'imagination  plus 
religieux  et  plus  mystique.  Quelques-uns  se  donnent 
aussi  pour  ecclésiastiques,  et  entre  autres  l'auteur  du 
grand  Graal  en  prose  :  il  y  a  même  des  manuscrits 
de  ce  dernier  roman  qui  portent  sur  leur  titre  l'in- 
dication d'avoir  été  composés  par  l'ordre  de  saiute 
Église.  On  ne  sait  trop  s'il  faut  prendre  de  pa- 
reilles indications  au  sérieux.  Une  seule  chose  est 
certaine,  c'est  qu'inspirées  ou  non  par  l'Eglise ,  des 
compositions  de  ce  genre  allaient  à  des  idées,  à  des 
vues,  que  l'Eglise  avait  manifestées  plus  d'une  fois 
et  au  triomphe  desquelles  elle  était  intéressée. 

Une  autre  question  plus  importante  que  la  précé- 
dente, avec  laquelle  elle  a  d'ailleurs  beaucoup  d« 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  3^3 

rapport,  c'est  celle  de  savoir  quelle  était  la  source, 
ridée  de  cette  fable  du  Graai.  Quelqu'un  des  roman- 
ciers qui  l'exploitèrent  en  fut-il  l'inventeur;  ou  bien 
l'idée  première  en  fut -elle  d'abord  consignée  dans 
quelque  légende  latine,  d'où  les  romanciers  l'au- 
raient prise  pour  la  développer  et  l'embellir,  chacun 
à  sa  manière  ? 

Il  n'existe  point  de  données  précises  pour  ré- 
pondre à  cette  question  ;  mais  je  serais  très-porté  à 
supposer  que  les  auteurs  des  premiers  romans  du 
firaal  en  trouvèrent  en  elTel  le  fond  et  le  motif  dans 
quelque  légende  monacale  qui  se  sera  perdue  de- 
puis, ou  peut-être  dans  quelque  tradition  populaire 
se  rattachant  à  celles  de  l'arrivée  de  Lazare  et  de 
Madeleine  h  Marseille.  Je  pourrai  revenir  par  la  suite 
sur  cette  question  :  l'espace  me  manque  pour  en 
parler  plus  longtemps  ici. 


344  HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE  PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XXVII. 


R0M.4NS   DR   LA   TABLE-RONDE. 


II.  —  Forme.  Exécution. 


^  Après  avoir  considéré  d'une  manière  très-générale 
la  matière  et,  pour  ainsi  dire,  le  fond  commun  de§ 
romans  de  la  Table-Ronde,  il  me  reste  à  examiner 
de  même  ce  qu'ils  ont  de  commun  quant  à  la  forme. 

J'ai  déjà  dit  que  tous  ces  romans,  sans  exception 
à  moi  connue,  étaient  écrits  en  petits  vers  de  huit 
syllabes,  rimes  par  couples  ou  paires,  sans  aucun 
égard  à  ce  que  l'on  a  beaucoup  plus  tard  appelé 
rimes  féminines  ou  masculines.  L'emploi  d'un  tel 
mètre,  dans  de  grands  ouvrages  épiques  d'un  ton  sé- 
rieux, peut  èlre  regardé  comme  une  innovation  sin- 
gulière qui  en  suppose  et  devait  en  entraîner  plus 
d'une  autre. 

En  effet,  ce  petit  vers  léger,  qui  coule  comme  de 
lui-même,  qui  échappe,  pour  ainsi  dire,  au  poète, 
est  on  ne  peut  plus  favorable  à  des  récits  badins  ou 
gracieux.  Il  va  si  bien  à  ces  anciens  conies  auxquels 
on  a  donné  le  nom  de  fabliaux,  que  l'on  est  tenté 
de  le  croire  inventé  exprès  pour  eux.  Mais  ce  n'est 
guère  que  par  une  espèce  de  tour  de  force  que  le 
poète  peut  donner  à  un  long  récit,  dans  cette  sorte 
de  vers,  un  peu  de  vigueur  et  de  dignité.  On  est 


HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  Sk^ 

donc  en  droit  d'attribuer  l'emploi  exclusif  d'un  tel 
inèlre,  dans  toute  une  famille  de  romans  destinés  aux 
classes  les  plus  cultivées  de  la  société,  à  une  cor- 
ruption prématurée  du  goût  et  du  sentiment  épiques. 
C'est  un  soupçon  à  l'appui  duquel  les  observations 
ne  manqueront  pas. 

j  Les  débuts  ou  prologues  des  romans  de  la  Table- 
Ronde  sont  curieux  à  rapprocher  de  ceux  des  ro- 
mans karlovingiens:  ils  en  diffèrent  autant  que  pos- 
sible. Rien  de  plus  simple,  de  plus  populaire,  de 
plus  épique,  que  la  formule  initiale  de  ces  derniers. 
C'est,  comme  nous  l'avons  vu,  une  sorte  d'appel  du 
rapsode  au  public,  pour  l'attirer  autour  de  lui,  en 
lui  promettant  la  plus  belle,  la  plus  véridique  his- 
toire du  monde.  Rien  de  pareil  dans  les  romans  de 
la  Table-Ronde;  le  début  de  la  plupart  est  tout  ly- 
rique ;  c'est  une  plus  ou  moins  longue  effusion  des 
réflexions  et  des  sentiments  du  romancier  sur  quel- 
ques lieux  communs  de  morale  chevaleresque,  assez 
ordinairement  sur  la  décadence  de  la  chevalerie  et 
de  toutes  les  belles  choses  que  l'on  suppose  avoir 
existé  dans  les  temps  anciens. 
-  Cette  intervention  directe  et  personnelle  du  poëte 
dans  ses  récits  annonce  déjà  en  lui  une  sorte  d'em- 
pressement vaniteux  à  s'en  donner  pour  l'auteur. 

Les  romanciers  karlovingiens,  dont  la  première 
prétention  est  de  faire  croire  qu'ils  ne  chantent  rien 
de  leur  invention,  qu'ils  ne  sont,  en  tout  ce  qu'ils 
disent,  que  des  traducteurs  populaires  de  chro- 
niques et  d'histoires  précieuses  composées  en  latin, 


346  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

ne  manquent  jamais  d'alléguer  ces  chroniques  et  ces 
histoires.  Si  belles  qu'ils  trouvent  sans  doute  leurs 
fictions,  ils  se  gardent  bien  de  s'en  avouer  les  au- 
teurs :  ce  serait  aller  contre  leur  but.  Toute  manifes- 
tation de  vanité  littéraire  de  leur  part  serait  une  mal- 
adresse. 

Il  en  est  tout  autrement  avec  les  romanciers  de  la 
Table-Ronde  :  ils  ont  l'air  de  compter  assez  sur  le 
charme  de  leurs  récits  pour  se  dispenser  de  les  don- 
ner pour  historiques.  Il  est  rare  qu'ils  allèguent  des 
autorités,  des  témoignages  en  leur  faveur,  et  quand 
ils  le  font,  c'est  avec  une  gaucherie  ou  avec  une  té- 
mérité qui  suffirait  à  elle  seule  pour  provoquer  l'in- 
crédulité des  plus  naïfs.  J'ai  vu  un  roman  dont  l'au- 
teur prétend  avoir  appris  tout  ce  qu'il  raconte  de  la 
bouche  d'un  chevalier  de  la  cour  d'Arthur ,  et  je 
crois  même  un  peu  son  parent. 

Mais  ce  que  je  puis  citer  de  plus  hardi  et  de  plus 
curieux  en  ce  genre,  c'est  le  prologue  du  grand  ro- 
man du  Graal  en  prose.  Ce  prologue  est  lui-même 
tout  un  roman,  et  un  roman  d'une  certaine  lon- 
gueur, dans  lequel  l'auteur,  parlant  en  son  nom, 
sans  toutefois  se  nommer,  raconte  par  le  menu  com- 
ment ce  livre,  contenant  l'histoire  du  Graal,  lui  a  été 
apporté  tout  fait  du  ciel  par  Jésus-Christ  en  per- 
sonne. Et  la  chose  n'est  point  rapportée  sous  forme 
de  vision,  de  songe;  c'est  un  événement  réel,  pal- 
pable, qu'il  raconte,  et  prétend  avoir  vu,  bien  éveillé 
et  en  pleine  jouissance  de  ses  sens  et  de  sa  raison. 
La  fiction,  d'ailleurs  assez  curieuse,  est  l'inspiration 


HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  317 

d'une  imagination  religieuse  assez  vive.  Elle  a 
même  assez  de  rapport  avec  le  début  de  l'Enfer  du 
Dante,  pour  que  l'on  se  demande  si  elle  n'aurait  pas 
été  connue  du  poëte  florentin.  Elle  est  trop  longue 
pour  que  je  puisse  la  faire  connaître  ;  mais  je  cède 
à  la  tentation  d'en  moderniser  quelque  peu  un  pas- 
sage qui  suffira  pour  donner  une  idée  de  l'exallalion 
mystique  qui  y  règne  d'un  bout  à  l'autre.  L'auteur 
raconte  comment  Jésus -Christ,  lui  étaat  apparu 
dans  son  sommeil,  se  nomme  et  se  révèle  à  lui . 

«  Après  cela,  il  me  prit  par  la  main,  dit-il,  et  m» 
))  donna  un  livre  qui  n'était  pas  plus  grand  en  tout 
w  sens  que  la  paume  d'un  homme.  Quand  il  me  l'eut 
M  donné,  il  me  dit  qu'il  m'avait  donné  dedans  si 
»  grande  et  si  merveilleuse  chose,  que  nul  cœur 
»  mortel  n'en  pouvait  connaître  ni  penser  de  plus 
»  grande.  Il  n'y  aura  plus  en  toi  de  doute  dont  tu 
»  ne  sois  éclairci  par  ce  Hvre.  Il  renferme  des  se- 
»  crets  que  nul  homme  ne  doit  voir,  s'il  n'est  aupa- 
»  ravant  purgé  par  vraie  confession,  car  je  l'ai  moi- 
»  même  écrit  de  ma  main,  et  la  manière  dont  il  doit 
»  élre  lu  et  dit,  c'est  comme  par  langue  de  cœur, 
»  sans  aide  de  bouche  ni  de  parole;  et  si  ne  pour* 
»  rait-il  en  langue  mortelle  être  expliqué,  sans  que 
»  les  quatre  éléments  en  fussent  bouleversés;  le  ciel 
»  en  ploierait,  l'air  en  serait  troublé,  la  terre  en 
»  branlerait  et  Teau  en  changerait  sa  couleur. 

»  Il  y  a  dans  ce  livre  tout  ce  q'ie  je  dis  et  plus  en- 
»  core,  et  nul  homme  n'y  regardera  avec  foi  qu*i! 
■  n'y  trouve  le  bien  de  son  âme  et  de  son  corps;  et 


348  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

»  si  chagrin  soit-il,  en  y  regardant  il  sera  à  l'instant 
»  rempli  de  la  plus  grande  joie  qu'un  cœur  puisse 
»  imaginer  ;  et  quelque  péché  qu'il  ait  commis  en  ce 
»  monde,  il  ne  mourra  point  de  mort  subite.  Ce 
»  livre  est  la  vie  de  la  vie.  ^) 

Toute  créature  humaine  un  peu  modeste  à  qui  un 
pareil  livre  aurait  été  présenté  par  Dieu  en  personne, 
aurait,  selon  toute  apparence,  un  peu  hésité  à  l'ou- 
vrir, et  ne  l'aurait  ouvert  qu'avec  respect  et  trem- 
blement. Notre  auteur  n'y  fait  pas  tant  de  façons,  il 
ouvre  le  livre  au  plus  vite,  y  trouve  d'abord  maintes 
choses  qui  lui  sont  personnelles,  et  puis,  passant 
plus  avant,  il  y  aperçoit  ce  titre  :  ki  commence  du 
saint  Graal. 

Après  un  tel  exemple,  il  n'est  plus  besoin  d'autre 
preuve ,  que  les  romanciers  de  la  Table-Konde  ne 
se  piquaient  guère  de  passer  pour  de  simples  co- 
pistes de  chroniques  sur  des  sujets  connus,  ou  qu'ils 
supposaient  à  leurs  lecteurs  une  foi  historique  bien 
large. 

)  Sans  parler  des  romans  de  la  Table-Ronde  en 
prose,  dont  le  moindre  remplirait  huit  à  dix  gros 
volumes  in-8",  ceux  en  vers,  qui,  avec  toute  vraisem- 
blance, peuvent  passer  pour  les  plus  anciens  du 
genre,  sont  des  compositions  d'une  étendue  copsi- 
dérable.  Le  Perceval  allemand  a  près  de  vingt-cinq 
mille  vers,  et  celui  de  Chrétien  de  Troies  en  a  pro- 
bablement davantage.  Le  Tristan  allemand  de  Gode- 
fcoi  de  Strasbourg  passe  vingt-trois  mille  vers. 

■  Il  n'est  pas  étonnant  de  voir  parfois  des  poèmes  si 


HISTOIRE   DE    LA   POESIE    PROVENÇALE.  3W 

longs  commencés  par  un  auteur  et  achevés  par  un 
autre.  Le  Perceval  de  Chrétien  de  Troies  fut  terminé 
par  un  trouvère  nommé  Manessier.  Ce  fut  un  min" 
nmnrjer  du  nom  d'Llb*ich  de  Turheim,  qui  ajouta 
au  Tristan  de  Godefroi  de  Strasbourg  près  de  quatre 
mille  vers  qui  y  manquaient  pour  que  l'ouvrage  fût 
complet. 

Ces  suites  pouvaient  bien  quelquefois  être  de  l'in- 
vention du  continuateur,  qui,  dans  ce  cas,  asservis- 
sait  son  imagination  au  plan  et  à  l'idée  d'un  autre. 
Mais,  en  général,  le  continuateur  n'inventait  pas 
cette  fin  qu'il  ajoutait  à  un  roman  incomplet;  il  en 
tirait  le  fond,  la  substance  de  quelque  autre  roman 
sur  le  môme  sujet,  qu'il  se  bornait  à  paraphraser  ou 
à  traduire. 

Il  suit  de  là  que  les  sujets  des  romans  de  la  Table- 
Ronde,  aussi  bien  que  ceux  des  romans  karlovin- 
giens,  étaient  traités  successivement  par  différents 
romanciers.  Chacun  de  ces  romanciers  y  mettait  sans 
doute  un  peu  du  sien;  mais  seulement,  à  ce  qu'il 
paraît,  dans  les  accessoires  et  dans  les  détails.  Le  ro- 
man restait  le  même  quant  au  fond ,  et  le  second 
romancier  respectait  et  consacrait,  en  quelque  ma- 
nière, la  création  du  premier.  Nous  avons  vu  qu'il 
en  était  tout  autrement  dans  les  diverses  façons  des 
romans  karlovingiens  :  le  romancier  qui  traitait  de 
nouveau  un  sujet  de  roman  déjà  traité  le  traitait 
d'une  manière  toute  nouvelle,  et  ne  manquait  pas 
d'accuser  son  devancier  d'inexactitude  ou  de  faus- 
seté. C'était  une  conséquence  naturelle  de  la  préien- 


350  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

tion  qu'avaient  tous  les  romanciers  de  cette  classe  de 
passer  pour  des  copistes  d'historiens  véridiques.  Les 
romanciers  de  la  Table-Ronde,  qui  avaient  moins  de 
présentions  à  la  véracité,  ou,  pour  mieux  dire,  aux 
apparences  de  la  véracité,  n'avaient  pas  non  plus 
les  mêmes  motifs  de  répudier  les  fictions  de  leurs 
devanciers,  ni  de  les  discréditer. 

Une  autre  dilTcrence  plus  importante  encore  entre 
les  romans  d'Arlhur  et  les  romans  karlovingiens  est 
celle  qui  concerne  l'origine  et  les  éléments  primitife 
des  uns  et  des  autres.  Je  crois  avoir  assez  nettement 
indiqué  ailleurs  comment  l'épopée  karlovingienne, 
partant  de  chants  populaires  historiques,  simples  et 
courts,  s'amplifia  et  se  compliqua  par  degrés  jus- 
qu'à des  compositions  de  vingt  ou  trente  mille  vers. 
Il  n'en  fut  point  de  même  dans  les  épopées  du  cycle 
d'Arthur. 

-:  Il  est  bien  vrai,  et  je  viens  de  le  remarquer  tout  à 
l'heure,  que  plusieurs  sujets  de  la  Table-Ronde  furent 
traités  successivement  plusieurs  fois,  et  à  chaque 
fois  amplifiés  et  rendus  plus  complexes.  Mais  tout 
me  porte  à  croire  que  les  romans  de  cette  classe, 
dans  leur  état  le  plus  simple,  ou,  si  l'on  veut,  le  plus 
grossier,  ne  furent  jamais  de  vrais  chants  popu- 
laires. Ils  ne  rementent  pas  si  haut,  ils  n'atteignent 
pas  cet  élément  naturel  et  primitif  de  la  plus  an- 
cienne épopée.  Les  premières  compositions  de  celte 
classe  durent  être  des  compositions  déjà  assez  dcve- 
lofipées  et  raffinées,  l'œuvre  de  poètes  de  profes- 
sion, de  troubadours  ou  de  trouvères  plus  ou  moins 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  351 

cultivés.  Le  fond  n'en  était  pas,  comme  celui  des 
premiers  romans  karlovingiens ,  emprunté  à  une 
poésie  antérieure  toute  populaire. 

J'ai  parlé  avec  un  certain  détail  de  cette  singu- 
larité de  divers  manuscrits  de  romans  du  cycle 
karlovingieo,  qui  donnent  le  texte  de  ces  romans  en- 
tremêlé de  fragments  plus  ou  moins  nombreux 
d'autres  romans  sur  les  mêmes  sujets.  Je  n'ai  rien 
observé  de  semblable  dans  aucun  des  romans  de  la 
Table-Ronde.  Les  manuscrits  qui  contiennent  ces 
romans  en  donnent  le  texte  de  suite,  sans  interpo- 
lation d'aucune  espèce,  sans  mélange  d'aucun  frag- 
ment étranger,  de  rien  qui  puisse  être  soupçonné  de 
provenir  d'une  autre  composition  sur  le  même  argu- 
ment. Ainsi  chaque  manuscrit  d'un  roman  de  cette 
classe  nous  le  présente  tel  qu'il  a  pu  sortir  des  mains 
de  l'auteur,  tel  que  l'auteur  l'aurait  copié  s'il  l'eût 
copié  lui-même.  À  raison  de  cette  circonstance,  le 
texte  des  romans  de  la  Table-Ronde  serait,  en  géné- 
ral, beaucoup  plus  facile  à  publier  que  celui  de  tel 
roman  karlovingien,  où,  entre  plusieurs  versions  d'un 
seul  et  même  morceau  qu'il  est  impossible  d'attri- 
buer au  même  auteur,  on  éprouve  à  chaque  instant 
la  difficulté  de  décider  lesquelles  de  ces  versions  for- 
ment la  véritable  suite  de  l'ouvrage. 

Maintenant,  une  question  curieuse  qui  se  présente 
naturellement  à  la  suite  des  observations  précé- 
dentes, c'est  de  savoir  quel  était  le  mode  ordinaire 
de  publication  des  romans  de  la  Table-Uonde  : 
étaient-ils  destinés  à  être  chantés,  comme  les  romans 


352  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

karlovingiens?  ou  bien  y  a-t-il  plus  d'apparence  qu'ils 
fussent  faits  pour  être  lus? 

Rien  d'abord  dans  le  texte  de  ces  romans  n'in- 
dique, même  de  la  manière  la  plus  vague  et  la  plus 
indirecte,  qu'ils  fussent  faits  pour  être  chantés,  pour 
circuler  au  moyen  du  chant.  Je  ne  puis  affirmer,  ne 
l'ayant  pas  observé  avec  assez  d'exactitude,  que  les 
romans  delà  Table-Ronde  ne  fussent  jamais,  comme 
ceux  du  cycle  karlovingien,  désignés  par  la  dénomi- 
nation spéciale  et  caractéristique  de  chanson;  mais  je 
pense  que  s'ils  l'étaient  quelquefois,  c'était  d'une 
manière  impropre  et  comme  par  exception.  Plu- 
sieurs de  ceux  que  j'ai  vus  sont  qualifiés  par  leurs 
propres  auteurs  du  titre  de  contes,  ou  de  celui  plus 
vague  encore  de  roman,  et  je  ne  puis  guère  supposer 
que  ce  titre  leur  fût  donné  au  hasard,  ou  comme  l'é- 
quivalent de  celui  de  chanson  ;  il  est  beaucoup  plus 
probable  que  c'était  à  dessein,  et  pour  les  distinguer 
des  romans  karlovingiens,  qu'on  leur  donnait  quel- 
quefois au  moins  un  autre  nom  qu'à  ces  derniers. 
;  Ces  raisons  seules  suffiraient  pour  me  faire  douter 
que  les  romans  épiques  du  cycle  de  la  Table-Ronde 
aient  été  composés  pour  être  chantés  et  l'aient  ja- 
mais été.  Mais  ce  qui  achève  de  me  convaincre  là- 
dessus,  c'est  leur  énorme  longueur.  Il  n'y  a  pas 
moyen  de  se  figurer  des  ouvrages  d'une  telle  dimen- 
sion circulant  par  la  voie  du  chant,  ni  faits  pour  ce 
genre  de  publication.  Tout  oblige  à  croire  qu'ils 
étaient  composés  pour  être  lus,  et  par  conséquent 
destinés  à  la  haute  classe  de  la  société,  la  seule  où  il 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  353 

pût  y  avoir  des  lecteurs.  Il  n'y  avait  encore  à  cette 
époque,  pour  la  masse  du  peuple,  d'autre  poésie  que 
celle  qui  était  chantée  dans  les  rues  et  sur  les  places 
des  villes  par  les  jongleurs  poétiques. 

Il  paraît  toutefois  que  l'on  détachait  de  ces  grands 
romans,  des  passages  particuliers  plus  frappants  ou 
plus  touchants  que  les  autres,  et  qu'on  les  arran- 
geait en  forme  de  chants  populaires. 
.  Nous  savons  du  moins  qu'il  y  eut  de  bonne  heure, 
en  Italie  et  en  Espagne,  de  petits  chants  épiques 
dont  le  sujet  était  tiré  des  romans  de  la  Table-Ronde. 
Les  chants  italiens  n'ayant  jamais  été  recueillis  par 
écrit,  ont  péri  depuis  des  siècles.  Quelques-uns  de 
ceux  des  Espagnols  subsistent  encore  sous  la  forme 
de  romances,  dans  les  recueils  de  ce  genre  publiés 
au  seizième  siècle  et  depuis.  Il  est  très-probable  qu'il 
y  eut  des  chants  analogues  à  ceux-là  dans  les  diffé- 
rentes contrées  de  la  France,  où  avaient  été  compo- 
sés les  premiers  romans  de  la  Table-Ronde  et  les 
plus  célèbres. 

Mais  en  dépit  de  quelques  chants  détachés  tirés 
de  ces  romans,  tout  porte  à  croire  que  le  sujet  n'en 
fut  jamais  aussi  populaire  que  celui  des  romans  kar- 
lovingiens.  Ils  n'avaient  pas,  comme  ceux-ci,  une 
base,  un  point  d'appui  dans  les  traditions  nationales 
généralement  répandues,  traditions  par  elles-mêmes 
pleines  d'intérêt  et  de  poésie,  et  qui  pouvaient,  au 
besoin,  et  jusqu'à  un  certain  point,  tenir  lieu  de  gé- 
nie au  romancier  qui  les  exploitait. 

Ainsi  donc,  soit  quant  à  l'argument  et  à  la  ma- 
II.  23 


85In  histoire  de  la  poésie  provençale. 

lière,  soit  quant  à  la  destination  et  au  mode  de  cir- 
cuiation,  il  y  a  toute  apparence  que  les  romans  du 
cycle  d'Arthur  étaient  moins  populaires  que  ceux  du 
cycle  karlovingien.  Or,  il  n'y  a  aucun  doute  que  de 
ces  différences  fondamentales  n'en  résultassent 
d'autres  dans  le  ton,  dans  le  si} le,  dans  tout  ce  qui  a 
rapport  aux  détails  et  au  caractère  de  l'exécution 
poétique. 

De  ce  qu  ils  étaient  moins  faits  pour  être  entendus 
que  pour  être  lus,  et  lus  par  les  personnes  les  plus 
cultivées  de  la  société,  il  est  évident  qu'ils  compor- 
taient à  un  plus  haut  degré  les  recherches,  les  raffi- 
nements de  Tart  en  général  et  le  développement  de 
tout  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  d'individualité  dans  le 
'génie  des  romanciers.  Les  finesses,  les  subtilités  de 
diction  et  de  pensée,  les  détails  ingénieux  qui,  à 
coup  sûr,  auraient  été  perdus  pour  un  auditoire 
formé  au  hasard,  dans  la  rue  ou  sur  la  place  pu- 
blique, avaient  toutes  les  chances  possibles  d'être 
appréciés  par  des  lecteurs  qui  lisaient  et  relisaient  à 
loisir,  par  des  personnes  d'un  goût  raffiné  qui  se  pi- 
quaient de  sentir  plus  délicatement  que  la  multitude. 
De  là  la  grande  différence  de  style,  de  manière  et 
de  ton  qu'il  est  facile  d'observer  entre  les  romans  de 
la  Table-Ronde  et  les  romans  karlovingiens.  Autant 
la  narration  de  ceux-ci  est  généralement  concise, 
brusque,  sévère  et  vraiment  épique,  dégagée  de  tout 
mélange  des  sentiments  personnels  du  poëte,  autant 
la  narration  des  autres  est  détaillée,  développée,  en- 
tremêlée de  traits  lyriques  qui  la  suspendent,  la  gê- 


HISfdlRlS  DÉ  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  355 

a^i  et  auxquels  on  serrt  un  poëte  qui  raconte  moins 
'pour  raconter  que  pour  faire  remarquer  la  manière 
dont  il  raconte. 

Des  exemples  peuvent  être  nécessaires  pour  faire 
mieux  sentir  ce  que  je  veux  dire,  et  j'en  citerai  quel- 
ques-uns :  dans  un  roman  de  Chrétien  de  Troies, 
intitulé  Alexandre,  et  qui,  sans  être  précisément  de 
la  Table-Ronde,  est  tout  à  fait  dans  le  style  de  ceux-ci, 
j'ai  noté  un  passage  qui  m'a  paru  très-propre  à 
donner  une  idée  du  ton  et  du  caractère  de  la  narra- 
tion de  ces  romans.  Je  le  citerai  donc  textuellement 
et  sans  déûance ,  bien  que  le  sujet  en  soit  un  peu 
hasardeux.  Voici  de  quoi  il  s'agit  : 

Une  princesse  dont  j'ai  oublié  le  nom,  la  fille 
d'un  empereur ,  doit  épouser  je  ne  sais  quel  autre 
empereur  dont  elle  aime  éperdument  le  neveu.  Aussi 
sa  désolation  est-elle  grande;  elle  pâlit,  maigrit  et 
se  désespère  à  l'approche  d'un  malheur  qu'elle 
ne  peut  empêcher.  La  nourrice  de  la  princesse,  qui 
l'aime  tendrement  et  souffre  de  la  voir  ainsi  dépérir 
d'un  chagrin  caché ,  lui  en  demande  la  cause  avec 
tant  d'instances ,  qu'elle  en  obtient  la  confidence 
complète. 

Tessala,  ainsi  se  nomme  cette  nourrice ,  est  une 
habile  magicienne  ;  elle  rassure  la  princesse  et  lui 
propose  un  expédient  grâce  auquel  son  inévitable 
mariage  n'aura  pour  elle  aucune  des  conséquences 
qu'elle  redoute.  Elle  sait  composer  un  breuvage 
magique  d'une  singulière  vertu.  Tout  homme  qui 
en  a  bu  ne  peut  se  trouver  à  côté  de  la  femme  qu'il 


356  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

aime  sans  s'endormir  aussitôt  d'un  sommeil  irrésis- 
tible, durant  lequel  il  éprouve,  en  rêve,  les  mêmes 
désirs  et  les  mêmes  sensations  qu'il  éprouverait 
éveillé.  Moyennant  cette  assurance,  la  princesse  con- 
sent à  épouser  l'empereur.  Le  mariage  se  conclut,  la 
noce  se  célèbre,  et  le  moment  vient  de  faire  l'épreuve 
du  magique  breuvage.  L'empereur,  qui  l'a  trouvé 
délicieux,  en  a  bu  largement,  sans  se  douter  de  ce 
qu'il  faisait.  Ici  va  parler  Chrétien  de  Troies ,  et 
je  le  laisse  parler  sa  langue,  sauf  à  en  expliquer  les 
mots  les  plus  obscurs  ; 

«  Quant  ore  fu  daler  jesir  (se  coucher) 

»  L'empereur  si  coin  il  duit  (il  dut) 

»  Avec  sa  femme  vint  la  nuit. 

»  Si  com  il  duit  ai-je  menti, 

»  Qu'il  ne  la  loucha,  ne  senti, 

»  Mais  en  un  lit  jurent  ensemble. 

»  Et  la  belle  dès  premier  (d'abord)  tremble 

»  Et  molt  se  doute  (craint)  et  molt  s'esmaie  (se  trouble) 

»  Que  la  poison  ne  soit  veraie  (vraie,  efficace). 

»  Ma  ele  l'a  si  (tellement)  enchanté 

»  Qu'il  jamais  n'aura  volonté 

»  D'ele  ni  d'autre,  s'il  ne  dort, 

»  Mais  lors  en  aura  tel  déport  (plaisir) 

»  Come  on  peut  en  songeant  avoir 

»  Et  si  tiendra  le  songe  à  voir  (pour  vrai). 

» •  •  • 

»  Il  dort  et  songe  et  veiller  cuide  (pense). 
»  S'est  en  grand  poine  (fatigue)  et  en  estude 
»  De  la  princesse  losangier  (louer,  caresser). 

» • 

»  Et  il  tant  maintenant  l'appelé  : 

»  Molt  soavet  (très-doucement)  ma  douce  mie. 

»  Tenir  la  cuide  n'en  tient  mie, 

»  Mais  de  néant  est  en  grand  aise, 


UISTOIUE    DE    LA    POÉSIE    PUOVENÇALE.  357 

»  Néant  embrasse,  néant  baise, 

»  Néant  tient  et  néant  acolle, 

»  Néant  voit  à  néant  parole, 

»  A  néant  tance  (querelle)  a  néant  luite. 

»  Molt  fu  bien  la  poison  confite, 

»  S'insi  le  travaille  et  demaine 

»  De  néant  est  en  molt  grand  peine 

»  Que  de  voir  cuide  et  si  sen  prise 

»  Qu'il  ait  la  forteresse  prise, 

))  Ainsi  le  cuide,  ainsi  le  croit, 

»  Et  de  néant  lasse  et  recroit  (se  fatigue).» 

Ces  vers  parai  Iront  très-remarquables,  si  l'on  con- 
sidère qu'ils  sont  du  commencement  du  treizième 
siècle,  ou  peut-être  même  de  la  fin  du  douzième. 
Le  fond  en  est  ingénieux  et  le  tour  agréable.  Mais 
cette  complaisance  du  poëte  à  tourner  et  retourner 
en  tous  sens  dans  son  imagination,  à  paraphraser 
mollement  et  subtilement  une  fiction  un  peu  sca- 
breuse, prouve  clairement  combien,  dès  une  épo- 
que si  reculée,  le  style  épique  avait  perdu  de  sa  sim- 
plicité et  de  sa  gravité  premières,  dans  les  romans 
de  la  Table-Konde  et  dans  tous  ceux  du  même  genre. 
Cette  même  idée,  qui  parait  avoir  préoccupé  si  vive- 
ment r imagination  de  Chrétien  de  Troies,  je  me 
souviens  de  l'avoir  rencontrée  dans  un  roman  karlo- 
vingien ,  et  je  regrette  de  n'avoir  pas  noté  le  pas- 
sage, pour  l'opposer  à  celui  que  je  viens  de  citer  ; 
mais  je  me  souviens  que  la  fiction  dont  il  s'agit  y 
était  rendue  franchement,  simplement  et  en  un  petit 
nombre  de  vers  qui  ne  présentaient  aucun  vestige 
de  la  recherche  ni  de  la  molle  curiosité  qui  régnent 
dans  ceux  de  Chrétien. 


d^  HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE   PROVÇIXÇALE. 

La  recherche  et  la  mollesse  à  part,  un  des  carac- 
tères des  romans  de  la  Table-Ronde  est  un  goût 
exagéré  et  pédantesque  pour  les  détails  dans  la  pein- 
ture des  sentiments,  des  situations,  des  caractères, 
et  en  général,  dans  toute  leur  partie  descriptive.  Ce 
mauvais  goût ,  excès  opposé  à  la  sécheresse  de  la 
vieille  épopée  karlovingienne ,  est  surtout  sensible 
dans  ces  énormes  romans  de  la  Table-Ronde  en 
prose,  où  il  se  trouve  on  ne  peut  plus  au  large.  Pour 
en  donner  une  idée,  je  citerai  quelques  traits  d'un 
portrait  de  Lancelot  du  Lac,  dans  le  roman  de  ce 
nom. 

«  Lancelot  fu  de  moult  belle  charneure  (carnation), 
»  ni  bien  blanc,  ni  bien  brun,  mais  entremêlé  d'un 
»,  et  d'autre,  ainsi  que  l'on  peut  bien  cette  semblance 
»  dire;  clair-brunet»  Il  eut  le  viaire  (visage)  enluminé 
».  de  naturelle  couleur  vermeille,  tellement  par  me- 
».  sure  et  par  raison  que  visiblement  Dieu  y  avait 
»  mis  de  compagnie  la  blancheur  et  la  bruneur,  de 
»  telle  sorte  que  la  blancheur  n'était  éteinte  ni  em- 
»  pirée  par  la  bruneur,  ni  la  bruneur  par  la  blan- 
»  cheur  :  ainsi  était  l'une  tempérée  par  l'autre  et  la 
M  vermeille  couleur  qui  enluminait  les  autres  cou- 
»  leur3,  entremêlée  de  sorte  que  rien  n'y  avait  trop 
»  blanc,  ni  trop  brun,  ni  trop  vermeil,  mais  égale- 
»  ment  y  avait  des  trois  ensemble.  » 

Voici  pour  le  teint  seulement;  on  peut  se  figurer 
p^ir  cet  échantillon  la  dimension  totale  du  poi^trait. 
Et  quel  ,âge  avait  Lançelç.!,  quand  le  romancier  le  pei- 
gnait avec  cette  prolixité  si  précieuse  et  si  maniérée? 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  359 

Il  avait  trois  ans.  Il  y  a  de  quoi  trembler  de  le  voir 
(ievenir  un  homme. 

Ces  divers  exea^ples  montrent  clairement  à  quel 
point  le  style  épique  des  romans  de  la  Table-Ronde 
se  ressentait  de  l'influence  du  style  lyrique.  Celait 
en  effet  de  ce  dernier  qu'avaient  passé  dans  l'autre 
ce  goût  de  détails  maniérés»  celte  habitude  du  poète 
d'intervenir,  par  ses  réflexions  ou  par  le  tableau  de 
ses  émotions  personnelles,  dans  les  actes  de  ses  per- 
sonnages ;  cette  tendance  irrésistible  à  développer  et 
à  raffiner,  outre  mesure,  les  sentiments  de  l'amour 
chevaleresque,  à  adopter  servilement ,  dans  la  nar- 
ration épique,  les  expressions  les  plus  prétentieuses 
des  chants  d'amour,  ces  expressions  qui  ne  pouvaient 
avoir  de  grâce  ou  d'excuse  que  comme  un  eflbrt  du 
poète  pour  rendre  ses  propres  sentiments,  des  senti- 
ments dont  il  était  plein  et  qu'il  avait  intérêt  à  ex- 
primer avec  énergie.  Je  ne  me  rappelle  plus  quel 
troubadour,  parlant  des  larmes  que  l'amour  fait  ver- 
ser, s'avisa  de  les  appeler  reaii  du  cœur.  Les  roman- 
ciers de  la  Table-Ronde  trouvèrent  cela  si  beau, 
qu'ils  ne  manquèrent  pas  de  s'en  emparer.  J'ai  vu 
cette  expression  dans  un  des  grands  romans  en 
prose,  je  crois  dans  celui  de  Lancelot. 

Je  ne  veux  pas  dire  que  ces  raffinements  lyriques 
du  style  épique  des  roaians  de  la  Table-Ronde 
n'eussent  pas.  en  certain  cas,  de  la  grâce  et  de  l'agré- 
ment. Je  les  note  ici  plus  en  historien  qu'en  critique, 
elles  note  surtout  pour  en  marquer  l'opposition  avec 
le  ton  ordinaire  des  romans  karlovingiens,  pour  in- 


WO  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

cliquer,  comme  un  phénomène  assez  frappant,  la  ra- 
pidité avec  laquelle  le  goût  poétique  avait  passé  d'un 
rudesse  extrême  aux  prétentions  d'une  époque  de 
mollesse  et  de  recherche. 

Ce  sont  là  les  observations  les  plus  générales  que 
j'aie  trouvé  à  faire  sur  la  forme,  le  caractère  et  l'es- 
prit des  romans  d'Arthur.  Il  me  reste  maintenant  à 
dire  quelques  mots  des  cycles  particuliers  que  plu- 
sieurs de  ces  romans  semblent  former  dans  le  cycle 
général  qui  les  comprend  tous. 

D'après  une  distinction  que  j'ai  déjà  établie,  ce 
cycle  général  se  subdivise  d'abord  en  deux:  l'un 
comprenant  tous  les  romans  où  l'histoire  du  saint 
Graal  entre  pour  quelque  chose  ;  l'autre,  tous  ceux 
oîi.  quel  qu'en  soit  d'ailleurs  l'argument,  il  n'est  pas 
question  de  cette  histoire.  Du  reste,  comme  il  n'y  a 
aucun  doute  qu'il  ne  nous  manque  aujourd'hui  une 
multitude  d'ouvrages  de  l'un  et  de  l'autre  de  ces 
cycles  particuliers,  il  ne  faut  pas  s'attendre  à  y  trou- 
ver une  suite  bien  établie  d  événements  ou  de  per- 
sonnages. Il  n'y  a  d'ailleurs  pas  beaucoup  d'appa- 
rence que  les  romanciers  de  cette  classe,  qui  ajoutaient 
sans  cesse  de  nouvelles  fictions  à  celles  déjà  en  vogue, 
missent  beaucoup  de  scrupule  à  se  conformer  aux 
données  de  leurs  devanciers.  Il  suffisait,  pour  ainsi 
dire ,  que  le  nom  du  roi  Arthur  se  trouvât  dans 
un  roman,  pour  que  ce  roman  fût  classé  parmi  ceux 
de  la  Table-Ronde. 

Quant  au  costume,  à  la  filiation  des  personnages, 
à  la  géographie,   toutes  choses  dont  l'observance 


HISTOIRE    DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  361 

aurait  peu  coûté  aux  romanciers,  et  aurait  donné  à 
leurs  diverses  productions  un  air  de  famille  qui  en 
aurait  fait  un  vrai  cycle,  il  y  a  plusieurs  romans  oii 
l'on  n'en  trouve  pas  de  vestiges;  et  ce  n'est  qu'en 
prenant  ce  nom  de  cycle  dans  une  signification  très- 
vague  et  très-large  que  l'on  peut  l'appliquer  à  des 
compositions  dont  plusieurs,  sans  le  moindre  rap- 
port entre  elles,  ont  été  conçues  et  exécutées  à  part 
Tune  de  l'autre ,  par  des  auteurs  qui  se  piquaient 
peu  de  respecter  les  données  bretonnes  dans  les- 
quelles s'étaient  renfermés  leurs  devanciers.  J'aurai 
à  parler  de  divers  romans  de  la  Table-Ronde ,  dont 
le  théâtre,  autant  qu'il  est  possible  de  le  déter- 
miner, est  évidemment  hors  de  la  Grande-Bretagne, 
dans  les  parties  méridionales  de  la  France  ,  et  oii  il 
n'y  a  de  breton  que  trois  ou  quatre  noms  propres 
dépaysés. 

Toutes  les  scènes  principales  du  plus  ancien  ro- 
man de  Perceval  se  passent,  comme  nous  verrons , 
dans  les  Pyrénées  et  sont  tout  à  fait  étrangères  à  la 
Grande-Bretagne.  L'absence  de  donnée  historique 
dans  tous  les  romans  de  la  Table-Ronde  est  une 
des  raisons  du  peu  de  connexion  qu'il  y  a  entre  les 
uns  et  les  autres. 

Du  reste,  ce  sont  ceux  de  ces  romans  où  il  est 
question  du  saint  Graal  qui  approchent  le  plus  de 
ce  que  l'on  peut  appeler  convenablement  un  cycle , 
et  les  seuls  relativement  auxquels  il  y  ait  lieu  de 
faire,  à  ce  sujet,  quelques  observations.  Ce  cycle  par- 
ticulier est,  pour  ainsi  dire,  double.  Dans  l'un,  in- 


362  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

dubitablement  le  plus  ancien ,  c'est  la  Gaule  et  la 
Gaule  méridionale  qui  est  le  théâtre  des  aventures 
chevaleresques  et  des  merveilles  auxquelles  donne 
lieu  la  présence  du  saint  vase  sur  la  terre.  Dans 
l'autre,  c'est  à  la  Grande-Bretagne  qu'est  apporté  le 
Graal,  et  c'est  là  qu'il  devient  l'objet  des  quêtes  de 
la  chevalerie  errante. 

J'ai  parlé  plusieurs  fois  des  énormes  romans  en 
prose  dans  lesquels  il  s'agit  de  ces  quêtes  :  mais 
c'est  ici  le  cas  d'en  dire  quelques  mots  de  plus.  Ces 
romans,  au  nombre  de  quatre ,  sont  ceux  du  Graal 
proprement  dit,  de  Merlin  l'enchanteur,  de  Lancelot 
du  Lac  et  de  Tristan.  Non-seulement  ces  quatre  ro- 
mans, pris  ensemble,  forment  par  leur  réunion,  un 
cycle  que  l'on  pourrait  nommer  le  cycle  du  Graal 
breton  ;  mais  chacun  d'eux ,  pris  à  part,  fait  à  lui 
seul  une  espèce  de  cycle  qui  les  comprend  tous.  Cela 
est  surtout  vrai  des  trois  premiers,  dans  chacun  des- 
quels sont  résumées  et  fondues  les  fables  qui  font  le 
sujet  particulier  des  deux  autres.  Ainsi,  par  exemple, 
l'histoire  du  Graal  embrasse  sommairement  celle  de 
Lancelot  du  Lac  et  d'autres  chevaliers  de  la  Table- 
Ronde.  De  son  côté,  le  roman  de  Lancelot  reprend 
et  donne  de  nouveau  toutes  les  principales  circon- 
stances de  l'histoire  du  Graal,  pour  y  rattacher  une 
partie  des  aventures  du  héros  et  de  plusieurs  autres 
chevaliers.  En  somme,  chacune  de  ces  compositions 
est  une  énorme  épopée,  dans  laquelle  sont  coordon- 
nées, entrelacées  et  comme  fondues  les  unes  dans  les 
avitres  pj[ii§i^,vi;i's,é^,9jî!^es  distinctes  et  des  épopées 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  363 

déjà  considérables,  déjàlrès-développées.  Ainsi,  tout 
comme  il  y  avait  des  épopées  chevaleresques  qui 
étaient  le  développement  ou  l'amalgame  de  chants 
épiques  populaires  peu  étendus,  il  en  existait  d'autres 
qui  avaient  pour  éléments  de  véritables  épopées  vo- 
lumineuses et  complexes. 

C'est  un  phénomène  remarquable,  dans  l'histoire 
de  la  poésie  épique,  que  cette  disposition,  cette 
tendance  constante  du  goût  populaire  à  amalgamer,  à 
lier  en  une  seule  et  même  composi  tion  le  plus  possible 
de  compositions  diverses.  Cette  disposition  persiste 
chez  un  peuple  tant  que  la  poésie  conserve  un  reste 
de  vie,  tant  qu'elle  s'y  transmet  par  la  tradition  et 
qu'elle  y  circule  à  l'aide  du  chant  ou  des  récitations 
publiques.  Elle  cesse  partout  oii  la  poésie  est  une 
fois  fixée  dans  les  livres,  et  n'agit  plus  que  par  la 
lecture.  Cette  dernière  époque  est,  pour  ainsi  dire, 
celle  de  la  propriété  poétique;  celle  où  chaque  poëte 
prétend  à  une  existence,  à  une  gloire  personnelles, 
et  oîi  la  poésie  cesse  d'être  une  espèce  de  trésor  com- 
mun, dont  le  peuple  jouit  et  dispose  à  sa  manière, 
sans  s'inquiéter  des  individus  qui  le  lui  ont  fait. 

Le  roman  karlovingien  de  Guillaume  au  Court-nez 
nous  avait  déjà  offert  un  premier  exemple  de  ce 
mode  de  composition,  ou,  pour  mieux  dire,  de  sur- 
composition épique  :  les  grands  romans  en  prose 
du  Graal  en  sont  d'autres  exemples  bien  mieux  ca- 
ractérisés. Et  ces  divers  exemples  ne  sont  pas  les. 
seuls  qu'offre  l'histoire  géi^érale  de  l'épopée.  Dans 
le  Schah-Namèh  de  Firdousi ,  il  est  manifeste  quç 


36i  HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

cet  immense  poëme  peut  être  regardé  de  même 
comme  l'amalgame  ou  le  rapprochement ,  dans  un 
ordre  chronologique,  de  diverses  autres  narrations, 
dont  plusieurs  furent  primitivement  des  épopées  à 
part.  Les  extraits  du  Mahabharata  porteraient  à  pen- 
ser que  quelques-unes  des  parties  épisodiques  de 
cette  épopée  gigantesque  furent  de  même  d'assez 
grandes  épopées,  d'abord  isolées. 

Je  n'insiste  pas  davantage  sur  ces  aperçus,  je  les 
propose  et  les  laisse  à  vérifier  aux  jeunes  littérateurs 
qui  porteront  dans  l'étude  des  monuments  épiques 
du  moyen  âge  des  vues  élevées  et  philosophiques, 
et  auxquels  il  sera  donné  de  mettre  en  évidence, 
dans  ces  curieuses  productions,  les  côtés  par  les- 
quels  elles  peuvent  plaire  encore,  ou  fournir  des 
éléments  nouveaux  a  l'histoire  de  la  poésie. 

Maintenant  si  je  rapproche  les  diverses  considé- 
rations générales  que  je  viens  d'exposer  sur  les  ro- 
mans du  cycle  breton,  de  celles  que  j'ai  déjà  sou- 
mises au  lecteur  sur  les  romans  du  cycle  karlovin- 
gien,  il  est  facile  de  s'assurer  que  la  distinction  à 
faire  entre  les  uns  et  les  autres  n'est  pas  une  dis- 
tinction purement  nominale,  accidentelle  et  super- 
ficielle, mais  une  distinction  réelle,  profonde  et 
constante,  tant  pour  le  fond  et  le  sujet  que  pour  les 
formes. 

Les  romans  des  deux  cycles  sont  également  l'ex- 
pression des  mœurs  et  des  idées  de  la  chevalerie, 
mais  de  la  chevalerie  prise  à  deux  diverses  périodes 
de  sa  durée.  Les  romans  karlovingiens  représentent 


HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  365 

la  chevalerie  encore  dans  sa  nouveauté,  encore  in- 
décise et  vague  dans  ses  formes  ;  austère,  plus  reli- 
gieuse que  galante,  ne  songeant  pas  encore  à  faire 
de  l'amour  le  culte  des  dames,  ni  le  principe  des  ac- 
tions guerrières,  ou  du  moins  n'y  songeant  que  pas- 
sagèrement et  comme  par  exception.  Aussi,  dans  ces 
romans,  les  mœurs  chevaleresques  sont-elles  encore 
fortement  empreintes  de  la  barbarie  antérieure  dont 
la  chevalerie  n'était,  au  fond,  qu'une  réforme,  qu'un 
correctif. 

Les  romans  du  cycle  breton  sont,  au  contraire,  le 
tableau  de  la  chevalerie  prise  à  son  plus  haut  degré 
de  développement  et  d'exaltation,  de  la  chevalerie 
errante  et  amoureuse,  avec  tous  ses  raffinements, 
toutes  ses  conventions  et  toutes  les  exagérations  de 
son  point  d'honneur.  Quand  l'Àrioste  dit,  au  début 
de  son  Roland  furieux,  qu'il  chante  les  dames  et  les 
chevaliers,  l'amour  et  les  armes ,  les  courtoisies  et 
les  entreprises  hardies ,  il  ne  fait  guère  que  traduire 
à  son  insu  la  formule  de  début  de  plusieurs  ro- 
mans de  la  Table-Ronde,  qu'il  n'avait  probablement 
jamais  vus  et  dont  les  auteurs  déclarent  qu'ils  vont 
faire  de  beaux  récits  d'amour  et  de  chevalerie,  de  va- 
leur et  de  courtoisie,  de  prouesses  et  d'aventures 
étranges  et  terribles. 

Les  fictions  karlovingiennes  se  rattachent  à  des 
faits  historiques,  non-seulement  réels,  mais  impor- 
tants, d'un  intérêt  vraiment  national  et  populaire, 
et  dont  la  tradition  persistait  encore  parmi  la  masse 
des  diverses  populations  de  la  France  aux  douzième 


366  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

et  treizième  siècles.  Nul  doute  que  ces  fictions,  à 
force  d'être  remaniées  et  surchargées ,  n'aient  fini 
par  s'éloigner  de  plus  en  plus  des  traditions  popu- 
laires qui  en  étaient  la  base,  et  par  fausser  ces  tra- 
ditions elles-mêmes.  Toutefois  il  est  peu  de  romans 
karlovingiens  au  fond  desquels  on  ne  trouve  encore 
quelque  fait  réel,  qui  en  est  comme  le  noyau  ;  il  y  a 
plus,  on  est  fondé  à  soupçonner  que  diverses  particu- 
larités que  personne  n'a  songé  à  distinguer  des  fables 
où  elles  sont  comme  jetées  et  perdues ,  sont  des  par- 
ticularités historiques,  omises  par  les  chroniques. 

Enfin,  si  fabuleux,  si  monstrueusement  fabuleux 
que  soient  tous  ces  romans  karlovingiens,  je  n'hésite 
pas  à  dire  qu'il  en  est  cependant  quelques-uns  qui, 
quant  au  sentiment  général  des  faits  et  comme  ex- 
pression des  émotions  contemporaines,  sont  plus 
vrais  que  l^s  chroniques  ;  et  dans  ce  sens  du  moins, 
je  crois  pouvoir  les  qualifier  d'historiques. 

Quant  aux  fictions  de  la  Table-Ronde,  non-seule- 
ment elles  ne  se  rattachent  pas  à  des  faits  réels  ;  elles 
n'ont  aucun  caractère  de  nationalité.  Les  chevaliers 
errants  sont  les  plus  indépendants,  on  pourrait  dire 
les  plus  égoïstes  de  tous  les  héros  épiques.  Toujours 
perdus  dans  les  forêts,  dans  les  déserts ,  dans  les 
lieux  sauvages,  les  seuls  qui  promettent  des  aventures 
étranges  et  périlleuses,  ils  n'agissent  jamais  que  d'a- 
près leur  inspiration  et  pour  leur  gloire  personnelle. 
Toute  la  vérité  qu'il  peut  y  avoir  dans  des  tableaux 
de  ce  genre,  c'est  celle  des  mœurs  et  des  idées  qui 
y  sont  peintes.  Sous  ce  rapport,  et  par  opposition 


HISTOIRE  BE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  Mï 

aux  romans  karlovingiens,  on  peut  dire  des  fables 
de  la  Table-Ronde,  qu'elles  sont  purement  idéales. 

Pour  ce  qui  est  de  l'ancienneté,  je  crois  avoir  mon- 
tré clairement  que  les  romans  karlovingiens  ont  dû 
précéder  de  beaucoup  ceux  du  cycle  breton  et  ren- 
ferment à  la  fois  et  plus  de  vestiges  et  des  vestiges 
plus  marqués  de  l'état  primitif  de  l'épopée  roma- 
nesque. 

Enfin,  je  crois  avoir  démontré  que  les  différences 
de  ton  et  de  style  qui  existent  entre  les  deux  classes 
de  romans  sont  constantes,  tranchées  et  caractéris- 
tiques, comme  celles  qui  tiennent  au  sujet  môme  et 
dont  elles  sont  une  conséquence  naturelle.  J'ai  fait 
voir  que  la  popularité,  que  l'austère  et  rude  simpli- 
cité de  l'épopée  primitive  s'est  beaucoup  mieux 
maintenue  dans  l'épopée  karlovingienne  que  dans 
celle  de  la  Table-Ronde. 


368  HISTOIUE    DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE. 

CHAPITRE  XXVIII. 

ORIGINE  DE  l'Épopée  chevaleresque. 
I,  —  Premières  poésies  épiques  des  Provençaux. 

Les  chapitres  précédents  ont  été  consacrés  à  don- 
ner une  idée  générale  de  Tépopée  chevaleresque  des 
douzième  et  treizième  siècles,  tant  de  celle  qui  roule 
dans  le  cycle  karlovingien  que  de  celle  comprise 
dans  le  cycle  de  la  Table-Ronde.  J'ai  tâché ,  autant 
que  me  le  permettait  le  cadre  resserré  d'un  cours , 
d'indiquer,  soit  les  caractères  propres  et  particuliers 
de  chacun  de  ces  deux  grands  systèmes  d'épopée, 
soit  leurs  caractères  communs.  Je  me  suis  soigneu- 
sement abstenu,  dans  ces  aperçus,  de  toute  préven- 
tion, de  toute  conjecture,  de  toute  hypothèse  ten- 
dant à  attribuer  aux  Provençaux  la  moindre  in- 
fluence sur  la  création  ou  la  culture  de  ces  deux 
grandes  branches  de  l'épopée  du  moyen  âge  :  je  n'ai 
rien  dit  dans  la  vue  de  contester  l'opinion  jusqu'à 
présent  accréditée  à  ce  sujet,  opinion  suivant  la- 
quelle les  fictions  chevaleresques  des  deux  cycles 
seraient  d'invention  française  ou  normande,  et,  dans 
Tun  comme  dans  l'autre  cas,  auraient  été  primiti- 
vement rédigées  en  français.  J'ai  voulu  uniquement 
noter  les  particularités  caractéristiques  des  fictions 
dont  il  s'agit,  abstraction  faite  de  leur  origine,  sauf 
à  chercher  plus  tard  si,  de  l'idée  générale  que  j'en 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  369 

aurais  d'abord  donnée,  ne  résulteraient  pas  quelques 
lumières  pour  découvrir  cette  origine  supposée  in- 
connue et  pour  constater  la  part  qu'y  pourraient 
avoir  les  Provençaux. 

Le  moment  est  venu  pour  moi  de  procéder  à  cette 
recherche,  de  tâcher  de  dégager  de  l'idée  générale 
des  romans  épiques  karlovingiens  et  de  la  Table- 
Ronde  les  notions  et  les  données  qu'elle  peut  im- 
pliquer pour  la  solution  de  la  question  spéciale  que 
je  me  suis  proposée,  de  la  question  de  savoir  les- 
quels des  Français  ou  des  Provençaux  ont  le  plus  de 
droits  à  passer  pour  les  inventeurs  de  l'épopée  che- 
valeresque. 

Mais,  pour  procéder  avec  autant  de  méthode  et  de 
clarlé  que  possible  à  la  solution  de  cette  question,  je 
crois  bien  faire  de  rappeler  et  d'examiner  aupara- 
vant Topinion  généralement  accréditée  à  ce  sujet.  En 
avoir  démontré  l'étrange  fausseté,  ce  sera  déjà  avoir 
fait  un  pas  vers  la  preuve  de  l'opinion  contraire. 

On  ne  s'est  pas  contenté  de  nier  ou  de  mécon- 
naître l'intervention  des  Provençaux  dans  la  culture 
de  l'épopée  chevaleresque  :  on  a  avancé  quelque 
chose  de  beaucoup  plus  absolu;  on  a  soutenu  qu'ils 
n'avaient  jamais  eu  d'autre  poésie  que  leur  poésie 
lyrique;  qu'ils  n'avaient  jamais  cultivé  les  genres 
épiques;  ce  qui  impliquerait,  de  leur  part,  une  sorte 
d'aversion  ou  d'incapacité  pour  ces  genres. 

Ceux  qui  ont  avancé  les  premiers  une  pareille  as- 
sertion ne  se  sont  probablement  pas  aperçus  de* 
tout  ce  qu'elle  avait  d'invraisemblance  :  ils  n'ont  pas 
II.  2i 


370  HISTOIRE   DB    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

eu  l'air  de  soupçonner  qu'ils  affirmaient  un  fait  qui, 
s'il  éUit  vrai,  serait  des  plus  extraordinaires  et  même 
unique  eason  genre.  Ce  serait,  en  effet,  un  phéno- 
mène inouï,  que   des  populations  douées   de  fa- 
cultés poétiques  incontestables,  et  ayant  une  poésie 
à  elles,  n'eussent  pas  songé  à  faire  entrer  dans  cette 
poésie  ce  qui  en  était  le  thème  le  plus  naturel ,  le 
plus  simple  et  le  plus  fécond  ;  je  veux  dire  le  récit, 
sous  une  forme  quelconque,  d«s  événements  locaux. 
Et  l'omission  serait  ici  d'autant  plus  singulière,  que 
les  événements  sur  lesquels  elle  aurait  porté  étaient 
de  leur  nature  très-poétiques,  très-propres  à  faire 
impression  sur  l'imagination  vive  et  mobile  des  peu- 
ples au  milieu  desquels  ils  se  passaient.  Chez  tout 
peuple  fait  pour  avoir  une  poésie,  c'est  toujours  par 
des  tentatives  pour  perpétuer  le  souvenir  des  évé- 
nements nationaux  qu'elle  commence.  La  poésie  ly- 
rique, supposant  toujours  un  certain  développement 
de  la  réflexion,  une  certaine  capacité  pour  démêler 
et  pour  rendre  les  diverses  nuances^  les  divers  degrés 
d'un  même  sentiment,  vient  et  se  perfectionne  d'or- 
dinaire plus  tard  que  l'épopée.  Encore  une  fois,  si  les 
Provençaux  avaient  été  une  exception  à  ce  fait  natu- 
rel, cette  exception  serait  un  phénomène  à  expliquer  : 
on  aurait  eu  tort  de  n'en  être  pas  frappé;  d'autant 
plus  que  la  surprise  aurait  probablement  été  bonne 
à  quelque  chose  ;  elle  aurait  mené  à  examiner  de 
plus  près  une  hypothèse  contraire  à  la  marche  or- 
dinaire de  l'esprit  humain  ,  et  l'examen  en  aurait 
bientôt  fait  reconnaître  la  fausseté.  On  se  serait  bien- 


HISTOIRE    DE    LA  POÉSIE   PROVKNÇALE.  371 

lot  assuré  que  les  anciens  Provençaux ,  même  en  les 
supposijint  étrangers  à  l'invention  et  à  la  culture  de 
l'épopée  chevaleresque  proprement  dite,  n'en  eurent 
pas  moins  beaucoup  d'auires  productions  du  genre 
épique,  et  que  leur  littérature  ne  s'écarta  jamais,  à 
cet  égard,  de  la  loi  générale  de  toutes  les  littératures. 
Ici,  je  me  trouve  obligé  de  revenir  sur  des  faits 
que  j'ai  développés  et  détaillés  dans  l'histoire  des 
genres  lyriques  de  la  poésie  provençale.  J'ai  tâché 
de  démontrer,  et  je  crois  Tavoir  fait,  que  cette  litté- 
rature des  troubadours,  dont  les  monuments  re- 
montentau  commencement  du  douzième  siècle,  ne  fut 
pas  une  littérature  de  tout  point  nouvelle,  une  créa- 
tion subite.  J'ai  fait  voir  qu'elle  fut  uniquement  et 
simplement  l'extension,  la  modification,  le  raffine- 
ment systématique  d'une  littérature  antérieure,  plus 
grossière,  plusnaturelleet  plus  populaire.  J'ai  prouvé, 
par  des  témoignages  historiques  et  par  des  monu- 
ments, que  cette  première  littérature  provençale, 
qui  précède  et  que  suppose  celle  des  troubadoursl» 
Femonte  au  moins  jusqu'à  la  fin  du  neuvième  siècle; 
que  les  productions  en  furent  assez  variées,  et  que, 
parmi  ces  productions,  il  y  en  eut  de  forme  épique. 
J'ai  donné  de  plusieurs  de  ces  dernières  des  notices 
ou  des  extraits  détaillés  dont  il  est  nécessaire  de  rap- 
peler sommairement  les  résultats. 

J'ai  parlé  longuement  du  poëme  si  curieux  de 
Wallher  d'Aquitaine,  et  je  l'ai  traduit  presque  en  en- 
tier. J'ai  essayé  de  montrer  les  divers  points  de  con- 
nexion de  cette  fiction,  selon  toute  apparence  aqui- 


372  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

laine,  avec  les  traditions  héroïques  des  Germains, 
consignées  dans  le  poëme  célèbre  des  Nibelungen. 
Je  crois  avoir  signalé,  dans  la  fiction  dont  il  s'agit, 
les  indices  manifestes  d'une  opposition  gallo-romaine 
à  la  conquête  franke,  opposition  dont  le  foyer  était 
dans  les  contrées  au  midi  de  la  Loire,  et  qui  se  rat- 
tachait à  des  traditions,  à  des  réminiscences  de 
l'histoire  de  ces  contrées  à  l'époque  des  invasions 
germaniques.  Enfin,  j'ai  essayé  de  faire  ressortir 
particulièrement,  dans  cette  petite  épopée,  les  traits 
où  l'on  pourrait  voir  les  premiers  indices  du  carac- 
tère chevaleresque,  et  à  raison  desquels  cette  même 
composition  pourrait  passer  pour  le  premier  essai 
de  l'épopée  chevaleresque. 

Il  y  a  une  grande  légèreté  à  supposer,  comme  on 
le  fait  d'ordinaire,  du  moins  implicitement,  que  ce 
fut  seulement  aux  douzième  et  treizième  siècles,  et 
seulement  dans  le  nord  de  la  France ,  que  les  inci- 
dents de  la  longue  lutte  des  chrétiens  et  des  Arabes 
d'Espagne,  sur  la  frontière  des  Pyrénées,  devinrent 
des  sujets  de  poésie  populaire.  Les  populations  du 
Midi  avaient  été  infiniment  plus  intéressées  que 
celles  du  Nord  aux  chances  de  cette  lutte  :  elles  y 
avaient  pris  une  beaucoup  plus  grande  part;  et  il 
est  évident  que  si  elle  dut  être,  dans  la  Gaule,  un 
thème  de  poésie,  ce  dut  être  d'abord  dans  la  Gaule 
méridionale.  Voilà  ce^que  diraient  le  raisonnement 
et  la  vraisemblance,  s'il  n'y  avait  des  faits  pour  le 
dire  encore  plus  haut. 

J'ai  cité  deux  monuments  très-curieux^  qui  prou- 


HISTOIRE    DE   LA   POÉSIE   PROVEXÇALK.  373 

vent  de  la  manière  la  plus  incontestable  que  déjà , 
plusieurs  siècles  antérieurement  à  toutes  les  épopées 
du  cycle  de  Charlemagne  aujourd'hui  existantes,  il 
y  avait,  chez  les  peuples  de  la  langue  provençale, 
des  fictions  romanesques  qui  roulaien  t  sur  les  guerres 
et  les  relations  habituelles  de  ces  peuples  avec  les 
Arabes  d'Espagne  ou  les  Sarrasins ,  comme  ils  di- 
saient. 

Le  premier  de  ces  monuments  est  une  espèce  de 
légende  composée  dans  la  première  moitié  du  neu- 
vième siècle,  sur  la  fondation  de  la  fameuse  abbaye 
de  Conques,  dans  le  Rouergue.  Cette  légende  est  une 
fiction  très-originale  et  très-poétique,  fondée  en 
entier  sur  l'hypothèse  d'une  guerre  prolongée  entre 
les  Arabes  et  les  montagnards  du  Rouergue,  guerre 
qui  n'eut  jamais  lieu  que  dans  l'imagination  du  ro- 
Uîancier  légendaire. 

Le  second  monument  qu'il  me  suffira  de  rappeler 
ici,  en  ayant  longuement  parlé  plus  haut,  n'est^ 
pas  aussi  ancien  que  le  précédent  ;  on  ne  peut  pas 
lui  assigner  une  date  plus  reculée  que  1010;  mais, 
à  cette  date,  il  est  encore  de  près  d'un  siècle  anté- 
rieur aux  troubadours.  Du  reste ,  le  texte  de  ce  mo- 
nument est  perdu  :  on  n'en  a  plus  aujourd'hui 
qu'un  extrait,  que  j'ai  donné  en  entier,  et  cet  extrait^ 
si  incomplet  et  si  désordonné  qu'il  soit,  n'en  est  pas 
moins  curieux  au  delà  de  toute  expression. 

Il  ne  s'agit,  en  effet,  de  rien  moins  que  de  l'his- 
toire toute  romanesque  d'un  chevalier  toulousain , 
histoire  dans  laquelle  les  principaux  incidents  de 


Wt^  HISTOIRE    DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

l'Odyssée  d'Homère  sont  entrelacés  et  coordonnés 
avec  des  fictions  originales,  dans  lesquelles  il  est 
expressément  fait  allusion  à  des  faits  de  l' histoire 
des  Arabes  d'Espagne ,  dont  la  date  et  les  person- 
nages sont  connus.  Tout  ce  que  l'on  sait  de  cette 
fiction  résultant  de  données  si  disparates  entre 
^lle^  «autorise  à  supposer  qu'elle  était  assez  déve- 
loppée, très-populaire,  et  que  l'intérêt  en  reposait, 
en  grande  partie,  sur  la  curiosité  et  l'admiration 
qu'inspiraient  alors  aux  populations  du  Midi  les 
Arabes  d'Espagae,  dont  la  culture  et  la  grandeur 
n'étaient  point  encore  déchues. 

Il  existe  un  autre  document  poétique  qui,  sans 
avoir  l'importance  des  précédents,  mérite  néanmoins 
d'être  rappelé  ici.  C'est  une  légende  en  vers  proven- 
çaux sur  sainte  Foy  d'Agen,  vierge  et  martyre,  par- 
ticulièrement vénérée  autrefois  dans  tout  le  midi  de 
la  Gaule,  et  sujet  de  beaucoup  de  narrations  pieuses. 
Celle  dont  je  veux  parler  fut,  à  ce  qu'il  paraît, 
composée  dans  la  seconde  moitié  du  onzième  siècle, 
et,  dans  ce  cas,  elle  est  antérieure  à  la  période  des 
troubadours.  On  n'en  a  plus  aujourd'hui  que  les 
vingt  premiers  vers  cités  par  le  président  Fauchet, 
dans  son  ouvrage  sur  les  origines  de  la  langue  et  de 
la  poésie  françaises.  Si  court  qu'il  soit,  ce  fragment  ne 
laisse  pas  d'être  d'un  certain  intérêt  pour  l'histoire 
littéraire  du  midi  de  la  France.  Il  ne  constate  pas 
seulement  qu'il  y  avait,  au  onzième  siècle,  des  lé- 
gendes provençales  de  forme  épique  ou  narrative,  il 
nous  apprend  quelque  chose  de  plus  particulier;  il 


HJSTOIKE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  875 

nous  apprend  qu'il  existait  dès  lors  une  classe  de  jon- 
gleurs ambulants  qui  chantaient  ces  légendes  de 
vVille  en  ville,  dans  les  contrées  de  langue  proven- 
.çalq,  et  même,  à  ce  qu'il  paraît,  au  delà  des  Pyré- 
<liées,  en  Aragon  et  en  Catalogne, 

Ces  faits,  auxquels  je  pourrais  au  besoin  en  ajouter 
plus  d'un  autre,  ne  laissent,  ce  me  semble,  aucuii 
4oute  sur  la  conclusion  très-générale  que  j'en  veux 
tirer.    Ils  prouvent  que,  bien  avant  le  douzième 
siècle,  où. commence  la  période  des  troubadours,  il 
^y  ^ut,  dans  la  littérature  populaire  du  Midi,  diverses 
compositions  de  forme  épique,  diverses  fidtions  ro- 
manesques, les  unes  fondées  sur  des  traditions  galld- 
romaines,  les  autres  tirées  des  légendes  de  saints, 
plusieurs  ayant  rapport  aux  guerres  et  aux  affaires 
des  chrétiens  avec  les  Arabes  d'outre  les  Pyrénées. '^ 
Assez  peu  importe  ici  la  question  du  mérite  poé- 
tique de  ces  compositions  :  on  peut  toutefois  faire 
observer  que  celles  dont  nous  pouvons  juger  sup- 
posent dans  leurs  auteurs  et  dans  les  populations 
parmi  lesquelles  elles  circulaient  un  sentiment  épi- 
que assez  développé. 

Maintenant,  pour  ramener  ces  faits  divers  à  te 
question  particulière  qui  nous  occupe,  ces  popu- 
lations provençales  qui ,  aux  neuvième ,  dixième  et 
-onzième  siècles,  avaient  des  légendes  pieuses,  des 
fables  héroïques  entées  sur  des  traditions  nationales, 
4es  fictions  romattesques  dans  lesquelles  les  Ara^bes 
jouaient  un  grand  rôle,  ces  populations  perdirent- 
-«lles  tout  à  coup,  au  douzième  siècle,  le  goût  et  fe 


Sl^  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

capacité  épiques  dont  elles  avaient  fait  preuve  au- 
paravant? Cessèrent-elles  brusquement  d'avoir  be- 
soin de  fables ,  de  fictions,  de  traditions  historiques 
poétisées?  ou  bien  les  poètes  de  l'époque,  les  trouba- 
dours, bien  que  d'ailleurs  beaucoup  plus  cultivés  que 
leurs  devanciers,  n'avaient-ils  plus  la  faculté  de  sa- 
tisfaire ce  besoin? 

Ces  questions  ne  sont  pas  sans  intérêt ,  et  il  n'est 
pas  difficile  d'y  répondre. 

Il  est  vrai  que  les  idées  et  les  mœurs  chevaleres- 
ques qui ,  dès  le  douzième  siècle,  commencèrent  à 
.régner  dans  le  midi  de  la  France,  furent  l'occasion 
d'une  grande  révolution  dans  la  poésie.  L'amour 
étant  devenu  le  principe  absolu  de  toute  moralité, 
de  tout  mérite,  et  le  culte  des  dames  le  but  idéal  de 
tout  homme  qui  visait  à  la  renommée,  la  poésie,  or- 
gane de  ces  sentiments  nouveaux,  de  cet  enthou- 
siasme de  galanterie  devenu  l'âme  de  la  haute  so- 
ciété, prit  de  là  de  nouvelles  tendances  et  un  nouveau 
caractère.  L'expression  délicate,  ingénieuse,  harmo- 
nieuse, élégante  de  l'amour,  devint  le  but  le  plus 
élevé  de  cette  poésie  qui,  se  repliant,  pour  ainsi  dire, 
du  monde  extérieur  sur  le  cœur  humain ,  y  chercha 
et  y  émut  des  points  qui  n'avaient  pas  encore  été 
touchés.  Les  genres  lyriques  prirent  dès  lors,  dans  le 
sentiment  et  le  goût  des  classes  cultivées,  une  prépon- 
dérance décidée  sur  les  genres  épiques.  Toutefois 
ceux-ci  ne  furent  point  abandonués  ;  et  l'époque  des 
troubadours  n'eut  pas  seulement  ses  compositions 
narratives,  ses  fictions  romanesques ,  ses  fables  hé- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  3T7 

roiques,  ses  pieuses  légendes,  comme  les  époques 
précédentes  ;  elle  les  eut  avec  quelques-uns  des  raf- 
finements et  des  perfectionnements  qui  s'étaient 
d'abord  introduits  dans  les  genres  lyriques. 

Le  mouvement  de  la  première  croisade  fut  beau- 
coup plus  général  et  plus  profond  encore  dans  le 
Midi  de  la  France  que  nulle  autre  part  ;  et  le  génie 
épique,  eùt-il  jusque-là  sommeillé  dans  ce  pays, 
s'y  serait  éveillé  au  bruit  d'un  pareil  événement, 
d'un  événement  qui  ébranlait  si  fort  toutes  les  ima- 
ginations. 

Il  y  eut,  en  effet,  en  provençal,  diverses  tentatives 
poétiques  pour  célébrer  cet  événement,  pour  en  per- 
pétuer la  mémoire,  et  l'histoire  a  gardé  le  souvenir 
de  quelques-unes  de  ces  tentatives. 

Je  ne  m'arrêterai  point  au  poëme  dans  lequel  les 
historiens  du  temps  nous  apprennent  que  Guil- 
laume YIII,  comte  de  Poitiers,  le  plus  ancien  des 
troubadours  connus,  de  retour  de  sa  désastreuse  ex- 
pédition de  H  01 ,  en  tourna  les  malheurs  en  ridi- 
cule. Il  n'est  pas  sûr  que  cette  pièce  de  vers  fût  de 
forme  narrative  et  d'une  certaine  étendue.  Ce  n'était 
peut-être  qu'une  saillie  toute  lyrique,  d'humeur  cy- 
nique et  bouffonne,  dans  le  goût  de  quelques  autres 
pièces  qui  nous  restent  de  lui. 

Mais  il  y  eut,  en  provençal ,  un  récit  poétique  des 
événements  de  la  première  croisade  infiniment  plus 
regrettable  que  la  pièce  de  Guillaume  de  Poitiers,  ly- 
rique ou  narrative  :  ce  fut  celui  de  Bechada. 

La  plupart  des  historiens  de  la  poésie  française 


87B  HIS TQHW»  fDB   LA   PO^RSIE  «  PROVENÇALE. 

ont  parlé  d'un  Bechada  de  Tours  en  Touraine,  au- 
quel ils  attribuent  un  poëmeen  langue  française  sur 
la  première  croisade,  et  qu'ils  signalent,  en  consé- 
quence, comme  le  plus  ancien  poète  français  men- 
tionné ipar  l'histoire 

Il  y  a  dans  ce  témoignage  des  méprises  grossières 
désormais  assez  généralement  reconnues.  Le  Bechada 
dont  il  s'agit  était  non  pas  de  la  ville  de  Tours  en 
Touraine,  mais  de  la  bourgade  des  Tours  en  Limou- 
sin. Il  se  nommait  Grégoire  des  Tours,  Bechada  n'é- 
tant qu'un  surnom  ou  sobriquet  de  famille.  Le  prieur 
de  Vigeois ,  qui  parle  de  lui  dans  son  intéressante 
chronique,  et  qui  avait  pu  le  voir  ou  du  moins  en 
entendre  parler  par  des  hommes  qui  l'avaient  vu, 
nous  en  apprend  tout  ce  que  nous  en  savons. 

Ilk  donne  pour  un  chevalier  de  beaucoup  de  ta- 
lent naturel,  et  qui  avait  même  quelque  teinture  des 
Jettres  latines.  Il  ne  dit  point  expressément  que 
Grégoire  ait  été  de  la  première  croisade  ;  mais  l'en- 
semble de  ses  paroles  semble  impliquer  ce  fait  parti- 
culier. Quoiqu'il  en  soit,  frappé  des  grands  événe- 
ments de  cette  expédition,  Grégoire  voulut  en 
célébrer  la  mémoire  dans  un  récit  populaire  en  vers 
et  dans  sa  langue  maternelle.  Jaloux  de  donner  à  son 
travail  toute  la  perfection  possible,  il  y  mit  douze 
ans  entiers;  et  l'on  ne  «aurait  douter  que  d'ouvrage 
.ne  fiit  très^onsidérable,  puisque  le  chroniqueur  qui 
en  parle  le  qualifie  d'énorme  volume. 

On  ne  sait  pas  si  le  récit  de  Bechada  était  pure- 
^ment  et  strictement  historique  ou  entremêlé  de  fables 


IIISTOIUR   DE    LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  379 

et  ée  particularités  merveilleuses.  Celte  dernière  hyv- 
pothèse  est  la  plus  probable. 

Ce  grand  travail  de  Grégoire  Bechada  des  Tours 
embrassait  l'ensemble  des  événements  de  la  première 
croisade;  mais  d'autres  poètes,  doués  d'un  sentiment 
plus  juste  de  la  nature  et  de  la  destination  de  i'épo- 
pée  et  des  chants  épiques,  traitèrent  isolément  les 
incidents  les  plus  ^mémorables  de  la  sainte  expédi- 
tion. Ainsi,  par  exemple,  le  siège  d'Antioche,  si  re- 
marquable par  les  héroïques  efforts  qu'il  coûta  aux 
croisés,  fut  chanté  au  moins  une  fois,  et  très-proba- 
blement plus  d'une  fois,  par  des  romanciers  inconnus 
voisins  de  l'événement. 

Un  de  ces  chants,  sans  doute  un  des  plus  anciens, 
est  implicitement  désigné  par  un  poète  subséquent, 
et  «ous  le  tilre  de  chronique  d'Antioche,  comme  l'un 
des  modèles  des  romans  épiques  en  tirades  mono- 
rimes.  C'était  de  cette  chi*onique,  ou  de  quelque  autre 
composition  du  même  genre,  que  l'on  avait  tiré  l'a- 
venture fausse  ou  vraie,  mais  célèbre  au  moyo^n  âge, 
de  Grolfier  de  Tours  et  de  son  lion.  CeGolfier,  à  peine 
connu  des  historiens,  est  fameux  chez  les  romanciers 
provençaux.  11  rencontra,  dit-on,  un  jour  un  lion 
aux  prises  avec  un  énorme  serpent  enlacé  autour  de 
lui ,  et  qui  était  sur  le  point  de  l'étouffer.  Il  tua  le 
serpent;  et  le  lion  reconnaissant  ne  voulut  plus  le 
quitter,  et  lui  tint  plusieurs  années  fidèle  compagnie. 
A  la  lin,  Golfier  s'étant  embarqué  dans  un  vaisseau 
où  Ton  ne  voulut  pas  recevoir  son  lion,  le  pauvre 
animal  se  j(ita  à  la  nage  pour  suivre  son  libérateur 


380  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

et  se  noya.  Les  romanciers  attribuent  à  ce  même 
Golfîer  d'autres  aventures  et  des  exploits  dont  il  n'est 
pas  question  dans  l'histoire  :  ils  en  font  un  des  héros 
de  la  conquête  d'Antioche,  particularités  qui  sem- 
blent constater  suffisamment  le  caractère  plus  ou 
moins  romanesque  des  chants  épiques  où  il  s'agis- 
sait de  lui  et  du  siège  d'Antioche. 

Ces  récits,  ces  chants  provençaux  relatifs  à  la 
première  croisade,  n'étaient  pas  une  nouveauté  dans 
la  littérature  provençale  du  douzième  siècle.  Ils  n'y 
étaient  que  la  continuation  naturelle  de  ces  autres 
chants,  de  ces  autres  récits  plus  anciens,  destinés  à 
rappeler  aux  populations  méridionales  de  la  France 
leurs  guerres  et  leurs  démêlés  avec  les  Sarrasins 
d'Espagne. 

Le  mouvement  de  la  première  croisade  une  fois 
ralenti,  ces  guerres  et  ces  démêlés  redevinrent,  dans 
le  Midi,  le  principal  mobile  des  vertus  et  de  la  bra- 
voure chevaleresques.  Les  seigneurs  du  Midi  conti- 
nuèrent à  intervenir,  comme  ils  y  étaient  accoutu- 
més depuis  longtemps,  dans  les  expéditions  des 
princes  chrétiens  de  la  péninsule  contre  les  Arabes 
ou  les  Maures;  et  ces  expéditions  restèrent  un  des 
thèmes  favoris  de  la  poésie  narrative,  des  chants 
épiques  des  Provençaux. 

Ainsi,  par  exemple,  Guillaume  YI,  seigneur  de 
Montpellier,  ayant  marché,  en  1146,  au  secours 
d'Alphonse  YII,  roi  de  Castilie,  l'aida  à  prendre,  sur 
les  Arabes,  la  ville  d'Almérie ,  et  se  distingua  fort 
dans  le  long  siège  que  soutint  cette  ville.  Ses  ex- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  381 

ploits.  en  cette  occasion .  furent  célébrés  dans  un 
poëme  provençal,  dont  Gariel,  le  plus  ancien  histo- 
rien municipal  de  la  ville  de  Montpellier,  qui  avait 
eu  ce  poëme  sous  les  yeux,  a  seul  parlé.  Il  en  a  dit 
à  peine  quelques  mots,  mais  assez  toutefois  pour 
indiquer  que  l'auteur  de  ce  poëme  avait  relevé  le 
fond  historique  de  son  sujet  de  traits  et  d'incidents 
romanesques.  Il  s'était,  à  ce  qu'il  paraît,  particuliè- 
rement évertué  à  décrire  un  combat  singulier  dans 
lequel  le  brave  Guillaume ,  après  de  grandes 
prouesses,  avait  à  la  fin  vaincu  un  guerrier  Maure, 
espèce  de  Goliath  pour  la  force  et  la  taille ,  et  qui, 
insolent  comme  tous  les  géants  Sarrasins,  ses  an- 
cêtres et  ses  pareils,  avait  grièvement  insulté  l'armée 
chrétienne  par  ses  bravades.  Nul  doute  que  diverses 
autres  expéditions  chevaleresques  des  seigneurs 
provençaux  contre  les  Maures,  antérieures  ou  posté- 
rieures à  celle  de  Guillaume  VI,  n'aient  été,  comme 
celle-ci,  le  sujet  de  divers  poëmes  également  histo- 
riques pour  le  fond,  mais  également  entremêlés  de 
circonstances  fabuleuses. 

Tous  ces  faits,  fussent-ils  les  seuls  à  citer  pour 
prouver  que  la  littérature  provençale  du  douzième 
siècle,  celle  des  troubadours  proprement  dite,  ne  fut 
pas  dépourvue  de  compositions  narratives,  le  prou- 
veraient assez  :  ils  suffiraient  pour  démentir  le  phé- 
nomène supposé  d'un  peuple  exclusivement  adonné 
à  la  poésie  lyrique,  au  milieu  des  circonstances  les 
plus  favorables,  je  dirais  presque  les  plus  urgentes, 
pour  lui  inspirer  le  goût  de  l'épopée.  Mais  il  y  a 


382  HISfaiRB   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

d'autres  preuves  et  des  preuves  plus  directes,  plus 
irrécusables  encore,  de  ce  que  je  veux  dire.  Je  les 
trouve  dans  le  témoignage  des  troubadours  r  leur 
poésie  lyrique  fourmille  de  citations,  d'allusions,  de 
réminiscences,  qui  supposent  nécessairement  et  par 
conséquent  démontrent  de  la  manière  la  plus  ex- 
presse la  coexistence  d'une  poésie  épique  riche  et 
variée.  Je  n'ai  point  cherché  à  faire  un  relevé  com- 
plet de  ces  allusions  des  troubadours  à  des  produc- 
tions narratives,  à  des  romans  épiques  longs  ou 
courts,  tous  signalés  comme  plus  ou  moins  célèbres, 
dans  les  pays  de  langue  provençale,  comme  journel- 
tement  récités  ou  lus  dans  les  villes  et  les  châteaux. 
J'ai  pourtant  tiré  de  celles  de  ces  allusions  que  j'ai 
recueillies  une  liste  fort  nombreuse  décompositions 
romanesques  de  divers  genres,  et  les  résultats  de 
cette  liste  étant  d'un  véritable  intérêt  dans  la  ques- 
tion actuelle ,  je  ne  crains  pas  de  m'y  arrêter  un 
instant. 

Je  dois  d'abord  prévenir  que  je  ne  comprendrai 
point,  pour  le  moment,  dans  cette  liste,  les  romans 
karlovingiens  et  de  la  Table-Ronde  :  je  persiste  à  en 
supposer  l'origine  encore  ignorée  et  en  litige.  Je  n'y 
admettrai  que  des  romans  sur  l'origine  provençale 
desquels  il  ne  peut  guère  y  avoir  de  contestation 
raisonnable,  puisqu'il  n'en  est  question  que  dans 
des  monuments  provençaux  et  chez  des  populations 
de  langue  provençale.  Or,  ainsi  réduite,  lalistequej'ai 
dressée  des  productions  romanesques  connues  et  ci- 
tées par  les  troubadours  est  encore  de  plus  de  cent. 


I 


HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE".  ÉÊÊ^ 

Il  faut  dire  d'abord  que  de  ces  cent  romans,  'A  y 
en  a  beaucoup  qui  ne  sont  désignés  que  de  la  ma- 
nière la  plus  vague,  par  les  simples  noms  des  héros, 
ou  de  quelqu'un  des  personnages  qui  y  figurent, 
personnages  fantastiques,  inconnus,  dont  le  nom  ne 
dit  rien.  Je  ne  m'arrête  point  à  des  indices  si  fugi- 
tifs ;  il  n'y  a  aucun  parti  à  en  tirer. 

Mais,  à  côté  de  ces  allusions  insignifiantes  comme 
trop  sommaires,  s'en  trouvent  d'autres  intéressantes 
pour  l'histoire  de  l'épopée  provençale,  et  même, 
comme  nous  le  verrons  un  peu  plus  tard,  de  l'épo- 
pée du  moyen  âge.  Ces  allusions  désignent,  en  effet, 
les  poëmes  auxquels  elles  s'appliquent  par  des  par- 
ticularités caractéristiques,  qui  les  distinguent  nette- 
ment les  uns  des  autres ,  qui  en  indiquent  parfois 
l'idée  principale,  la  situation  dominante,  celle  au* 
tour  de  laquelle  se  groupent  toutes  les  autres.  Le 
même  roman  revient  plus  ou  moins  fi*é(fuemment 
dans  ces  allusions,  ce  qui  fournit  un  indice  de  son 
plus  ou  moins  de  célébrité.  Enfin,  les  pièces  lyriques 
dans  lesquelles  se  rencontrent  les  allusions  dont  il 
s'agit  appartenant,  pour  la  plupart,  à  des  trouba- 
dours dont  l'époque  est  plus  ou  moins  connue,  on 
a  les  dates  approximatives  de  ces  allusions,  et  par  là 
des  dates  auxquelles  on  peut  être  sur  qu'existaient 
déjà  les  romans  désignés. 

Maintenant,  pour  résumer  en  peu  de  mots  les  di- 
verses conséquences  de  ces  allusions,  relativement 
à  la  question  particulière  qui  nous  occupe,  voici  ce 
que  je  n'hésite  pas  à  affirmer. 


384  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

1°  Parmi  ces  cent  romans  provençaux  dont  l'exis- 
tence est  démontrée  par  les  citations  qu'en  font  les 
troubadours,  il  y  en  a  au  moins  une  dizaine  indi- 
qués comme  plus  populaires,  plus  célèbres  que  les 
autres,  et  que  tout  annonce  avoir  été  composés  dans 
la  première  moitié  du  douzième  siècle.  De  ce  nombre 
étaient  l'histoire  amoureuse  de  Landric  et  d'Aia,  la 
belle  d'Avignon;  celle  de  Seguin  et  de  Valence,  et 
celle  encore  d'un  certain  André  de  France,  mort 
d'amour  pour  je  ne  sais  quelle  reine  du  pays,  et 
fréquemment  cité  comme  le  plus  parfait  modèle  des 
amants. 

Outre  ceux  des  cent  romans  cités  qui  roulaient  ou 
semblaient  rouler  sur  des  sujets  de  pure  invention, 
il  y  en  avait  d'autres  ayant  pour  base  des  événe- 
ments tirés  de  l'histoire  ou  de  la  mythologie 
grecques,  de  l'histoire  romaine,  de  la  Bible.  Quel- 
ques-uns peut-être  se  rattachaient  à  des  traditions 
gauloises  :  tel ,  par  exemple ,  semblerait  avoir  été 
celui  dans  lequel  il  était  raconté,  dit  le  troubadour 
qui  le  cite ,  comment  les  Rémois  chassèrent  Jules- 
César  de  leurs  murs. 

Plusieurs  paraissent  se  rapporter  à  des  événe- 
ments historiques  qu'il  est  malaisé  de  déterminer. 
Il  en  est  un,  par  exemple,  auquel  Gancelm  Faydit, 
troubadour  distingué,  fait  allusion  et  même  une  al- 
lusion assez  détaillée,  et  dont  je  ne  sais  point  devi- 
ner le  sujet,  (c  L'empereur,  dit-il,  ayant  vaincu  et 
»  pris  le  roi  allemand,  le  mit  à  traîner  la  charrette  et 
»  le  harnais,  et  le  captif,  regardant  tourner  la  roue, 


HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  âSS 

»  chantait  sa  misère  et  pleurait  le  soir  au  manger.  » 

Enfin,  parmi  tous  ces  romans  perclus,  il  y  en  à 
quelques-uns  dont  le  motif  et  l'argument  piquent 
plus  particulièrement  la  curiosité  et  font  davantage 
regretter  la  perte.  Voici,  par  exemple,  sept  vers  assez 
curieux  de  Perdigon,  autre  troubadour  connu.  Ces 
vers  semblent  faire  allusion  à  quelque  histoire  ro- 
manesque de  saint  Nicolas  de  Barri,  le  patron  des 
nautonniers. 

«  Nicolas  de  Barri,  s'il  eût  vécu  longtemps,  serait 
»  devenu  un  savant  homme.  Il  était  resté  longtemps 
»  sur  mer,  entre  les  poissons,  et  savait  qu'ilymour- 
»  rait  une  fois  ou  l'autre .  Une  voulait  pas  cependant 
»  revenir  de  ce  côté,  et  s'il  revint,  il  retourna  bien 
»  vite  mourir  là-bas  sur  la  mer,  sur  la  grande  mer 
»  dont  il  ne  put  plus  sortir.  » 

Je  n'insiste  pas  davantage  sur  les  allusions  signa- 
lées :  j'y  reviendrai,  pour  en  examiner  et  en  préciser 
les  conséfpiences  relativement  à  la  question  particu- 
lière que  je  me  suis  donnée  à  résoudre.  Ce  que  j'en 
ai  dit  me  paraît  suffire  pour  démontrer  d'une  ma- 
nière vague  et  générale  qu'il  y  eut,  aux  douzième  et 
treizième  siècles,  dans  la  littérature  des  troubadours, 
des  compositions  romanesques,  des  romans  épiques. 

Mais  peut-être  y  a-t-il  ici  une  difficulté,  une  ob- 
jection à  prévenir  :  peut-être  la  perte  de  tant  d'ou- 
vrages, répandus  sur  une  assez  grande  étendue  de 
pays,  et  qui  ne  remontent  pas  à  des  temps  très-re- 
culés, paraîlra-t-elle  un  fait  peu  vraisemblable,  et 
cette  réflexion  jettera-t-elle  de  l'incertitude  ou  de 
II.  25 


366  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

Tobscurité  sur  la  valeur  historique  des  allusions 
relatives  à  ces  ouvniges. 

Il  est  facile  de  dissiper  ce  scrupule.  D'abord,  les 
romans  de  tout  genre  diversement  mentionnés  par 
les  troubadours  n'ont  pas  tous  péri  ;  il  s'en  est  con- 
servé quelques-uns,  assez  pour  garantir,  si  cela  pou- 
vait êlre  nécessaire,  la  propriété  et  le  sens  historiques 
des  allusions  qui  s'y  rapportent,  et  de  toutes  les  al- 
lusions de  même  espèce. 

Quant  à  ceux  des  romans  en  question  qui  sont  vé- 
ritablement perdus,  il  y  a  pour  en  expliquer  la  perte 
autant  déraisons  que  l'on  en  peut  convenablement 
exiger.  Je  me  bornerai  ici  à  en  signaler  rapidement 
quelques-unes. 

.,,,La  monstrueuse  guerre  des  Albigeois,  qui  détruisit 
la  civilisation  du  Midi,  porta  aussi  un  coup  mortel 
à  sa  littérature.  La  domination  française  s'étant  éta- 
blie dans  le.pays,  les  classes  élevées  s'y  trouvèrent 
bientôt  dans  la  nécessité  d'adopter  le  français  pour 
langue  :  le  provençal  ,  l'idiome  des  troubadours, 
idione  très-délicat,  et  du  système  grammatical  le 
plus  raffiné,  cessa  d'être  cultivé,  d'être  une  langue 
écrite;  il  resta  l'idiome  des  masses,  dans  la  bouche 
desquelles  il  devait  se  corrompre  et  se  dénaturer  de 
plus  en  plus. 

L'abandon  du  provençal  par  les  hautes  classes  de 
la  société  était  déjà  une  énorme  chance  de  destruc- 
tion pour  les  ouvrages  écrits  en  cette  langue,  pour 
les  romans  comme  pour  les  autres.  Mais  ce  n'était  pas 
la  seule,  ni  même  la  plus  grande.  Sous  les  auspices 


HISTOIRE  DE   LA  POESIE   PROVENÇALE.  387 

de  la  domination  française,  l'autorité  pontificale  prit 
un  grand  pouvoir  dans  le  Midi  :  elle  y  trouva  beau- 
coup à  faire  et  y  fit  beaucoup,  surtout  au  détriment 
de  la  littérature. 

Indépendamment  de  ce  qu'il  y  avait,  dans  la  poé- 
sie des  troubadours ,  de  nombreuses  satires  contre 
les  papes  et  une  tendance  générale  fort  hostile  à  la 
cour  de  Rome,  il  existait,  en  provençal,  une  multi- 
tude de  livres  de  croyance  hétérodoxe,  relatifs  à 
l'hérésie  albigeoise  ou  à  d'autres.  On  avait  traduit 
en  celte  langue  des  portions  de  la  Bible,  tout  le  nou- 
veau Testament  et  pi  usieurs  des  évangiles  apocryphes, 
entre  autres  celui  de  l'enfance  de  Jésus-Christ.  Tout 
cela,  au  jugement  des  papes,  était  pire  encore  que 
des  satires.  Ils  essayèrent  donc  de  se  débarrasser 
de  tous  ces  livres  qui  leur  déplaisaient,  et  entre- 
prirent contre  la  littérature  provençale,  déjà  morte 
ou  mourante,  une  sorte  de  guerre  systématique,  dont 
l'histoire  de  ces  temps,  si  incomplète  qu'elle  soit, 
a  gardé  quelques  vestiges. 

On  peut  compter  parmi  les  actes  de  cette  guerre 
l'institution  d'une  université  à  Toulouse,  vers  le  mi- 
lieu du  treizième  siècle.  Dans  la  bulle  de  cette  in- 
stitution, le  pape  Honorius  IV  recommande  empha- 
tiquement aux  étudiants  l'étude  du  latin  et  l'abandon 
de  l'idiome  vulgaire,  de  cet  idiome  proscrit,  dont  la 
liberté,  la  satire  et  l'hérésie  avaient  fait  leur  organe. 
A  r instigation  des  papes,  diverses  mesures  furent 
prises,  par  les  autorités  civiles  pour  la  destruction 
de  tous  les  livres  hérétiques  en  langue  vulgaire ,  et 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE    PROVENÇALE. 

parmi  ces  livres,  on  comprenait  les  traductions  de 
la  Bible  et  des  Évangiles,  et  tout  ce  qui  pouvait  por- 
ter quelque  atteinte  à  la  considération  de  la  cour 
romaine.  On  ne  saurait  évaluer  ce  qui  se  perdit  de 
monuments  de  l'ancienne  littérature  provençale,  par 
suite  de  cette  persécution  inquisiloriale;  maison  ne 
peut  douter  qu'il  n'en  périt  un  grand  nombre.  Le 
temps,  l'incurie,  le  vandalisme  des  guerres  de  reli- 
gion au'seizième  siècle,  ont  comblé  ces  perles;  et 
peut-être  est-il  plus  étonnant  d'avoir  encore  quelques 
ouvrages  provençaux  de  tout  genre  que  d'en  avoir 
tant  perdu;  et  il  n'y  a  certainement  rien  à  conclure 
de  ces  pertes  contre  le  fait  que  je  veux  établir,  en  af- 
firmant que  l'épopée  romanesque  fut  un  des  genres 
de  poésie  cultivés  par  les  troubadours. 

Cette  assertion  ne  doit  pas  être  restreinte  aux  prin- 
cipaux de  ces  genres;  elle  s'étend  à  tous,  jusqu'aux 
plus  petits,  jusqu'à  ceux  qui  ont  toujours  passé  sans 
contestation  pour  français  d'origine  et  de  caractère, 
je  veux  dire  jusqu'à  ces  petits  contes ,  si  célèbres 
dans  la  vieille  littérature  française  sous  le  titre  de 
fabliaux. 

Les  troubadours  aussi  firent  des  fabliaux,  et  je  ne 
balance  pas  à  croire  qu'ils  en  donnèrent  les  modèles. 
11  en  reste  encore  quelques-uns  d'entiers,  et  de  quel- 
ques autres  des  fragments  qui  font  singulièrement 
regretter  tout  ce  qui  s'est  perdu  de  l'ancienne  litté- 
rature provençale,  en  ce  genre  comme  dans  tous 
les  autres.  Parmi  ceux  de  ces  contes  que  je  connais, 
il  y  en  a  un  très-piquant  de  Vidal  de  Bezandun, 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  389 

troubadour  qui  vivait  dans  la  seconde  moitié  du 
treizième  siècle.  C'est  Vhistoire,  peut-être  vraie  au  > 
fond,  d'un  seigneur  catalan,  d'humeur  très-jalouse, 
et  qui  prend  une  femme ,  la  plus  belle,  la  plus  ai- 
mable, la  plus  sage  du  monde.  Cette  femme  est  dis- 
posée d'abord  à  l'aimer  plus  qu'il  ne  mérite  ;  mais 
à  la  fin,  piquée  de  se  voir  l'objet  de  soupçons  inju- 
rieux, elle  se  venge  en  écoutant  un  des  nombreux 
chevaliers  qui  lui  font  la  cour ,  et  se  conduit  si 
adroitement  qu'elle  fait  rouer  son  mari  de  coups 
par  ses  propres  domestiques,  dans  un  moment  cri- 
tique oii  celui-ci  s'était  flatté  de  la  surprendre. 

Un  autre  fabliau  à  tous  égards  plus  intéressant 
encore  que  celui-là,  mais  dont  on  n'a  qu'un  frag- 
ment, est  attribué  à  Pierre  Vidal  de  Toulouse,  l'un 
des  troubadours  célèbres  de  la  seconde  moitié  du 
douzième  siècle.  C'est  un  récit  allégorique,  ou,  pour 
mieux  dire ,  mythologique,  dans  lequel  l'auteur  a 
mis  en  scène  et  décrit  avec  le  plus  grand  détail  les 
êtres  fantastiques  dans  lesquels  les  troubadours 
avaient  personnifié  leurs  idées  d'amour  et  de  galan- 
terie. Car,  suivant  un  penchant  naturel  à  l'humanité, 
ces  poètes  avaient  traduit  leurs  doctrines  en  une  sorte 
de  mythologie  qui  en  était  l'expression  symbolique. 

Une  notion  plus  détaillée  de  ces  contes  ou  frag- 
ments de  contes  serait  ici  hors  de  place  :  je  ne  vou- 
lais qu'en  noter  l'existence;  je  me  contenterai,  pour 
me  rapprocher  de  mon  objet,  d'ajouter  que  l'élé- 
gance singulière,  la  légèreté,  la  grâce  et  la  facilité 
mélodieuse  de  ces  petites  compositions,  supposeati 


3fft  HISTOIRE  1>E   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

nécessairement  une  longue  culture  du  genre  auquel 
elles  se  rapportent. 

Je  pourrais  me  dispenser  de  citer  un  fait  générg^l 
et  abstrait,  eu  preuve  d'une  opinion  que  je  viens  d'é- 
tablir sur  dos  faits  spéciaux.  Toutefois,  ne  croyant 
pas  qu'il  puisse  y  avoir  des  raisons  superflues  contre 
des  erreurs  accréditées  et  invétérées,  je  citerai  aussi 
le  fait  dont  je  veux  parler,  d'autant  mieux  qu'il  est 
par  lui-même  d'un  certain  intérêt  pour  l'histoire  de 
la  littérature  provençale. 

Les  petits  contes  galants,  folâtres  ou  sérieux,  étaient 
si  bien  un  des  genres  ordinaires  de  la  poésie  pro- 
vençale des  douzième  et  treizième  siècles,  que  les 
poètes  qui  les  cultivaient  formaient  une  classe  à 
part,  distinguée  par  un  nom  particulier  des  trouba- 
dours proprement  dits.  Dans  son  acception  rigou- 
reuse, ce  mot  de  troubadour  (trobaireen  provençal) 
ne  désignait  que  les  poètes  adonnés  aux  genres  ly- 
riques, et,  plus  strictement,  ceux  d'entre  eux  qui 
composaient  des  chants  d'amour.  Quant  aux  poètes 
adonnés  à  la  composition  de  petites  pièces  de  forme 
narrative,  on  leur  donnait  un  nom  équivalent  à  ce- 
lui de  nouvellistes,  C'est  ce  qui  résulte  clairement 
d'une  courte  notice  sur  un  poète  provençal  asseï 
obscur,  nommé  Elias  Fonsalada,  de  Bergerac  en  Pé- 
rigord,  qui  fut,  dit  son  vieux  biographe,  non  pas  un 
bon  troubadour  [trobaire),  mais  un  (bon)  faiseur  de 
nouvelles  (noellaire). 

Après  des  preuves  si  diverses  et  si  directes  de  la 
culture  des  genres  de  poésie  narrative  par  les  trou- 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  3SHI 

badours,  j'éprouve  une  sorte  d'embarras  d'en  avoir 
encore  une  à  rapporter.  Ce  qui  me  rassure  un  peu. 
c'est  qu'elle  est  frappunle  el  n'est  pas  longue. 

J'ai  parlé  souvent  des  jongleurs  ou  chanteurs 
ambulants  des  compositions  poétiques  des  trouba- 
dours. Tout  ce  qu'un  troubadour  pouvait  faire,  un 
jongleur  devait  le  chanter  ou  réciter  en  public.  Cô 
que  l'on  sait  de  la  variété  des  fonctions  et  des  at- 
tributions du  jongleur  est  donc  une  donnée  cer- 
taine pour  évaluer  la  diversité  des  compositions  du 
troubadour.  Or,  il  y  a,  dans  la  poésie  provençale, 
diverses  pièces  et  une  multitude  de  passages  isolés 
qui  constatent  que  la  récitation  de  romans  et  de 
maintes  autres  compositions  du  genre  narratif 
était  dans  les  attributions  du  jongleur  et  faisait 
une  partie  essentielle  de  son  art.  De  tous  ces  pas- 
sages, je  nen  citerai  qu'un  seul,  qui  a  le  double 
mérite  d'être  court  et  précis.  Je  le  tire  d'une  pièce 
de  ce  môme  Vidal  de  Bezandun,  dont  j'ai  parlé  tout 
à  l'heure,  et  cette  pièce  est  une  espèce  d'instruction 
ou  de  leçon  en  forme,  que  Vidal  est  censé  donner 
à  un  jongleur  qui,  en  se  présentant  à  lui,  s'est  an- 
noncé dans  les  termes  suivants  : 

«  Je  suis  un  homme  adonné  à  la  jonglerie  du 
»  chant;  etje  sais  dire  et  conter  des  romans,  maintes 
»  nouvelles  et  d'autres  contes  bons  et  gracieux,  ré- 
»  pandus  en  tous  lieux ,  aussi  bien  que  des  vers  et 
»  des  chansons  d'amour  de  Giraud  de  Borneil  et 
»  d'autres.  » 

Si  donc  il  était  vrai  que  les  troubadours  n'eussent 


39^  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

été  pour  rien  dans  la  création  et  la  culture  de  l'épo- 
pée chevaleresque,  ce  ne  serait  du  moins  pas  faute 
d'avoir  connu,  aimé  et  cultivé  beaucoup  d'autres 
genres  de  narration  et  de  fictions  poétiques.  J'espère 
montrer  qu'ils  ont  eu  aussi  leur  part,  et  une  grande 
part,  aux  romans  du  cycle  de  Charlemagne  et  de  la 
Ïable-Ronde. 


jn  ,..:;;  )  n  ?.iii()h(ji 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  393 

CHAPITRE  XXIX. 

ORiGiriE  DE  l'Épopée  chevaleresque. 
II.  —  Romans  karlovingiens. 

Je  crois  avoir  prouvé,  dans  ce  qui  précède, 
qu'à  dater  du  neuvième  siècle ,  époque  à  laquelle 
remontent  les  premiers  essais  de  leur  littérature, 
jusqu'à  la  période  des  troubadours  inclusivement, 
les  populations  provençales  (c'est-à-dire  toujours 
celles  de  tout  le  midi  de  la  Gaule  ou  de  la  France) 
eurent  des  compositions  narratives,  des  romans  épi- 
ques de  divers  genres.  Il  me  faut  maintenant  aborder 
la  question  plus  restreinte,  plus  spéciale,  et  par  là 
même  plus  importante  et  plus  difficile,  dont  la  pre- 
mière n'était  que  le  préliminaire  ;  il  me  faut  prouver 
ce  que  je  n'ai  fait  encore  qu'affirmer  :  que  les  Pro- 
vençaux ont  eu  une  part  à  l'invention  et  à  la  culture 
des  romans  épiques  du  cycle  karlovingien  et  du  cycle 
breton. 

Je  suivrai,  dans  cette  nouvelle  discussion,  le 
même  ordre  dans  lequel  j'ai  déjà  parlé  des  romans 
chevaleresques.  J'examinerai  l'influence  provençale 
d'abord  sur  ceux  du  cycle  de  Charlemagne ,  puis 
sur  ceux  du  cycle  breton;  et,  dans  l'un  et  l'autre, 
je  suivrai  les  sous-divisions  que  j'y  ai  précédem- 
ment établies.  Ainsi,  dans  le  cycle  des  roman» 
karlovingiens ,  je  considérerai  en  premier  lieu  ceux 


Z^h  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

», 

qui  ont  rapport  aux  guerres  des  chrétiens  de  la 
Gaule  contre  les  Sarrasins  ou  les  musulmans  d'Es- 
pagne ;  en  second  lieu,  viendront  ceux  qui  ont  pour 
sujet  des  révoltes  des  chefs  de  province  contre  les 
descendants  de  Charlemagne,  révoltes  qui  amenè- 
rent la  dislocation  de  la  monarchie  karlovingienne. 

Les  premiers  étant  de  beaucoup  les  plus  nom- 
breux, les  questions  qui  s'y  rapportent  sont  natu- 
rellement les  plus  difficiles  et  les  plus  compliquées. 
Pour  chercher,  autant  qu'il  est  en  moi,  à  les  simpli- 
fier et  à  les  préciser,  je  dois  rappeler  les  divers  points 
de  la  grande  fable  héroïque  qu'ils  forment  par  leur 
liaison,  leur  suile  et  leur  ensemble.  Les  ayant  déjà 
développés  ailleurs,  je  n'ai  besoin  ici  que  d'en  si- 
gnaler rapidement  les  principaux,  ceux  sur  lesquels 
va  porter  la  discussion  ultérieure. 

Les  fictions  les  plus  célèbres  des  romanciers  karlo* 
vingiens  ont  pour  base  quatre  événements,  ou,  pour 
mieux  dire,  quatre  séries  d'événements  capitaux  : 

i^  L'enfance  et  la  jeunesse  de  Charlemagne,  dont 
les  romanciers  et  les  poëtis  populaires  s  emparèrent 
comme  d'un  thème  mystérieux  qui  leur  était  aban- 
donné par  les  chroniqueurs,  lesquels  n'en  surent 
rien  ou  n'en  voulurent  rien  dire. 

2»  Des  expéditions  de  tout  point  fabuleuses  de 
Charlemagne  devenu  roi,  expéditions  ayant  pour 
ùbjel  la  conquête  des  reliques  de  la  passion  de  Jé- 
sus-Christ, d'abord  sur  les  mu>ulmans  de  la  terre 
sainte,  puis  sur  ceux  de  l'Espagne. 

3*  L'expédition  historique  du  même  monarqiM 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE,  395 

contre  ces  derniers,  expédition  terminée  par  le  dés- 
astre fameux  de  Roncevaux. 

4*^  Enfin  les  guerres  diverses  à  la  suite  desquelles 
les  chrétiens  de  la  Gaule  conquirent  sur  les  Sarra- 
sins la  Provence,  la  Seplimanie ,  Narbonne  et  la  Car 
talogne;  guerres  toutes  attribuées,  par  anachronisme, 
à  Charlemagne  et  à  Louis  le  Débonnaire. 

Les  romans  dont  les  exploits  des  chrétiens,  dans 
ces  dernières  guerres,  ont  fourni  le  sujet,  ont  été 
groupés  ensemble,  et  forment,  dans  le  cycle  général 
des  romans  karlovingiens,  un  cycle  particulier  dé-* 
signé  par  le  nom  de  Guillaume  au  Court-Dez.  Tous 
les  héros  de  ce  cycle  ne  composent  qu'une  seule  et 
même  famille,  dont  Aymeric  de  Narbonne  est  sup- 
posé le  chef,  et  dont  Guillaume  est  le  plus  glorieux 
descendant. 

Tel  est,  en  résumé,  le  cercle  dans  lequel  roulent 
les  principaux  romansépiques  karlovingiens  qui  sub- 
sistent encore  aujourd'hui,  et  dans  l'invention  et  la 
culture  desquels  il  s'agit  de  constater  l'interventioa 
des  Provençaux. 

Il  me  faut  pour  cela  revenir  aux  allusions  fré- 
quentes faites  par  les  troubadours  ,  dans  leur» 
chanls  lyriques,  aux  compositions  épiques  qui  foiv 
lèaieni  l'autre  moitié  de  leur  poésie.  J'en  ai  déjà 
cité,  et  en  grand  nombre,  qui  constatent  Texistence 
d'une  foule  de  compositions  narratives  de  toute  di- 
mension et  de  tout  genre.  Mais  j'ai  fait  abstractioa 
de  beaucoup  d'autres,  et  précisément  de  celles  qui 
prouvent  qu'il  y  eut,  en  provençal,  des  récits  roma- 


2^  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

nesques  sur  tous  les  mêmes  points  de  cette  fable 
karlovingienne  sur  lesquels  il  existe  encore  des  ro- 
mans en  vieux  français. 

Je  trouve  au  moins  quinze  troubadours  qui  ont 
fait  mention  de  romans  provençaux  sur  les  quatre 
séries  d'événements  que  j'ai  distingués  tout  à  l'heure 
comme  thème  des  romans  karlovingiens;  et  chacun 
de  ces  quinze  troubadours  ayant  fait  plusieurs  fois 
allusion  au  même  roman ,  ou  une  seule  fois  à  plu- 
sieurs romans  divers,  il  en  résulte  que  la  somme 
totale  de  ces  allusions  est  d'environ  cinquante ,  et 
je  ne  les  ai  point  toutes  recueillies  ;  je  n'ai  guère 
tenu  compte  que  de  celles  que  j'ai  rencontrées  un 
peu  fortuitement  en  cherchant  autre  chose. 

De  ces  allusions,  les  unes,  comme  on  doit  s'y  at- 
tendre, sont  vagues  et  fugitives,  et  il  n'y  a  pas  grand 
parti  à  en  tirer  pour  l' histoire.  On  doit  seulement 
en  conclure  que  les  romans  auxquels  elles  se  rap- 
portaient devaient  être  très-populaires  et  très-géné- 
ralement connus ,  puisque  les  plus  légers  indices 
suffisaient  pour  les  rappeler  à  l'imagination. 

Mais  plusieurs  des  allusions  dont  il  s'agit  sont, 
au  contraire,  assez  précises  et  assez  développées 
pour  constater  que  ceux  des  romans  provençaux 
auxquels  elles  s'appliquaient  étaient,  sinon  pour 
les  détails  et  les  accessoires,  au  moins  pour  l'en- 
semble et  le  fond,  tout  à  fait  conformes  à  ceux  que 
Ton  a  encore  aujourd'hui  sur  les  mêmes  sujets, 
ij  Ainsi,  par  exemple,  la  fable  singulière  du  séjour 
et  des  aventures  de  Charlemagne  encore  adolescent 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  397 

à  la  cour  de  l'émir  des  Arabes  andalousiens  est  clai- 
rement indiquée  dans  le  passage  suivant  d'une  chro- 
nique en  vers  provençaux,  écrite  vers  1220.  C'est 
un  éloge  de  Charlemagne,  «  lequel,  dit  le  chroni- 
»  queur,  vainquit  Aigolan ,  et  enleva  de  la  cour  de 
»  Galafre,  le  courtois  émir  de  la  terre  d'Espagne, 
»  Galiane,  la  fille  du  roi  Bramant.  »  C'est  là,  en 
substance,  l'histoire  de  la  jeunesse  de  Charlemagne, 
développée  dans  d'autres  romans  encore  aujour- 
d'hui existants,  et  l'indice  positif  d'un  roman  pro- 
vençal construit  sur  les  mêmes  données. 

Je  ne  trouve,  dans  les  poètes  provençaux,  qu'une 
ou  deux  allusions  rapides  à  l'expédition  supposée 
de  Charlemagne,  contre  le  géant  Ferabras,  pour  re- 
conquérir les  reliques  de  la  Passion,  que  ce  formi- 
dable géant  sarrasin  avait  enlevées  de  Rome.  Mais, 
sur  ce  point,  nous  avons  mieux  que  des  allusions; 
nous  avons  le  roman  même,  ou  l'un  des  romans 
auxquels  ces  allusions  se  rapportent.  J'y  reviendrai 
tout  à  l'heure. 

Quant  aux  passages  des  troubadours  relatifs  à  la 
déroute  de  Roncevaux,  à  la  mort  de  Roland  et  des 
onze  autres  paladins,  ils  sont  nombreux  et  tous  plus 
ou  moins  expressifs.  Les  uns,  bien  que  fugitifs,  ont 
quelque  chose  de  solennel  ou  de  passionné  qui  at- 
teste tout  à  la  fois  et  la  renommée  de  l'événement, 
et  la  grande  popularité  des  romans  auxquels  il  avait 
donné  lieu.  D'autres,  plus  détaillés,  retracent  les 
principales  circonstances  du  fait,  et  font  voir  par  là 
que  les  romanciers  provençaux  avaient  eu  pour  ma- 


398  HISTOIRE  BB  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

tière  de  leurs  récils  les  mêmes  fictions  et  les  mêmes 
traditions  que  les  romanciers  français. 

Peut-être  ne  sera-t-il  pas  hors  de  propos  de  cil^ 
quelques-uns  de  ces  passages,  tant  des  plus  éner- 
giques et  des  plus  vifs,  que  des  plus  circonstanciés. 
On  jugera  mieux  par  là  de  leur  caractère  et  de  leur 
portée. 

w  Chevaliers,  souvenez-vous  de  Roland ,  qui  fut 
w  vendu  pour  de  viles  pièces  de  monnaie,  «  s'écrie 
Gavaudan  le  Vieux,  troubadour,  auteur  de  quelques 
pièces  remarquables. 

Pierre  Cardinal,  le  plus  élégant  et  le  plus  ingé- 
nieux des  troubadours  satiriques,  a  rapproché  la 
trahison  de  Ganelon  et  celle  de  Judas.  «  Tous  les 
»  deux,  dit-il,  trahirent  en  vendant;  l'un  vendit  le 
»  Christ,  l'autre  les  Paladins.  » 

Giraud  deCabroiras,  dans  une  pièce  très-curieuse, 
qui  est  une  instruction  adressée  à  son  jongleur,  et 
dans  laquelle  il  cite  une  multitude  de  romans  grands 
et  petits,  que  tout  jongleur  devait  être  en  état  de  ré- 
citer pour  être  réputé  habile,  parle  aussi  d'un  ro- 
man qu'il  désigne  par  le  titre  :  Les  Grands  Gestes  ou 
De  la  Grande  Histoire  de  Charles ,  et  dont  il  indique 
rapidement,  en  ces  termes,  les  circonstances  princi- 
pales :  (Là  est  raconté)  «  comnient  Charles,  par  sa 
»  valeur,  entra  de  force  en  Espagne;  commenta  Ron- 
»  cevaux  les  douze  compagnons  frappèrent  force 
»  coups  mortels  et  périrent  ensuite  injustement, 
>  livrés  par  Ganelon  le  traître  à  l'émir  (d'Espagne) 
»  et  au  bon  roi  Marsiie.  » 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALB.  399 

C'est  là  un  résumé  aussi  fidèle  qu'il  peut  l'être  en 
si  peu  de  lignes  du  roman  français  de  Roncevaux. 

11  me  reste  à  signaler  les  allusions  faites  par  les 
troubadours  aux  compositions  romanesques  de  leur 
littérature,  ayant  pour  sujet  les  exploits  d'Aymeric 
de  Narbonne  et  de  Guillaume  au  Court-nez  contre 
les  Sarrasins  d'Espagne. 

Il  n'y  a  rien  de  particulier  à  en  dire  :  il  en  est  de 
celles-là  comme  des  précédentes.  Elles  sont  assez 
nombreuses,  assez  variées,  assez  précises  pour  dé- 
montrer les  plus  grands  rapports  entre  les  romans 
provençaux  auxquels  elles  s'appliquaient,  et  les  ro- 
mans français  que  nous  connaissons  sur  les  mêmes 
personnages.  Elles  témoignent  hautement  qu'Aymé- 
rie  de  Narbonne,  Arnaut  de  Berlande  et  surtout 
Guillaume  au  Court-nez,  furent,  pour  tout  le  midi 
de  la  France,  des  héros  presque  aussi  populaires  que 
Roland  lui-même.  Il  y  est  question  du  siège  d'Orange 
par  les  Sarrasins  ;  de  tout  ce  que  le  preux  Guillaume 
eût  à  souffrir  durant  ce  siège;  du  secours  qu'il  fut 
obligé  d'aller  demander  à  Louis  le  Débonnaire,  et  à 
la  tête  duquel  il  revint  battre  les  infidèles  ;  en  un 
mot,  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  important  et  de  plus 
longuement  développé  dans  le  roman  français  de 
Guillaume  au  Court-nez. 

Personne,  je  le  présume,  ne  se  figurera  que  les 
romans  auxquels  les  troubadours  songeaient  dans 
ces  allusions  fussent  des  romans  français  ou  en  toute 
autre  langue  que  le  provençal  :  l'hypothèse  serait 
par  trop  aventurée.  Les  populations,  les  classes  aux- 


400  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

quelles  s'adressaient  les  pièces  de  poésie  qui  con- 
tiennent ces  allusions,  n'avaient,  aux  époques  dont 
il  s'agit,  aucune  connaissance  du  français,  ni  le  moin- 
dre motif  de  le  savoir.  Ce  serait  un  fait  inouï ,  inconce- 
vable, que  des  allusions  si  fréquentes,  si  familières, 
se  rapportassent  à  des  compositions  en  une  autre 
langue  et  d'une  autre  littérature  que  celles  même 
auxquelles  appartenaient  les  chants  lyriques  où  elles 
se  rencontrent  et  où  elles  figurent  comme  un  acces- 
soire, comme  un  ornement  convenus. 

Les  romans  dont  ces  allusions  supposent  et  prou- 
vent l'existence  étaient  indubitablement  des  romans 
en  provençal,  aussi  bien  que  tant  d'autres  dont  j'ai 
déjà  parlé ,  qui  ont  donné  lieu  à  des  allusions  de 
tout  point  semblables,  et  dont  oji  ne  peut  douter 
qu'ils  ne  fussent  bien  provençaux,  la  littérature  pro- 
vençale étant  la  seule  qui  offre  des  vestiges  de  leur 
existence  et  de  leur  ancienne  renommée. 

Je  n'insiste  pas  davantage  sur  la  réfutation  directe 
d'une  hypothèse  désespérée.  Parmi  les  raisons  et  les 
faits  qui  vont  suivre,  il  n'y  en  aura  pas  un  seul  qui 
ne  soit  une  démonstration  nouvelle  de  l'impossibi- 
lité d'une  telle  hypothèse. 

Je  reviens  donc  aux  allusions  citées  des  trouba- 
dours à  des  romans  provençaux  sur  les  guerres  des 
chrétiens  de  la  Gaule  avec  les  Sarrasins  d'Espagne, 
pour  essayer  d'en  préciser  les  résultats  historiques. 

Les  romans  provençaux  dont  il  s'agit  pouvaient 
différer,,  par  les  détails,  par  les  accessoires,  des  ro- 
mans français  ou  autres,  aujourd'hui  existant  sur 


HISTOIRE   DE   LA   POESIE   PROVENÇALE.  4.01 

les  mêmes  sujets.  Mais,  par  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus 
significatif  dans  les  allusions  citées,  il  est  constaté 
que  les  romans  correspondants  des  deux  langues  re- 
posaient sur  le  même  fond ,  sur  les  mêmes  données 
traditionnelles  historiques  ou  fabuleuses;  que  dansles 
uns  et  dans  les  autres,  les  mêmes  actions  et  le  même 
caractère  étaient  attribués  aux  mêmes  personnages  ; 
en  un  mot,  qu'il  ne  pouvait  guère  y  avoir,  entre  les 
uns  et  les  autres  ,  que  des  variétés  de  rédaction. 

Il  y  a  donc  ici  une  chose  évidente  :  c'est  que,  de  ces 
ouvrages  appartenant  à  deux  littératures  différentes 
et  ayant  de  tels  rapports  entre  eux,  les  uns  devaient 
être  les  originaux,  les  modèles;  les  autres  des  imita- 
tions, des  traductions;  mais  lesquels  étaient  les  co- 
pies? Voilà  la  question  importante. 

Je  suppose  un  moment  qu'il  n'y  ait,  pour  résoudre 
cette  question,  que  des  raisons  générales  de  vrai- 
semblance, raisons  qui,  dans  une  question  obscure 
et  difficile,  comme  celle  qui  nous  occupe,  ne  sont 
pas  tout  à  fait  sans  importance,  et  voyons  en  faveur 
de  qui,  des  Français  ou  des  Provençaux,  seraient 
ici  ces  raisons. 

Les  populations  de  langue  provençale  ayant  tou- 
jours été  plus  directement  intéressées  que  les  Fran- 
çais aux  guerres  avec  les  Arabes,  y  ayant  toujours 
joué  un  plus  grand  rôle ,  chez  lequel  de  ces  deux 
peuples  était-il  le  plus  naturel  que  les  traditions  re- 
latives à  ces  guerres  devinssent  un  thème  de  poésie  î 

Les  Provençaux  eurent  des  compositions  roma- 
nesques où  les  Arabes  d'Espagne  étaient  mis  eu 
II.  26 


kÙ^  HISTOIRE  D£  LA  POÉSIE   PROVENÇALE, 

scène  ;  ils  célébrèrent  la  première  expédition  chré- 
tienne contre  les  musulmans  de  Syrie,  et  tout  cela, 
à  des  époques  où  l'on  ne  voit  encore,  chez  les  Fran- 
çais, rien  qui  puisse  passer  pour  l'ombre  ou  le 
germe  d'une  littérature.  Cela  étant,  auxquels,  des 
Français  ou  des  Provençaux,  y  a-t-il  plus  de  vrai- 
semblance historique  à  attribuer  l'invention  de  com- 
positions romanesques  sur  la  lutle  des  chrétiens  de 
la  Gaule  avec  les  musulmans  d'outre  les  Pyrénées  ? 

Enfin,  pour  abréger  un  peu,  à  l'époque  à  laquelle 
appartiennent  les  romans  français  du  cycle  karlovin- 
gien,  les  Français  avaient  pris  des  Provençaux  tout 
le  système  de  leur  poésie  lyrique;  ils  en  avaient  tout 
adopté,  les  formes,  le  langage  et  les  idé;^s.  Cela  re- 
connu, lequel  des  deux  partis  est  le  plus  historique, 
le  plus  rationnel,  de  supposer  que  celui  des  deux 
peuples  qui  avait  devancé  l'autre  dans  la  carrière  de 
la  poésie,  qui  lui  en  avait  donné  les  types  lyriques, 
lui  en  donna  de  môme  les  types  épiques ,  ou  de  croire 
que  les  Provençaux,  originaux  et  maîtres  dans  un 
genre,  furent,  dans  l'autre,  copistes  et  imitateurs 
serviles? 

Les  faits  précédents  excluent  rigoureusement  cette 
dernière  hypothèse  :  nous  avons  trouvé,  chez  les 
Provençaux,  diverses  compositions  romanesques  an- 
térieures aux  romans  d^  cycle  karlovingien,  et  qu'il 
n'y  a  ni  moyen  ni  prétexte  de  prendre  pour  auire 
chose  que  pour  un  produit  original,  pour  un  déve- 
loppement spontané  de  la  poésie  provençale. 

Il  sérail  facile  de  doûner  plus  de  poids  à  ces  rair 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  kOZ 

sons  générales,  en  les  développant  davantage;  mais 
j'aime  mieux  essayer  d'en  trouver  de  plus  spéciales. 

L'âge  comparé  des  romans  provençaux  et  français 
du  cycle  karlovingien,  si  ou  le  connaissait  avec  une 
cerlaine  précision,  donnerait  la  solution  de  la  ques- 
tion établie.  Malheureusement  on  ne  le  sait  ni  des 
uns  ni  des  autres.  Il  y  a  cependant  des  motifs  réels 
pou  r  regarder  les  Provençaux  comme  les  plus  anciens. 

Parmi  les  divers  troubadours  qui  y  ont  fait  allu- 
sion, comme  nous  avons  vu,  les  cinq  plus  anciens 
soni  Bertrand  de  Born,  Arnaud  Daniel,  Raymbaud 
de  Yaqueiras ,  Aimeric  de  Pegulhan  et  Gavaudan  le 
Vieux.  Ces  cinq  troubadours  moururent,  les  uns 
avant  la  fin  du  douzième  siècle,  les  autres  dans  les 
dix  ou  quinze  premières  années  du  treizième.  Pres- 
que toutes  les  pièces  que  l'on  a  d'eux  appartiennent 
au  douzième  siècle,  et  quelques-unes  remontent,  se- 
lon toute  apparence,  assez  haut  vers  son  milieu. 
Or,  ces  pièces  renfermant  les  allusions  citées,  elles 
en  marquent  ainsi  la  date,  sinon  précise,  du  moins 
approximative.  J'ai  la  conviction  de  les  faire  plutôt 
trop  récentes  que  trop  anciennes  en  les  renfermant 
dans  l'intervalle  de  1 190  à  1200. 

Mais  les  romans  auxquels  se  rapportaient  ces  al- 
lusions étaient  nécessairement  encore  plus  anciens, 
n  leur  avait  fallu  un  certain  laps  de  temps  pour  ac- 
quérir la  célébrité,  en  quelque  sorte  proverbiale, 
dont  ces  allusions  étaient  la  suite  et  la  preuve.  Je 
supposerai  ce  laps  de  quinze  à  vingt  ans,  et  c'est,  ce 
me  semble,  le  faire  aussi  court  que  possible.  Il  y 


hOk  HISTOIRE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

avait  donc  au  moins  quelques-uns  des  romans  pro- 
vençaux du  cycle  karlovingien  dont  la  composition 
devait  remonter  à  1170. 

Or,  il  est  extrêmement  douteux  qu'à  cette  époque 
il  y  eût  déjà,  en  français,  je  ne  dis  pas  des  compo- 
sitions en  vers,  il  y  en  avait  indubitablement,  mais 
des  compositions  poétiques,  des  chants  d'amour  et 
de  bravoure  chevaleresque,  formant  par  leurs  rap- 
ports et  dans  leur  ensemble  un  système  de  poésie. 
Chrétien  de  Troies  est  le  premier  poëte  français  dont 
on  puisse  rattacher  les  ouvrages  à  des  dates  approxi- 
matives. Or,  rien  n'autorise  à  en  faire  remonter  au- 
cun aussi  haut  que  1170.  D'ailleurs,  les  fît-on  tous 
remonter  à  cette  dernière  époque  ou  plus  haut  en- 
core, ces  ouvrages  de  Chrétien,  loin  de  prouver  l'i- 
nitiative des  Français  dans  le  genre  épique,  prouve- 
raient bien  plutôt  et  beaucoup  mieux  celle  des  Pro- 
vençaux. En  effet,  dans  le  roman  épique,  comme 
dans  les  chants  lyriques,  il  est  certain  et  il  serait  fa- 
cile de  prouver  que  Chrétien  a  subi  l'influence  des 
troubadours,  et  n'a  été,  en  plusieurs  choses,  que  leur 
imitateur. 

Les  conjectures  que  l'on  peut  faire  sur  les  époques 
respectives  des  romans  provençaux  et  français  du 
cycle  karlovingien  favorisent  donc  l'opinion  de  l'an- 
tériorité et  de  l'originalité  des  premiers. 

Mais  il  y  a,  dans  la  substance  même  et  dans  di- 
vers traits  de  ces  romans,  d'autres  raisons  et  des  rai- 
sons plus  intimes  et  plus  directes  encore  en  faveur 
de  leur  origine  provençale.  J'en  ai  déjà  indiqué  ra- 


HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  405 

pideinent  quelques-unes  :  j'y  reviendrai  ici  d'une 
manière  plus  formelle. 

J'ai  parlé  à  plusieurs  reprises  de  cette  expédition 
fabuleuse  de  Charlemagne  en  Espagne ,  entreprise 
dans  la  vue  de  reconquérir  les  reliques  de  la  pas- 
sion, que  le  géant  Ferabras,  fils  de  l'émir  arabe  de 
l'Espagne,  avait  enlevées  de  Rome;  et  j'ai  dit  tout 
à  l'heure  que  l'on  avait  encore,  sur  ce  sujet,  un  ro- 
man provençal,  dont  j'aurai  un  peu  plus  tard  à 
m' occuper  en  détail.  J'ajouterai  ici  que  ce  roman 
existe  aussi  en  français  :  or,  il  n'y  a  pas  lieu  de  dou- 
ter que  ce  ne  soit  une  version,  je  dirais  presque  un 
calque  du  premier;  et  là-dessus  du  moins,  sur  ce 
point  particulier  du  cycle  karlovingien,  l'originalité 
du  romancier  provençal  relativement  au  français 
peut  être  établie  d'une  manière  positive. 

Mais  il  n'est  pas  à  beaucoup  près  si  aisé  de  cons- 
tater l'influence  que  peuvent  et  doivent  avoir  eue  les 
romans  karlovingiens  provençaux  aujourd'hui  per- 
dus sur  les  romans  français  du  même  cycle  encore 
subsistants.  S'il  est  possible  de  reconnaître  l'origine 
provençale  de  ces  derniers,  ce  n'est  qu'autant  qu'ils 
en  renferment  en  eux-mêmes  des  signes  et  des  ves- 
tiges. Or,  ces  vestiges  ne  sauraient  être  bien  faciles 
à  découvrir  dans  des  ouvrages  de  la  nature  de  ceux 
dont  il  s'agit,  c'est-à-dire  dans  des  ouvrages  où  le 
costume,  la  géographie  et  l'histoire  sont  violés  avec 
une  licence  souvent  si  gratuite,  qu'elle  a  l'air  d'être 
volontaire  et  systématique. 

Toutefois,  la  chose  n'est  pas  impossible.  Il  y  a , 


HISTOIRE  DE  LA  POESIE  PROVENÇALE. 

par  exemple,  dans  les  romans  français  du  cycle  de 
Guillaume  au  Court-nez ,  des  particularités  qui  té- 
moignent clairement  qu'ils  ont  dû  être,  pour  la 
plupart,  primitivement  composés  dans  le  Midi  et 
CD  provençaU  Un  aperçu  de  l'histoire  de  ces  romans, 
si  incomplet  qu'il  doive  être,  tient  de  si  près  à  la  ques- 
tion présente  qu'il  me  paraît  devoir  1  éclaircir  un  peu. 
Guillaume  surnommé  le  Pieux  fut,  comme  on 
sait,  et  comme  je  l'ai  rappelé  plusieurs  fois,  un  an- 
cien chef,  probablement  de  race  franke,   auquel 
Charlemagne  donna  le  commandement  militaire  du 
royaume  d'Aquitaine,  en  783,  dans  un  moment  oîi 
ce  royaume  était  fortement  menacé,  d'un  côté  par 
les  Arabes ,   de  l'autre  par  les  populations  bas- 
ques, vraisemblablement  alliées  avec  les  Arabes. 
Guillaume  justifia  les  espérances  de  Charlem;igne,  et 
se  conduisit  en  héros.  Il  repoussa  ou  contint  les 
Basques  dans  les  Pyrénées.  11  perdit,  il  est  vrai, 
contre  les  Arabes  la  sanglante  bataille  d'Orbieu ,  près 
de  Narbonne;  mais  il  en  eut  plus  tard  mainte  re- 
vanche glorieuse,  et  finit  par  porter  les  armes  aqui- 
taines au  delà  des  Pyrénées.  Il  prit,  à  la  suite  d'un 
siège  mémorable,  l'imporlante  ville  de  Barcelone  , 
dont  la  conquête  devait  entraîner  celle  de  la  Cata- 
logne entière. 

Dans  le  cours  rapide  de  ces  guerres  avec  les  Arabes, 
Guillaume  se  fit  une  renommée  populaire  de  bra- 
voure, et  fut  célébré  par  toutes  les  populations  voi- 
sines des  Pyrénées ,  comme  le  héros  et  le  sauveur 
du  pays.  Cependant,  bientôt  dégoûté  de  la  gloire  et 


HISTOIBE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE.  407 

du  monde,  il  se  relira,  en  805,  dans  un  désert  des 
Cévennes,  où  il  fonda  un  monastère  qui  prit  son  nom, 
et  dans  lequel  il  mourut,  sous  l'habit  de  moine ,  on 
ne  sait  trop  à  quelle  époque. 

Les  populations  du  Midi  composèrent  sur  les  ex- 
ploits, les  fatigues,  les  traverses  et  la  retraite  pieuse 
de  ce  brave  chef,  divers  chants  épiques  qui  se  con- 
servèrent longtemps  par  tradition,  et  qui,  comme 
tous  les  chants  de  cette  espèce,  de  vaguement  et  lar- 
gement historiques  qu'ils  devaient  être  d'abord,  de- 
vinrent de  plus  en  plus  romanesques  et  fabuleux. 

Ce  n'fst  que  par  une  sorte  d'accident  heureux 
pour  l'histoire  de  l'épopée  karlovingienne,  et  plus 
strictement  de  l'épopée  provençale,  que  l'on  a  des 
notions  positives  sur  l'existence  de  ces  chants.  C'est 
un  moine  du  monastère  de  Saint-Guilhem  qui  en  a 
parlé  en  termes  formels,  bien  qu'un  peu  paraphra- 
sés, d-<ns  une  vie  latine  de  Guillaume  le  Pieux.  J'ai 
déjà  cité  ce  passage  plus  haut;  mais  il  revient  ici 
Irop  à  propos  pour  que  je  ne  le  cite  pas  de  nouveau. 
Le  voici  donc  : 

«  Quelle  est,  dit  l'agiographe,  quelle  est  la  danse 
»  de  jeunes  gens,  l'assemblée  de  gens  du  peuple  ou 
h  d'hommes  de  guerre  et  de  nobles,  quelle  est  la  vi- 
*  gi'e  de  sainte  fête,  où  l'on  n'entende  pas  chanter 
M  doucement  et  en  paroles  modulées,  quel  et  com- 
»  bien  grand  fut  Guillaume?  avec  quelle  gloire  il 
»  servit  l'empereur  Charles?  quelles  victoires  il  rem- 
y^  porta  sur  les  infidèles?  tout  ce  qu'il  en  souffrit, 
»  tout  ce  qu'il  leur  rendit?  » 


♦08  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

11  était  difficile  de  mieux  attester  la  popularité  des 
chants  épiques,  auxquels  les  exploits  de  Guillaume 
donnèrent  lieu,  dans  les  contrées  qui  en  furent  le 
théâtre.  Quant  à  la  date  de  ce  témoignage,  date  qui 
implique  celle  des  chants  auxquels  ils  se  rapportent, 
c'est  une  question  plus  douteuse.  Une  seule  chose  est 
certaine,  c'est  que  la  biographie  dont  ce  passage  fait 
partie  est  antérieure  au  onzième  siècle  ;  elle  est  donc 
au  moins  du  dixième.  C'est  donc  aussi  l'âge  des 
chants  dont  elle  fait  mention. 

On  s'aperçoit  bien  vite,  en  parcourant  cette  bio- 
graphie, que  son  auteur  avait  emprunté  plusieurs 
traits  de  ces  mêmes  chants  populaires  dont  il  signale 
l'existence.  Ainsi,  par  exemple,  il  suppose  tout  le 
midi  de  la  Gaule,  la  Provence  et  la  Septimanie,  oc- 
cupés par  les  Arabes,  sous  le  commandement  d'un 
émir,  assez  étrangement  nommé  Thibaut.  Il  fait  ré- 
sider ce  chef  à  Orange  ;  il  fait  assiéger  et  prendre 
cette  ville  par  Guillaume.  Tous  ces  faits,  inconnus 
aux  historiens,  sont  longuement  développés  dans  le 
roman  de  Guillaume  au  Court-nez,  Ils  en  font  la 
base. 

Or,  les  chants  épiques,  ces  chants  du  dixième 
siècle,  dont  ces  faits  avaient  été  tirés,  étaient  indu- 
bitablement d'origine  méridionale  :  leur  sujet,  leur 
objet  le  disent  assez ,  et  le  moine  de  Saint-Guilhem 
l'atteste.  On  ne  peut  donc  guère  douter  que  du  moins 
les  données  fondamentales,  les  matériaux  primitifs 
du  roman  de  Guillaume  au  Court-nez,  ne  soient  pro- 
vençaux. 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  409 

Maintenant  ce  romande  Guillaume,  tel  qu'il  existe 
aujourd'hui  en  français,  présente  une  singularité 
que  j'ai  déjà  notée  en  passant,  mais  sur  laquelle  il 
importe  de  revenir  d'une  manière  plus  expresse.  A 
une  époque  qu'il  ne  s'agit  pas  encore  de  déterminer, 
toutes  les  traditions  poétiques ,  tous  les  chants 
épiques  sur  les  exploits  du  duc  Guillaume  le  Pieux, 
ont  été  amalgamés  avec  d'autres  traditions,  envelop- 
pés et  comme  fondus  dans  d'autres  chants  popu- 
laires, dans  d'autres  fables  romanesques,  relatifs  à 
d'autres  incidents  des  guerres  du  Midi  contre  les 
Arabes,  et  à  la  conquête  de  la  Sepli manie  et  de 
Narbonne.  Cette  conquête  a  été  attribuée  à  un 
comte,  à  un  paladin  du  nom  d'Aymeric,  dont  on  a 
fait  la  souche  d'une  nombreuse  lignée  de  héros  qui 
se  signalent  tous  par  de  grands  exploits  contre  les 
Sarrasins.  On  a  fait  de  Guillaume  le  Pieux  un  des  fils 
de  ce  comte  Aymeric  ;  on  lui  a  donné  pour  frère  e 
fameux  Gérard  de  Roussillon.  En  un  mot,  les  per- 
sonnages romanesques  les  plus  célèbres  du  cycle  kar- 
lovingien  ont  été  groupés  autour  d'Aymeric  de  Nar- 
bonne,  comme  ses  proches  ou  ses  descendants; 
toutes  leurs  prouesses  ont  été  rattachées  aux  siennes, 
et  toutes  les  guerres  postérieures  à  la  conquête  de 
Narbonne  ont  été  considérées  comme  le  complément 
ou  comme  des  épisodes  de  cette  conquête.  Il  ne  faut 
pas  oublier  de  noter  que  cet  Aymeric  du  roman  de 
Guillaume  au  Court-nez  meurt  de  blessures  reçues 
dans  une  grande  bataille  contre  les  Sarrasins. 

Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  ici  jusqu'à  quel  point 


*10  HISTOIRE   PE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

a  été  ingénieuse  ou  heureuse  cette  tentative  pour 
<;oordonner,  dans  un  seul  et  même  ensemble,  toutes 
les  traditions  poétiques,  toutes  les  fables  roma- 
"oesques  relatives  aux  guerres  des  chrétiens  de  la 
Gaule  contre  les  Arabes  d'Espagne.  Je  me  borne 
à  remarquer  gue  cette  tentative  était  tout  à  fait  dans 
la  nature  des  choses,  et  l'on  peut  être  sûr  qu'elle  ne 
fut  faite  que  dans  un  pays  oii  il  y  avait  déjà  beau- 
coup de  chants  ou  de  romans  épiques  détachés  sur 
les  divers  incidents  de  l'événement  général  auquel 
ces  chants  et  ces  romans  se  rapportaient  tous.  Il 
n'est  donc  pas  indifférent,  dans  la  question  actuelle, 
de  savoir  où  a  été  faite  la  tentative  dont  il  s'agit,  si 
ça  été  dans  le  Nord  ou  dans  le  Midi.  Or,  c'est  sur 
quoi  il  ne  peut  y  avoir  beaucoup  d'incertitude. 

Ce  n'est  pas  sans  motif  que  le  nom  d'Aymeric  de 
Narbonne  a  été  donné  à  ce  père  prétendu  de  Guil- 
laume le  Pieux,  à  ce  chef  imaginaire  de  toute  la  glo- 
rieuse lignée  des  héros  chrétiens  vainqueurs  des 
Maures.  Plus  l'application  de  ce  nom  était  arbitraire, 
fausse  et  bizarre,  et  plus  il  est  évident  qu'elle  avait 
un  motif  privé  et  local.  Nul  doute  que  le  romancier 
qui  hasardait  ce  baptême  romanesque  n'eut  en  vue 
par  là  de  flatter  la  vanité  et  de  rehausser  la  gloire 
des  seigneurs  de  la  maison  de  Narbonne.  Il  y  eut  une 
multitude  de  romans  chevaleresques  inspirés  par  le 
même  motif;  c'est  un  fait  auquel  j'ai  déjà  louché 
ailleurs,  et  dont  il  serait  aisé  de  donner  beaucoup  de 
preuves.  . 

10*  Cela  4tant,  les  époques  oii  l'on  trouve,  dans  la 


HISTOIRE  ©B  LA  POESIE   PROVENÇAIK.  Mf 

maison  de  Narbonne,  des  seigneurs  du  nom  d*Ayme- 
ric,  doivent  fournir  des  données  pour  découvrir  celle 
où  ce  nom  fut  employé  comme  une  espèce  de  lien 
poétique  pour  unir  et  rapprocher  des  traditions,  des 
fables  romanesques  jusque-là  détachées. 

Il  y  a  deux  Aymeric  que  le  romancier,  auteur  de 
celle  fiction,  peut  également  avoir  eus  en  vue  :  l'un 
est  Aymeric  ï,  déjà  vicomte  de  Narbonne  en  1071, 
et  qui,  de  1103  à  1104,  alla  guerroyer  en  terre 
sainte,  et  y  mourut  au  bout  d'un  ou  deux  ans. 

Aymeric  11,  son  fils,  lui  succéda,  et  fut  lue,  en  1 1 3*, 
en  Catalogne,  dans  la  sanglante  bataille  de  Fraga, 
gagnée  par  les  Arabes  sur  les  chrétiens. 

Ce  fut  la  fille  d'Aymeric  II  qui  lui  succéda,  cette 
même  Ermengarde ,  célèbre  dans  l'histoire  de  la 
poésie  provençale,  et  dont  là  cour  fut  fréquentée  par 
les  troubadours  les  plus  renommés  du  douzième 
siècle.  Tout  autorise  ou  oblige  à  croire  que  ce  fut 
quelqu'un  de  ces  troubadours  qui ,  pour  flatter  Er- 
mengarde et  célébrer  la  gloire  de  son  père  et  de 
son  aïeul,  morts  tous  les  deux  en  combattant  les  in- 
fidèles, donna  leur  nom  à  un  premier  conquérant 
de  Narbonne,  chef  supposé  de  leur  race,  et  vanta 
ainsi  leur  bravoure  et  leurs  exploits  dans  la  bra- 
voure et  les  exploits  de  ce  dernier. 

Ainsi  donc,  ce  n'est  pas  seulement  le  fond  primitif 
du  roman  actuel  de  Guillaume  au  Court-nez  qui  doit 
être  réputé  provençal,  c'est  ce  qu'il  y  a  de  plus  ca- 
ractérisiique  dans  sa  composition;  c'est  la  fictioH 
qui  lui  donne  une  sorte  d'unité,  en  en  rapprochant 


412  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

tous  les  personnages ,  en  les  faisant  tous  membres 
d'une  seule  et  même  famille. 

Ce  n'est  pas  tout,  et  j'ajouterai  qu'en  dépit  de 
toutes  les  modifications,  de  toutes  les  altérations 
qu'il  a  dû  subir  pour  arriver  à  sa  forme  actuelle,  ce 
même  roman  présente  encore,  dans  ses  diverses  par- 
ties,  beaucoup  de  particularités  qui  confirment  les 
preuves  générales  de  son  origine  provençale.  Ainsi, 
par  exemple,  beaucoup  de  noms  de  lieux  ou  de  per- 
sonnes, qui  sont  significatifs  et  forgés,  ont  été  évi- 
demment forgés  en  provençal. 

Il  y  a  aussi  çà  et  là,  dans  ce  roman,  à  travers  beau- 
coup de  géographie  imaginaire  et  fabuleuse,  comme 
dans  toutes  ks  compositions  du  même  genre,  quelques 
descriptions  de  lieux  si  exactes, .  ou  circonstanciées 
de  telle  sorte,  qu'elles  n'ont  pu  être  tracées  que  d'a- 
près nature  et  par  des  hommes  qui  avaient  vu  les 
objets  dont  ils  parlaient.  Telles  sont,  par  exemple , 
les  descriptions  de  Nîmes,  d'Orange  et  de  plusieurs 
localités  voisines. 

Enfin  on  trouve,  dans  ce  même  roman,  des  inci- 
dents qui  ne  sont  que  l'amplification  de  traits  his- 
toriques connus  de  la  courtoisie  et  des  mœurs  che- 
valeresques du  Midi.  Un  passage  remarquable  en  ce 
genre  est  celui  qui  a  rapport  au  mariage  d'Aymeric 
de  Narbonne  avec  une  princesse,  fille  de  Didier,  roi 
des  Lombards  (à  laquelle,  par  parenthèse,  le  roman- 
cier a  donné  le  nom  d'Ermengarde).  Aymeric  l'en- 
voie demander  à  Pavie  par  une  députation  de  ses 
plus  braves  chevaliers.  Tout  se  passe  selon  ses  vœux, 


HISTOIRR    DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  M3 

et  la  belle  Ermengarde  lui  est  accordée  pour  femme. 
Mais  la  mission  des  chevaliers  n'en  a  pas  moins  été 
un  moment  sur  le  point  de  tourner  fort  mal  :  il  y  a 
eu  entre  eux  et  le  roi  de  Pavie  un  démêlé  des  plus 
étranges. 

Le  roi,  pour  faire  preuve  de  magnificence  et  de 
générosité  envers  les  députés  d'Aymeric,  veut  les 
conraier  richement,  c'est-à-dire  leur  fournir  gratis 
tout  ce  qui  peut  leur  être  nécessaire  ou  agréable; 
mais,  dans  les  mœurs  provençales,  ce  qu'il  était  beau 
et  chevaleresque  d'offrir,  il  était  beau  et  chevale- 
resque de  le  refuser.  Les  chevaliers  d'Aymeric  décla- 
rèrent donc  qu'ils  sont  tous  de  riches  et  puissants 
barons,  et  n'ont  que  faire  de  l'hospitalité  du  roi.  Le 
roi  est  piqué  du  refus  ;  mais  il  ne  se  tient  pas  pour 
battu  :  il  essaye  de  contraindre  les  chevaliers  à  ac- 
cepter ses  offres,  et  voilà  entre  eux  et  lui  une  guerre 
d'un  genre  tout  nouveau. 

Il  fait  assembler  les  marchands  de  Pavie  et  leur 
ordonne  de  vendre  toute  chose  à  si  haut  prix,  que  les 
chevaliers  étrangers  n'y  pouvant  atteindre,  soient  ré- 
duits à  tout  accepter  du  roi.  Les  marchands  ne  se  le 
font  pas  dire  deux  fois  :  ils  se  mettent  à  vendre  leurs 
denrées  à  des  prix  extravagants;  mais  les  chevaliers 
achètent  et  payent  tout,  sans  daigner  seulement 
prendre  garde  que  tout  est  un  peu  cher. 

Le  roi,  de  plus  en  plus  blessé,  fait  alors  publier 
dans  Pavie  une  défense  rigoureuse  de  vendre  à  au- 
cun prix  aux  chevaliers  d'Aymeric  du  bois  pour  leur 
cuisine.  Pour  le  coup,  ceux-ci  sont  un  peu  embar- 


kik  BTSTOIBE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

rassés.  Ils  maDgeraient  bien  de  la  chair  crue,  plutôt 
que  d'accepter  la  table  du  roi  ;  mais  ils  ont  peur 
qu'une  telle  action  ne  leur  soit  reprochée,  comme 
une  action  de  sauvages.  4  .)|i  ^Mt^' 

Un  des  chevaliers  propose  d*aller  tuer  le  roi  au 
milieu  de  sa  cour  ;  mais  cet  avis  paraissant  un  peu 
hasardeux  ou  du  moins  prématuré,  un  autre  en  ouvre 
un  meilleur,  qui  est  adopté.  Les  chevaliers  achètent 
un  tas  prodigieux  de  noix  et  de  tasses,  de  vases  de 
bois  de  toute  espèce;  ils  font  de  tout  cela  un  feu  de 
cuisine  à  brûler  tout  Pavie,  et  continuent  à  faire  si 
bonne  chère,  qu'ils  finissent  par  affamer  la  ville.  Le 
roi  est  forcé  de  s'avouer  vaincu,  et,  plein  d'admira- 
tion pour  les  vainqueurs,  il  n'a,  dès  ce  moment,  plus 
rien  à  leur  refuser. 

Je  le  répète,  ces  luttes  de  fierté,  d'orguf  il  et  d'os- 
tentation de  magnificence,  étaient  dans  les  mœurs 
provençales,  et  le  trait  du  roman  d'Aymeric  qui  vient 
d'être  cité  n'est  que  la  paraphrase  pure  et  simple 
d'une  aventure  racontée  par  le  Prieur  du  Vigeois, 
dans  ^a  chronique,  comme  ayant  eu  lieu  entre  un 
vicomte  de  Limoges  et  le  fameux  Guillaume  VIII, 
comte  de  Poitiers.  Or,  c'est  dans  les  pays  où  elle 
était  arrivée,  et  dans  les  mœurs  desquels  elle  était, 
qu'une  pareille  aventure  dut  naturellement  eatrcï 
dana  la  poésie  romanesque.  Il  y  a  une  invraisem- 
blance manifeste  à  la  supposer  racontée  pour  la  pre- 
mière fois  dans  un  roman  français. 
,  Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  ces  sortes  de  preuves; 
il  faudrait,  pour  leur  donner  toute  l'autorité  dont 


HISTOIBB  DB  XÂ  PO^IK  PBOVENgAUB.  ^15 

elles  sont  susceptibles,  entrer  dans  la  discussion  mi- 
nutieuse de  beaucoup  de  particulariléssur  lesquelles 
je  pourrai  revenir  plus  convenablement  quand  j'en 
serai  à  l'analyse  même  des  ouvrages  ou  elles  se  font 
remarquer.  11  me  suffit  de  les  avoir  présentées  ici 
d'une  manière  générale.  . 

Maintenant,  je  reviens  a  l'hypothèse  dans  laquelle 
j'ai  raisonné  et  discuté  jusqu'à  présent,,  pour  la  rec- 
tifier un  peu,  car  elle  est  susceptible  de  l'être  et  en  a. 
besoin.  Dans  les  limites  où  je  l'ai  prise,  elle  ne  ser 
rait  point  assez  favorable  à  l'opinion  que  je  tiens 
pour  la  vérité.  En  effet,  j'ai  eu  l'air  de  supposer  jus- 
qu'ici que  les  Provençaux  n'avaient  eu,  sur  lesguerres 
des  chrétiens  de  la  Gaule  avec  les  Arabes  d'Espagne, 
que  des  romans,  les  mêmes,,  au  moins  pour  le  fond, 
que  les  romans  français  encore  aujourd'hui  existants^ 
sur  les  mêmes  sujets.  J'ai  eu  l'air  d'admettre  que, 
dans  les  deux  littératures,  le  cycle  de  l'épopée  kar- 
lovingienne  était  r;esté  circonscrit  dans  les  mêmes 
limiteSy  avait  roulé  sur  les  mêmes  arguments  histo- 
riques, sur  les  mêmes  fictions,  sur  les  mêmes  tradi- 
tions populaires. 

Il  n'en  est  point  ainsi  :  le  cycle  de  l'épopée  karlo- 
vingienne  fut,  en  provençal,  plus  étendu  et  plus  varié 
qu'en  français.  11  comprenait  divers  romans  auxK 
quels  onne  connaît  point  de  pendants  en  français, 
et  dont  il  n'y  a,  par  conséquent,  pas  lieu  de  révoquer 
en  doute  l'originalité.  Ainsi  donc,  en  admettant» 
contre  toute  vraisemblance  et  contre  des  faits  posi- 
tils,  que  les  Provençaux  n'eurent,  aucune  port,  à  la 


416  HISTOIRE   DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

création  de  ceux  des  romans  karloyingiens  dont  il  a 
été  question  jusqu'à  présent,  il  n'en  serait  pas  moins 
constaté  qu'ils  en  eurent  d'autres.  Les  historiens  en 
citent  plusieurs,  tous  divers  de  ceux  dont  il  a  été 
parlé,  et  qui  tous  firent  partie  d'un  cycle  karlovin- 
gien  provençal. 

Il  existe  une  chronique  sommaire  des  comtes  de 
Toulouse,  écrite  au  quatorzième  siècle.  C'est  une 
maigre  et  sèche  notice  des  principaux  événements  de 
la  vie  de  chaque  comte,  à  commencer  par  Torsinus, 
qui  est  un  personnage  fabuleux,  et  sur  le  compte  du- 
quel le  chroniqueur  n'a  eu,  par  conséquent,  que  des 
fables  à  citer.  Il  nous  apprend  lui-même  qu'il  avait 
tiré  ces  fables  d'un  livre  des  conquêtes  de  Charle- 
magne.  Or,  ce  livre  était  un  roman  dans  lequel  il 
était  amplement  raconté  comment  Charlemagne,  re- 
passant les  Pyrénées,  après  avoir  conquis  toute  l'Es- 
pagne, vint  conquérir  successivement,  en  Gaule,  les 
villes  de  Bayonne,  de  Narbonne,  et  toute  la  Pro- 
vence. Torsinus  ayant  été  son  plus  glorieux  soutien 
dans  toutes  ces  conquêtes,  ce  fut  en  récompense  de 
ces  services  qu'il  reçut  le  comté  de  Toulouse,  oh  il 
continua  à  faire  bravement  la  guerre  aux  Sarrasins. 

Chaque  seigneur  féodal  un  peu  puissant  trouvait 
aisément  un  romancier  pour  faire  remonter  son  li- 
gnage jusqu'à  quelqu'un  de  ces  vieux  héros  qui 
avaient  pris  des  villes  ou  gagné  des  batailles  sur  les 
Sarrasins.  Je  ne  sais  quel  romancier  flattait  ici  le 
comte  de  Toulouse  de  la  même  manière  que  d'autres 
flattèrent  les  seigneurs  de  Narbonne. 


HISTOIRE   DE    LA    POÉSIE   PROVENÇALE.  117 

Je  dis  d'autres,  car  le  roman  de  Guillaume  au 
Court  nez  n'était  pas  le  seul  oii  fussent  célébrées  les 
prouesses  de  ce  premier  Aymeric  de  Narbonne,  le 
prétendu  auxiliaire  de  Charlemagne  dans  ses  con- 
quêtes sur  les  Sarrasins.  Le  savant  Cattel  possédait 
une  copie  et  cite  quelques  vers  d'un  second  roman 
sur  les  exploits  de  ce  même  Aymeric:  roman  qui 
avait  été  composé  en  i2\*2  parun  troubadournommé 
Aubusson,  de  Gordon,  en  Quercy. 

Un  troisième  roman  dont  Aymeric  est  encore  le 
héros,  et  qui  n'a  rien  de  commun  non  plus  avec  ce- 
lui de  Guillaume  au  Court-nez ,  c'est  le  roman  de 
Philomena ,  qui  subsiste  encore  dans  le  texte  pro- 
vençal et  dans  une  version  latine  récemment  pu- 
bliée par  le  professeur  Ciampi,  de  Florence.  Ce  n'est 
qu'une  plate  légende  monacale  ayant  pour  sujet 
principal  la  fondation  du  monastère  de  la  Grasse, 
près  de  Narbonne,  et  dans  laquelle  sont  racontés 
épisodiquement  le  siège  de  Narbonne  et  Us  ba- 
tailles livrées  par  Charlemagne,  durant  ce  siège, 
aux  Sarrasins  de  la  Septimanie  et  d'outre  les  Py- 
rénées. 

Dans  sa  forme  actuelle ,  ce  roman  ne  remonte 
guère  au  delà  du  treizième  siècle;  mais  il  renferme 
diverses  traditions  historiques  qui  semblent  remon- 
ter jusqu'à  l'époque  même  de  la  domination  arabe 
en  Septimanie.  Il  est  question,  par  exemple,  d'émirs 
ou  de  rois  sarrasins  de  différenles  villes  de  cetlè 
contrée,  d'Uzès,  de  Nîmes,  de  Lodève,  de  Béziers,  etc. , 
c'est-à-dire  précisément  de  toutes  les  villes  où  il  est 
II.  27 


!kl8  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

constaté  que  les  dominateurs  musulmans  eurent  des 
officiers  civils  et  militaires.  C'est,  à  ma  connaissance, 
l'unique  vestige  qui  existe  dans  notre  histoire  d'une 
statistique  de  la  Septimanie  sous  les  Arabes. 

Le  président  de  Fontetle  cite,  comme  ayant  ap- 
partenu à  M.  de  Galaup,  noble  provençal  qui  avait 
formé  un  recueil  intéressant  de  curiosités  littéraires, 
un  roman  épique,  selon  toute  apparence,  beaucoup 
plus  important  que  tous  ceux  dont  je  viens  de  faire 
mention.  Il  roulait  sur  les  guerres  que  Charlemagne 
était  supposé  avoir  faites  contre  les  Arabes,  en  Pro- 
vence, aux  environs  d'Arles,  et  il  parait  que  l'un 
des  principaux  incidents  de  ces  guerres  était  le  siège 
d'une  ville  de  Fretta,  fameuse  dans  les  romans  kar- 
lovingiens,  et  que  l'on  suppose  être  la  même  que 
celle  de  Saint- Remy. 

Enfin,  les  troubadours  aussi  font  allusion  à  des  ro- 
mans épiques  en  provençal,  qui  furent  de  môme  des 
extensions  ou  des  variantes  de  l'épopée  karlovin- 
gienne.  Ils  font  allusion,  par  exemple,  à  des  récils 
fabuleux  sur  la  longue  et  dure  captivité  de  Charle- 
magne en  Espagne. 

On  voit  donc,  et  c'est  un  fait  qu'il  n'y  a  pas  moyen 
de  méconnaître,  que  le  cycle  de  l'épopée  kark>- 
vingienne  a  été  plus  large  et  plus  complexe  dans 
la  poésie  provençale  que  dans  k  poésie  française. 
C'est-à-dire,  en  d'autres  termes,  qu'il  était  plus  ori- 
ginal et  plus  ancien  dans  la  première  que  dans 
celle-ci  ;  car  c'est,  en  général,  dans  les  contrées  oîi 
les  tradilioûs  et  les  fictions  poétiques  ont  eu  le  plus 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  419 

de  développements  et  de  variantes,  qu'il  faut  ôti 
chercher  le  berceau. 

Un  fait  particulier  qui  me  paraît  coïncider  avec 
les  faits  littéraires  pour  prouver  que  les  romans  hé- 
roïques du  cycle  karlovingien  furent  plus  répandus 
et  plus  populaires  au  Midi  qu'au  Nord,  c'est  qu'il  y 
eut,  dans  le  premier,  plus  de  monuments  et  de  loca- 
lités décorés  des  noms  des  héros  de  ces  romans.  Ce 
serait  une  liste  curieuse  et  assez  longue,  je  crois,  que 
celle  des  tours,  des  cavernes,  des  rochers  et  des  sites 
remarquables  qui  portèrent  au  moyen  âge  le  nom  de 
l'immortel  paladin.  Il  n'y  eut  pas  jusqu'à  des  por-j 
tions  de  mer  aujtquelles  ce  nom  ne  fût  donné.  Ail 
douzième  et  au  treizième  siècle,  par  exemple,  le 
golfe  de  Lyon  fut  appelé  la  mer  de  Roland. 

Et  il  ne  faut  pas  croire  que  ce  soit  uniquement  à 
dater  de  l'époque  des  romans  aujourd'hui  connus 
sur  le  paladin  que  l'on  trouve  des  localités  remar- 
quables illustrées  de  son  nom  ;  le  fait  remonte  beau- 
coup plus  haut  ;  il  remonte  à  des  temps  où  l'on  peut 
être  sûr  qu'il  n'y  avait  guère  stli*  Roland  d'autres 
poésies  que  des  chants  populaires  fort  simples  et  fôrt^ 
grossiers.  Ainsi,  par  exemple,  dans  un  acte  de  dô^^* 
nation  de  l'an  918,  il  est  fait  mention  d'un  lieu 
nommé  la  roche  de  Roland  (Roca  Orlanda,  en  latin 
barbare),  dans  le  voisinage  de  Brioude,  en  Au-' 
vergne. 

L'imposition  de  ces  noms  romanesques  à  des 
Iteux,  à  des  objets  que  l'on  voulait  signalef ,  est  k 
preuve  certaine  de  l'existence  d'une  poésie  popiikirè' 


420  HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

dans  laquelle  ces  Doms  étaient  célébrés.  C'était 
comme  une  traduction  de  cette  même  poésie  dans 
une  langue  plus  solennelle  et  plus  populaire  encore. 

Dans  toutce  que  je  viens  de  dire  de  l'influence  des 
Provençaux  sur  l'invention  et  la  culture  de  l'épopée 
karlovingienne,  j'ai  eu  exclusivement  en  vue  la  por- 
tion de  cette  épopée  qui  roule  sur  les  guerres  des 
chrétiens  de  la  Gaule  avec  les  Arabes  d'Espagne.  Je 
n'ai  point  parlé  de  cette  autre  partie  de  la  même  épo- 
pée destinée  à  célébrer  les  querelles  des  monarques 
karlovingiens  avec  leurs  chefs  de  province.  Je  n'ai 
point  dit  ce  que  les  Provençaux  avaient  fait  ou  pu 
faire  pour  celle-là.  Mais  là-dessus  je  n'ai  que  peu  de 
mots  à  dire  :,  il  ne  s'agit,  pour  moi,  que  d'appliquer 
rapidement  à  ce  côté  de  la  question  les  faits  pré- 
cédemment établis,  les  observations  déjà  déve- 
loppées. 

Et  d'abord,  quant  au  fait  général  sur  lequel  rou- 
lent les  romans  épiques  de  cette  seconde  classe,  c'est 
dans  le  Midi  qu'il  se  manifeste  le  .plus  tôt  et  avec  le 
plus  d'éclat.  C'est  là  que  se  trouvent  les  chefs  entre- 
prenants qui  se  révoltent  les  premiers  contre  leurs 
monarques.  C'était  donc  aussi  là  que  les  entreprises 
et  les  succès  de  ces  chefs  avaient  naturellement  le 
plus  de  chances  de  devenir  des  thèmes  d'épopée; 
et  tout  annonce  que  la  chose  se  passa  en  effet  de  la 
sorte. 

Les  principaux  romans  karlovingiens  de  cette  se- 
conde classe  sont  ceux  de  Gérard  de  Vienne  ou  de 
Roussillon,  ceux  d'Élie  de  Saint-Gilles  et  de  son  fils 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  kM 

Aiol,  ceux  de  Renaud  de  Montauban  ou  des  quatre 
fils  d'Aimon. 

Or,  les  troubadours  ont  fait  à  tous  ces  divers  ro- 
mans des  allusions  de  la  même  nature  et  de  la  même 
valeur  que  celles  qu'ils  ont  prodiguées  à  propos  des 
romans  sur  les  guerres  des  Sarrasins  et  des  chrétiens. 
Les  nouvelles  allusions  dont  il  s'agit  sont  des  mêmes 
troubadours  que  les  autres  ;  elles  sont  des  mêmes 
dates;  elles  assignent  donc  aux  compositions  aux- 
quelles elles  se  rapportent  une  ancienneté  égale  à 
celle  des  précédentes. 

Enfin  l'un  des  romans  signalés  par  ces  allusions, 
et  l'un  des  plus  intéressants,  existe  encore  dans  son 
texte  provençal  ;  c'est  un  monument  de  plus  pour 
justifier  les  allusions  qui  s'y  rapportent,  et  par  là 
même  toutes  les  allusions  pareilles. 

Je  discuterai,  dans  le  prochain  chapitre,  les  preuves 
de  l'intervention  des  Provençaux  dans  la  composi- 
tion des  romans  de  la  Table  Ronde. 


^  HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE  PBOVBITCALB. 

CHAPITRE  XXX. 

ORIGINE  DE  L'jÉPOP^E   CHEVALERESQUE. 

in.  -—  Romans  de  la  Table-Ronde. 

En  prouvant,  comme  je  crois  l'avoir  fait,  que  le$ 
Provençaux  eurent  des  épopées  originales  sur  {es  (ii- 
vers  incidents  historiques  ou  fabuleux  de  la  lutte  des 
chrétiens  des  Gaules  avec  les  Arabes  d'Espagne,  je 
n'ai  prouvé  qu'une  chose  en  elle-même  très-vraisem- 
blable. Dès  l'instant  où  il  y  avait  dans  la  littérature 
de  ces  peuples  des  épopées  romanesques,  il  était 
parfaitement  naturel  que  quelques-unes  au  moiiiis  de 
ces  épopées  roulassent  sur  des  guerres  importantes, 
et  qui  avaient  été,  durant  près  de  deux  siècles,  pour 
le  Midi,  un  motif  constant  d'inquiétudes  religieuses 
et  politiques,  et  d'héroïques  efforts. 

11  n'en  est  plus  de  même  quand  il  s'agit  d'épopées 
dont  le  sujet  est  ou  a  l'air  d'être  pris  de  l'histoire 
de  quelques  peuplades  des  Bretons  insulaires  du 
sixième  siècle.  On  ne  découvre  pas  si  aisément  quels 
motifs  les  populations  méridionales  de  la  Gaule  pou- 
vaient avoir  d'aller  chercher  des  sujets  de  poésie  ro- 
manesque hors  de  chez  elles,  dans  une  histoire  tout 
à  fait  étrangère  à  la  leur;  histoire  qui  n'avait  d'ail- 
leurs rien  de  frappant,  rien  de  merveilleux,  rien  qui 
dût  naturellement  porter  d'autres  peuples  à  s'en  oo- 


HISTOIRE  »E  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  423 

cuper,  à  la  dénaturer  par  des  fables.  La  nationalité 
est,  comme  nous  l'avons  vu,  une  des  conditions,  un 
des  caractères  de  l'épopée  primitive.  Or  il  n'y  avait, 
pour  les  peuples  de  langue  provençale,  rien  de  na- 
tional dans  les  traditions  historiques  des  Bretons  in- 
sulaires, ni  même  de  ceux  de  la  Gaule. 

Cette  observation,  je  ne  le  dissimule  point,  est  une 
difficulté  à  résoudre  dans  l'histoire  de  l'épopée  pro- 
vençale; mais  ce  n'est  point  une  difficulté  insoluble, 
ni  même  aussi  grave  qu'elle  peut  le  paraître  au  pre- 
mier coup  d'oeil.  J'essayerai  d'abord  de  constater  les 
faits,  sans  égard  au  plus  ou  moins  de  facilité  qu'il 
peut  y  avoir  de  les  expliquer.  La  raison  en  fùt-elle 
encore  plus  obscure,  il  faudra  bien  les  admettre,  s'ils 
sont  prouvés. 

J'ai  divisé  les  romans  épiques  de  la  Table-Ronde  en 
deux  classes  :  la  première ,  de  ceux  qui  n'ont  aucun 
rapporta  l'histoire  duSaint-Graal;  la  seconde,  de  ceux 
qui  roulent  sur  cette  histoire.  Je  suivrai  cette  divi- 
sion dans  l'examen  où  je  vais  entrer,  de  la  part 
qu'eurent  les  Provençaux  à  la  composition  des  épo- 
pées de  la  Table-Ronde,  en  commençant  par  celles 
de  ces  épopées  qui  ne  se  rapportent  point  au  SainI* 
Graal,  el  sont,  selon  toute  apparence,  les  plus  an- 
ciennes de  tout  le  cycle. 

Pour  préciser,  autant  que  possible,  l'objet  de  cette 
discussion,  je  la  bornerai  d'abord  à  un  point  unique 
et  spécial;  je  la  bornerai  à  l'histoire  d'un  seul  des 
pomans  de  la  Table-Ronde,  mais  du  plus  célèbre  de 
tous,  et  de  l'un  des  plus  anciens.  Le  résultat  de  cette 


^j&k  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

.discussion  particulière  m'abrégera  et  me  facilitera  la 
j^gcherche  d'un  résultat  plus  général. 
jijLe  roman  dont  je  veux  parler  est  celui  de  Tristan, 
il  n'est  pas  aisé  aujourd'hui  de  se  faire  une  idée  du 
succès  et  de  la  renommée  de  cet  ouvrage,  à  Tépoque 
de  son  apparition  et  durant  tout  le  reste  du  moyen 
âge.  Il  pénétra  dans  toutes  les  contrées  de  l'Europe, 
5ans  en  excepter  la  Scandinavie  et  l'Islande;  dans 
toutes  il  fut  traduit,  imité  ou  refait  ;  dans  toutes  il 
fit  les  délices  de  toutes  les  classes,  mais  particulière- 
ment des  plus  élevées  ;  dans  toutes  enfin  il  fut,  pour 
les  masses,  une  source  de  chants  populaires.  On  ne 
citerait  pas,  depuis  ce  que  l'on  nomme  la  renais- 
sance des  lettres,  une  composition  poétique  qui  ait 
eu  la  même  fortune. 

11/  Indépendamment  des  pures  et  simples  traductions 
de  l'histoire  de  Tristan,  il  y  en  a  différentes  ver- 
sions., diverses  rédactions,  qui  varient  entre  elles 
par  les  accessoires  et  les  détails,  mais  roulant  toutes 
^ur  un  même  fond  primitif,  n'étant  toutes  que  le  dé- 
yeloppement  des  mêmes  situations  principales. 

Sans  prétendre  avoir  fait  un  compte  exact  de  ces 
différentes  rédactions,  j'en  puis  indiquer  sept,  dont 
les  unes  existent  encore  aujourd'hui  en  entier,  tan- 
dis que  l'on  n'a  des  autres  que  des  fragments  plus 
ou  moins  longs.  De  ces  rédactions,  soit  entières,  soit 
incomplètes,  deux  sont  en  prose  et  cinq  en  vers. 
Toutes  sont  imprimées,  les  unes  déjà  depuis  long- 
temps, les  autres  depuis  des  époques  récentes  ;  de 
sorte  qu'il  n'y  a  aucune  difficulté  particulière  à  se 


HIS-TOïRE   DE   LA   POÉSIE    PROVENÇALE.  S25 

les  procurer  toutes  pour  les  étudier  et  les  comparer. 
Voici,  avant  de  passer  ou  Ire,  la  liste  de  ces  sept  dif- 
férentes rédactions  de  la  faille  chevaleresque  de 
Tristan,  avec  quelques  désignations  suffisantes  pour 
les  distinguer  entre  elles  : 

1**  Une  rédaction  anglo-normande  en  prose,  géné- 
ralement attribuée  à  Luce,  seigneur  de  Gast,  près  de 
Salisbury. 

2°  Une  abréviation  allemande,  aussi  en  prose,  qui 
paraît  avoir  eu  pour  base  la  rédaction  précédente. 
'  i  3°  La  rédaction  en  vers  de  Godefroy  de  Strasbourg, 
un  des  miiinesinjer  les  plus  distingués  de  son  temps. 

4<^  La  rédaction  écossaise  de  Thomas  d'Erceldounft, 
en  stances  symétriques  de  onze  vers  chacune. 

Restent  trois  fragments  des  trois  autres  rédactions 
en  vers,  toutes  trois  en  français. 
]!:  Deux  de  ces  fragments,  dont  le  plus  long  est  d'en- 
viron mille  vers,  ont  été  tirés  d'un  manuscrit  de 
M.  Douce,  savant  écossais,  possesseur  d'une  biblio- 
thèque riche  en  raretés. 

jl  (Le  troisième  fragment,  appartenant  à  une  septième 
rédaction  du  Tristan,  a  été  publié  d'après  un  ma- 
nuscrit de  la  bibliothèque  du  roi,  à  i^aris.  C'est  le 
plus  considérable  des  trois  :  il  a  près  de  quatre  mille 
cinq  cents  vers. 

Que  ces  sept  diverses  versions  ou  rédactions  du 
Toman  de  Tristan  ne  soient  pas  les  seules  qui  aient 
existé  ou  qui  existent  peut-être  encore,  c'est  ce  que 
nous  verrons  mieux  tout  à  l'heure.  Tenons-nous-en, 
pour  le  moment,  aux  sept  que  je  viens  d'indiquer. 


426  HISTOIRE  DE  LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

Aucune  ne  renferme  en  elle  de  particularités,  ni  de 
marques  auxquelles  on  puisse  la  reconnaître  pour  le 
texte  primitif  du  roman,  pour  le  fond  original  ex- 
ploité et  varié  par  les  six  autres  rédacteurs.  Mais  les 
dates  relatives  des  sept  rédactions  citées,  si  on  les 
savait,  fourniraient  implicitement  le  même  résultat. 
Or,  l'on  peut  essayer  de  coordonner  ces  dates,  ou 
du  moins  la  plupart. 

Des  sept  rédactions  désignées  de  l'histoire  de  Tris- 
tan, celle  de  Thomas  d'Erceldoune,  en  écossais,  est 
aujourd'hui  celle  sur  laquelle  on  a  le  plus  de  lu- 
mières. C'est  Walter  Scott  qui  a  publié  cette  rédac- 
tion, en  l'accompagnant  de  diverses  notices,  tant  sur 
Fauteur  que  sur  l'ouvrage;  notices  qui  ne  laissent 
rien  à  désirer  ni  pour  le  goût  ni  pour  la  critique. 

Il  résulte  de  ses  recherches  sur  Thomas  d'Ercel- 
doune, que  ce  poëte  naquit  vers  l'an  1220  et  mourut 
dans  l'intervalle  de  1286  à  1289.  Si  l'on  suppose, 
comme  il  est  naturel,  qu'il  écrivit  son  poëme  dans 
la  maturité  de  l'âge,  de  trente  à  quarante  ans,  par 
exemple,  ce  poëme  dut  être  composé  de  l'an  1250  à 
1260  ;  mais  on  ne  peut  guère  le  faire  plus  ancien  que 
le  milieu  du  siècle,  et  je  le  supposerai  de  celte 
époque. 

Ce  point  convenu,  il  faut  savoir  lesquelles  des  six 
autres  rédactions  sont  antérieures,  lesquelles  posté- 
rieures à  celle  de  Thomas.  Or,  il  y  en  a  deux  sur  les- 
quelles il  ne  peut  y  avoir  doute  à  cet  égard  ;  en  effet, 
les  auteurs  de  l'une  et  de  l'autre  citent  également  un 
Ibomas,  qui,  quand  il  s'agit  d'unromaûeier,  auteur 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  kSî 

d'une  histoire  de  Tristan,  ne  peut  guère  être  un 
autre  que  Thomas  d'Erceldoune. 

Les  deux  rédacteurs  qui  citent  ce  dernier  commo 
leur  devancier  sont  Godefroy  de  Strasbourg  et  l'au- 
teur anonyme  de  la  rédaction  à  laquelle  appartient 
le  premier  fragment  du  manuscrit  de  M.  Douce.  Ces 
deux  rédactions,  à  quelque  époque  précise  qu'elles 
appartiennent,  sont  donc  certainement,  l'une  et 
l'autre,  postérieures  à  l'an  1250. 

Le  second  fragment  de  manuscrit  de  M.  Douce  ne 
présente  aucune  donnée  d'après  laquelle  on  puisse 
lui  assigner  une  date;  mais  on  s'assure  aisément, 
par  son  caractère  et  son  objet,  que  le  Tristan  dont  il 
fit  partie  devait  être  postérieur  non-seulement  au 
Tristan  de  Thomas  d'Erceldoune,  mais  à  celui  au- 
quel appartient  le  premier  fragment  déjà  cilé.  En  ef- 
fet, ce  second  fragment  annonce  un  ouvrage  ayant 
tous  les  caractères  d'un  abrégé,  d'un  résumé  destiné 
à  donner  une  idée  vive  et  sommaire  du  sujet  longue- 
ment délaillé  dans  le  premier. 

Reste  maintenant  à  décider  si  l'énorme  Tristan  en 
prose  est,  de  même,  postérieur  à  celui  de  Thomas 
d'Erceldoune,  ou  si,  au  contraire,  il  serait  plus  an- 
cien et  lui  aurait  servi  ou  pu  servir  d'original. 

Pour  ceux  qui  pensent  que  le  Tristan  en  prose  fut 
composé  par  l'ordre  du  roi  d'Angleterre  Henri  II, 
par  conséquent  de  1 152  à  1 1^8,  la  question  est  bien- 
tôt résolue.  Mais  j'ai  déjà  montré  ailleurs  que  cetta 
opinion  est  de  tout  point  gratuite.  Il  est  vrai  qu'u» 
QJ^eivalier  Luce,  seigneur  d'un  château  de  Gast,  st 


428  UISTOIKE   DE   LA    POÉSIE   PROVENÇALE. 

donne  pour  l'auteur  du  grand  Tristan  en  prose,  et 
prétend  l'avoir  traduit  du  latin,  par  l'ordre  et  pour 
l'amour  d'un  roi  d'Angleterre  du  nom  de  Henri; 
mais  il  est  vrai  aussi  que,  dans  le  passage  du  roman 
où  il  dit  cela,  messire  Luce  dit  d'autres  choses 
fausses  et  absurdes,  et  Walter  Scott  n'a  pas  man- 
qué d'énoncer  sur  ce  messire  Luce  des  doutes  fort 
graves  et  très-motivés.  «  Ce  Luce,  dit-il,  ce  seigneur 
»  du  château  de  Gast,  semble  tout  aussi  fabuleux 
>)  que  son  château  et  que  l'original  latin  de  son  ro- 
^  man.  Pourquoi  aurait-on  composé  au  treizièaie 
»  siècle  une  histoire  de  Tristan  en  latin?  Pour  qui 
»  cette  histoire  anrait-elle  été  une  source  d'agré- 
»  ment  ou  d'instruction?  » 

11  y  aurait  encore  plus  d'un  pourquoi  à  ajouter  à 
ceux  de  Walter  Scott;  mais  je  veux,  pour  le  mo- 
ment, les  laisser  tous  de  côté  et  prendre  Luce,  sei- 
gneur de  Gast,  pour  un  personnage  réel,  qui  dit  quel- 
que chose  de  vrai  en  affirmant  qu'il  a  travaillé  pour 
un  roi  du  nom  de  Henri;  mais  au  moins  ne  dit-il 
pas  que  ce  soit  pour  Henri  II,  et  c'est  une  invraisem- 
blance de  moins  dans  son  témoignage. 

Le  roi  Henri  III,  qui,  dans  sa  majorité,  régna  de 
1227  à  1272,  patronisa  beaucoup  la  littérature 
anglo-normande;  et  ce  fut,  tout  oblige  à  le  croiTe, 
plutôt  pour  lui  que  pour  Henri  II  que  put  être  com- 
posé le  roman  de  Tristan.  Mais  comme  ce  règne 
comprend  vingt-trois  ans  de  la  première  moitié  du 
treizième  siècle,  il  serait  possible  que  le  roman  en 
question  eût  été  composé  dans  le  cours  de  ces  vingt- 


UISTOIRK   DE    LA^   POÉSIE    PROVENÇALE.  k99 

trois  ans,  et  par  conséquent  avant  1250,  date  con- 
venue de  celui  de  Thomas  d'Erceldoune. 

Ce  n'est  que  sur  le  rapprochement  et  la  compa- 
raison des  traits  caractéristiques  des  deux  productions 
que  l'on  peut  asseoir  une  opinion  motivée  sur  leur 
ancienneté  relative.  Mais,  du  moins,  le  résultat  d'un 
pareil  rapprochement  est-il  aussi  clair  et  aussi  cer- 
tain que  l'on  puisse  le  désirer.  Le  Tristan  de  Tho- 
mas d'Erceldoune  est  une  fable  en  vers,  courte,  sim- 
ple et  claire.  Le  Tristan  attribué  à  Luce,  seigneur 
de  Gast,  est  une  fable  en  prose,  et  en  prose  souvent 
recherchée  et  maniérée;  c'est  une  fable  d'une  lon- 
gueur démesurée ,  où  toutes  les  données  de  la 
précédente  sont  amplifiées,  paraphrasées,  compli- 
quées, surchargées  d'ornements  accessoires.  Elle  lui 
est  donc  certainement  postérieure,  ce  qui,  du  reste, 
n'empêche  nullement  qu'elle  n'ait  été  composée  sous 
le  règne  d'un  roi  nommé  Henri,  pour  la  satisfac- 
tion de  ceux  qui  tiennent  à  cette  particularité  comme 
à  une  donnée  historique  positive.  De  1250,  époque 
de  la  composition  du  Tristan  de  Thomas,  à  1272, 
année  de  la  mort  de  Henri  III,  il  y  a  un  intervalle 
de  vingt-deux  ans,  intervalle  bien  suffisant  pour  la 
rédaction  du  Tristan  de  Luce  de  Gast,  tout  colossal 
qu'il  est,  car  messire  Luce  nous  apprend  lui-même 
qu'il  n'y  mit  que  cinq  ans. 

Maintenant,  la  rédaction  de  ce  môme  roman  en 
prose  allemande  n'étant  qu'une  abréviation  de  celle 
en  prose  française,  il  s'ensuit  que  cette  rédaction  alle- 
mande est,  comme  son  modèle,  et  plus  encore  que  son 


130  HISTOIRE   DE  LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

modèle ,  postérieure  à  celle  de  Thomas  en  écossais. 

Sur  six  versions  de  la  fable  chevaleresque  de 
Tristan,  en  voilà  donc  cinq  que  tout  oblige  à  regar- 
der comme  postérieures  à  l'an  1250,  époque  la  plus 
ancienne  oîi  l'on  puisse  raisonnablement  mettre 
celle  de  Thomas,  tandis  que  l'on  pourrait,  sans  invrai- 
semblance, la  mettre  quinze  ou  vingt  ans  plus  tard. 

Il  ne  me  reste  plus  à  parler  que  de  la  sixième  ver- 
sion, de  celle  que  représente  le  grand  fragment  du 
manuscrit  de  la  bibliothèque  du  roi.  C'est  celle  dont 
il  est  le  plus  difficile  de  déterminer  l'âge,  relative- 
ment à  celle  de  Thomas  d'Erceldoune.  Toutefois, 
même  là-dessus,  il  y  a  des  conjectures  très-plau- 
sibles à  faire. 

L'histoire  li-ttéraire  ne  fait  mention  que  d'une 
seule  rédaction  de  Tristan  que  l'on  puisse  propre^ 
ment  et  strictement  qualifier  de  française,  c'est-à- 
dire  ayant  été  composée  en  France  et  par  un  Fran- 
çais, C'est  celle  de  Chrétien  de  Troies.  Il  paraît  cer- 
tain que  ce  poêle  fécond  composa  aussi  un  Iristan; 
il  nous  l'apprend  lui-même,  et  il  n'y  a  aucune  rai* 
son  de  suspecter  son  témoignage  là-dessus. 

Or,  puisque  l'on  ne  cite  en  français  qu'une  seule 
version  de  Tristan,  et  une  version  attribuée  à  Chré- 
tien de  Troies,  ce  n'est  pas  hasarder  beaucoup  que 
de  regarder  le  fragment  de  la  Bibliothèque  du  Roi 
comme  une  partie  de  cette  version,  et  la  représen- 
tant. Or,  dans  ce  cas,  bien  que  l'on  n'ait  aucun 
moyen  de  préciser  la  date  de  celte  même  version , 
on  peut  être  sûr  qu'elle  est  antérieure  à  celle  de  Tho^ 


HISTOIRE   DE    LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  kSt 

mas  d'Erceldoune.  On  peut  la  faire  remonter  jusque 
vers  1 1 90,  époque  h  laquelle  il  y  a  lieu  de  croire  que 
Chrétien  commença  à  se  faire  connaître  par  ses  ou- 
vrages. Dans  cette  hypothèse,  le  Tristan  de  Chrétien 
de  Troies  aurait  devancé  de  plus  d'un  demi-siècle 
celui  de  Thomas  l'Écossais.  Mais  assez  peu  importe 
ici  le  plus  ou  le  moins;  il  suffit  d'être  sur  qu'il  y  eut 
une  rédaction  française  de  la  fable  de  Tristan  anté- 
rieure à  1250;  que  cette  rédaction  fut  l'œuvre  de 
Chrétien  de  Troies,  et  que  le  fragment  cité  de  la  Bi- 
bliothèque du  Roi  appartient  vraisemblablement  à 
cette  rédaction. 

Nous  avons  donc  maintenant  trois  termes,  trois 
époques  approximatives  auxquelles  rapporter  sept 
des  principales  rédactions  de  la  fable  chevaleresque 
de  Tristan. 

Ujtte  de  ces  rédactions  peut  être  de  la  fin  du  dou- 
zième siècle  ou  du  commencement  du  treizième, 
de  1190  à  1210.  Une  autre  est  de  1250  au  plus  tôt. 
Les  cinq  autres  sont  toutes  plus  ou  moins  postérieures 
à  cette  dernière,  mais  toutes  néanmoins  dans  les  li- 
mites du  treizième  s^iècle. 

Je  l'ai  déjà  dit,  et  c'est  ici  le  cas  de  le  répéter  plus 
formellement,  les  sept  rédactions  que  j'ai  citées  de 
la  lable  de  Tristan  ne  sont  très-probablement  pas 
les  seules  qui  aient  existé  dans  l'intervalle  de  temps 
et  dans  les  pays  auxquels  appartiennent  celles  dont 
ym  parlé  :  mais  ces  dernières,  étant  les  seules  qui 
subsistent,  sont  aussi  les  seules  dont  on  puisse  dé- 
duire quelques  notions  pour  l'histoire  de  la  fable 


4^32  HISTOIRE    DK    LA    POÉSIE    PROVENÇALE. 

célèbre  sur  laquelle  elles  roulent  toutes.  De  tout  ce 
que  j'en  ai  dit  jusqu'à  présent,  il  résulte  que  Chré- 
tien de  Troies  est  le  plus  ancien  de  tous  les  rédacteurs 
connus  et  désignés  de  celte  même  fable,  et  par  con- 
séquent celui  d'entre  eux  auquel  on  doit  en  attri- 
buer l'invention,  si  l'on  doit  l'attribuer  à  l'un  d'eux. 

Mais  il  est  une  littérature  dans  laquelle  personne 
n'a  eu  l'idée  de  chercher  l'origine,  la  rédaction  pre- 
mière de  la  fable  dont  il  s'agit,  littérature  dans  laquelle 
pourtant  il  est  certain  que  cette  même  fable  fit  plus 
de  bruit  et  plus  tôt  que  dans  aucuneautre  :  c'estlalit- 
térature  provençale.  Les  résultats  des  allusions  et  des 
témoignages  des  troubadours  sur  ce  sujet  sont  d'un 
grand  intérêt  dans  la  discussion  actuelle ,  et  je  dois 
les  indiquer  nettement.  Je  suivrai,  pour  cela,  lamême 
méthode  dont  j'ai  fait  usage  pour  établir  la  part  des 
Provençaux  à  la  culture  de  l'épopée  karlovingienne. 

Je  trouve  vingt-cinq  troubadours  qui  ont  fait,  et 
plusieurs  d'entre  eux  plus  d'une  fois,  allusion  à 
l'histoire  de  Tristan;  et  leurs  allusions  sont,  pour  la 
plupart,  précises  et  spéciales  ;  elles  se  rapportent  aux 
points  k  s  plus  célèbres  de  la  fable,  à  ses  incidents  les 
plus  caractéristiques,  les  plus  minutieux,  les  plus 
délicats,  de  sorte  qu'il  ne  peut  y  avoir  aucun  doute 
sur  l'identité  fondamentale  de  l'ouvrage  auquel 
avaient  trait  ces  allusions,  et  de  toutes  les  rédactions 
de  Tristan  aujourd'hui  connues.  On  pourrait,  d'après 
tous  ces  passages  de  tant  de  troubadours,  recons- 
truire un  roman  qui  différerait  assurément  beaucoup, 
quant  à  la  rédaction  et  aux  détails,  des  romans  con- 


HISTOIRE  DE    LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  V33 

nus  sur  le  sujet  de  Tristan,  mais  qui  s'accorderait, 
pour  le  fond,  avec  ceux-ci,  qui  aurait  le  même  nœud, 
le  même  dénoùment,  les  mêmes  aventures  princi- 
pales et  les  mêmes  acteurs.  Il  est  évident,  au  nombre, 
à  la  précision,  à  la  variété  de  ces  allusions,  que  la 
composition  romanesque  à  laquelle  elles  avaient  rap- 
port était  tenue  pour  la  plus  célèbre  de  son  genre, 
pour  celle  dont  il  était  à  la  fois  le  plus  agréable  et  le 
plus  facile  de  réveiller  le  souveuir. 

Maintenant,  cette  composition  si  admirée,  si  ré- 
pandue parmi  eux,  les  Provençaux  l'avaient-ils  prise 
de  quelqu'une  des  rédactions  cilées  tout  à  l'heure? 
C'est  demander,  en  d'autres  termes,  à  quelle  date  à 
peu  près  se  rapportent  les  plus  anciens  passages  des 
troubadours  qui  y  font  allusion.  Or,  c'est  là  une 
question  à  laquelle  j'ai  déjà  répondu  implicitement 
ailleurs,  et  il  ne  s'agit  guère  ici  que  de  répéter  ma 
réponse. 

Des  vingt-cinq  troubadours,  auteurs  des  allusions 
citées,  il  y  en  a  dix  au  moins  du  douzième  siècle,  et 
morts  ou  ayant  cessé  de  faire  des  vers  avant  le  trei- 
zième. Parmi  ces  dix ,  les  cinq  plus  anciens  sont  : 
Raimbaud  d'Orange,  Bernard  de  Ventadour,  Ogier 
de  Vienne,  Bertrand  de  Born,  Arnaud  de  Marueilh. 
Raimbaud  d'Orange  mourut  vers  1173,  à  peine  dgé 
de  cinquante  ans.  Les  pièces  de  poésie  par  lesquelles 
il  se  distingua  comme  troubadour  sont  des  pièces 
d'amour,  où  il  y  a  plus  de  mauvais  goût  et  de  bizar- 
rerie que  de  tendresse,  et  qu'il  est  beaucoup  plus 
naturel  d'attribuer  à  sa  jeunesse  qu'à  son  âge  avancé. 
II.  28 


434  HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE. 

J'en  supposerai  les  dernières  seulement  de  dix  ans 
antérieures  à  Tépoque  de  sa  mort,  et  je  les  supposerai 
toutes  écrites  de  1155  à  1 165.  Or,  c'est  dans  une  de 
ces  pièces  qu'il  fait  allusion  au  roman  de  Tristan, 
et  une  allusion  qui  se  trouve  être  la  plus  détaillée, 
la  plus  spéciale,  la  plus  stricte  de  toutes.  Il  existait 
donc,  dans  cet  intervalle  de  1155  à  1165,  un  roman 
provençal  de  Tristan,  et  il  est  même  très-naturel  de 
croire  ce  roman  de  quelques  années  antérieur  à  une 
allusion  qui  le  suppose  déjà  célèbre  et  populaire.  On 
peut  donc,  sans  exagération  et  sans  invraisemblance, 
l'admettre  pour  existant  en  1150,  époque  ou  Raim- 
baud  d'Orange  avait  plus  de  vingt  ans,  et  avait  déjà 
fait  la  plupart  de  ses  vers. 

Les  mêmes  rapprochements  et  les  mêmes  calculs, 
sur  l'âge  et  la  date  des  pièces  des  quatre  autres  plus 
anciens  troubadours  qui  aient  parlé  de  Tristan, 
confirmeraient  tous  le  résultat  que  je  viens  d'énon- 
cer :  ils  prouveraient  de  même,  et  plus  positivement 
encore,  que  vers  1150  il  y  avait,  dans  la  littérature 
provençale,  un  roman  célèbre,  intitulé  Tristan,  le 
même  au  fond  que  les  autres  romans-  connus  sous  ce 
titre. 

Par  la  même  méthode  et  avec  le  même  genre  de 
preuves,  il  serait  facile  de  démontrer  encore  qu'il 
y  eut  en  provençal,  dans  le  cours  du  douzième  siècle, 
f)lusieurs  autres  romans  de  la  Table-Ronde,  pres- 
qu'aiissi  célèbres  que  le  Tristan,  et  pour  en  nom- 
mer quelques-uns,  ceux  de  Gauvain,  d'Erecet  du  roi 
Arthur.  Ce  dernier  surtout  paraît  avoir  été  irès-fa- 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVETfÇAie.  4^ 

meux,  puisqu'il  donna  lieu  à  une  des  expressions 
proverbiales  les  plus  fréquentes  dans  les  troubadours. 
D'après  les  romans  composés  sur  ce  roi,  il  n'était 
point  mort;  il  avait  seulement  mystérieusement  dis- 
paru de  la  Grande-Bretagne,  pour  y  revenir  un  jour 
ou  l'autre  régner  de  nouveau  et  en  expulser  les 
Saxons.  Les  Bretons,  à  ce  que  l'on  disait,  s'atten- 
daient chaque  jour  et  chaque  année  à  le  voir  repa- 
raître; et  déjà  bien  des  jours  et  des  ans  s'étaient 
écoulés  dans  cette  attente,  toujours  vive  et  toujours 
'trompée.  De  là  les  troubadours  avaient  nommé  es- 
pérance bretonne  toute  espérance  qui  se  prolongeait 
de  même  indéfiniment  sans  se  réaliser  jamais.  Mais 
je  crois  pouvoir  épargner  au  lecteur  le  détail  de  ces 
preuves;  elles  n'ajouteraient  rien  au  seul  résultat 
que  je  cherche  et  voudrais  établir  dans  cette  dis- 
cussion. 

Maintenant,  c'est  d'une  manière  et  par  des  raisons 
un  peu  différentes  que  je  vais  tâcher  de  montrer  la 
part  qu'ont  eue  les  Provençaux  à  ceux  des  romans 
de  la  Table-Ronde  qui  forment  le  cycle  particulier 
du  Graal. 

Je  suis  obligé,  et  je  crois  bien  faire,  de  rappeler, 
en  peu  de  mots,  quelques-unes  des  observations  gé- 
nérales que  j'ai  eu  déjà  l'occasion  de  faire  sjur  ce  cy- 
cle du  Graal ,  et  sur  les  romans  qui  le  composent. 
J'ai  dit  qu'il  était  en  quelque  sorte  double,  l'un  an- 
glo-normand ou  breton  ,  l'autre  français  ou  gaulois. 
3'ai  dit,  et  je  persiste  à  croire,  que  ce  dernier  était 
le  plus  ancien  des  deux,  qu'il  avait  servi  de  base,  de 


lil.36  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

fond  à  l'autre,  qui  n'en  était  qu'une  énorme  ampli- 
fication. J'ai  nommé,  comme  les  trois  principaux  et 
les  plus  anciens  romans  de  ce  cycle  français  du 
Graal,  le  Perceval  de  Chrétien  de  Troies,  le  Perceval 
et  le  Titurel  de  Wolfram  d'Eschenbach,  en  allemand. 
Ainsi  donc,  la  manière  la  .plus  directe  et  la  plus  po- 
sitive de  constater  et  d'apprécier  l'influence  des  Pro- 
vençaux sur  les  romans  de  ce  cycle,  en  général,  se- 
rait de  démontrer  l'origine  provençale  de  ces  trois 
derniers,  auxquels  semblent  se  rattacher  tous  les 
autres.  Or,  cela  n'est  pas  impossible;  je  dirai  plus, 
cela  n'est  pas  difficile. 

Mais  il  me  faudra,  pour  cela,  revenir  par  inter- 
valles, et  en  aussi  peu  de  mots  que  je  le  pourrai,  sur 
des  choses  que  j'ai  dites  précédemment,  quand  j'ai 
voulu  donner  une  idée  générale  delà  fable  du  Graal. 
Ce  sont  les  deux  romans  de  Titurel  et  de  Perceval  de 
Wolfram  qui  renferment  les  particularités  caracté- 
ristiques au  moyen  desquelles  il  est  possible  d'arri- 
ver par  degrés  à  la  véritable  origine  de  cette  étrange 
fable,  ou  du  moins  à  sa  première  rédaction  connue. 

D'après  ces  romans,  une  race  de  princes  héroï- 
ques, originaire  de  l'Asie,  fut  prédestinée  par  le  ciel 
même  à  la  garde  du  saint  Graal.  Perille  fut  le  pre- 
mier des  chefs  de  cette  race  qui,  s'étant  converti  au 
christianisme,  passa  en  Europe,  sous  l'empereur 
Vespasien.  11  s'établit  au  nord-est  de  l'Espagne,  dans 
cette  partie  de  la  péninsule  nommée  depuis  la  Ca- 
talogne et  l'Aragon,  et  tenta  le  premier  de  convertir 
les  païens  de  Saragosse  et  de  Galice,  auxquels  il 


HISTOIRE    DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  ftST 

fit  la  guerre  daDS  celte  vue.  Son  fils,  Titurison,  pour- 
suivit cette  guerre,  et  y  obtint  de  nouveaux  succès. 
Mais  c'était  au  fils  de  ce  dernier,  c'était  à  Titurel 
qu'était  réservée  la  gloire  de  soumettre  les  païens 
d'Espagne,  et  de  conquérir  leurs  divers  royaumes, 
et  entre  autres  celui  de  Grenade.  Il  eut  pour  auxi- 
liaires, dans  ces  difl'érentes  conquêtes,  les  Proven- 
çaux, les  peuples  d'Arles  et  les  Karlingues,  parlés- 
quels  il  semble  qu'il  faille  entendre  les  Franks  ou 
les  Gallo-Franks,  sujets  des  princes  karlovingiens. 

Jusqu'ici  l'histoire  de  la  race  des  gardiens  du 
Graal  a  exclusivement  pour  théâlre  la  Catalogne  et 
l'Espagne.  Il  ne  s'agit ,  dans  cette  histoire ,  que  des 
guerres  faites  aux  païens  du  pays,  avec  le  secours 
des  populations  méridionales  de  la  Gaule.  La  pre- 
mière idée  qui  se  présente,  à  propos  d'une  pareille 
histoire,  et  dès  l'instant  où  l'on  veut  supposer  un 
motif  et  un  but  à  son  auteur,  c'est  qu'elle  a  été  com- 
posée pour  célébrer  la  piété  et  l'héroïsme  de  quel- 
qu'une des  races  de  princes  chrétiens  qui  dominèrent 
en  Espagne  et  s'y  distinguèrent  par  des  conquêtes 
sur  les  musulmans;  et  l'idée  des  rois  d'Aragon  et  des 
comtes  de  Barcelone  est  celle  qui  se  présente  ici  le 
plus  convenablement,  comme  suite  et  complément 
de  cette  première  hypothèse. 

Cette  hypothèse  admise,  une  autre  s'ensuit  natu- 
rellement, c'est  qu'une  histoire  fabuleuse  comme 
celle-ci  aura  été  plutôt  inventée  par  quelqu'un  des 
poètes  qui  fréquentaient  les  cours  des  rois  d'Aragon 
et  des  comtes  de  Provence  que  par  tout  autre  poêle 


$38  HISTOIRB   DE   LÀ  POÉSIE  PROVENÇALE. 

étranger.  Or,  il  n'y  avait,  aux  époques  et  dans  les 
cours  dont  il  s'agit,  d'autres  poètes  que  les  Proveii- 
çaux. 

Ce  n'est  encore  là ,  je  l'avoue,  qu'une  présomp- 
tion assez  vague  ,  mais  qui  prendra,  je  l'espère,  peu 
à  peu,  l'autorité  d'un  fait,  à  mesure  que  nous  entre- 
rons davantage  dans  les  données  caractéristiques  et 
dans  les  motifs  des  singulières  fictions  dont  je  vou- 
drais découvrir  l'origine.  Je  reviens  un  moment  à 
Titurel ,  pour  rappeler  sommairement  ce  que  j'ea 
ai  déjà  dit. 

C'est  lui  qui  est  représenté  comme  le  fondateur  du 
service  et  du  culte  du  Graal,  et  qui  bâtit  pour  le  saint 
vase  le  temple  dans  lequel  il  fut  précieusement  gardé. 
Ce  temple  réunissait  tout  ce  que  l'on  peut  imaginer 
de  merveilleux  et  de  splendide  ;  il  était  construit  sur 
le  plan  du  fameux  temple  de  Salonion  à  Jérusalem. 
Titurel  choisit  pour  son  emplacement  une  montagne 
qui  se  trouve  sur  la  route  de  Galice,  entourée  d'une 
immense  forêt,  nommée  la  forêt  deSauveterre.  Quant 
à  la  montagne  elle-même,  l'auteur  duTiturel  et  du 
Perceval  la  désigne  presque  indifféremment  pap 
deux  noms  significatifs,  dont  le  son  est  à  peu  près 
le  même,  mais  dont  le  sens  est  très-différent  :  il  la 
nomme  tantôt  Monisahat,  qui  signifie  mont  sauvé, 
mont  préservé,  tantôt  J/on/sateo/^e,  c'est-à-dire  mont 
sauvage. 

<i*  Toutes  ces  désignations  de  localités,  si  on  les  prend 
dans  leur  ensemble  et  si  l'on  considère  qu'elles  coïn- 
cident avec  l'indication  de  l'établissement  de  Titurel 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  kS^ 

en  Catalogne  et  en  Aragon,  ces  désignations,  dis-je^ 
se  rapportent  clairement  aux  Pyrénées;  et  si  ces 
montagnes  ne  sont  pas  nommées  par  le  romancier 
du  Graal,  c'est  que  les  romanciers  ne  nomment 
presque  jamais  un  lieu  ou  un  pays  par  son  propre 
et  vrai  nom. 

Le  temple  du  Graal  une  fois  bâti  dans  les  Pyré- 
nées, Tilurel  institue  pour  sa  défense  et  pour  sa  garde 
une  milice,  une  chevalerie  spéciale,  qui  se  nomme 
la  chevalerie  du  Temple ,  et  dont  les  membres 
prennent  le  nom  de  Templiens  ou  de  Templiers.  Ces 
chevaliers  font  vœu  de  chasteté,  et  sont  tenus  à  une 
grande  purtté  de  sentiments  et  de  conduite.  L'objet 
de  leur  vie,  c'estde  défendre  le  Graal,  ou,  pour  mieux 
dire,  la  foi  chrétienne,  dont  ce  vase  est  le  symbole, 
contre  les  infidèles. 

Je  l'ai  déjà  insinué,  et  je  puis  ici  l'affirmer  expres- 
sément, il  y  a  dans  cette  milice  religieuse  du  Graal 
une  allusion  manifeste  à  la  milice  des  Templiers. 
Le  but,  le  caractère  religieux,  le  nom,  tout  se  rap- 
porte entre  cette  dernière  chevalerie  et  la  chevalerie 
idéale  du  Graal  ;  et  l'on  a  quelque  peine  à  comprendre 
la  fiction  de  celle-ci,  si  l'on  fait  abstraction  de  l'exis- 
tence réelle  de  l'autre. 

Or,  si  l'on  admet,  dans  les  romans  cités,  une  al- 
lusion à  l'institution  des  Templiers,  c'est  une  nou- 
leUe  raison  pour  croire  ces  romans  originairement 
composés  dans  le  Midi  et  en  langue  provençale.  « 

Bientôt  après  son  établissement  à  Jérusalem,  cette 
lailice  religieuse  se  répandit  dans  le  midi  de  la 


khO  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

France  et  au  nord-est  de  l'Espagne,  où  elle  ne  tarda 
pas  à  devenir  riche  et  puissante.  Dès  Tan  1136,  Ro- 
ger III,  comte  de  Foix,  fonda  dans  ses  états  une 
maison  du  Temple,  la  première  de  celles  qu'il  y  eut 
en  Europe.  Six  ans  après,  en  1142,  Raimond  Ré- 
renger  IV,  comte  de  Rarcelone  et  roi  d'Aragon ,  in- 
stitua dans  ses  états,  pour  faire  la  guerre  aux  Sarra- 
sins d'Espagne,  un  autre  corps  de  milice  religieuse , 
à  l'instar  et  sous  la  dépendance  des  Templiers.  Il 
paraît  que  de  ces  deux  succursales  du  Temple  de 
Jérusalem,  la  première  au  moins  fut  fondée  dans 
les  Pyrénées,  et  qu'en  peu  d'années  les  châieaux, 
les  églises,  les  chapelles  de  Templiers  se  multipliè- 
rent dans  ces  montagnes.  Or,  il  n'y  avait  rien  qui  ne 
fût  plus  dans  l'esprit  de  la  poésie  provençale  que  de 
célébrer  une  chevalerie  guerrière  qui  se  donnait 
pour  tâche  l'extermination  des  Sarrasins. 

Les  deux  noms  de  Montsalvat  et  de  Montsalvatge  y 
donnés  à  la  montagne  sur  laquelle  est  bâti  le  tem- 
ple du  Graal,  sont  tous  les  deux  en  pur  provençal. 
Divers  autres  noms,  soit  de  lieu,  soit  de  personne,  qui 
sont  arbitraires  et  forgés,  ont  été  de  même  forgés  en 
provençal,  tels  que  ceux  de  F/oramia,  d'Albaflora, 
de  Flor  divale. 

Mais  ce  qui  est  remarquable,  en  fait  de  noms  et 
de  langue,  dans  cette  fable  du  Graal,  c'est  ce  nom 
même  de  Graal  donné  au  vase  merveilleux  confié  à 
la  garde  des  Templiers.  Il  n'est  pas  indifférent,  pour 
découvrir  l'origine  de  cette  fable ,  d'examiner  dans 
quel  pays  elle  a  dû  recevoir  ce  litre,  qui  est  indubi- 


HISTOIRE   DE   LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  4W 

tablement  son  titre  originel,  qu'elle  a  gardé  partout 
où  elle  a  pénétré.  Or,  ce  titre,  elle  n'a  pu  le  recevoir 
que  dans  des  pays  de  langue  provençale;  car  c'est 
indubitablement  à  cette  langue  qu'appartiennent  les 
termes  de  graal,  gréai,  formes  particulières  de  celui 
de  grazal,  qui  signifie  vase  en  général,  et  plus  stric- 
tement écuelle. 

Il  y  a  une  preuve  certaine  que  les  rédacteurs  de 
l'histoire  du  Graal,  en  français,  ont  adopté  et  trans- 
crit  ce  mot  de  grazal  ou  de  graal  sans  en  connaître 
la  signification;  c'est  l'étymologie  et  l'explication 
qu'ils  en  donnent.  Un  de  ces  rédacteurs  dit  expres- 
sément, en  parlant  du  vase  miraculeux,  qu'il  se 
nomme  Graal  parce  que  nul  ne  le  voit  sans  que  la 
vue  lui  en  agrée;  parce  qu'il  est  pour  tous  une  chose 
que  tous  agréent.  Une  pareille  étymologie  était^  à 
ce  qu'il  semble,  impossible  dans  des  pays  dans  la 
langue  desquels  le  mot  grazal  ou  graal  était  l'un  des 
plus  familiers. 

Ces  diverses  raisons,  pour  prouver  l'origine  pro- 
vençale des  plus  anciens  romans  du  Graal,  raisons 
tirées  de  la  substance  même  de  ces  romans,  fussent- 
elles  les  seules  à  alléguer  en  faveur  de  cette  origine, 
mériteraient  de  n'être  pas  dédaignées.  Il  se  pourrait 
qu'elles  eussent  à  elles  seules  une  autorité  supérieure 
à  tel  ou  tel  témoignage  historique  particulier,  qui  y 
serait  opposé.  Mais  ici,  non-seulement  il  n'y  a  pas 
de  témoignage  positif  contraire  à  ces  raisons  ;  il  y  en 
a  un  pour,  et  l'un  des  plus  décisifs  et  des  plus  inté- 
ressants qu'il  soit  possible  d'imaginer. 


||^  HISTOIRE  DE   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

jfjIiOrsqu'au  commencement  du  treizième  siècle. 
Wolfram  de  Eschenbach  composa  les  deux  romans 
épiques  du  Graal,  auxquels  j'ai  jusqu'à  présent  fait 
allusion,  c'est  à-dire  le  Titurel  et  le  Perceval ,  il  exis- 
tait déjà,  bien  que  non  encore  terminé,  un  Perceval 
de  Chrétien  de  Troies,  et  Wolfram,  qui  le  connais- 
sait, aurait  pu  le  prendre  pour  base,  ou  s'en  aider 
de  quelque  façon  pour  la  composition  du  sien.  Il 
ne  le  fit  pas,  et  il  nous  en  a  dit  lui-même  la  raison. 
C'est  qu'il  connaissait  un  Perceval  antérieur  à  celui 
de  Chrétien,  et  dont  Chrétien  avait  fait  usage,  mais 
très-librement,  conservant  certaines  parties,  en  re- 
faisant ou  en  modifiant  beaucoup  d'autres.  Wol- 
fram nous  apprend  que  ce  Perceval  original,  ainsi 
altéré  par  Chrétien  de  Troies,  était  l'œuvre  d'un  ro- 
mancier provençal,  qu'il  désigne  par  le  nom  de  Kyot 
ou  Guyot,  nom  inconnu  parmi  ceux  des  troubadours. 
Il  réprimande  sévèrement  Chrétien  de  tous  les  chan- 
gements qu'il  s'est  permis  de  faire  à  son  modèle, 
prétendant  qu'il  a,  parla,  gâté  toute  l'histoire  ori' 
ginale,  et  déclare  hautement  l'intention  où  il  est, 
en  mettant  cette  histoire  en  allemand,  desyivre  exac* 
tementle  rédacteur  provençal,  de  préférence  au  ré- 
dacteur français. 

Il  n'y  a  plus  lieu,  après  un  témoignage  si  exprès, 
si  positif,  de  la  part  d'un  juge  ou  d'un  témoin  si 
compétent,  de  révoquer  en  doute  l'origine  provea- 
çale  de  la  fable  du  Graal.  Peut-être,  néanmoins,  ce 
témoignage  ne  s'applique-t-il  qu'à  la  portion  de  cette 
fable  contenue  dans  le  Perceval,  et  noû  à  celle  que 


HISTOIRE   DE    LA   POÎSIE   PROVENÇALE.  kk^ 

renferme  le  Tilurel.  C'est  ce  que  je  n'ai  pu  vérifier, 
ne  connaissant  ce  dernier  roman,  encore  inédit,  que 
par  des  extraits  insuffisan(s.  Mais  une  réflexion  bien 
simple  suffit  pour  démontrer  que  le  Tilurel,  fut-il 
d'un  autre  auteur  que  le  Perceval ,  doit  être,  dans 
tous  les  cas,  provençal.  Cette  réflexion,  c'est  que  le 
Perceval  n'est  que  la  suite,  le  complément  du  Titu- 
rel  ;  c'est  que  les  deux  romans  ne  forment  ensemble 
qu'un  seul  et  même  tableau  d'un  seul  et  même  su- 
jet, que  le  premier  renferme  toutes  les  données  du 
second.  Or.  ce  second  élant  provençal,  il  faut  de 
toute  nécessité  que  le  premier  le  soit  aussi. 

Il  y  a  plus  :  les  vestiges,  les  indices  intrinsèques 
d'une  origine  provençale,  sont  plus  marqués  et  plus 
nombreux  encore  dans  le  Titurel  que  dans  le  Per- 
ceval, et  s'il  y  avait  lieu  à  disputer  l'un  des  deux  aux 
Provençaux,  ce  serait  plutôt  celui-ci  que  le  premier. 

Mais,  si  l'on  met  de  côté  les  subtilités  et  les  sub- 
terfuges, et  si  l'on  a  égard  à  l'excessive  difficulté 
qu'il  y  a  de  constater,  avec  une  certaine  précision,  les 
faits  de  l'histoire  littéraire  des  douzième  et  treizième 
siècles,  on  conviendra  qu'il  ne  peut  guère  y  en  avoir 
demieux  prouvé  que  celui  que  j'ai  voulu  démontrer, 
savoir,  que  la  plus  ancienne  rédaction  connue  de  la 
fable  poétique-du  Graal,  en  tant  du  moins  que  cette 
fable  est  renfermée  dans  les  aventures  de  Tilurel  et 
de  Perceval,  appartient  aux  poètes  provençaux  du 
douzième  siècle. 

Je  ne  me  figure  pas  que  les  preuves  de  ce  fait 
puissent  êlre  conteslées  :  je  ne  crois  pas  que  le  té^ 


ite-  HISTOIRE   DE   LA  POÉSIE   PROVENÇALE. 

moignage  d'un  minnesinger  très-connu  et  très-distin- 
gué, se  donnant  sérieusement  et  à  plusieurs  reprises 
pour  le  traducteur  (au  moins  quant  au  fond  des 
choses)  d'un  poète  provençal  qu'il  nomme ,  ait  be- 
soin de  confirmation.  Toutefois,  je  citerai  encore  un 
fait  à  son  appui  ;  et  je  le  citerai  moins  pour  le  besoin 
de  ce  cas  particulier  que  pour  mieux  en  faire  ap- 
précier la  valeur  dans  tous  les  cas  analogues. 

Je  reviens  une  fois  encore  aux  allusions  des  trou- 
badours à  des  ouvrages  épiques.  Puisqu'il  y  a  beau- 
coup de  ces  allusions  qui  se  rapportent  à  des  ro- 
mans aujourd'hui  perdus  du  cycle  karlovingien  ou 
de  la  partie  profane  du  cycle  breton,  ce  serait  une 
sorte  de  fatalité  qu'il  n'y  en  eût  pas  aussi  quelques- 
unes  relatives  aux  romans  religieux  du  Graal.  Mais 
celles-là  n'y  manquent  pas  non  plus.  J'en  ai  trouvé 
cinq  ou  six  qui  ont  rapport  au  Perceval,  et  qui,  par 
une  singularité  peut  être  assez  frappante,  com- 
prennent les  cinq  ou  six  situations  les  plus  notables 
.du  roman,  d'après  la  rédaction  de  Wolfram  d'Es- 
chenbach.  Ainsi  donc,  le  témoignage  de  Wolfram, 
déclarant  qu'il  a  composé  son  Perceval  d'après  un 
modèle  provençal,  serait,  s'il  avait  besoin  de  l'être, 
confirmé  par  les  allusions  citées;  et  le  roman  four- 
nit, de  son  côté,  une  nouvelle  preuve  que  ces  allu- 
sions disent  bien  et  en  toute  réalité  ce  qu'elles 
semblent  dire. 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  cette  discussion.  Je 
crois  en  avoir  dit  assez  pour  décider  l'opinion  du 
lecteur  et  justifier  la  mienne.  Il  ne  me  reste  plus 


HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE   PROVENÇALE.  H5 

qu'à  présenter  sommairement  et  sous  forme  de  ré- 
sumé historique,  les  principaux  résultats  de  cette 
discussion,  dégagés  de  l'attirail  du  raisonnement, 
des  conjectures,  des  hypothèses,  des  faits  et  des 
preuves  de  détail. 

L'ancienne  poésie  provençale  ne  fut  point  une 
poésie  complète  :  elle  ne  connut  point  les  formes 
dramatiques,  ou  n'en  connut  que  les  traits  les  plus 
grossiers,  qu'elle  n'essaya  pas  même  de  perfec- 
tionner. 

Quant  aux  formes  lyriques,  c'est  un  fait  générale- 
ment convenu,  qu'elle  les  eut  très-développées  et 
très- variées. 

Je  viens  de  prouver ,  je  crois  du  moins  de  bonne 
foi  avoir  prouvé  qu'elle  ne  fut  guère  moins  riche  en 
compositions  du  genre  épique. 

De  ces  compositions  épiques,  les  plus  anciennes 
remontent  aux  commencemenls  du  neuvième  siècle, 
et  furent,  suivant  toute  apparence,  en  latin  barbare. 
Dès  le  dixième  siècle,  il  y  en  eut  en  roman  méridio- 
nal ou  provençal.  Elles  roulèrent  principalement  sur 
les  guerres  des  Aquitains  avec  les  Sarrasins,  et  ne 
furent  généralement  que  des  espèces  de  chants  po- 
pulaires, simples,  grossiers  et  peu  développés. 

De  la  fin  du  onzième  siècle  au  milieu  du  dou- 
zième, il  se  fit,  dans  la  poésie  provençale,  une  révo- 
lution de  tout  point  correspondante  à  celle  qui 
s'opéra,  durant  le  môme  intervalle,  dans  les  hautes 
classes  de  la  société,  par  suite  des  institutions  de  la 
chevalerie.  Cette  poésie  devint  l'expression  raffinée, 


HÉB  HISTOIRE  DB   LA   POÉSIE  PROVENÇALE. 

délicate,  exaltée,  mélodieuse  de  l'amour  chevale- 
resque; ce  fut  une  poésie  toute  nouvelle,  une  poésie 
de  cours  et  de  châteaux,  qui  n'eut  plus  rien  de  com- 
mun avec  la  poésie  de  l'époque  antérieure.  Celle-ci 
resta  ce  qu'elle  avait  toujours  été,  celle  des  places 
publiques,  celle  du  peuple;  expression  franche,  libre 
Bt  grossière  des  sentiments  naturels  d'une  époque 
de  semi-barbarie,  tempérée  par  des  réminiscences 
de  l'antique  civilisation  greco-romaine. 

Toutefois  la  poésie  nouvelle  réagit  sur  l'ancienne, 
et  plusieurs  des  genres  de  celle-ci  participèrent  plus 
ou  moins  aux  raffinements  delà  première.  Les  chants 
historiques,  les  fictions  héroïques,  les  histoires  ro- 
manesques sur  les  guerres  des  Sarrasins,  qui  faisaient 
•un  de  ces  genres,  et  l'un  des  principaux,  furent  un 
peu  plus  développés,  un  peu  plus  ornés  :  on  y  mit 
un  peu  plus  d'amour  et  de  merveilleux.  Mais  ces 
modificationsn'allèrent  point  jusqu'à  changer  le  ca- 
ractère primitif  de  ces  vieilles  compositions.  Ily  avait 
dans  la  rudesse  et  la  simplicité  de  leur  ton  quelque 
chose  d'éminemment  populaire  ;  il  y  avait  dans  leur 
sujet  un  intérêt  traditionnel,  que  les  romanciers  qui 
voulaient  plaire  aux  masses  étaient  obligés  de  res- 
pecter et  de  ménager.  Ces  compositions  continuèrent 
donc  à  faire  autant  ou  plus  que  jamais  les  délices 
tles  classes  inférieures  de  la  société. 

Mais  elles  ne  pouvaient  plus  avoir  le  même  charme 
pour  les  classes  supérieures,  pour  celles  qui  avaient 
pris  au  sérieux  les  idées  nouvelles  et  les  réformes 
de  l'époque  actuelle.  Les  Olivier  et  les  Roland  étaient 


HISTOIKE  ©E  LA  POÉSIE  PROVENÇALE.  Wt 

des  personnages  trop  rudes  et  trop  simples  pour 
être  désormais  l'idéal  poétique  de  la  chevalerie,  de- 
venue le  culte  des  dames  et  la  passion  des  aven?- 
tures.  C'étaient  des  personnages  usés  pour  ceux  aux- 
quels il  fallait  du  nouveau,  pour  les  meneurs  de  la 
société. 

Dans  cet  état  de  choses,  les  plus  élégants  d'entre 
les  troubadours,  ceux  qui  avaient  le  plus  à  cœur  le 
triomphe  de  la  chevalerie,  durent  chercher  et  cher- 
chèrent en  effet  des  héros  auxquels  ils  pussent  prê- 
ter sans  scrupule  et  sans  blesser  les  vieilles  admira- 
tions poétiques  le  langage  et  les  sentiments,  les 
impulsions  et  les  actions  chevaleresques  :  ces  héros, 
ils  les  trouvèrent  à  la  cour  d'Arthur,  le  dernier  roi 
des  Bretons  insulaires. 

Cette  découverte  suppose  dans  les  romanciers 
provençaux  une  certaine  connaissance  de  l'histoire 
des  Bretons  et  une  connaissance  datant  de  la  pre- 
mière moitié  du  douzième  siècle,  ce  qui  porte  à 
croire  qu'ils  la  puisèrent  dans  de  simples  traditions 
orales,  ou  dans  des  monuments  aujourd'hui  perdus^ 
plutôt  que  dans  la  chronique  latine  de  Geoffroy  de 
Montmouth.  ou  dans  les  traductions  galloises  de 
celte  chronique. 

Mais,  de  quelque  manière  et  à  l'aide  de  quelques 
documeotsqu'ils  l'eussent  acquise,  cette  connaissance 
des  traditions  bretonnes  se  réduisait,  pour  les  roman- 
ciers provençaux,  à  celle  de  quelques  noms  propres, 
dépouillés  de  toute  vie,  de  toute  réalité  historique. 
Les  idées,  les  sentiments,  les  actes  qu'ils  ont  prêtés 


448  HISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

aux  personnages  désignés  par  ces  noms,  tout  ce  qu  il 
y  a  de  caractéristique  dans  les  compositions  roma- 
nesques oïl  ils  ont  mis  ces  personnages  en  action, 
tout  cela,  dis-je,  est  méridional  et  provençal  ;  tout 
cela  est  une  peinture  de  la  chevalerie  à  son  plus  haut 
point  d'exaltation  et  de  développement. 

L'épopée  chevaleresque  provençale  se  divisa  donc, 
dèsle  milieu  du  douzième  siècle,  en  deux  branches 
parfaitement  distinctes  l'une  de  l'autre  par  la  forme, 
par  le  caractère  poétique,  par  la  destination,  aussi 
bien  que  par  le  sujet.  L'une  fut  l'épopée  karlovin- 
gienne,  nationale,  populaire,  austère  et  rude;  déve- 
loppement spontané  d'anciens  chants  historiques 
sur  les  guerres  du  pays  contre  les  Maures.  L'autre 
fut  l'épopée  de  la  Table-Ronde,  toute  d'un  jet,  toute 
d'invention  sentimentale,  raffinée,  principalement 
faite  pour  les  hautes  classes  de  la  société.  Ces  deux 
branches  d'épopée  formaient  le  complément  naturel 
et  nécessaire  de  la  poésie  lyrique  des  troubadours. 
Elles  étaient,  conjointement  avec  celle-ci,  l'expression 
poétique  de  la  civilisation  provençale. 

Lorsqu'à  dater  de  la  seconde  moitié  du  douzième 
siècle,  de  1 160  à  1200,  la  poésie  provençale  pénétra 
dans  les  diverses  contrées  de  l'Europe,  pour  don- 
ner dans  chacune  le  ton  à  la  poésie  locale,  elle 
y  pénétra  toute  entière ,  avec  ses  développements 
épiques  comme  avec  ses  développements  lyriques  : 
il  n'y  a  pas  moyen  de  concevoir  une  division , 
une  exclusion  à  cet  égard.  11  y  a  plus  :  les  genres 
épiques  provençaux  durent  être  et  furent,  à  tout 


HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  4'f9 

prendre,  ceux  qui  eurent  le  plus  d'influence  et  de 
popularité  à  l'étranger.  Partout  où  ils  se  trouvèrent 
en  contact  avec  une  épopée,  ou  avec  des  traditions 
épiques  indigènes,  ils  les  modifièrent.  Partout  oii 
ils  ne  trouvèrent  point  d'épopée  nationale  préexis- 
tante, ils  en  tinrent  lieu. 

Or,  de  tous  les  pays  où  fut  accueillie  la  poésie 
provençale,  la  France  était  indubitablement  celui  où 
elle  avait  le  plus  de  chances  d'un  succès  complet. 
Le  voisinage,  les  relations  politiques,  l'affmité  des 
idiomes,  les  souvenirs  et  les  effets  persistants  de  l'an- 
cienne UDité  gauloise,  tout  cela  facilitait,  en  France, 
Tadoption,  et  l'adoption  aussi  entière  que  possible 
du  système  poétique  du  Midi.  De  toutes  les  raisons 
qui  y  firent  recevoir  dans  son  intégrité  la  poésie  ly- 
rique des  troubadours,  il  n'y  en  avait  pas  une  qui 
ne  dût  faire  adopter  aussi  leur  épopée.  Tout  ce  qui 
se  passa  relativement  à  la  première  dut  se  passer  et 
se  passa  indubitablement  par  rapport  à  la  seconde. 
Par  cela  même  qu'il  y  eut  des  trouvères  pour  imiter 
les  chants  amoureux  des  troubadours,  il  dut  y  en 
avoir  aussi  pour  traduire  et  modifier  leurs  fictions 
romanesques,  pour  en  inventer  d'autres  sur  les 
mêmes  types.  Prétendre  que  les  choses  se  passèrent 
autrement,  serait  vouloir  nier  la  moitié  d'un  fait  de 
sa  nature  indivisible. 

lîiTelle  est  l'idée  générale  que  j'ai  pu  me  faire  de 
l'histoire  de  l'épopée  provençale.  S'il  reste,  dans  cet 
aperçu,  quelques  points  obscurs,  j'aurai  naturelle- 
ment plus  d'une  occasion  d'y  revenir,  et  j'y  revien- 
I II.  29 


450  HISTOIRE  DE   LA  POÉSIE  PROVENÇALE. 

drai  dans  les  cas  qui  me  paraîtront  l'exiger.  Pour 
le  moment,  il  ne  me  reste  plus  que  peu  de  mots  à 
ajoutera  cette  discussion,  plus  longue  et  plus  aride 
que  je  n'aurais  voulu. 

A  propos  des  anciens  romans  épiques  en  proven- 
çal, aujourd'hui  perdus,  j'ai  avancé  qu'il  en  existe 
encore  quelques-uns.  Je  crois  devoir  en  donner  la 
liste  :  ce  sera,  s'il  en  estbesoiu,  une  nouvelle  preuve 
qu'il  en  a  existé.  Si  peu  nombreux  qu'ils  soient,  ils 
sont  susceptibles  d'être  divisés  en  trois  classes  : 

La  première,  de  ceux  qui  subsistent  dans  leur 
texte  provençal. 

La  deuxième,  de  ceux  qui  n'existent  plus  que 
dans  des  traductions  ou  des  imitations  en  un  idiome 
étranger,  et  dont  l'origine  provençale  est  attestée 
par  des  témoignages  historiques. 

La  troisième,  de  ceux  qui  n'existent  de  mAme  que 
dans  des  imitations  étrangères,  et  dont  l'origine  pro- 
vençale est  attestée,  non  par  des  témoignages  histo- 
riques, mais  par  des  preuves  et  des  raisons  intrin- 
sèques. 

Celte  dernière  classe  deviendrait  aisément  la  plus 
nombreuse  des  trois;  mais,  comme  elle  exigerait  des 
recherches  longues,  compliquées  et  subtiles,  je  n'y 
comprendrai  que  deux  ou  trois  des  plus  anciennes 
branches  de  Guillaume  au  Court-nez  ;  le  petit  roman 
d'Âucassin  et  Nicolette,  et  le  Tristan,  compositions 
incontestablement  traduites  ou  imitées  d'originaux 
provençaux. 


HISTOIRE  DE    LA   POÉSIE   PROVENÇALE.  451 

Quant  à  la  seconde  classe,  je  n'y  puis  comprendre 
que  trois  romans  : 

Le  Titurel  et  le  Perceval  de  Wolfram  d'Eschen- 
bach,  el  un  Lanclot  du  Lac  d'Arnaut  Daniel,  traduit 
vers  1 1 84,  en  allemand,  par  un  poëte  nommé  Ulrich 
deZachichoven. 

La  première  classe,  la  plus  importante,  comprend 
les  romans  de  Ferabras,  de  Gérard  de  Roussillon, 
de  Philomena,  et  une  vie  très-curieuse  de  saint  Ho- 
noré de  Lerins,  que  l'auteur  a  rattachée  à  diverses 
fables  du  cycle  karlovingien  provençal. 

Quant  aux  romans  de  la  Table-Ronde,  les  deux 
seuls  qui  existent  textuellement  en  provençal  sont 
Blandin  de  Cornouailles  et  Geoffroy  et  Brunissende, 
auxquels  on  peut  joindre  une  histoire  romanesque 
de  la  destruction  de  Jérusalem  par  Vespasien,  his- 
toire qui  se  rattache  à  celle  du  Graal. 

Parmi  tous  ces  ouvrages,  il  y  en  a  quelques-uns 
qui  méritent  à  peine  que  j'en  parle,  ou  dont  il  suf- 
fira que  je  dise  quelques  mots.  Quant  aux  plus  in- 
téressants etaux  plus  curieux,  j'en  donnerai  des  ana- 
lyses et  des  extraits  détaillés. 


FIN   DU   DEUXIÈME  VOLUME. 


.<^'lliiiièl>i«iii 


TABLE  DES  MATIERES. 


CHAPITRE  XVï. 

Poésie  lyrique  des  troubadours 

I.  —  Poésie  amoureuse. 

CHAPITRE  XVII. 

Poésie  lyrique  des  troubadours 40 

H.  —  Poésie  amoureuse. 

CHAPITRE  XVni. 

Poésie  lyrique  des  troubadours 77 

III.  —  Genre  populaire. 

CHAPITRE  XIX. 

Poésie  lyrique  des  troubadours 119 

IV.  —  Pièces  sur  les  croisades. 

CHAPITRE  XX, 

Poésiel  yrique  des  troubadours 149 

V.  —  Pièces  sur  les  croisades. 

CHAPITRE  XXI. 

Poésie  lyrique  des  troubadours 170 

VI.  —  Satire. 

CHAPITRE  XXII. 

Poésie  lyrique  des  troubadours IfiS 

VU.  -  Satire. 


454  TABLE  DES  MATIÈRES. 


CHAPITRE  XXm. 

Romans  chevaleresqnes 223 

Considérations  générales. 

CHAPITRE  XXIV. 

Romans  karlovingiens 250 

ï.  —  Matière.  Argument.  ^ 

CHAPITRE  XXV. 

Romans  karlovingims. 2T9 

II.  —  Composition.  Forme. 

CHAPITRE  XXVI. 

Romans  de  la  Table-Ronde •  •  • 312 

I.  —  Argument.  Matière.         M  !  <  l  Mf 

CHAPITRE  XXVII. 

Romans  de  la  Table-Ronde 344 

II.  —  Forme.  Exécution. 

CHAPITRE  XXVm. 

Origine  de  l'épopée  chevaleresque 368 

I.  —  Premières  poésies  épiques  des  Provençaux. 

CHAPITRE  XXIX. 

Origine  de  l'épopée  chevaleresque 393 

II.  —  Romans  karlovingiens. 

CHAPITRE  XXX. 

Origine  de  l'épopée  chevaleresque 421 

III.  —  Romans  de  la  Table-Ronde. 


^**    •  •       .    -  FIN  DE  LA   TABLB. 


t 


Imprimerie  de  V«  Dondet-Dupbé,  rue  Saint-Louis,  46,  au  Marais. 


o  en 


m 

00 


04 


1 


o 


01 

o 


d 


o.  "^ 

•  « 

•rt  O 

§  -S 


JZ  'J 

s      .1: 
•<       H 


University  of  Toronto 
Ubrary 


DO  NOT 

REMOVE 

THE 

GARD 

FROM 

THIS 

POCKET 


Acme  Library  Gard  Pocket 

Under  Pat.  "Réf.  Index  File" 
Made  by  LIBRARY  BUREAU